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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième partie

Chapitre III

La vie politique de François de Chateaubriand · 17 min de lecture · p. 310–320 · chapitre 32 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La réaction de 1810 et le mariage autrichien. - Revanche de la contre-révolution. - Savary, ministre de la Police (juin 1810). — Les prix décennaux. - Candidature de Chateaubriand à l'Académie. - Publication de l'Itinéraire (février 1811). - Élection de Chateaubriand à l'Académie (20 février 1811) - Le Discours de réception et ses suites. Chateaubriand et Savary.

Tout à coup, le vent tourne !

Par suite d'événements, non pas inattendus d'ailleurs, la situation politique se modifie. Le divorce impérial, tant différé pour tant de motifs, s'est enfin décidé et accompli (15 décembre 1809). Le sénatus-consulte a paru au Moniteur du 17, et presque aussitôt on s'est mis en mesure de remplacer l'épouse répudiée. Le choix entre les partis en vue, le saxon, le russe et l'autrichien, a été débattu en grand Conseil (21 janvier 1810), et, l'autrichien l'ayant emporté, une petite-nièce de Marie-Antoinette va occuper le trône de France, à la grande joie des monarchistes d'ancien ou de nouveau régime, à la grande consternation des représentants de la Révolution.

De fait, malgré les efforts de l'Empereur pour maintenir l'équilibre, il est vite clair que l'arrivée aux Tuileries de la nouvelle impératrice sera, par la force des choses, malgré qu'on en ait, un signal de réaction.

Personne ne s'y trompe. Dès l'annonce du mariage, Fouché a estimé « qu'il ne lui restait plus qu'à faire son paquet1 », et la contre-révolution s'est apprêtée, sans mystère, à prendre possession des places, fonctions et dignités qu'il faut bien lui abandonner pour que l'archiduchesse autrichienne ne se trouve pas trop dépaysée dans sa nouvelle patrie.

(1) MADELIN, Fouché, II, 148. ↩

C'est un noble prétexte au ralliement des royalistes, qui s'offrent en masse, en prétendant conserver leurs principes. Gar le faubourg Saint-Germain s'est ému. Ceux qui boudaient encore le Corse Bonaparte peuvent-ils refuser maintenant leurs hommages au légitime époux d'une princesse de la plus grande famille régnante, à qui l'on offre le propre contrat de Marie-Antoinette, soigneusement exhumé des archives de l'Etat?

Et comme le mariage semble enfin sonner l'heure de l'établissement définitif, apporter au pays la paix et la sécurité, les noms historiques, les Rohan, les Mortemart, les Montmorency, les Montesquieu, les Bouillé, tant d'autres ! apparaissent au Moniteur, et pas seulement pour former l'entourage de la nouvelle impératrice.

Le populaire, toujours logique et simpliste, en dit même plus qu'il n'y en a. On répète dans le public que Moreau va être rappelé et fait maréchal, qu'on déportera les conventionnels, qu'on révisera le procès du roi, que les acquéreurs de biens nationaux eux-mêmes seront molestés, voire dépouillés1.

(1) Cf. THIERS, XH, 4. ↩

Mais nul ne bénéficie plus de ce mouvement, que ceux des réacteurs qui sont déjà depuis longtemps installés dans les conseils du gouvernement2. Fontanes, qui, dans le conseil du 21 janvier, a été un des principaux fauteurs du mariage autrichien, non pour des raisons de politique extérieure, mais précisément parce qu'il signifiait réaction, consécration, légitimité, catholicité, alors que les hommes de la Révolution, Fouché, Murât, Cambacérès, ont été contre l'Autrichienne3, Fontanes est l'un des premiers à profiter d'un mouvement qui fortifie grandement son parti et son crédit personnel.

(2) « Cette faction se croit maîtresse sans réserve. » (Note de police du 21 février 1810, citée par MADELIN, II, 155.) ↩

(3) VANDAL, Napoléon et Alexandre, II, chap. VII; - THIBRS, XI, 21. ↩

Il est donc entré au Sénat. En même temps, Pasquier, fort maussade jusqu'ici de piétiner sur place, malgré la protection de Cambacérès, est, presque le même jour (8 février 1810), fait conseiller d'État (4), et, un peu après, vont entrer au conseil Fiévée, du même bord que Fontanes, et Las Cases, devenu le plus fervent des napoléoniens, mais hier encore émigré violent.

