Première partie
Gitovenne (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Quant à une discussion des idées de Mme de Staël, c'est ce qu'il ne faut pas trop chercher dans la Lettre au citoyen Fontanes. Chateaubriand en avertit lui-même le lecteur :
A présent, mon cher ami, il faut que je vous dise ma façon de penser sur ce nouveau Cours de littérature; mais, en combattant le système qu'il renferme, je vous paraîtrais peut-être aussi déraisonnable que mon adversaire. Vous n'ignorez pas que ma folie est de voir Jésus-Christ partout, comme Mme de Staël la perfectibilité. J'ai le malheur de croire, avec l'Pascal, que la religion chrétienne a seule exprimé le problème de l'homme. Vous voyez que je commence par me mettre à l'abri sous un grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique.
Il se donnait ainsi un air un peu exalté, tout en laissant entendre que Fontanes ne partageait qu'à moitié ses idées. Par la (était-ce un prudent mot d'ordre qu'il en avait reçu ?) il travaillait à lui rendre cet air modéré qu'il avait, pour le moment, grand besoin de retrouver, et que son récent excès de zèle venait, mal à propos, de lui faire quitter.
Cela fait, il ne s'oubliait pas. Il continuait, profitant de l'occasion :
Au reste, je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez annoncé mon ouvrage. Mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-il? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et 'il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me le faire attendre, ni moi de le corriger. Ce que je vais vous dire dans cette lettre sera tiré en partie de mon livre futur sur les Beautés de la religion chrétienne. Il sera divertissant pour vous de voir comment deux esprits, partant de deux points opposés, sont quelquefois arrivés aux mêmes résultats. Mme de Staël donne à la philosophie ce que j'attribue à la religion...2.
(2) Benjamin Constant écrira quelque chose d'analogue à Fauriel, quand l'ouvrage aura paru, en 1802 : « Il a pillé les idées de l'ouvrage de la Littérature dans tout ce qu'il dit sur l'allégorie, sur la poésie descriptive, et sur la sensibilité des anciens, avec cette différence que, ce que l'auteur de ce dernier ouvrage attribue à la perfectibilité, il l'attribue au christianisme. , (Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, 1, 188.) ↩
Cela tournait au Prospectus, et Chateaubriand signait : l'Auteur du « Génie du christianisme n.
Enfin Fontanes accompagnait la lettre qui lui était adressée d'une note qui, mieux encore que la lettre, donnera le ton de cette polémique et caractérisera la situation du parti à ce moment précis :
On ne voulait point, disait-il, répondre à la Préface que Mme de Staël vient de faire imprimer dans la seconde édition de son livre, contre le Mercure. La réplique était trop facile; et d'ailleurs de semblables disputes vont toujours plus loin qu'on ne vent.
L'auteur des deux extraits qui ont excité tant de colère s'était cru obligé de raisonner et d'être poli. Les partisans de Mme de Staël se sont dispensés de ce soin. Ils ont évité prudemment toute discussion; car ces hommes si profonds craignent, en général, de se compromettre, et se dérobent à la difficulté, quand on les serre de trop près. Mais ils ont une ressource assurée pour forcer un adversaire au silence. Ils l'accusent de prêcher la contre-révolution, sitôt qu'ils doutent de leur infaillibilité. Quand une discussion littéraire devient un crime politique, il faut se taire et attendre. C'est le parti qu'avait pris le critique de Mme de Staël; mais cette lettre lui parvient au moment même. Les choses neuves, la brillante imagination et l'intérêt dont elle est remplie ne lui permettent pas de la supprimer et de la retarder...
Il terminait en déclarant que la question était vidée et qu'on ne parlerait plus de Mme de Staël dans le Mercure.
D'ensemble, ce n'était pas mal combiné, et, pour Chateaubriand, comme entrée de jeu, assez réussi. En se substituant à Fontanes, il le dégageait d'une querelle qui devenait embarrassante; il reprenait, à son compte, des opinions qu'en attendant des temps meilleurs, il fallait au moins ne pas laisser tomber, mais moins dangereuses chez un inconnu, un « solitaire i un « sauvage », que le parti pouvait désavouer, que sous une plume désormais surveillée et suspecte. Enfin, en intervenant entre deux célébrités dans un débat qui depuis quelques mois déjà retenait l'opinion publique, il se mettait en lumière d'un seul coup :
Cette boutade, écrit-il, me fit tout à coup sortir de l'ombre; ce que n'avaient pu faire mes deux gros volumes sur les Révolutions, quelques pages d'un journal le firent. Ma tête se montrait un peu au-dessus de l'obscurité1.
