Deuxième partie
Attribution par le Premier jury attribution par la classe tout entière. (Moniteur du 17 et 18 juillet 1810.) (Moniteur des 28 et 29 novembre,
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
7, 9, 10, 11, 12, 13 décembre 1810.)
Le jury ne juge digne du prix au- La classe ne propose personne, cun poème publié depuis dix ans. A les traductions de Delille ne pou-
vant être assimilées à des poèmes
originaux.
dis perdu.
Le jury propose Raynouard pour Jugement confirmé par la classe. ses Templiers.
Aucune proposition n'est faite, La classe propose Andrieux pour pour insuffisance de mérite des Le Trésor, et demande la création œuvres en concurrence. d'un prix de 2° classe pour les comédies en 3 ou 4 actes.
Le jury propose Sainte Croix, mort La classe rejette l'ouvrage de récemment, pour son Examen cri- Sainte-Croix, qui appartient à tique des historiens d'Alexandre. Un l'histoire, et propose La Harpe ouvrage de de Villers, Histoire de la pour le Lycée.
réformation de Luther, paraît ensuite digne d'attention.
Le jury propose Saint-Lambert La classe reconnaît que l'ouvrage pour l'ouvrage intitulé : Principes Saint-Lambert est antérieur à des mœurs chez toutes les nations, la date fixée parles décrets. Elle le ou Catéchisme universel. remplace par l'Instruction des
sourds-muets, de l'abbé Sicard, et
les Rapports du physique et du mo-
ral, de Cabanis.
Le jury propose Delille pour l'I- La classe confirme, mais ajoute magination. en seconde ligne la Navigation d'Esménard.
Aucune proposition. La classe propose Millevoye (Bel-
zunce ou la Peste de Marseille) et Tre-
neuil (les Tombeaux de Saint-Denis).
Le jury propose la Vestale de La classe confirme.
Jouy.
poèmes, où la discussion se termine par un compromis significatif : les philosophes portent Millevoye pour son Belzunce; les autres un certain Treneuil pour un poème royaliste sur les Tombeaux de Saint-Denis. Ni l'un ni l'autre ne représentent l'esprit du gouvernement.
En attendant, le temps passe. La date du 9 novembre approche, puis est dépassée, et rien n'est fait. On pense alors au 2 décembre. Mais le 12 novembre, Montalivet écrit à l'Empereur pour lui dire qu'il n'a encore rien reçu de la deuxième classe, malgré sept ou huit lettres de rappel. Il pense que, dans ces conditions, la cérémonie ne pourra pas davantage avoir lieu le 2 décembre.
Enfin, le 17 novembre, ayant reçu le rapport, il l'envoie à l'Empereur, avec son avis sur l'attribution des prix. Il accepte les Templiers (dixième grand prix), tout en regrettant le rôle que l'auteur y fait jouer à l'autorité. Pour le douzième grand prix, il se range à l'avis de la classe et se joint à elle pour proposer La Harpe. Pour le treizième, il estime que Saint-Lambert doit être écarté par le seul fait que sa morale se passe de la divinité ; Cabanis est matérialiste, or un gouvernement ne saurait encourager des ouvrages de ce genre; il propose donc Sicard. Enfin il revient sur la date du 2 décembre, glorieux anniversaire, mais qu'il trouve trop rapprochée.
Le 28 novembre, le rapport de la classe commence à paraître au Moniteur. Le, ou plutôt les rédacteurs faisaient face avec aplomb aux critiques qu'ils prévoyaient. Ils déclaraient que « la décadence des Lettres, qu'on affecte de déplorer, n'est qu'imaginaire » comme le prouvait précisément leur rapport :
Avant l'époque du glorieux avènement de Sa Majesté à l'Empire, la littérature, comme la France, était asservie aux factions : l'esprit de parti, qui leur survit, comptait le talent pour peu et les opinions pour tout...
On comparait aussi la littérature avec les sciences, plus favorisées en ce sens que l'esprit de parti est obligé de s'incliner devant l'utilité des applications. On protestait enfin que la classe s'était tenue en garde contre toute partialité, et qu'elle n'avait prononcé ses jugements que « d'après les règles d'une saine littérature » en dehors de toute influence de circonstances :
Les opinions qu'elle a blâmées ou louées sont celles qui sont blâmables ou louables dans tous les temps...
Suivaient les désignations de la classe. On y voyait, comme gage de l'impartialité du jury, que, pour le douzième grand prix, le nom de Sainte-Croix était remplacé par celui de La Harpe, avec des considérations sur les derniers volumes du Lycée, fruit d'une vieillesse aigrie, empoisonnés par l'esprit de parti, pleins de déclamations contre la philosophie, et qu'il fallait considérer comme non avenus pour pouvoir estimer le reste à sa valeur. On reconnaissait là le mordant de Chénier, auteur du rapport particulier.
Pour le treizième grand prix, la classe reconnaissait avec regret que l'ouvrage de Saint-Lambert avait été publié antérieurement à la date fixée par le décret. Elle le remplaçait par un ouvrage de l'abbé Sicard, et les Rapports du physique et du moral du matérialiste Cabanis.
Tout comme dans le premier rapport, Chateaubriand n'était nommé nulle part. La seule concession qui fut faite à ses amis était que le rapport regrettait, en concluant, l'absence d'un prix spécial pour le poème en prose « genre qui fixe aujourd'hui l'attention du publie i mais qu'on tremblait d'encourager, parce que les succès y sont trop faciles, et qu'il prouve « moins le talent d'écrire en prose que l'impossibilité d'écrire en vers1 ».
(1) Moniteur du 13 décembre 1810. - Le rapport général est signé de Regnault de Saint-Jean-d'Angely, président de la classe, et d'Arnault, i secrétaire ad hoc ». ↩
La classe proposait du reste de créer un prix de première classe pour la poésie lyrique, un autre pour la poésie légère ou l'épître philosophique, et enfin un prix de première ou de deuxième classe (selon la valeur de l'ouvrage à récompenser) pour les œuvres n'appartenant à aucune catégorie déterminée.