A cette élévation ou consolidation de ses amis (sauf Fiévée, tous les susdits en sont), Chateaubriand, dans sa retraite, trouve son compte.

Fontanes, toujours prompt à prendre le vent, adresse alors à son ami les Stances fameuses où il le compare au Tasse errant incompris dans son pays, songeant, comme tant de fois Chateaubriand, à le quitter, et tombant de lassitude sur le tombeau de Virgile, dont l'ombre lui apparaît pour lui prédire un prochain triomphe1.

(1) Le Journal de Paris, qui publie les Stances dans son numéro du 25 janvier 1810, mentionne qu'elles ont été « écrites sur-le-champ et comme d'abondance, sur une lecture rapide de la nouvelle édition des Martyrs ». Le mariage impérial ayant été décidé le 21, Fontanes n'a pas été long, soit à les écrire, soit plutôt à décider de les publier. ↩

Lorsque parait la troisième édition des Martyrs avec les Notes et l'Examen, le revirement est bien visible aux deux articles dont Hofmann l'accueille2. Ce n'est pas qu'il batte personnellement en retraite; au contraire, il maintient plus que jamais ses critiques, mais il constate, avec une ironie qui n'est pas sans quelque amertume, qu'on ne le suit plus :

(2) Journal de l'Empire, 17 et 27 février 1810. ↩

Les notes apologétiques sont si édifiantes qu'elles ont touché les cœurs les plus durs et converti à la foi les esprits les plus incrédules. Les journaux les plus philosophiques canonisent aujourd'hui l'auteur qu'ils attaquaient il y a quelques années. Un écrivain du plus grand mérite, M. le comte de Fontanes, Grand Maitre de l'Université Impériale, a fait, en l'honneur des Martyrs, des stances où il y a plus de poésie que dans les Martyrs mèmes. Eh bien ! que M. de Chateaubriand prie son illustre ami de mettre les Martyrs en vers ; alors ils seront incontestablement un poème, et le critique examinera ensuite s'ils sont une épopée3.

3) On voit là combien Villemain se moque de nous quand il nous parle du risque couru par Fontanes, son patron, en publiant ses Stances en faveur des Martyrs persécutés. (VILLEMAIN, p. 168.) ↩

Le changement de politique s'accentue plus encore par le remplacement du ministre de la Police. Le 3 juin 1810, Fouché, accablé par les souvenirs de la Révolution, et pour avoir été trop longtemps l'allié de Joséphine, s'en va. Savary vient à sa place.

Certes, Fouché n'était pas regrettable, mais on s'était habitué à lui; surtout, par qui le remplaçait-on ? On exécrait Savary, et on le craignait plus encore. Quand on le sut nommé, il y eut une panique générale. Savary le constate ingénument dans ses Mémoires :

J'eus un véritable chagrin de voir la mauvaise disposition avec laquelle on parut accueillir la nomination d'un officier général au ministère de la Police, et, si je ne m'étais senti une bonne conscience, je n'aurais pas trouvé le courage dont j'avais besoin pour résister à tout ce qu'on disait à ce sujet.

J'inspirais de la frayeur à tout le monde; chacun faisait ses paquets, on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnements, et pis encore; enfin je crois que la nouvelle d'une peste sur quelque point de la côte n'aurait pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la . Police...1.

(1) SAVARY, Mémoires, IV, 311. ↩

A peine en fonctions, il eut des ordres. D'abord, rallier par de bons procédés le faubourg Saint-Germain. S'y étant marié, il ne demandait pas mieux ; et cela rentrait dans la ligne générale de la nouvelle politique.

