Première partie
Avec la Révolution française de nos jours. OU
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Examen de ces questions :
I. - Quelles sont les révolutions arrivées dans les gouvernements des hommes? Quel était alors l'état de la société, et quelle a été l'influence de ces révolutions sur l'âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent?
II. - Parmi ces révolutions, en est-il quelques-unes qui, par l'esprit, les mœurs et les lumières des temps, puissent se comparer à la révolution actuelle de France?
III. - Quelles sont les causes primitives de cette dernière révolution, et celles qui en ont opéré le développement soudain?
W. - Quel est maintenant le gouvernement de la France? Est-il fondé sur de vrais principes, et peut-il subsister?
V. - S'il subsiste, quel en sera l'effet sur les nations et autres gouvernements de l'Europe?
VI. - S'il est détruit, quelles en seront les conséquences pour les peuples contemporains et pour la postérité?
Dédié à tous les partis.
Experli invicem sumus ego et fortuna.
3 vol. in-8°, Prix : 24 schillings pour les non-souscripteurs.
Ces six questions se trouvent reproduites dans l'Exposition de son livre, insérée à la page 16 de l'introduction, et il suffit d'y jeter les yeux pour apercevoir que la quatrième forme le centre et le nœud de tout :
Quel est maintenant le gouvernement de la France, ET PEUT-
IL subsister ?
Quelques lignes plus loin suit ce passage également révélateur :
Il n'est point d'homme qui ne forme des projets de gloire, de fortune, de plaisir ou de repos; et nul cependant, dans un moment de crise, ne peut se dire : Je ferai telle chose demain, - s'il n'a prévu quel sera ce demain1.
(1) Essai, I, 18. ↩
Ailleurs du reste, dans l'Essai, réapparaît ce même caractère originel. Il s'agit du fameux chapitre Aux Infortunés, où Chateaubriand se pose une série de questions d'un ordre plus personnel et qu'on peut résumer ainsi : Quelle est la tenue morale qui lui convient dans son infortune présente, en attendant que l'avenir soit éclairci? C'est ce qu'il appelle en propres termes : trouver « quelques règles de conduite dans le malheur2 » .
(2) Il en déduit, comme on sait, trois : cacher ses pleurs; - s'isoler ; - fierté intraitable. ↩
Inutile digression, dit-on, dit-il lui-même en ses notes de la seconde édition3, avec sa faculté d'oubli. Inutile, peut-être; digression, non pas. C'est le reste qui est digression. Là est le vrai sujet, et partout où le jeune exilé se montre impatient d'orienter sa vie. Du moins il y était avant que le centre de gravité de l'ouvrage se fût déplacé.
Il était plus aisé de trouver une règle à observer dans le malheur que de percer les ténèbres de l'avenir politique. En telle matière, la recherche mène loin. La réponse à cette capitale quatrième question devait remplir le cinquième livre de l'ouvrage ; ce livre, l'auteur se proposait de l'écrire tout entier en dialogues, où auraient revécu sans doute bien des propos d'émigrés, bien des théories de philosophes en exil, et combien de hasardeux pronostics !
Mais cette réponse ne fut jamais écrite.
Qu'ai-je prétendu prouver dans l'Essai? dit plus tard Chateaubriand. Qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil1.
(1) Essai, préface de 1826, p. 22. Voir la Notice. Il s'excuse sur sa santé : « Je crains de ne pouvoir remplir immédiatement la promesse que j'ai faite (dans le Prospectus) concernant les autres volumes de l'Essai historique. » C'est ce qui s'appelle un ajournement sine die. ↩
Il se trompe; il ne le prouvait pas, il le supposait comme un postulat fondamental, à la base de ses spéculations. Admettons-le un moment comme établi; il fallait sa présomption ingénue pour espérer qu'il tirerait des révolutions du passé de quoi sonder la stabilité du présent. Mais cela, il ne le vit pas tout d'abord, et de la tant de rapprochements, tant de parallèles, qu'il eut raison de déclarer lui-même extravagants, dans la suite, quand il eut plus vécu.
Du reste, à voir le train dont allaient les choses, il finit par comprendre que tout serait décidé avant qu'il eût établi son pronostic, dont la réalité démolissait les ébauches à mesure qu'il les traçait :
Souvent il fallait effacer la nuit le tableau que j'avais esquissé le jour; les événements couraient plus vite que ma plume.
En attendant, l'ouvrage s'enflait. Chateaubriand, pressé maintenant de produire depuis qu'il s'était fait écrivain, pensait qu'il aurait plus t « t fait d'attendre les événements que de les deviner, et se décidait à mettre sous les yeux du public indifférent les éléments amoncelés d'une délibération qui durait encore. Pour la forme, il promettait une suite qu'il savait ne devoir jamais venir (2).