Ces décisions, outre qu'elles paraissaient peu équitables, avaient encore le tort de contrarier les desseins de l'Empereur à l'endroit de Chateaubriand.
Dès le début de l'année ses intentions étaient arrêtées, car il est impossible de n'y pas voir une allusion évidente dans les deux strophes finales des Stances de Fontanes sur les Martyrs :
Ta gloire est sûre, il faut l'attendre ;
Ce n'est point un présage vain :
Choerile n'osera prétendre
Au prix qu'un nouvel Alexandre
Promet à l'illustre écrivain.
Que le mérite se console,
Un héros gouverne aujourd'hui ;
Des arts il veut rouvrir l'école,
Et faire asseoir au Capitole
Tous les talents dignes de lui1.
(1) Sainte-Beuve a supprimé ces deux strophes dans l'édition de Fontanes qu'il a donnée en 1839; il s'en explique dans Chateaubriand et son groupe, II. 67 : « J'étais gêné par les scrupules royalistes de la fille de l'auteur et par l'espèce de surveillant chicaneur qu'elle nous avait imposé, M. Roger. J'ai du accepter ces entraves et subir ces ennuis par amour et respect pour la mémoire de Fontanes : les procédés ultérieurs de la comtesse Christine de Fontanes à mon égard m'ayant dégagé, je dis ce qui est vrai. » - Un peu comique, la colère de Sainte-Beuve! Voir pour ses démêlés avec la fille de Fontanes : PAULHÈs, Du nouveau sur Joubert, p. 408 et suiv. ↩
Donc, le 9 décembre 1810, Montalivet écrivant au directeur de la deuxième classe, lui demande expressément de convoquer la classe, pour qu'elle indique les motifs de son silence à l'égard du Génie du christianisme. Le ministre abandonnait les Martyrs.
L'Académie crut se tirer d'affaire en répondant que l'ouvrage, ne correspondant à aucune des catégories d'ouvrages indiquées pour l'attribution des prix, ne rentrait pas dans le cadre du concours.
Le ministre répliqua aussitôt en indiquant les conditions du douzième grand prix, attribuable à l'ouvrage qui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style, et en insistant pour que l'exclusion première fut explicitement motivée.
La classe, en majorité hostile, nomma alors une commission de six membres, en général peu favorables : Morellet, Regnault, Lemercier, Lacretelle, Daru et Sicard; et la dispute recommença.
Naturellement, nous en connaissons mal les péripéties ; mais elle dut être curieuse, car en somme il sautait aux yeux de tout le monde qu'en cette affaire la question littéraire n'intéressait plus personne et que le tout était de savoir si Chateaubriand serait, ou ne serait pas, désigné aux faveurs du gouvernement.
Or, l'Académie, composée en majeure partie d'opposants, persistait à ne voir en Chateaubriand qu'un opposant, d'une autre espèce, il est vrai, alors que le pouvoir, sans doute meilleur juge, voulait voir en lui l'un des siens. C'était, pour tout le monde, une situation assez fausse. L'auteur de la note anonyme qui suit, outre ce qu'il nous apprend des dispositions de Chateaubriand composant ou révisant les Martyrs, nous fait bien comprendre et l'embarras des académiciens philosophes, et la position particulière de Chateaubriand :
Ces longues discussions sur l'ouvrage de M. de Chateaubriand n'ont pas été purement littéraires, comme elles devaient l'être ; il s'y est mêlé beaucoup de souvenirs politiques. On a reproché vivement à l'auteur d'avoir parlé de certains événements de la Révolution avec autant d'indignation que de douleur. Si c'est un tort, beaucoup de gens le partagent, et, certes, ce n'est pas une raison pour les accuser de n'être pas sincèrement et fidèlement attachés à l'Empereur. Il semble au contraire que plus on a détesté les fureurs de la Révolution, plus on doit aimer, bénir, révérer, celui qui nous en a délivré.
Au reste, ceci a révélé une anecdote ignorée qui est assez curieuse. M. de Chateaubriand, dans ses Martyrs, avait prêté à Dioclétien une phrase à peu près conçue en ces termes : « La couronne impériale sied bien à un front qui s'est ennobli sous le casque, et les peuples confient avec plaisir le sceptre à celui qui sait manier la pique et l'épée. » Cette phrase a été supprimée par ordre, comme renfermant une allusion. M. Maillocheau, alors secrétaire de M. le duc d'Otrante, l'a dit publiquement et l'a répété depuis à Lyon. Comme à cette époque les censeurs impériaux n'étaient pas encore établis, et que le bureau de la librairie et des pièces de la préfecture de police n'a pas eu la moindre connaissance des Martyrs avant l'impression, il faut nécessairement que M. le duc d'Otrante ait fait examiner le manuscrit par quelques-uns des membres de l'Institut qu'il avait coutume de consulter sur les matières politico-littéraires, comme MM. Garât, Chénier, Daunou, Dumont, etc. Il serait bizarre que celui qui a fait supprimer la phrase en question fût un de ceux qui demandent à M. de Chateaubriand des preuves de son attachement au gouvernernement1.
(1) AFW 1050, 7° dossier, p. 28. ↩
Dans cet embarras, les académiciens s'en tirèrent tant bien que mal, et plutôt mal. Des six commissaires, deux, Regnault et Lemercier, furent nets : Regnault, se plaçant franchement au point de vue politique, déclara qu'il y avait dans le Génie du christianisme trop de déclamations contre l'esprit et les œuvres de la Révolution, et pas assez d'éloges au pouvoir qui en avait arrêté les excès ; que d'ailleurs l'esprit de parti avait eu trop de part au succès de l'ouvrage.
Lemercier, indépendant, ombrageux, et hostile a priori à cette imprévue candidature officielle, déclara que le livre ne répondant pas aux conditions d'un ouvrage bien fait, il était ridicule de s'en occuper davantage.
Sicard s'esquiva dans la grammaire ; et Morellet dans la comparaison des mythologies chrétienne et païenne. Lacretelle s'amusa à montrer, en parodiant l'ouvrage, qu'on pouvait en retourner les arguments contre le christianisme.