Mais ces autres instructions étaient moins attendues et plus délicates :

Traitez bien les hommes de lettres ; on les a indisposés contre moi en leur disant que je les aimais pas ; on a eu une mauvaise intention en faisant cela. Sans mes occupations, je les verrais plus souvent. Ce sont des hommes utiles, qu'il faut distinguer, parce qu'ils font honneur à la France2 !

2) Ihid., IV, 314. ↩

L'Empereur sentait-il que la gloire des armes ne suffisait plus à un peuple qu'il en avait blasé, que l'éclat des victoires s'épuisait, et que les prouesses militaires faisaient toujours moins de bruit, en même temps qu'elles devenaient plus difficiles et plus dangereuses3?

(3) Différents témoins, Mme de Rémusat, Vitrolles, l'attestent. Napoléon le remarquait déjà après Austerlitz: « Toutes nos dernières batailles ne font point en France la moitié de l'effet qu'a produit celle de Marengo. » (Ré- ↩

Si le mariage autrichien devait signifier la paix, ne fallait-il pas encourager les arts de la paix? On s'apprêtait à bâillonner tout à fait ce qui restait de presse; en compensation, comment ne pas favoriser un peu les écrivains ?

Savary entra dans ces vues de l'Empereur. On savait, depuis l'affaire du duc d'Enghien, qu'il entrait dans toutes. Mais celles-ci lui agréèrent spécialement. Il était grossier et sans talents, militaires ou autres ; mais il avait, parait-il, le désir de se frotter aux gens cultivés et de se raccommoder avec l'opinion1.

(1) RÉMUSAT, II, 246. ↩

Bon gendarme, il se mit en campagne sans douter de rien, et d'abord il examina la situation.

C'était une opinion courante que les Lettres étaient en baisse, et l'Empereur le constatait lui-même quand il écrivait de Berlin à Cambacérès (21 novembre 1806) la lettre où figure cette phrase amusante :

On se plaint que nous n'ayons pas de littérature. C'est la faute du ministre de l'Intérieur. Il est ridicule de commander une églogue à un poète comme on commande une robe de mousseline...2.

(2) Ibid., III, 112. ↩

Ce qui est vrai, c'est que tous ceux qui avaient acquis dans les Lettres une certaine illustration vivaient éloignés du gouvernement. Mme de Staël et Chateaubriand étaient opposants. Delille, resté fidèle aux Bourbons, se tenait à l'écart, vieillard glorieux, avec son immense réputation, et Napoléon avait renoncé à se l'attacher. Des hommes de talent, comme Raynouard, Chénier, Népomucène Lemercier, étaient ou à demi suspects, ou en état de faveur intermittente. D'ailleurs ils réussissaient infiniment mieux quand on voyait dans ce qu'ils faisaient la critique du régime, comme pour les Templiers de Raynouard, que quand c'était le contraire3. Chez Fontanes, le fonctionnaire effaçait le poète. Bref, il n'y avait guère pour alimenter les lettres officielles que Carrion de Nisas, Esménard, Mme de Genlis, et quelques autres sous-encenseurs.

(3) Aussi Raynouard ne se soucia-t-il pas de faire, comme l'y engageait Fouché, une tragédie sur le passage de la première à la deuxième race des souverains de la France. (RÉMUSAT, II, 163.) ↩

Savary vit cela, et, pour amorcer, il commença par distribuer 100 000 francs aux poètes qui voudraient célébrer le mariage de l'Empereur. Cette manne fit affluer dans les cartons de la Police générale les productions calligraphiées d'une quantité de hères pleins de bon vouloir. Elles y restèrent ; elles y sont encore1. L'effet sur le public fut nul, bien entendu.

(1) On les y retrouvera, si l'on en est curieux, déménagées aux Archives. Il y eut aussi, plus tard, une sorte de concours où prirent part deux cents soixante-quinze poètes, dont Casimir Delavigne, âgé de dix-sept ans, alors élève du lycée Napoléon, et qui eut un troisième prix. (Journal de l'Empire, 2 septembre 1811.) ↩

Savary, sans se décourager, s'avisa qu'il n'obtiendrait rien sans un intermédiaire. Esménard lui apparut comme l'homme qu'il fallait. Il était intelligent. Savary, le voyant besogneux, le jugea capable de dévouement. Il le remit à flot, et, non sans quelques difficultés, le fit entrer à l'Académie2.