Du moins, dans cette incertitude du lendemain, tâchait-il prudemment de réserver la liberté de son action future, et faisait-il grand étalage d'impartialité. Dédié à tous les partis, écrivait-il en tête de son ouvrage. Messieurs, ami de tout le monde ! Cela ne l'empêchait pas de craindre qu'il ne se fût fait beaucoup d'ennemis. Après les déceptions de Coblentz, pouvait-on se montrer trop circonspect? Étonnez-vous après cela si Joubert le représente un peu plus tard « boutonné par système , disant de lui :
La seule qualité qui ait été imprimée en lui avec force et qu'il ait invariablement retenue, est... une grande circonspection1.
(1) Joubert à Molé, 21 octobre 1803. ↩
Et Chateaubriand lui-même a souscrit à peu près à ce jugement2.
(2) & Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu'involontaire... » - O.-T., II, 148. ↩
Cette spéculation, tentée par un si inexpérimenté politique ne l'éclaira guère, cela va sans dire; mais le curieux est que l'ouvrage orienta tout de même sa vie, et plutôt, dès ce moment, dans le sens de l'action que dans celui des lettres pures.
L'Essai parut en 1797, probablement vers mars :
C'est à la publication de l'Essai historique que je dois marquer le premier pas qui me fourvoya du chemin de la paix... Cette date est celle d'une des transformations de ma vie3.
(3) O.-T., II, 150. ↩
En effet l'Essai, avec son médiocre succès, n'en fit pas moins « du bruit dans l'émigration », et le jeune Breton, qui avait commencé par bretonner obscurément dans Holborn, avant de s'en aller chercher sa vie en province, devint une manière de personnage, logé maintenant& « au quartier de la riche émigration de l'ouest, parmi les évêques, les familles de Cour et les colons de la Martinique4 ». On l'admit chez les émigrés de marque, Malouet, Montlosier, Lally-Tollendal, le chevalier de Panât, Mallet du Pan, tous plus ou moins modérés, constitutionnels, monarchiens, auxquels la précautionneuse impartialité de l'Essai devait être moins antipathique qu'aux absolutistes, fort distincts et même fort peu amis des premiers. Il eut donc part aux entretiens de ces esprits distingués, et il est certain que son philosophisme, son scepticisme détonnèrent dans le nouveau milieu où, vu la jeunesse de l'auteur, ils ne furent peut-être pas pris très au sérieux. Villemain nous en a conservé un témoignage direct :
(4) Ibid., II, 153 : « Etant devenu presque un personnage, la haute émigration me rechercha à Londres. » ↩
J'ai moi-mème entendu, écrit-il, le chevalier de Panât5 se vanter de la bonne guerre qu'il avait faite dans ce temps... au jeune émigré philosophe, et du secours qu'il empruntait aux impétueuses boutades de M. de Montlosier1.
(5) C'est celui que Chateaubriand appelle « le sale chevalier ». Cf. HYDE DE NEUVILLE (Mémoires, I, 323) : « C'est à Jersey que je rencontrai pour la première fois le chevalier de Panat, devenu célèbre par sa réputation d'esprit et de malpropreté. L'un faisait vite oublier l'autre; son esprit était si piquant qu'il faisait vite oublier sa mauvaise tenue originale. » ↩
(1) VILLEMAIN, Chateaubriand, p. 71. ↩
Dans quelle mesure Chateaubriand subit-il cette influence, c'est ce que nous ne savons pas au juste. Mais plus que la guerre du chevalier de Panât et les boutades de M. de Montlosier, le spectacle de la Révolution qui s'affaiblissait dut agir sur son esprit attentif. Il nous a dit plus tard qu'alors il ne savait rien ou presque rien du détail des événements qui se déroulaient en France2, mais il ne pouvait pas ne pas en apercevoir l'allure générale. Or, visiblement, le vent tournait, et ce n'était pas une saute brusque; depuis assez longtemps la physionomie de la Révolution s'altérait. Déjà, à tous les observateurs inquiets qui suivaient par-dessus les frontières les péripéties de ce drame passionnant même pour les spectateurs les plus désintéressés, Thermidor (juillet 1794) était apparu comme un symptôme évident que l'énergie révolutionnaire se relâchait. Il y avait eu ensuite de terribles soubresauts en germinal et prairial (avril, mai 1795), mais l'esprit de réaction progressait tout de même. Le courage, l'espoir du succès revenaient aux émigrés; l'idée d'un grand effort heureux ne semblait plus chimérique.