Quant à Daru, selon Villemain, qui l'en félicite chaleureusement, il loua fort l'ouvrage ; mais selon Montalivet, sans doute non moins bien renseigné, il l'éreinta complètement1.
(1) VILLEMAIN, p. 180. - Rapport de Montalivet à l'Empereur résumant les six rapports des académiciens, et demandant si on doit les publier. En ce qui concerne Daru, « il a établi, écrit le ministre, que l'ouvrage était sans plan, sans méthode, que son titre même était faux; que souvent le style le plus brillant couvrait des choses sans raison, contradictoires les unes avec les autres...» (Archives nat., AFW 1050, dossier 7, p. 27.) On pourra rechercher, pour s'amuser, le passage de Villemain indiqué ci-dessus; la comparaison est curieuse, ↩
Enfin, le 13 février 1811, la classe déclara en substance que l'auteur avait du talent, mais que l'ouvrage était défectueux, que dans ces conditions le succès était dû autant à l'esprit de parti et aux passions du moment qu'à ses qualités.
Et ce fut tout pour l'instant. Même, en ce qui concerne les prix décennaux, ce fut tout pour toujours. Ce retard, ces chicanes, furent fatales à l'institution qui resta mort-née. On ne décerna jamais les prix et les lauréats désignés purent maudire, à leur gré, Chateaubriand ou l'Académie, dont la mésentente les frustrait de leurs récompenses.
Pour Chateaubriand tout n'était pas fini.
Le 10 janvier 1811, Chénier était mort, avant la fin de la querelle, non sans avoir eu le temps d'y prendre une part active. Aussitôt, l'idée était venue aux prôneurs de Chateaubriand d'une sorte de compensation malicieuse par laquelle on le ferait succéder à son principal ennemi de l'Institut. Savary se remit en campagne, et on s'occupa d'obtenir le consentement de l'intéressé. Il n'était pas certain, car il y avait des chances d'échec ; et surtout Chateaubriand devait éprouver une certaine répugnance à se présenter, après Esménard, sous le pavillon du ministère de la police.
Sans parler d'Esménard, il est sûr que Savary trouva des concours dans l'entourage même de Chateaubriand :
Mes amis, lit-on dans les Mémoires1, eurent la fatale idée de me presser de remplacer M. de Chénier à l'Institut. Ils prétendaient qu'exposé comme je l'étais aux inimitiés du chef du gouvernement, aux soupçons et aux tracasseries de la police, il m'était nécessaire d'entrer dans un corps puissant par sa renommée et par les hommes qui le composaient ; qu'à l'abri derrière ce bouclier, je pourrais travailler en paix...
(1) O. - T., III, 29. ↩
Il insiste aussi sur sa répugnance et sur l'appréhension que lui causait le discours qu'il faudrait prononcer. Le passage est fort arrangé, mais paraît véridique dans le fond :
L'héritage de Chénier me semblait périlleux ; je ne pourrais tout dire qu'en m'exposant; je ne voulais point passer sous silence le régicide, quoique Cambacérés fût la seconde personne de l'Etat ; j'étais déterminé à faire entendre mes réclamations en faveur de la liberté et à élever ma voix contre la tyrannie; je voulais m'expliquer sur les horreurs de 1793, exprimer mes regrets sur la famille tombée de nos rois, gémir sur les malheurs de ceux qui lui étaient restés fidèles...2.
(2) O.-T., III, 30. ↩
S'il ne fallait en dire autant, ce que d'ailleurs il ne fit pas, il fallait du moins en dire quelque chose, ou se dérober à l'attente non seulement de ceux de son parti, mais de tous ses admirateurs, mais de tous les esprits indépendants, causer une immense déception, et finalement déchoir dans l'opinion. C'est une extrémité où l'on ne se réduit pas volontiers, quand on a fait dire de soi que « l'antique honneur français s'est réfugié dans son cœur afin qu'il en reste au moins un échantillon sur cette terre3 ».
(3) Mme de Duras à Rosalie de Constant, 2¼ mars 1810. PAILHÈS, Duchesse de Duras, p. 67. ↩
Et quel autre embarras que de louer Chénier dans cette manifestation publique, quand on savait tout ce qu'il représentait, et que, par-dessus le marché, on le détestait de vieille date, pour cause d'antipathie littéraire aussi bien que politique!
Mes amis me répondirent que je me trompais; que quelques louanges du chef du gouvernement, obligées dans le discours académique, louanges dont, sous un rapport, je trouvais Bonaparte digne, lui feraient avaler toutes les vérités que je voudrais dire, que j'aurais à la fois l'honneur d'avoir maintenu mes opinions, et le bonheur de faire cesser les terreurs de Mme de Chateaubriand1.
(1) O.-1., II, 30. ↩
C'est sans doute Clausel de Coussergues qui s'intéresse à Mme de Chateaubriand. Pour le reste, c'est la voix de Fontanes qu'on entend ici, distinctement. Au genre du conseil, on reconnait sa manière; mais il eut fallu à Chateaubriand son savoir-faire, et nous avons déjà reconnu qu'il ne l'avait pas.
A Fontanes, se joignit probablement, et par ordre, Pasquier, préfet de police de Savary depuis octobre de l'an passé (1810) ; sans doute aussi Alexandre de Laborde, ex-émigré, un ami, qui en raison de ses relations autrichiennes avait joué un rôle important dans les négociations du mariage impérial2.
(2) O.-T., III, 251 ; - PASQUIER, I, 375, 380; - VANDAL, Napoléon et Alexandre Ier, II, chap. vI. ↩
Chateaubriand était bien ennuyé. Encore une fois, et inopinément, l'avenir se rouvrait devant lui, et le tentait, mais que de difficultés ! Son entourage s'en émeut :
Je suis tourmentée à l'excès, écrit Mme de Duras à Rosalie de Constant, des affaires de M. Chateaubriand, qui va probablement être de l'Institut, honneur dont il ne se soucie guère, et dont se soucient encore moins messieurs de l'Académie. Ce sont de ces bizarreries du temps3.
(3) 9 février 1811. Dans PAILHÈS, Duchesse de Duras, p. 79. ↩
Il ne s'en souciait pas trop, et il se présentait tout de même. C'est qu'on avait sur lui de fortes prises.