(1) O.-T., II, 224. ↩
Il n'oubliera jamais ce premier succès venu par le journal. En attendant, le chef et l'espoir du parti était parti pour Madrid, où il arrivait le 6 décembre avec un train de roi et une suite de courtisans. Mais derrière lui, le parti se désolait. Fontanes en était malade, et, qui pis est, sans place, ou du moins sans place en rapport avec ses appétits. Il écrivait à Lucien le 7 décembre :
J'étais malade depuis votre départ, je vais mieux, et la solitude pro fonde où je vis ne peut s'embellir que par l'espérance de vous revoir. Je n'ai assurément nul mérite à refuser une place de chef de division dans un ministère où vous n'êtes plus. Ce n'était pas pour ce métier vulgaire, et où tant d'autres seront plus propres que moi, qu'il m'était doux d'exécuter vos ordres; c'était pour approcher mon âme de la vôtre, et pour unir quelquefois nos idées...2.
(2) Dans PAILHÈs, Chateaubriand, p. 73. ↩
Suivait une protestation de fidélité au chef disgracié, et, une fois de plus, une dénonciation des « sophistes et des idéologues ». « C'est là, disait-il, que sont vos véritables ennemis, ceux de la France et du Premier Consul, qu'ils environnent. »
Au demeurant, réduit à l'impuissance et à la a solilude n, il ne pouvait, pour le moment, pas grand'chose.
Il tâchait de se consoler de l'absence du frère en aimant la sœur. Elisa Bacciochi avait alors (en 1800) vingt-trois ans3. C'était une grande femme maigre et plate, au teint mat, aux cheveux noirs et à l'œil sombre. Ayant été huit ans pensionnaire à Saint-Cyr, elle avait gardé de la maison Maintenon un fonds de pédantisme qui la faisait se frotter aux gens de lettres, semblable par ce goût à Lucien, son frère préféré. Avec cela, autoritaire, agitée, ardente. Comment, ambitieuse comme elle l'était, avait-elle fait la folie d'épouser, trois ans plus tôt, le capitaine Bacciochi, assez bel homme, mais dont on ne savait que faire à cause d'une incapacité vraiment trop rédhibitoire? Et comment réparer cette sottise qui, d'ailleurs, ne la tenait pas d'en faire d'autres avec qui lui plaisait, car elle ne se piquait pas de fidélité conjugale. Fontanes s'étant mis sur les rangs avec les grâces de la poésie et les siennes propres, elle l'avait élu, et, sans ces détestables jacobins, l'amitié du frère et l'amour de la sœur eussent déjà fait de lui un personnage dans l'État.
(3) Née en 1777. Cf. Frédéric MassoN, Napoléon et sa famille, 1, 53, 71, 188; II, 23. ↩
Pour le moment, Lucien parti, et emmenant Bacciochi comme secrétaire, Elisa tenait sa petite cour en l'hôtel de Lucien, rue Verte, jusqu'à ce qu'elle put la transporter, aux beaux jours, en la terre du Plessis-Chamant. Et on vivait la assez retiré en attendant les événements.
Il s'en produisit un bientôt, et qui était d'importance. Le 3 nivôse (24 décembre 1800), comme le Premier Consul se rendait des Tuileries à l'Opéra, une machine infernale éclata rue Saint-Nicaise, tuant ou blessant une quarantaine de personnes. Par miracle, la voiture consulaire fut indemne.