(2) SAVARY, V, chap. I et II. ↩

C'était un point d'avoir dans l'Académie, place toujours assez récalcitrante et hostile, un homme à soi, conciliant, un peu discrédité, mais adroit et actif3. Celui-là en amènerait d'autres.

(3) Je trouve dans une « Correspondance » du Vrai Libéral (1er avril 1818), citée par Hanns SCHLITTER (Kaiser Franz I und die Napoleoniden, 1888), cette anecdote sur Esménard. Elle est trop plaisante pour n'être pas recueillie : « Lorsqu'il fut question d'ériger en royaume la République de Hollande, Napoléon demanda à M. de Talleyrand, qui était alors ministre des Affaires étrangères, de lui remettre avant huit jours un Mémoire détaillé dans lequel on ferait sentir aux autorités de la république que la forme de son gouvernement était incompatible avec le système général adopté par l'Europe, et qu'il n'y avait d'autres moyens de maintenir son indépendance dans la balance politique de l'Europe que de choisir pour roi un prince de la famille de Napoléon. En sortant des Tuileries, M. de Talleyrand court chez ses faiseurs accoutumés ; il visite tour à tour MM. d'Hauterive, Roux-Laborie et l'abbé Desrenaudes. Aucun ne se sent capable d'achever un travail aussi long dans un temps aussi court. Son Excellence se souvient alors de M. Esménard, qu'il appelait familièrement l'Figaro. Il le fait venir, et, pour aplanir toutes les difficultés, il accompagne sa proposition d'une promesse de 200 louis. L'offre est acceptée, et, au jour prescrit, Figaro apporte le Mémoire, dont M. de Talleyrand, l'Empereur, tout le monde enfin, est enchanté, excepté les États de Hollande. On n'ignorait point à Amsterdam que ces sortes d'invitations étaient des ordres. Cependant on veut essayer une dernière tentative. Toute la diplomatie hollandaise se met à l'œuvre; chacun fournit ses notes. On les rassemble et on les envoie à Paris avec injonction de charger un homme de lettres français de les coordonner et d'en faire une réponse au Mémoire de Sa Majesté Impériale. Le hasard fait que l'ambassadeur connaissait M. Esménard, qu'il s'adresse à lui pour trouver l'homme dont il a besoin. C'est un travail, ajoute-t-il, auquel les États attachent beaucoup d'importance et qui sera payé honorablement; je suis chargé de remettre 500 louis à l'auteur. Peste! 500 louis sont bons à gagner, dit en lui-même Figaro, et je serais un grand sot de laisser si bonne aubaine à quelque confrère. En un mot, il se propose. L'ambassadeur est ravi: il ne se doute nullement que M. Esménard soit pour quelque chose dans la composition du Mémoire remis aux États de Hollande, et celui-ci se donne bien garde d'en parler. Cependant on convient de tout, et voilà Figaro à la besogne. Il ne fait pas attendre son travail, et, il faut le dire à sa louange, il le fait en conscience; il en donne aux Hollandais pour leur argent. La réponse était bien supérieure au premier écrit. Dès le lendemain, l'ambassadeur la remet au ministre des Relations extérieures qui est étourdi de la force des raisons qu'on oppose aux désirs de son maître, de l'adresse avec laquelle on les présente, enfin de l'élégance de style qui règne d'un bout à l'autre de cette pièce diplomatique. L'Empereur n'en témoigne pas moins de surprise; tout le monde en parle dans le Conseil; on nomme dix écrivains, mais personne n'en devine le véritable auteur. Ce ne fut que plus de trois ans après que, dans un épanchement de gaîté, Figaro avoua à son maître cette petite espièglerie. » ↩

Mais il y avait mieux à faire, et il est à croire que Savary, mis en goût, voulut donner à l'Empereur une preuve éclatante de son savoir-faire en réussissant l'entreprise, que Fontanes lui-même avait toujours manquée, de rallier Chateaubriand.