D'abord par l'Itinéraire, pour lequel il craignait le sort des Martyrs. L'Itinéraire était alors à la censure, et s'attardait dans les mains d'Esménard, à qui Chateaubriand avait dû le redemander4. Instruit par l'expérience, il songeait, c'est bien naturel, à ménager son œuvre.
(4) 28 janvier 1811. CHATEAUBRIAND, Correspondance, p. 252. ↩
Ensuite il était toujours fort gêné d'argent, et c'est ici sans doute qu'il faut se poser cette question délicate : a-t-il accepté du gouvernement, à l'occasion de son élection à l'Institut, une grosse somme d'argent pour se rallier?
On connaît l'accusation. Ferrand, qui fut ministre sous la Restauration, la formule ainsi dans ses Mémoires, à propos de la Monarchie selon la Charte.
Le roi, quoique personnellement offensé, ne voulut point user de l'avantage que lui donnait sur Chateaubriand un fait antérieur, et dont la preuve était dans les cartons de la police. Plusieurs années avant, il avait été question de le nommer à l'Académie française. Cette question se traita comme si c'eût été une grâce qu'on eût attendue de lui, et ce fut ainsi qu'il la présenta lui-même. Pour consentir à être nommé, il demanda que l'on payât ses dettes; elles montaient à 70 000 francs. Le paiement fut convenu, et effectué en deux termes par Maret, duc de Bassano...1.
(1) FERRAND, Mémoires, p. 178. ↩
Ferrand déteste Chateaubriand, et Ferrand est un sot notoire; mais son dire est précis. Donc le point est curieux; mais comme nous aurons à y revenir bientôt à propos d'une autre accusation du même ordre, pour l'instant, passons.
Ce qui est sûr, c'est que Chateaubriand était inquiet de son avenir, et que la préoccupation de l'assurer ne fut pas étrangère à sa détermination.
Il écrivait vers cette époque à Mme de Duras :
Je suis réellement bien triste à présent, et, depuis un mois ou deux, je tourne tout à fait aux idées noires. Je n'ai pas de sujet positif de chagrin, mais l'incertitude de mon avenir me trouble, et je voudrais, s'il était possible, sortir de cette position, qui ne m'assure jamais de lendemain...2.
(2) BARDOUx, Duchesse de Duras, p. 107. Lettre sans date, mais le contexte indique qu'elle est antérieure à l'impression de l'Itinéraire. ↩
En même temps, on le pressait, et pas seulement du côté de ses amis. On trouve, dans une lettre de septembre 1815, cette déclaration :
J'avais reçu l'ordre du duc de Rovigo de me présenter candidat à l'Institut sous peine d'être enfermé pour le reste de mes jours à vincennes3.
(3) Lettre citée par le marquis DE GRANGES DE SURGÈRES, Une gerbe de lettres inédites de Chateaubriand, p. 28. ↩
Cette date de septembre 1815 explique l'exagération du propos, mais qu'il y ait eu pression, qu'il ait été question de la sécurité que l'élection pourrait procurer, c'est fort probable.
Chateaubriand se laissa donc faire, sans enthousiasme, et, pensant à l'Itinéraire, ce qui était le plus pressé, il songeait à mettre à profit la faveur inattendue qui venait le chercher.
Il avait d'ailleurs, averti depuis un certain temps des nouvelles dispositions du pouvoir, et fatigué de la lutte des Martyrs, pris ses précautions pour que rien ne vint entraver un succès escompté.
Au point de vue de l'esprit général, il y a une immense différence entre les Martyrs et l'Itinéraire. Il y avait dans les Martyrs une allure combative et un air de défi; sous la fiction antique apparaissait l'œuvre de parti, l'œuvre factieuse, disaient les amis du gouvernement. Dans l'Itinéraire, plus rien de tel. Tout est à la paix, à l'union des partis, à la conciliation; partout l'homme de parti s'efface derrière le patriote.
Ce patriote est conciliant quand il associe les souvenirs de saint Louis en Égypte à ceux de Napoléon, accordant même l'avantage à l'Empereur, par l'observation que les Pyramides ont vengé la Massoure.
Conciliant encore, quand, ayant une fois par hasard parlé des philosophes, il déclare qu'il faut honorer toujours les actions généreuses « sous quelque habit qu'on les découvre », et ne pas « regarder de si près à la robe du prêtre ou au manteau du philosophe1 ».
(1) Vers la fin de la quatrième partie. ↩
Conciliant toujours, quand, rapportant des propos d'émigrés établis à Jaffa, il les montre sensibles à la gloire de leur pays, et « réclamant leur part des victoires qui semblait les condamner à un exil éternel »
A son passage à Constantinople, l'ambassadeur Sébastiani lui avait dit, paraît-il, en lui recommandant de visiter les champs de bataille de Syrie et d'Egypte :
Je vous recommande cela, pour le repos de votre conscience, non pas en ambassadeur, mais en ami de votre gloire, comme de la nôtre; je sais bien qu'à votre retour, si vous parlez de nos victoires dans votre journal de voyage, cela ne réussira pas beaucoup dans le faubourg Saint-Germain, ni même en Europe; mais vous écrivez pour l'avenir, et le monde entier1.
(1) VILLEMAIN, p. 154. ↩
Ecrivant ou révisant l'Itinéraire, Chateaubriand s'est souvenu de ces conseils, et partout, jusque dans les jeux des petits Bédouins, le voyageur se montre empressé de relever les traces des victoires françaises, d'en mettre en relief les conséquences morales et de chanter la gloire assurée là-bas pour longtemps au nom français.
Quant à Napoléon, il lui rend à l'occasion un hommage discret, mais senti. Il est l'/'mpereur2, même quand il n'était que Bonaparte, Premier Consul; tout l'Orient subit son prestige; ainsi les Pères chrétiens de Jérusalem implorent l'ombre de sa protection et se déclarent assez protégés si les pachas oppresseurs peuvent seulement supposer qu'il s'intéresse à eux.