On accusa aussitôt les jacobins, la police, Fouché incapable ou complice. Le Mercure, triomphant, écrivit (16 nivôse) : « Les yeux les moins clairvoyants ont reconnu la livrée sanglante des hommes du 2 septembre. » Les réacteurs, relevant la tête, fouettèrent l'indignation publique. L'opinion revira. On prit dans le tas une centaine d'anciens terroristes qu'on déporta sans jugement, et ce n'était qu'un acompte. Quel dommage que Lucien fût si loin! Fontanes, qui n'osait trop se montrer et laissait Rœderer mener la campagne1, lui avait écrit dès le lendemain de l'attentat :
(1) MADELIN, Fouché, 1, 337. ↩
Je suis sans place (toujours), mais je n'accepterai rien sans votre approbation expresse... Il n'y a désormais de place convenable pour moi que celle qui m'attacherait à votre famille. C'est mon dernier mot. Un événement arrivé hier soir et dont les papiers publics parleront assez, doit vous avertir à Madrid que les frères d'un homme monté si haut sont trop loin quand ils ont passé les barrières de Paris. Je sais que le second poste est difficile et dangereux ; mais il est des hommes condamnés à la gloire et aux dangers. Qui est fait pour la première, comme vous, ne craint pas les seconds; et puis, après tout, je vous dirai comme à Auguste dans Cinna :
Il est beau de mourir maître de l'univers...1.
(1) Dans PAILHÈS, oUv. cité, p. 17. ↩
Mais ces nouvelles espérances furent sans lendemain, et tout fut encore perdu quand le 31 janvier 1801, un peu moins de six semaines après l'attentat, Fouché vint apporter à la Malmaison la preuve que les auteurs en étaient royalistes. Ce fut au tour du parti de la Révolution de triompher et d'entraîner l'opinion; et au tour des royalistes d'être poursuivis, traqués, incarcérés. De ce coup, le parti réacteur se retrouvait plus bas qu'avant la péripétie de nivôse.
Ce parti réacteur, ne l'oublions pas, était aussi le parti catholique et clérical. Mauvais moment donc pour publier le livre des Beautés de la religion, dont on attendait de si beaux résultats pour le bien public et pour quelques intérêts particuliers. Publier maintenant, c'était jouer une partie d'avance compromise. Chateaubriand, tenu au courant des mouvements de l'opinion par les papiers publics, comme tout le monde, et du dessous des choses par Fontanes, n'en avait garde. Mais pouvait-on traîner indéfiniment, et, à faire attendre si long-temps le livre annoncé, ne risquait-on pas d'émousser la curiosité du public? Enfin, ne faut-il pas tenir compte de l'impatience de l'auteur mis en goût par le bruit de la Lettre au citoyen Fontanes, et talonné d'ailleurs par le besoin?
Si quelques pages avaient réussi, mieux que l'Essai, quelques autres pouvaient encore réussir, et qui sait? mieux peut-être que le Génie. En tout cas le public ne perdrait pas de vue l'Auteur du a Génie du christianisme , et cela lui permettrait d'attendre son heure plus commodément.
Il détacha donc, chose facile, de son gros manuscrit, alors en son deuxième état, les feuillets dont il augurait le mieux par le succès des lectures privées. C'était l'histoire d'Atala, qu'il se mit à réviser avant de l'envoyer chez Migneret.
Mais cette touchante histoire des deux sauvages énamoures en face de la nature avait été tracée, au moins dans ses grandes lignes, en un temps où l'auteur admirait Rousseau, et cela se sentait grandement, à l'ensemble et aux détails. Faible garantie d'orthodoxie pour un futur apologiste! On y pourvut par diverses retouches, additions ou retranchements. On fit entrer la religion où besoin était, et Fontanes, à qui le départ de Lucien faisait des loisirs, fut consulté aux endroits délicats, comme pour le discours du Père Aubry (1), plus spécialement destiné à christianiser l'amoureux poème.
Quant au reste, on tâcha de prévenir la malignité des critiques par une Préface appropriée :
Je ne suis point, comme Rousseau, un enthousiaste des sauvages, disait délibérément le père de Chactas et d'Atala ; et le peintre des beautés vierges du Meschacebé et de la savane Alachua ajoutait :
Je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où j'ai eu l'occasion de la voir...
Et tant pis pour qui s'embarrasserait d'accorder avec la Préface les descriptions et le récit qui suivaient!
On annonçait une fois de plus le Génie du christianisme, mais, vu les circonstances, si on se posait en champion de la religion, on s'attachait à déclarer que l'ouvrage attendu n'attaquerait ni la Révolution, ni les philosophes, et, si l'on rappelait avec complaisance la Lettre au citoyen Fontanes, on s'efforçait par quelques compliments et de l'humilité d'apaiser le ressentiment de Mme de Staël, d'ailleurs peu vindicative et auprès de qui Mme de Beaumont s'était déjà entremise.
