Deuxième partie
Chapitre IV (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Pourtant il n'est pas douteux que Chateaubriand et la plupart de ses amis fussent parmi ceux qui pensaient le plus aux Bourbons et en avaient le plus de connaissance. Lui-même pouvait espérer beaucoup d'une Restauration. Sa démission lors de l'exécution du duc d'Enghien, l'article du Mercure, les allusions éparses dans l'Itinéraire, sa retraite depuis plusieurs années, étaient autant de titres à de sérieux dédommagements, et la société qu'il fréquentait pouvait lui préparer auprès des princes de nombreux et puissants appuis.
C'est ainsi que peu à peu il dut être naturellement amené à orienter les notes qu'il rédigeait dans le sens d'une Restauration ; et c'est à cette idée que répondent évidemment les précautions d'ordre personnel qu'il insère ça et la dans sa brochure, ayant bien soin d'insister, par exemple, sur la contrainte imposée par la menace et la censure aux gens de lettres, obligés de composer avec le tyran s'ils ne voulaient se résoudre à garder le silence.
Il nous a dit, à deux reprises au moins (2), qu'habitué depuis si longtemps à voir les Français triompher sur le champ de bataille, il ne s'attendait pas à ce que les Alliés fussent finalement les maîtres de la situation, et qu'il escomptait une vaste insurrection de la France, ou du moins de Paris, contre le tyran.
•J'avais une si haute idée du génie de Napoléon et de la vaillance de nos soldats, qu'une invasion de l'étranger, heureuse jusque dans ses derniers résultats, ne me pouvait tomber dans la tête : mais je pensais que cette invasion, en faisant sentir à la France le danger où l'ambition de Napoléon l'avait réduite, amènerait un mouvement intérieur, et que l'affranchissement des Français s'opérerait de leurs propres mains (3).
Sauf la haute idée du génie de Napoléon, trop évidemment démentie, pour ce temps, par ce qu'on lit à chaque page de son pamphlet, nous devons tenir compte de cette assertion. Il est sûr que, dans certains milieux, on attendait beaucoup de l'Hôtel de Ville. Le souvenir du rôle joué par la Commune de Paris sous la Révolution y était pour quelque chose, et plus encore les sentiments qu'on connaissait aux membres du corps municipal, sentiments qu'ils manifestèrent avec une violence significative dans leur proclamation du 1° avril, où ils furent les premiers à prendre énergiquement parti contre l'Empereur, au milieu de l'hésitation générale.
A vrai dire, il ne s'agissait pas d'une levée en masse pour jeter l'ennemi hors du territoire, comme avait tait la Convention. C'était moins beau ; d'ailleurs, il faut avouer que les circonstances ne s'y prêtaient plus, ni les ressources. On caressait seulement l'idée, dans l'entourage dé Talleyrand (et certainement Chateaubriand le savait, ne fut-ce que par les Rémusat), d'une insurrection de Paris déclarant Napoléon déchu. L'entreprise, impraticable en tout autre temps, cessait de l'être si les ennemis s'approchaient assez près. Et on alléguait la Déclaration de Francfort (1° décembre 1813), où les Alliés déclaraient ne pas faire la guerre à la France, mais à Napoléon seul. Pensait-on que, Napoléon déclaré déchu, en le supposant alors frappé d'impuissance par ce seul fait, les Alliés ne demanderaient qu'à traiter comme on voudrait pour s'en retourner comme ils étaient venus?
Mon texte était double, dit Chateaubriand ; je l'avais composé sous la forme de brochure, qu'il a gardée, et en façon de discours, différent à quelques égards de la brochure; je supposais qu'à la levée de la France on se pourrait assembler à l'Hôtel de Ville, et je m'étais préparé sur ces deux thèmes (1).
On peut penser que l'effet d'une telle harangue, prononcée par un orateur si peu accoutumé à la parole, eût été médiocre, et que, tout compte fait, il est infiniment préférable pour les vues de Chateaubriand que son écrit ait reçu la forme du pamphlet.
En attendant, les événements allaient grand train, car le 12 mars le duc d'Angoulême entrait à Bordeaux avec le maréchal Beresford, lieutenant de Wellington, et, quand la nouvelle en fut à Paris, ceux qui ne voulaient pas encore s'inquiéter s'inquiétèrent, et Molé entre autres, jusque-là d'une si imperturbable confiance1.