(2) Jaffa : « Les Français, commandés par l'Empereur, la prirent d'assaut en 1799. » ↩
Les méditations sur le despotisme, rapportées dans les notes du voyage, sont arrangées de telle sorte qu'on y voie bien. qu'elles visent celui des Turcs et non celui de Napoléon.
Même soin de glisser sans appuyer sur les terrains difficiles. La fin du voyage, la traversée de l'Espagne, dangereux pays pour l'écrivain comme pour le soldat, est expédiée en deux pages rapides et volontairement ternes. L'Alhambra est tout juste, presque dédaigneusement, estimé « digne d'être regardé » . Et la vallée de Grenade est bien qualifiée délicieuse, mais est-ce assez de ce seul mot? Discrétion, ingratitude, ou prudence?
Sans doute, a-t-il écrit à Mme de Duras, je n'ai point mis dans l'Iinéraire ce que je ne devais pas y mettre; c'est l'histoire de mes pensées et des mouvements de mon cœur pendant un an, sur les ruines d'Athènes et de Jérusalem ; mais rien de ce qui ne doit pas sortir de mon cœur n'en sortira...3.
(3) BARBOUx, Duchesse de Duras, p. 107. Lettre citée, $ d. ↩
Passe pour Mme de Noailles; mais est-ce à cause d'elle qu'il ne mentionne même pas, après avoir nommé tant d'indifférents, la rencontre de Hyde, alors qu'il commémore celle du consul et du vice-consul, comme celle de tous les agents du gouvernement, dont le nom semble marquer tous ses chapitres en ma-- nière d'estampille.
La préface est à l'avenant. Celle des Martyrs sentait furieusement la polémique, et pas seulement littéraire. Ici les mots brûlants sont soigneusement évités. On annonce un simple journal de route; le ton est modeste, apaisé, aimable mème. On paie là toutes ses dettes, par métaphore, s'entend. Boissonnade, Guizot, Malte-Brun, que d'autres! reçoivent un salut gracieux, ou un sourire1, sans parler d'Esménard, qui, pour services rendus aux Martyrs et à rendre à l'Itinéraire, est cité, lui, tout au long, dans le corps de l'ouvrage.
(1) On le remarquera d'ailleurs dans le public : « Dans tout le cours de Itinéraire, il va congratulant le tiers et le quart. » (Edmond GÉRAUD, Journal intime, éd. par Maurice Albert, p. 135.) ↩
Enfin, pour ne rien oublier, voici, à la fin de l'ouvrage, et revoici à la fin de la préface, l'éternel Adieu aux Muses, repris des Martyrs, mais baissé de ton, transposé dans la note de l'Itinéraire : patriotisme et apaisement :
Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie (il n'est plus question de ce « tableau sévère de la vérité » dont il menaçait dans l'Adieu des MARTYRS) ; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu'à mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les premiers.
Souvent on n'a vu là qu'une pose dédaigneuse et peu plaisante. On n'a pas assez compris que ce cri de l'ambition souffrante s'échappait du plus profond de son cœur. Rien de plus sincère que cette plainte déçue d'un homme dont les premiers et les derniers rêves ne furent pas littéraires ! Il est vrai que, tantôt pour attirer l'attention, tantôt pour se consoler, il déploya en l'honneur des Muses des facultés d'expression sans pareilles ; mais, parce qu'il avait tiré de tels feux d'artifice que les yeux en étaient éblouis, on n'a plus voulu voir en lui que l'ouvrier du verbe, et cela seul ! On lui a dénié tout droit à d'autres ambitions, quand on l'accorde sans difficulté à un Retz, à un La Rochefoucauld, à un Saint-Simon, qui sont de sa famille! A lui, non. Pourquoi?
Moyennant les précautions prises, l'ouvrage a passé sans accroc par les mains des deux directeurs de l'Imprimerie et de la Librairie qui se sont alors succédé : Portalis et Pommereul1. Le dernier nommé, qui d'ailleurs a reçu sa consigne, écrit dans le bulletin de la censure (première semaine de février 1811), en parlant de l'Itinéraire :
(1) Pommereul remplace Portalis disgracié le 11 janvier 1811. ↩
Mon prédécesseur a donné une idée de cet ouvrage. Plusieurs déclamations sur les cours, les courtisans, quelques traits propres à exciter des allusions déplacées que la malignité s'empresse de saisir, ont été remarqués pour être supprimés. Il est douteux que le pèlerinage de M. de Chateaubriand lui vaille le succès qu'a eu son voyage au Mississipi (sic)2.
En ce qui concerne le pronostic défavorable, ce vieux général d'artillerie, retraité là, manque de flair, car le succès s'annonce au contraire considérable. Il s'annonce presque trop, pourrait-on dire, car voici Mme de Duras qui s'en alarme et qui écrit (9 février) à Rosalie de Constant :
Je suis touchée de le voir si attendu, si loué, si prôné d'avance. Il est rare qu'un ouvrage justifie de si grandes espérances. L'imaginatiou va toujours si loin, et les noms d'Athènes, de Sparte, d'Argos travaillent si facilement !
Et ce qu'elle ajoute n'est pas à négliger :
Je serai impatiente de savoir votre opinion de ce livre dans lequel au reste le talent de l'auteur se montre dans tout son éclat ; mais ce qui s'y montre plus que tout, c'est son caractère. Vous le trouverez là dans la bonhomie du coin de son feu, peut-être trop simple quelquefois. Mais il est ainsi : c'est un être supérieur, et l'âme et le cœur d'un enfant3.
(3) Dans PAILHÈS, Duchesse de Duras, p. 79. ↩
Les événements suivaient leur cours. Chateaubriand s'acquittait des formalités qui sont d'usage quand on veut être académicien. D'une part le sentiment de ce qu'il était, et de l'autre la protection du ministère de la Police lui permirent d'en prendre à son aise. Aux amis, certains ou possibles, il fit visite; aux adversaires, il alla (à cheval! s'exclament les biographes) déposer des cartes. Savary fut compris dans les visites, et on dit qu'en son escalier Chateaubriand rencontra Molé1. Ils étaient retombés en froid :
(2) Archives nat. F's 148, n° 385. ↩
(1) BARANTE, 1, 341. Il y alla même plus d'une fois, car Mme de Chastenay ly rencontra aussi (II, 80). ↩
Pouvait-on prévoir, s'écria-t-il, que c'est ici que nous aurions à nous. rencontrer ?