Ensuite, quand tout fut prêt, on jugea utile de faire connaître au public pourquoi le petit livre allait devancer inopinément le gros et on expliqua la chose par un accident domestique. Le Journal des Débats et le Publiciste insérèrent une note de l'Auteur du a Génie du christianisme » (10 germinal an IX - 31 mars 1801), où il était dit :
Ce livre (le Génie du christianisme) est terminé par une anecdote extraite de mes voyages en Amérique; elle est intitulée Atala.. Quelques épreuves de cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de l'imprimer à part, avant mon grand ouvrage...
Dans les Mémoires1, Chateaubriand est revenu sur cette aventure : « Des feuilles me manquaient; la peur me prit : je crus qu'on m'avait dérobé mon roman...i Mais il n'a pu s'empêcher de remarquer lui-même l'invraisemblance de cette supposition. Les lecteurs des Débats pensèrent, sans doute, comme nous, que l'auteur avait bien le droit de publier ses ouvrages quand et comme il voulait, et durent se demander pourquoi on leur donnait cette explication à laquelle ils ne comprenaient rien.
(1) O.-T., II, 244. ↩
Il y eut encore, le 6 avril (16 germinal an IX), une note chaleureuse de Fontanes dans le Mercure, et l'ouvrage parut le 17.
Dire ses mérites et son succès, qui fut inouï, n'est pas notre affaire.
Il eut cependant quelques esprits pointilleux qui firent des réserves. Ainsi le critique de la Décade estimait, sous la signature V (10 floréal an IX - 30 avril 1801), qu'une grande partie d'Atala paraissait être une satire de cette religion qu'on prétendait défendre; ainsi l'abbé Morellet releva malicieusement quelques expressions que l'auteur avait oublié de corriger et qui trahissaient mal à propos la primitive admiration de l'auteur pour Rousseau2. Il y en avait même qui s'obstinaient à voir dans la vogue d'Atala « une affaire de parti3 » .
(2) Lopez dit à Chactas qui va reprendre la vie sauvage : « Va, magnanime enfant de la nature, reprendre cette précieuse indépendance de l'homme... • Chateaubriand s'empressa de corriger ces inadvertances. ↩
(3) Chateaubriand se plaint particulièrement de ceux-là dans son Avis sur la 3° édition d'A tala. ↩
D'ailleurs ces détails passèrent inaperçus et le succès n'en fut pas diminué.
C'est de la publication d'Atala, dit Chateaubriand, que date le bruit que j'ai fait dans le monde : je cessai de vivre de moi-même, et ma carrière publique commença (4).
On ira lire dans les Mémoires les jolies pages où il raconte l'étonnement, la griserie de ce succès subit, et cette pudeur, cette sauvagerie, ou cette timidité, qui le faisait cacher ou dérober dans les guinguettes des Champs-Elysées d'alors sa gloire toute neuve, en même temps qu'il en jouissait si profondément.
On venait visiter l'inconnu que ce coup heureux faisait célèbre, des émigrés surtout qui voyaient en lui une gloire à eux, un émigré (pas même radié) qui faisait honneur à l'émigration. Il vit, ou revit, de Bonald, Chènedollé, Christian de Lamoignon. Celui-ci le mena chez Mme Récamier.
Mais elle ne le distingua pas; il n'en était pas encore digne. Entre elle et lui, « le rideau se baissa subitement » .
Un peu plus tard, après les amis, allait venir, de Bretagne, la famille; à elle aussi, il faisait honneur : sa sœur aînée, Mme de Marigny, puis Mme de Chateaubriand en personne. « Elle était charmante », nous dit ici son mari, mais il n'a pas jugé nécessaire de nous faire connaître ce que fut, après neuf ans de séparation, cette entrevue sans lendemain. Enfin vint Lucile, la jeune veuve, dont Chênedollé le triste, Joubert et Mme de Beaumont elle-même allaient subir diversement le charme orageux.
Et beaucoup d'autres vinrent. Mais tout enivré qu'il était, tout grisé des hommages féminins que lui apportaient un amas de billets parfumés, il demeurait misérable, sans place qui le fit vivre, ne sachant même s'il devait rester le Suisse Lassagne ou porter ce nom de Chateaubriand qui commençait à rayonner1.