Il ne fut d'ailleurs pas le seul à s'en aviser dans l'entourage de l'Empereur. Mme de Rémusat, nous le verrons, s'en mêla ; et Fontanes, comme on pense, ne dut pas rester inactif.

Il est vrai que Chateaubriand était bien ce qu'il fallait : une renommée littéraire hors de pair, l'homme du jour depuis les Martyrs, et plus encore depuis le mariage autrichien. Enfin les circonstances ne pouvaient être plus favorables; quand tant de royalistes considérables, jusqu'ici plus constants, se ralliaient sans fausse honte, Chateaubriand pouvait bien suivre un exemple si général, un véritable entraînement, que la mode faisait honorable et de bon ton. De plus, il faut dire que Chateaubriand, ayant à diverses reprises paru faire des avances et disposé à donner des gages, ne paraissait pas irréductible. Donc l'entreprise pouvait se tenter.

Comme, pour qu'on engageât, même officieusement, de telles démarches, il fallait évidemment supposer qu'on ne serait pas désavoué, cela donnait à penser que la faveur impériale était dès lors toute prête à verser ses bienfaits sur l'heureux Chateaubriand, moyennant qu'il voulût bien manifester quelque amabilité.

N'allons pas toutefois tomber dans le roman.

Dans l'été de 1810, raconte Mme de Chateaubriand1, (nous étions absents), notre jardinier de la Vallée reçut une singulière visite. Voici ce qu'il nous raconta à notre retour : « Un monsieur (pas trop élégant) vint un jour me demander à voir la maison de Monsieur ; il nait de Core dant ie mat pas le mate et pet un tait bi reiter postillonnait dans le jardin, celui-ci ne s'approchait de lui que lorsqu'il l'appelait. Le petit homme allait si vite que nous ne pouvions pas le suivre. Quand il tut près de la tour, il se mit à croiser les bras et à regarder la belle vue. Monsieur, il n'en pouvait revenir, car il a dit à son camarade : « Chateaubriand n'est pas trop malheureux; je me plairais fort ici. Mais je ne sais pas s'il voudrait me faire les honneurs de son château. » Ensuite il monta dans la tour et il me dit que je pouvais m'en aller, parce qu'il voulait se promener encore. Ils firent plusieurs fois le tour du jardin, et, en sortant, me donnèrent cinq napoléons pour ma peine. Ma foi, monsieur, j'ai pensé que c'était Bonaparte !

(1) Cahier rouge, p. 66. ↩

« Le soir, en allant fermer la tour, j'ai trouvé au bas une branche de laurier piquée dans un peu de terre fraîchement remuée ; j'ai fouillé et j'ai trouvé un gant de peau jaune, tout neuf, que j'ai gardé.

Effectivement, Benjamin nous apporta ce gant que nous avons long-temps conservé.

Simple reproduction pour mémoire. Sans insister sur le détail romanesque du laurier symbolique, est-il besoin de faire remarquer que Chateaubriand lui-même s'est refusé à authentiquer cette légende en la reproduisant dans ses Mémoires? Ce qu'il faut en retenir, c'est la date qu'on lui attribue. A cette époque, on savait à la Vallée-aux-Loups les dispositions de l'Empereur, et peut-être s'imaginait-on qu'il viendrait en personne apporter ses avances. Comme toutes les apparitions trop désirées, celle-ci apparut, en rêve, sinon à Chateaubriand, du moins à sa femme, toujours bonapartiste.

Moins significative, mais plus vraisemblable, est l'histoire du portrait. Girodet, peintre d'Atala et ami de Bertin, exposait au Salon de 1810 un portrait de Chateaubriand. Le directeur des Musées, Denon, bon courtisan mais mal averti, crut devoir, un jour de visite impériale, le reléguer dans un invisible coin. Napoléon voulut voir la toile. Regardant le poète basané par son voyage d'Orient, et cuivré par la jaunisse de ses déboires du retour, il aurait dit :

Il a l'air d'un conspirateur qui descend par la cheminée !