En effet!
Le 20 février, l'élection eut lieu. L'Académie le prit sans. bonne grâce (au second tour, et par 13 voix contre 122 à son concurrent Lacretelle jeune), mais enfin elle le prit, et le soir du même jour, d'après Villemain3, l'Empereur dit à Fontanes. et à d'autres académiciens, en manière de compliment pour leur choix, qu'ils avaient « éludé la question » en prenant l'homme au lieu du livre. Ils n'auraient pris, s'ils avaient pu,, ni l'un ni l'autre, et l'Empereur le savait bien.
(2) Chiffres du Journal de l'Empire (21 février 1811). Cf. P. GAUTIER,. Revue hebdomadaire, 23 mai 1908. p. 532. ↩
(3) VILLEMAIN, 182. ↩
Même au temps du Concordat, jamais Chateaubriand ne s'était trouvé en semblable posture. A peine s'il dut s'apercevoir, dans. cette grande faveur, que la censure avait interdit la publication du Dernier Abencérage. Il avait cru pouvoir risquer sa nouvelle à la faveur de ce bon vent. Un libraire, l'ayant acquise pour 15 000 francs, l'imprimait ; mais on l'arrêta au passage4, comme trop espagnole pour le quart d'heure, et des raisons. mal connues firent ensuite qu'elle demeura dans les limbes jusqu'en 1826.
4) Archives nat., F18 580 4. ↩
Puis, à la fin de février, l'Itinéraire paraissait chez Le Normant en trois volumes, et le succès fut aussitôt complet, tel qu'on le prévoyait. Critiques officieux et officiels s'empressèrent. On loua si bien qu'il en rejaillit même quelque chose sur les. Martyrs.
On n'oublia pas de faire ressortir, Malte-Brun au Journal de-l'Empire (11 et 13 mars), Alexandre de Laborde au Moniteur- (5 avril, un rendu pour un prêté), parmi de grands éloges, les. hommages de l'écrivain à l'Empereur5.
5) On les accentuait même un peu plus qu'ils n'étaient. Cf. la lettre de-Chateaubriand à Malte-Brun (citée par PAILHÈs, p. 472, 4 mars 1811) qui a souligné les mots génie de la F'rance, quand ils ne le sont pas dans l'original, ce qui change un peu le sens. ↩
Le succès de vente dépassait tout ce qu'on avait jamais vu. Un autre article le célèbre1 :
(1) L'article est cité par PALLHÈs, p. 473, sans référence; je n'ai pu le retrouver. Il est signé V... (peut-être Villemain?). ↩
Douze presses suffisent à peine ; on tire sans cesse, et tout est promptement enlevé. On traduit M. de Chateaubriand en Italie, en Allemagne, et dans d'autres États; mais, hors de sa patrie, les étrangers veulent encore le lire dans la langue qu'il écrit. Jamais peut-être on ne vit un succès plus rapide et plus général.
Il semble d'abord difficile de le concilier avec les vives critiques qu'on a toujours faites de cet auteur; mais les critiques passent et les grands écrivains s'élèvent au-dessus d'elles.
Seuls quelques opposants, anciens ou nouveaux, maugréèrent, dont, parmi les nouveaux, Talleyrand, qui trouva dans l'Itinéraire « trop d'esprit pour un livre de poste et pas assez de talent pour un ouvrage ».
Parmi les anciens, Peltier, citant des fragments de l'Itinénéraire, intitule l'un d'eux malignement :
PORTRAIT DE L'INTERPRÈTE DU VOYAGEUR; COMPLIMENT SECRET ADRESSÉ A M. DE FONTANES, A LA BARBE DU CENSEUR IMPÉRIAL.
Il s'agit de Jean, dont le portrait se termine ainsi :
Tout ce qui fait grimacer la nature de l'homme me semble peu digne d'estime : on sent bien que je n'enveloppe pas dans cet arrêt la bonne plaisanterie, la raillerie fine, la grande ironie du style oratoire et le haut. comique2.
2) Ambigu, 10 avril 1811. ↩
Tout étourdi à la fois de ce grand succès (depuis les Martyrs, il n'était plus blasé), et de ces belles espérances, Chateaubriand n'eût pas demandé mieux que de les goûter et savourer a l'aise. Malheureusement il n'en avait pas le loisir. Ni Napoléon ni Savary n'étaient gens à se satisfaire de quelquesavances éparses dans le texte de l'Itinéraire, et on le guettait, amis et ennemis, à son discours de réception.
Il le savait, et ne s'en réjouissait pas.
Pendant que ses nobles amies du faubourg Saint-Germain attendaient avec curiosité et intérêt « la grande réception1 », lui se travaillait pour satisfaire d'incompatibles exigences. Ceux de son parti attendaient qu'il exécutât, en la personne de Chénier, tous les révolutionnaires, philosophes et sophistes présents, passés et à venir; et les traditions, comme les convenances, voulaient qu'on épargnât la mémoire d'un homme qui venait de mourir et à qui l'on succédait. Les mêmes attendaient encore que Chateaubriand fit, devant l'Empereur, figure, sinon de juge, au moins de penseur indépendant; et l'Empereur, qui, lui, n'aimait pas l'indépendance, attendait évidemment, pour donner suite à ses bonnes dispositions, qu'on le remerciât en le louant.
(1) Mme de La Tour du Pin à Mme de Duras, 17 avril 1811, dans BARDoUx, p. 93. ↩
C'est ainsi que ce malheureux discours fut bien, de l'aveu de l'auteur, recommencé une vingtaine de fois. A la fin, il semble que les passions, ambition et haine ou vengeance, parlèrent plus haut que tout, et que deux tendances, peut-être inconciliables, l'emportèrent: le désir de ne pas barrer encore une fois sa fortune en déplaisant au Maître, - et celui de se venger du défunt Chénier, contempteur d'Atala en prose et en vers2, et régicide par-dessus le marché!