(1) C'est tout à fait au lendemain d'Atala (1e floréal an IX - 21 avril 1801) qu'il adressa une première pétition, qu'il renouvellera un peu plus tard, au ministre de la police, pour qu'on l'autorise à résider à Paris en attendant sa radiation, qu'il espère prochaine. Cf. V. PIERRE, Une pétition de Chateaubriand au Premier Consul. (Correspondant, 10 mars 1903.) ↩
Il fallait remédier à cela. A cet endroit, on lit dans les Mémoires :
Je ne tardai pas à recevoir le châtiment de ma vanité d'auteur, la plus détestable entre toutes, si elle n'en était la plus bête : j'avais cru pouvoir savourer in petto la satisfaction d'être un sublime génie (non en portant, comme aujourd'hui, une barbe et un habit extraordinaires, mais en restant accoutré de la même façon que les honnêtes gens), distingué seulement par ma supériorité : inutile espoir! Mon orgueil devait être puni ; la correction me vint des personnes politiques que je fus obligé de connaître : la célébrité est un bénéfice à charge d'âmes (1).
Tout simplement, cela veut dire qu'après son grand succès il eut, pour le compléter, des démarches i faire qui l'ennuyèrent. Il les fit tout de même, parce qu'il voulait parvenir.
Pourtant on lui facilitait les choses. Fontanes le présentait à Mme Bacciochi. En l'absence de Lucien et de Bacciochi, elle habitait retirée, mal portante, l'hôtel de son frère, le doublant dans son rôle de Mécène et de restaurateur du trône et du culte. Ce fut le premier pas. Mais le crédit de la protectrice et celui du protecteur laissaient à désirer, pour le moment.
Cela pouvait changer; mais, tout de même, il n'en était pas moins nécessaire d'assurer ce premier grand succès d'Atala dont personne ne pouvait dire encore s'il serait la base d'une vraie gloire durable. Il fallait un autre succès plus grand pour conquérir définitivement l'opinion, et surtout ce droit à l'action, que l'émigration avait fait perdre.
Alors, on ne pouvait, dit Chateaubriand, arriver à la politique que par la littérature (2).
Or, pour la publication du grand ouvrage qui devait être le manifeste du parti clérical et réacteur, momentanément abaissé, mais toujours puissant, l'horizon, après s'être singulièrement assombri, se mettait justement à s'éclaircir.
Voici qu'on recommençait à parler sérieusement du Concordat. La paix de Lunéville (9 février 1801) ayant rendu à Bonaparte sa liberté d'action, un envoyé spécial, François Cacault, avait été dépêché à Rome pour presser l'affaire, et tout faisait espérer une prompte solution. Dans le camp clérical, on renaissait à l'espoir. Fontanes, de sa retraite, escomptait déjà l'événement, prélude, selon lui, du rétablissement de la monarchie absolue, et préparait ses batteries. Il écrivait alors à Lucien cette lettre admirable, qu'il faut citer moins encore pour les précisions qu'elle donne sur la situation que pour le jour dont elle illumine son personnage :
28 germinal an IX - 18 avril 1801.
Je vous aime beaucoup et je vous écris peu. Je ne veux pas vous ennuyer. Je vis dans une trop grande solitude pour rien savoir qui soit digne de vous être envoyé. Je méprise les bruits publics. Toutes les nouvelles qui naissent le matin et meurent le soir ne valent pas la peine d'être écrites. Tous les yeux sont fixés en ce moment sur l'Égypte et sur • le Sund (1). En dépit de quelques alarmes, je me confie entièrement à la fortune du Premier Consul. J'ai lu l'histoire, et je n'ai jamais vu qu'un grand homme s'élevât si haut pour manquer ensuite à sa destinée. Il faut que le dénouement soit digne de ce grand homme que j'ai vu commencer, et que j'espère bien voir finir. Je suis convaincu que tout ce que nous avons pensé se réalisera. De jour en jour, le dernier événement se prépare ; il est impossible de le reculer plus longtemps.
Si le culte se rétablit, comme je l'entends publier de toutes parts, c'est un grand pas vers le but désiré. Car, excusez mes vieilles superstitions, je pense comme le bonhomme Platon que je relis, et qui dit : Point de culte, point de gouvernement. Après une armée victorieuse, je ne connais point de meilleurs alliés que les gens qui dirigent les consciences au nom de Dieu. Je vois que les conquérants habiles ne se sont jamais brouillés avec les prêtres. On peut les contenir et s'en servir à la fois. C'est là, quoi qu'on en dise, la bonne philosophie : on peut rire des augures ; mais il est bon de manger avec eux les poulets sacrés. C'est ce que pensaient Cicéron, Pompée et César, qui se fit nommer pontife suprême. Tous ces hommes-là sont de votre famille qui hérita de leurs grandes qualités, et qui doit les imiter en tout.