(2) Essai, II. Note de 1826. ↩
Le « comte de Combourg » vivait-il si retiré en ces petites villes de Beccles et de Bungay qu'il n'entendît jamais parler des trois régiments d'émigrés qu'une escadre anglaise emmena vers Quiberon, en juin 1795? Pourquoi ne fut-il pas de la partie, comme l'ancien compagnon de ses jeux d'enfance, Gesril, qui n'en revint pas et dont il a raconté la mort héroïque, ou comme Christian de Lamoignon, qui en revint, lui, mais blessé grièvement, et dont il allait faire un ami si cher? Sans doute parce qu'il se souvenait trop bien en 1795 des illusions de 1792; parce qu'il avait perdu beaucoup de convictions à Bruxelles et à Coblentz; parce que, même en cas de succès, il escomptait, pour lui, obscur soldat, un trop mince profit d'une cause dont les chefs suprêmes, les Princes, prêts à recueillir les fruits, s'il y en avait, apparaissaient, contre toute vergogne, soucieux surtout d'épargner leur personne.
A quel désastre avait abouti l'expédition mal préparée, mal dirigée, on le sait; et Chateaubriand, en le déplorant, avait pu se féliciter tout bas de sa prévoyance.
Mais la Convention, sur ses fins, ne s'en portait pas beaucoup mieux. Aux élections des deux Conseils qui, d'après la nouvelle constitution, allaient lui succéder, on prévoyait un succès royaliste. L'œuvre entière de la Révolution était en danger. Il avait fallu décider que les deux tiers des nouveaux législateurs seraient pris dans l'ancienne assemblée, grave mesure qui, en attestant la réalité du péril, le surexcitait, et qui amena les royalistes à tenter le coup désespéré, prématuré, du 13 vendémiaire (5 octobre 1795). Ce fut la Révolution qui triompha, cette fois encore, par un sursaut d'une vigueur inattendue.
Nouvelle et grosse déception chez les émigrés, passagère d'ailleurs, car le Directoire, né faible, se débattait au milieu d'embarras sans nombre. Les agents royalistes redoublaient d'activité, le dénouement semblait toujours un peu plus proche et le retour des exilés plus probable.
Il restait à savoir comment et par qui cela se ferait. Chateaubriand, fort occupé à tirer des révolutions d'Athènes l'horos- 'cope de celle de France, trouvait bien, sans trop de peine, à rapprocher de Critias et de Théramène Robespierre et Tallien, dont le rôle était fini ; mais à qui comparer Thrasybule, l'homme qui ramena chez eux les émigrés athéniens et chassa les Trente tyrans jacobins? Point obscur ! Prudemment, Chateaubriand, dans son Essai, se contentait de vanter en divers endroits et avec insistance les mérites du général Pichegru, dont on attendait des merveilles.
A cela près, la restauration paraissait certaine et même imminente. C'est alors qu'on tint, à Londres et ailleurs, beaucoup de propos comme ceux des deux vieux évêques que Chateaubriand entendit un jour de printemps dans le jardin de Saint-James :
Monseigneur, disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin? - Mais, Monseigneur, répondait l'autre après avoir mûrement réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient1.
(1) O.-T., II, 125. ↩
Et beaucoup d'émigrés, qui en disaient autant, faisaient leurs préparatifs.
Pourtant, après Fructidor (4 septembre 1797), on comprit qu'il fallait encore un peu patienter. Les mœurs s'étant adoucies, la déportation remplaça la guillotine, mais on proposa au Conseil des Cinq-Cents le bannissement en masse de tous les nobles. Et les émigrés déjà rentrés de refaire précipitamment leurs malles, tandis que l'espoir des royalistes, Pichegru, voguait vers Sinnamari.
Pendant ce temps, Chateaubriand, rongé d'impatience, bouleversé en outre par le souvenir de Charlotte Ives, laissait échapper le secret de son cœur dans le roman de René, d'abord simple épisode de ses Natchez2, mais qui, en se développant, devait prendre une vie propre et se détacher de cette masse encore informe pour aller, un temps, s'incorporer au Génie du christianisme.