(2) Il avait eu à faire au nom de la 2° classe de l'Institut un Rapport sur l'état et les progrès de la littérature, qui fut présenté à l'Empereur en Conseil d'Etat le 27 février 1808. Ce rapport était devenu ensuite l'Introduction de son Tableau de l'état et des progrès de la littérature depuis 1789, ouvrage resté incomplet, On y trouve une critique malicieuse et acérée d'Atala, et il concluait ainsi : « Un jour sans doute, on pourra juger ses compositions et son style d'après les principes de cette poétique nouvelle qui ne saurait manquer d'être adoptée en France du moment qu'on y sera convenu d'oublier complètement la langue et les ouvrages des classiques. » Il ne savait pas si bien dire ' ↩
Chateaubriand décida donc d'éreinter Chénier pour satisfaire ses amis royalistes et de faire passer cela dans les fumées de l'encens qu'il offrait à l'Empereur et aux académiciens ses amis. Au procédé, on reconnaît toujours la méthode Fontanes. Quant au fond, rien de nouveau, rien qu'on n'eût pu prévoir et préjuger du passé; rien qu'un épisode de plus de l'éternel combat livré, depuis le Consulat, par le parti réacteur et catholique, aux hommes de la Révolution, d'abord pour conquérir le pouvoir, puis, cette entreprise reconnue impossible, pour s'assurer les grâces du Maître en discréditant l'adversaire.
Le difficile était le dosage des quantités ; Fontanes y excellait, mais non Chateaubriand :
Je ne savais, reconnait-il, mesurer la dose de l'éloge académique...1. Il est très vrai. En outre, le succès de l'Itinéraire, bien qu'il le dût en partie au ton conciliant que, pour une fois, il avait su prendre, vint, en lui donnant plus de confiance, le retirer de cette disposition pacifique.
(1) О.-T., II, 31. ↩
Il s'ensuivit finalement une rédaction assez contournée, où, sous des formes vaguement académiques, il fut sévère sans être juste.
Répétant, avec quelque dureté pour les Lettres, ce qu'il avait dit tant de fois de leur insuffisance à remplir une vie, il refusa de s'en tenir au point de vue littéraire pour juger Chénier. C'était son droit ; historien, c'eût été mille fois son devoir; et même, parlant presque sur une tombe, il le pouvait encore, mais à condition de faire taire son propre ressentiment et de manifester du moins quelque équité, bienséante générosité. générosité.
Renvoyant à Chénier, qui maintenant n'en pouvait mais, un reproche à lui-même adressé tant de fois, il montra ses ouvrages dictés par l'esprit du parti, applaudis par les factions, et il se borna, pour tout compliment, à louer quelques superficielles qualités de style, en jetant de haut, pour le reste, une sorte de pardon dédaigneux. Encore était-ce moins en son propre nom qu'en celui de cette religion « qui lui parut si méprisable (à Chénier) dans les écrits de ceux qui la défendent «
Ce traitement était rendu plus sensible par le contraste des éloges outrés qu'il distribuait aux académiciens ses partisans.
Il louait bien Chénier d'avoir «adoré la liberté », et, en parlant du besoin qu'ont les hommes de lettres d'être libres, il retrouvait d'assez beaux accents, quoique un peu solennels ; mais distinguant ensuite sa liberté à lui de celle de Chénier, « fille de la licence et mère de l'esclavage », il mettait une insistance fâcheuse à dénoncer celle-ci comme antimonarchique. C'était rompre en visière, et peu courtoisement, à ceux qui, notoirement, dans l'Académie même, avaient partagé et partageaient encore les opinions du défunt.
La fin du discours, où venaient figurer le berceau du roi de Rome, qui naissaità peine1, et la jeune impératrice, était un hymne à César triomphateur.
(1) 20 mars 1811. ↩
Les tendances de ce discours s'étaient-elles ébruitées? On ne sait. Toujours est-il que les philosophes de l'Académie, peu soucieux de s'entendre dire des choses désagréables sur le dos de Chénier2, aux applaudissements de la galerie, et peut-être avec l'approbation de l'Empereur engagé alors dans la réaction, s'avisèrent, juste à ce moment, d'une mesure qui a bien l'air d'être de circonstance.
(2) Regnault de Saint-Jean-d'Angely, flairant quelques ennuis dans la succession de Chénier, avait demandé, en vain, qu'on attendit pour présenter Chateaubriand la mort de Saint-Ange qui était fort malade et qui, en effet, ne tarda pas à mourir. C'est à lui que succéda Parseval-Grandmaison. (Constitutionnel, 1er août 1849, article de Mme Hamelin.) ↩
Le 27 février, dit M. Paul Gautier3, à propos de la réception de Parseval-Grandmaison (qui devait avoir lieu le 10 avril), la deuxième classe décida qu'à l'avenir les discours de réception et les autres pièces destinées à être lues en séance publique seraient soumis à la commission dix jours au moins avant le jour fixé pour la séance ; dans la semaine qui précéderait celle-ci, la commission rendrait compte à la classe de son examen et de son opinion.
(3) Revue hebdomadaire, article cité. ↩
Donc, quand le discours fut prêt, une commission fut nommée4, et en prit connaissance.
(4) Cinq membres, selon Villemain; douze, suivant Ségur. ↩
L'impression fut peu favorable, et en général le discours déplut. Cependant la commission hésitait à le refuser, et il semble même qu'elle ait d'abord cédé aux instances des partisans de Chateaubriand, car le Journal de l'Empire du 25 avril annonce que Chateaubriand prononcera son discours de réception le l « mai. Mais la vive opposition de Regnault de Saint-Jean-d'Angely fit qu'on décida en fin de compte de ne rien décider, au moins sur-le-champ, d'attendre la séance suivante, et de s'en référer au jugement de la classe entière1.