Notre bon démon ne doit-il pas vous ramener bientôt? J'aï grand besoin de vous, et là-dessus, je ressemble à toute la France. Que de bons conseils, que de vérités courageuses à dire ! Quel appui vous pouvez donner dans le grand jour !
Votre successeur2 fait, dit-on, tous les jours, le plus pompeux panégyrique de votre ministère en se montrant. On soutient que la place est toujours vacante.
(2) Chaptal. ↩
Tout le tripot dramatique, comme disait Voltaire, est soulevé contre lui. Mais il oppose fièrement ses arrêtés à ceux des comédiens. Malgré sa belle défense, on craint qu'il ne succombe. Les rieurs sont pour les comédiens.
(1) La situation de l'Égypte commençait à beaucoup inquiéter. Ganteaume parti avec une escadre de secours venait d'être obligé de rentrer à Toulon (5 avril) et antérieurement Menou avait été battu à Toulon par Abercromby (21 mars). - D'autre part, Parker et Nelson, ayant forcé le Sund le 30 mars, avaient canonné Copenhague (2 avril).
Tout le monde se moque un peu de cette grande bataille. Dieu merci ! je ne suis point du combat. Je vis très retiré. Je ne sors que pour aller m'entretenir de vous avec celle qui vous aime le plus. N'allez pas croire que c'est une des mille Arianes que fait votre absence. C'est mieux que cela. C'est une âme et un esprit comme le vôtre. Mes livres, la rue Verte et Madrid, voilà où sont toutes mes pensées. Mme Bacciochi peut vous dire si je vous suis tendrement attaché et si je m'occupe de vous. Elle a la bonté de me recevoir quelquefois; elle aime à m'entendre parler de son frère.
Il faudra bien que vous essuyiez une grande épître de moi sur le Mercure dans quelques jours. Je vous parlerai de son organisation, de l'imprimeur et des coopérateurs. Quand la première année sera finie, c'est-à-dire dans deux mois, on pourra lui donner peut-être une forme plus agréable aux abonnés en le faisant paraître plus souvent.
Recevez avec bonté les témoignages de mon dévouement, de mon respect et de mon amitié.
Fontanes1 -
1) Dans PAILHÈS, our. cité, p. 74. ↩
Que voudrait-on de plus pour connaître l'homme, avec son caractère, sa politique, ses visées, sa rhétorique adulatrice?
Du reste, son attente fut encore une fois trompée, ou du moins retardée. Là-bas, à Rome, les cardinaux n'en finissaient pas d'examiner le projet de Paris. Vers le milieu de mai, le Premier Consul, irrité de tant d'atermoiements, se croit berné, entre dans une violente colère et envoie à Cacault l'ordre de quitter Rome si dans les cinq jours le pape n'a pas accepté purement et simplement son projet.
Cet éclat est à Paris le signal d'une violente campagne antireligieuse. Fontanes est désolé :
Je suis surpris, écrit-il à Lucien toujours à Madrid, qu'un si grand homme tire sur ses propres troupes... Pour moi, chaque mot qui sort de ma plume est condamné sans appel... Si je suis bon à quelque chose, ce n'est pas dans ce moment. Je me réserve pour écrire l'histoire du nouvel empire, quand Charlemagne le fondera (29 floréal an IX - 19 mai 1801)2.
En attendant, il est si bien réduit au silence que le Mercure du 21 mai annonce qu'il n'aura plus aucune part à la rédaction du journal. Il avait juste eu le temps d'annoncer Atala (6 avril). Adieu les beaux projets d'extension de sa feuille, qu'il annonçait à Lucien !
2) Dans PAILHÈs, out. cité, p. 72. On remarquera dans la derrière phrase l'allusion à Charlemagne. (Voir plus loin.) ↩
Dans le Paris du 30 mai, Peltier, constatant l'immense succès d'Atala, développa de curieuses considérations :
Nous prévoyons que cette affaire, qui est devenue une affaire de parti, aura des conséquences infiniment graves... Le gouvernement, prévoyant par là le succès du livre des Beautés morales, dont Atala n'est qu'un fragment, a cherché à en détruire l'effet par avance et a fait, dans cette intention, commencer l'attaque par les trois polissons de tribuns qui rédigent la Décade (Ginguené, Say, Boisjolin), tandis qu'il a réduit Fontanes au silence par ordre.