(2) On sait que les éditions des Natchez marquent encore dans la deuxième partie (narrative) la place où figurait René. ↩
Pour expliquer la composition par Chateaubriand du caractère de René, les récents biographes, M. Le Braz3 comme M. Dick4, ont eu raison d'extraire des explications de son aventure sentimentale avec la fille du clergyman. Leur vue est juste, mais incomplète, car René, ramené des thèmes généraux et abstraits aux réalités particulières, n'est pas seulement l'émigré qui ne peut refaire sa vie et fonder son foyer sur la terre-d'exil en associant à sa destinée celle d'une jeune fille qu'il aime, parce qu'il est marié dans son pays, sans l'être; c'est encore, et davantage, l'être jeune, ardent et ambitieux qui se ronge à l'étranger de misère et d'activité inemployée, quand son pays offrirait, à ce qu'il croit, les plus diverses et les plus magnifiques carrières au déploiement de ses facultés. Dans le Génie du christianisme, à ce fameux chapitre Du vaque des passions qui servait primitivement d'introduction à l'histoire de René, on lit en effet ceci :
(3) Revue de Paris, 15 septembre 1908. ↩
(4) Revue d'histoire littéraire, janvier-mars 1908. ↩
L'imagination est riche, abondante et merveilleuse, l'existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout.
L'amertume que cet état de l'âme répand sur la vie est incroyable ; le cœur se retourne et se replie de cent manières pour employer des forces qu'il sent lui être inutiles. Les anciens ont peu connu cette inquiétude secrète, cette aigreur des passions étouffées qui fermentent toutes ensemble : une grande existence publique, les jeux du gymnase et du Champ de Mars, les affaires du forum et de la place publique remplissaient tous leurs moments et ne laissaient aucune place aux ennuis du cœur1.
(1) Génie du christianisme, I1, III, 9. ↩
Rien n'éclaire mieux la psychologie complexe du Chateaubriand, ou du René, de cette époque; car si René n'était qu'un amoureux, en qui la fatalité passionnelle heurte les règles sociales, rien ne serait plus déterminé que ses aspirations; on ne trouverait pas en lui cette passion du vague, cette recherche d'un objet inconnu, et tous les critiques ne lui auraient pas reproché de ne pas savoir ce qu'il voulait. Or, si on a bien saisi, dans ce qui précède, la signification de l'Essai, on aura compris du même coup pourquoi, dans la situation où il était en Angleterre et dans l'incertitude des événements, il ne trouvait où se prendre et ne pouvait raisonnablement savoir ce qu'il voulait.
On aura compris en même temps le secret de cette étrange mélancolie, qui a pour caractère, lit-on dans les manuels de littérature, d'être sans causes. Mais cette dérogation singulière à l'universelle causalité ne se justifie plus guère quand on jette un coup d'œil sur les circonstances; on s'aperçoit alors facilement que les causes de mélancolie ne manquaient pas au jeune émigré : l'exil, une mère et des sœurs laissées misérables dans la patrie, un frère mort sur l'échafaud, une vie précaire, un présent triste, un avenir trouble, le bouleversement de son pays, la ruine et l'indigence en perspective, s'il y rentrait jamais, un amour douloureux, et plus que tout, semble-t-il, le malaise de l'homme qui, tenu à l'écart par ses compatriotes, isolé de leur vie publique, ressent de loin plus ou moins consciemment l'essor national et souffre de n'y avoir aucune part.
Voilà bien des causes de mélancolie. Puissions-nous n'en jamais réunir autant!
Il est d'ailleurs vrai que l'auteur de René a lui-même encouragé l'interprétation des critiques en nous donnant son héros comme un « jeune homme sans force et sans vertu, qui ne peut guère se plaindre que des maux qu'il se fait à lui-même i. Mais qu'on y prenne garde : René ne nous traduit que son désenchantement et son dégoût de la vie, sans aucune précision sur les circonstances qui ont produit ce triste état de son âme. Ne citons qu'un seul trait : on sait par l'Essai et par les Mémoires quelle place tiennent alors dans l'existence de l'exilé ses besoins matériels et sa dure pénurie. Or René, dans le roman, est au-dessus ou en dehors de ces choses ; même il est représenté en deux ou trois courts passages1 comme étant, sinon riche, du moins à l'abri des préoccupations matérielles. Chateaubriand pensait-il que ces cruels détails auraient diminué son héros, ou simplement ne jugeait-il pas qu'il y eût là matière à littérature?
(1) Comme celui-ci : « Je crus nécessaire de prendre des arrangements concernant ma fortune. » ↩
Il n'importe ; en tout cas, c'en est assez pour qu'on voie que ses maux, trop réels dans la réalité, ne sont imaginaires que dans le roman. Il y est même si enfoncé que, se rappelant sous leur influence quelques crises d'adolescence, il en teinte de mélancolie jusqu'à sa prime jeunesse2. L'avenir aussi en souffrira ; nous aurons à tenir compte encore bien des fois de l'empreinte laissée par une si rude et si longue épreuve.
(2) Ainsi René dit dans les Natchez (Lettre à Céluta) : « Depuis le commencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des chagrins : j'en portais le germe en moi comme l'arbre porte le germe de son fruit. » ↩