1) Mme DE CHASTENAY, II, 80. ) Cela résulte de la publication toute récente de la lettre écrite par Chateaubriand à Daru pour refuser de recommencer son discours. - E. HERPIN, les Tiroirs de Chateaubriand. (Mercure de France, 16 mars 1911.) On y lit : • MM. de Ségur, de Fontanes, Segond, et quelques autres ont pensé que mon discours était nuisible pour moi, pour la mémoire de M. de Chénier, pour l'Académie me faisant l'honneur de m'appeler dans son sein. » Cela contredit l'assertion de Philippe de Ségur (Histoire et Mémoires, II) rapportant que son père et Fontanes étaient favorables. THIERS, VII, 426. ↩
En attendant, Regnault, voyant là une affaire plus politique que littéraire, courut avertir l'Empereur, en prévenant d'ailleurs de sa démarche Fontanes, comme ami de Chateaubriand, et Ségur, soit au même titre, soit comme président de la classe, quoique ni l'un ni l'autre n'approuvassent le discours (2).
Or, sous le premier Empire, comme sous tous les régimes de forte compression, c'est une sorte de règle naturelle que l'expression des opinions politiques, empêchée ailleurs, tend à se produire à l'occasion et à l'abri des manifestations littéraires ou artistiques ; si bien qu'il s'établit toujours une certaine confusion entre les deux domaines, en d'autres temps distincts, de la littérature et de la politique.
Napoléon le savait bien, et, pour cette raison entre autres, il n'aimait guère les disputes d'académie, où les partis se heurtaient sous couleur de littérature. Déjà une fois au moins, de Finkenstein ou d'Osterode, il lui était arrivé de se plaindre qu'on eût mal parlé de Mirabeau dans un discours de réception académique (3).
En outre encore, ce n'était pas au moment où il venait de bâillonner la presse4 qu'il allait tolérer qu'on éludât ses prohibitions en entretenant le public, sous prétexte de réception à l'Académie, du conflit des opinions politiques, et surtout d'un conflit aussi grave et fondamental.
(4) Décret du 11 février 1811, ne laissant subsister à Paris que quatre journaux : le Moniteur, le Journal de l'Empire. la Gazette de F'rance, le Journal de Paris. ↩
Enfin, l'affaire des prix décennaux, toujours pendante, l'avait vivement agacé et irrité contre une fraction de l'Académie. Cette fois l'irritation venait de la fraction adverse. Il lut donc le discours de Chateaubriand et n'en goûta guère que la fin, où l'auteur l'élevait dans les nues. Le passage sur la liberté, les allusions au régicide lui déplurent particulièrement, et peut-être plus encore le fait que ce langage n'avait pas rencontré, dans un des grands corps de l'Empire, l'opposition qu'il aurait fallu, et qu'il avait même failli en recevoir une consécration quasi officielle.
Ce qui se passa alors est rapporté avec des variantes par Philippe de Ségur, par Villemain, toujours un peu l'écho de Fontanes, par Mme de Chastenay, par Barante, mais les grands traits concordent.
Fontanes, prévenu, et toujours susceptible d'être considéré comme une sorte de répondant de Chateaubriand, jugea prudent de s'abstenir pendant huit jours d'aller faire sa cour à l'Empereur.
Ségur, moins circonspect, s'y risqua dès le lendemain soir. C'était à Saint-Cloud. L'Empereur, au sortir du spectacle, le trouva sur son chemin, et, le convoquant au coucher, lui fit là une scène violente et publique qui se trouve racontée tout au long dans les Mémoires de son fils :
Monsieur, cria l'Empereur, les gens de lettres veulent donc mettre le feu à la France! J'ai mis tous mes soins à apaiser les partis, à rétablir le calme, et les idéologues voudraient rétablir l'anarchie !... Comment l'Académie ose-t-elle parler des régicides, quand moi qui suis couronné, et qui dois les haïr plus qu'elle, je dine avec eux, et je m'assois à côté de Cambacérès?
Il ajouta que Fontanes et lui auraient mérité Vincennes ! Ségur répliqua, comme on réplique après, dans des Mémoires, comme on ne répliquait guère devant l'homme, que le gouvernement venait de faire élever officiellement à Saint-Denis des autels expiatoires, et que, s'il y avait expiation, c'est qu'il y avait eu crime; que dès lors il n'y avait pas si grand mal à le penser et à le dire.
Mais l'Empereur lui imposa silence :
Exécutez mes ordres ! Allez, et songez bien que si la classe désobéit, je la casserai comme un mauvais club !
Le lendemain matin, au lever, Ségur retourna vers l'Empereur. Le trouvant radouci, de nouveau il essaya de se justifier :
Je ne vous en veux pas, répondit l'Empereur. Ceci est de ma politique. Je vous ai dit hier ce que je voulais qu'on répétât...
Il ajouta qu'il y avait d'ailleurs trop d'esprit de parti dans tout cela, et qu'en définitive Chateaubriand avait fait une inconvenance, « car enfin lorsqu'on est chargé de faire l'éloge d'une jeune femme qui est'borgne, on parle de tous ses traits, excepté de l'œil qu'elle n'a plus i. Cela se passait le 24 et le 25 avril1.
(1) Les dates sont incertaines; il n'y a pas accord absolu entre les diverses relations, cela n'a pas grande importance. ↩
Daru, de son côté, quoique non compromis dans l'affaire, essuya une algarade analogue, avec cette différence que, comme le narrateur n'est pas cette fois le patient, ou son fils, il n'y a plus dialogue, et la scène nous est présentée sous les apparences plus probables d'un monologue2.
(2) VILLEMAIN, p. 187. ↩
La conclusion de tout cela fut que l'Académie, quand elle se réunit de nouveau, ne voulant pas être traitée en « mauvais club », chargea son président Ségur d'inviter Chateaubriand à retrancher de son discours au moins ce qui risquait le plus de soulever les passions politiques, c'est-à-dire tout ce qui avait trait à la mort du roi.
Chateaubriand attendait dans une salle voisine. Ségur alla lui faire part de cette décision et Chateaubriand refusa de rien changer. Sur quoi, Ségur lui conseilla de réfléchir. Quelques jours plus tard, Chateaubriand, ayant réfléchi, revint, et, n'ayant pas trouvé Ségur, il écrivit sur son bureau le billet qui suit :