Le mot s'accompagne assez bien d'un sourire1.

(1) Le portrait est daté de 1809. - Cf. sur cette histoire O.-T., III, 9; - Cahier rouge, p. 48; - VILLEMAIN, p. 164. ↩

Mais les bonnes dispositions de l'Empereur avaient en ce même temps l'occasion de se manifester plus sérieusement.

On s'occupait alors de préparer une cérémonie annoncée depuis longtemps et à laquelle l'Empereur paraissait attacher une grande importance, à en juger par le soin avec lequel il avait, en plusieurs circonstances et des lieux les plus divers, prescrit et déterminé sa célébration.

D'Aix-la-Chapelle, en 1804, l'Empereur avait décrété que des récompenses, magnifiques pour le temps, seraient décernées tous les dix ans, de sa main, aux savants et aux littérateurs les plus renommés, en une cérémonie qui aurait lieu le jour anniversaire du 18-Brumaire. On voit, en passant, qu'il n'avait garde de rougir de l'événement.

Le première solennité était fixée au 18 brumaire an XVIII (9 novembre 1810). En 1807, d'Osterode, où il avait de bien autres préoccupations, l'Empereur prit soin de rappeler son décret de 1804. En 1809, des vingt-deux prix décennaux primitivement institués, il en fit trente-cinq : dix-neuf de première classe (10 000 francs) ; seize de deuxième (õ 000) ; et, le 12 décembre de la même année, il fit encore rappeler la cérémonie au Corps législatif par son ministre de l'Intérieur Montalivet.

Les quatre classes de l'Institut avaient à attribuer ces prix, et la deuxième classe (Académie française) en avait neuf à décerner pour sa part.

L'échéance du 9 novembre 1810 approchant, le jury déterminé par les décrets impériaux et composé du président et du secrétaire perpétuel de chaque classe s'était réuni ; le 14 juillet (1810) et les jours suivants, on eut ses décisions au Moniteur.

Mais ces attributions, n'étant que préliminaires, devaient être soumises au jugement de la classe tout entière, et ensuite ratifiées par l'Empereur lui-même. Donc le palmarès provisoire, une fois publié, retourna devant la deuxième classe, et cette fois ce fut une belle bagarre !

Les philosophes dominaient dans cette deuxième classe, que Fontanes appelait » le dernier refuge de l'anarchie et la dernière chaire de l'athéisme ». Chénier était le chef de ce clan, tandis que le cardinal Maury dirigeait les manœuvres du clan religieux.

Or les choix du premier jury avaient étonné l'opinion. Certaines désignations, comme celle de Saint-Lambert (treizième grand prix : à l'auteur du meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale, soit d'éducation), surprenaient par un parti pris trop évident de philosophisme. Quant à Chateaubriand, alors si en évidence, et dont on attendait l'Itinéraire d'un jour à l'autre, le jury, malgré les efforts de Fontanes, Suard, Raynouard, ne voulait pas en entendre parler. Pourtant le Génie du christianisme eût pu prétendre au douzième ou au treizième grand prix, et les Martyrs au neuvième1.

(1) Voir le tableau récapitulatif, p. 320 ↩

Tandis que les première, troisième et quatrième classes se décidaient assez vite, à la deuxième, les délibérations n'en finissaient pas, malgré l'insistance de Montalivet qui adressait lettre sur lettre à la classe pour obtenir enfin son rapport2.

(2) Pour toute cette affaire, voir Archives nat., AFI 1050. ↩

Entre temps, les relations de police signalent les mauvaises dispositions de la deuxième classe, disant que le double esprit d'opposition politique et de domination littéraire de l'Institut ne s'est jamais plus ouvertement manifesté que dans cette affaire des prix décennaux, que la classe résiste à la pression de l'opinion, et que, dans une première délibération, elle a confirmé le jugement du jury sur Saint-Lambert.

Une autre relation rapporte ce qui se passe pour les quatrième et cinquième prix de deuxième classe réservés aux petits

PRIX DÉCENNAUX. - Deuxième classe de l'Institut (langue et littérature françaises).