Nous observons, en finissant, que la publication imprudente d'Atala fera époque dans l'histoire de la Révolution ; que ce livre a jeté l'alarme parmi les philosophes et le gouvernement... qu'il doit nécessairement s'ensuivre une réaction... que nous craignons beaucoup que l'honnête M. de Chateaubriand n'ait été en tout ceci la dupe, et qu'il ne ne soit bientôt la victime des suggestions d'une cabale orgueilleuse et trigaude que l'on appelait jadis les constitutionnels, mais qui aujourd'hui n'a plus de nom ; que bien loin d'être éliminé des listes fatales, il n'y soit maintenu ; et qu'il soit trop heureux d'être renvoyé chez les barbares ou les sauvages, sans même emporter avec lui les os de ses pères, mais avec le chagrin d'avoir menti à sa conscience et de s'être couvert de honte en couvrant d'éloges et d'adulations le gouvernement qui l'aura mis à la porte.
De fait, la réaction était manifeste. Fouché avait maintenant toute liberté pour agir contre ses adversaires. Il avait fait arrêter l'abbé Fournier (29 mai) pour avoir comparé en chaire la mort de Louis XVI à celle du Christ1 ; il encourageait les évêques constitutionnels à réunir le Concile de l'Église gallicane, qui eut lieu effectivement un peu plus tard2, et enfin il ne négligeait rien pour empêcher le règlement du Concordat.
(1) MADELIN, Fouché, 1, 349. ↩
2) Il se réunit à la fin de juin. ↩
D'autre part, M. J. Chénier publiait au commencement de juin une vive satire : les Nouveaux saints, contre les meneurs du parti concordataire. Geoffroy, Clément, La Harpe y étaient pris à partie, non sans verve, ainsi que Chateaubriand pour son Atala et pour l'ouvrage qu'il préparait, dont on connaissait les tendances :
Un culte dominant va réjouir la France.
Telle est des nouveaux Saints la dévote espérance.
Ils sont nombreux, zélés ; ils prêchent des sermons,
Des journaux, des romans, des drames, des chansons
Nous entendrons encor disputer sur la grâce, Non celle de Parny, de Tibulle et d'Horace, Mais celle d'Augustin, la grâce des élus,
Qui vaut bien mieux que l'autre, et qui rapporte plus...
Le succès du libelle est fort grand1, et Chateaubriand écrit à Mme de Staël, avec qui maintenant il correspond amicalement, car elle n'est pas rancunière :
(1) Dès 1802, on trouve une 6° édition. ↩
On pourrait peut-être trouver qu'elle (la satire) manque un peu de verve et de gaieté, et qu'elle est composée de réminiscences de Voltaire ; mais elle est d'un style pur; les vers me semblent bien faits...2.
(2) Correspondance, 1, 49, Lettre du 16 juin 1801. ↩
En attendant, il ne peut obtenir sa radiation ; il prévoit tristement qu'il ira « mourir sur une terre étrangère3 n, et cela lui paraît maintenant si probable, en dépit de son succès, qu'il semble avoir songé à prendre ses précautions en vue d'une telle éventualité.
(3) Ibid., 1, 48. Lettre du 28 mai 1801, à Mme de Staël. ↩
Le gouvernement anglais, écrit-il encore à Mme de Staël, vient de me faire offrir un asile et une pension de 300 livres sterling...4.
(4) Idid., I, 50. 16 juin 1801. ↩
Le gouvernement anglais? Ou bien les princes ou leurs agents d'Angleterre? Et l'offre est-elle venue toute spontanée, sans sollicitation récente ou ancienne? Avec Mme de Staël, qui n'est pas de ce bord, il est la-dessus assez discret. Mais Peltier, un peu plus tard, visant les intentions successives de son ancien compagnon d'exil en train de chercher sa voie et de s'orienter, publiera en un article humoristique ce qu'il appelle la « Progression » du Génie du christianisme. (Ambigu du 20 janvier 1804.) On y lit ceci :