(1) PASQUIER, II, 193. ↩
De divers côtés on se précautionna, et Pasquier ne fut certes pas le seul à se mettre en mesure de faire bon accueil aux revenants, s'ils revenaient jusqu'à Paris. Lui, s'avisant de chercher dans ses relations, qu'il avait belles et variées, y retrouva une ancienne amie de la rue Neuve-du-Luxembourg, Mme de Vintimille, amie elle-même de l'abbé de Montesquiou, principal représentant de Louis XVIII en France. Par ce double intermédiaire, il trouva moyen de faire parvenir aux princes l'avis qu'il fallait se prémunir contre on ne sait quelle machine infernale que leur destinait la police de Savary. La précaution n'était pas mauvaise, pour Pasquier.
Ce fut sans doute vers ce temps que Chateaubriand ajusta à son écrit une seconde partie, sur les Bourbons; mais, la matière défaillant, il dut y répéter un peu ce qu'il disait dans la première.
On reconnaissait des Bourbons que la duchesse d'Angoulême. Elle était « l'orpheline du Temple » ; à elle s'attachait le seul intérêt qu'excitât la famille exilée chez ceux qui l'avaient perdue de vue, c'est-à-dire chez tout le monde2. Chateaubriand lui consacra son couplet principal, sans pouvoir s'empêcher d'y insérer cet aveu : « Nous savons à peine qu'elle existe. » Par contre, il risqua sur son infécondité quelques phrases comme il lui en échappait quelquefois, et qui rappelaient les motifs du Génie du christianisme sur la Virginité; il les fallut ôter dès la troisième édition.
(2) « Madame, duchesse d'Angoulême, était la seule personne de la famille royale dont le souvenir existât en France... Sur sa tête se réunissait l'intérêt acquis par de si affreuses catastrophes. » (DE BOIGNE, 1, 390.) ↩
Sur Louis XVIII, il fut bref, n'ayant pas grand'chose à en dire, sinon que c'était un prince i ami des lettres », point qui évidemment lui était à cœur. Il n'était pas fâché de n'être pas le seul gentilhomme de France à s'occuper de ces choses.
Sur Monsieur, sur le duc d'Angoulême, sur le duc de Berry, sur le duc d'Orléans, rien que de très vague. Les vides furent comblés au moyen de considérations historiques. En se rabattant sur saint Louis, Henri IV et Louis XIV, il fournit quelques développements, mais le principal lui vint des mérites de la légitimité opposés aux tares de l'usurpation, occasion bien naturelle pour flétrir à nouveau Buonaparte.
D'autres motifs, il est vrai, lui venaient au jour le jour de ce qu'apportaient les événements, et qui n'étaient pas de nature à réjouir le cœur d'un Français. Jamais les champs de bataille n'avaient été aussi proches, et cela se sentait à la succession rapide des nouvelles contradictoires, à l'émotion et souvent à l'épouvante de la foule qui se voyait à la discrétion de l'ennemi, dans une capitale sans ouvrages défensifs et à peu près sans défenseurs.
Rien d'ailleurs de plus justifié que cet émoi, si l'on considère les incroyables vicissitudes du moment et la diversité inouïe des spectacles offerts aux Parisiens : un jour l'afflux panique des paysans chassés de leurs champs par l'approche de l'ennemi et envahissant les rues, mêlés aux fuyards de l'armée, avec leurs charrois et leurs vaches ; le lendemain, les prisonniers ennemis défilant par milliers sur les boulevards ; et le lendemain encore, les nouvelles inquiétantes, désespérées, ou simplement absentes, et l'attente du Cosaque !
Chateaubriand, lui, n'a vu ni les prisonniers ennemis, ni leurs étendards ; en tout cas, on ne peut déduire de sa brochure qu'il les ait vus; mais ce qu'il vit, ce sont les malheureux conscrits errant sans équipement, sans vivres, à la recherche de leur corps ou de leur logement, et s'abattant sur les bornes, de fatigue et d'inanition ; - aussi les convois lamentables de blessés ou de typhiques qui encombraient les hôpitaux et que Pasquier évacuait en arrière, par les chemins et par la Seine, jusqu'à Rouen1. Cela, il l'a vu, ou du moins il l'a peint, et il se hâte d'en accrocher le tableau, très théâtral et très poussé2, comme si la réalité n'eût pas été assez dramatique, tout à côté de sa Retraite de Russie. Assurément cela corsait son pamphlet.
(1) DE BOIGNE, II, 202; - PASQUIER, I, 310. ↩
2) « Un de ces chars (de blessés), que l'on suivait à la trace du sang, se brisa sur le boulevard : il en tomba des conscrits sans bras, sans jambes, percés de balles, de coups de lance, jetant des cris, et priant les passants de les achever... » (Buondparte et les Bourbons.) ↩
Dans les cruelles alternatives de cette lutte trop inégale que l'Empereur soutenait contre la coalition, avec une évidente, mais inutile supériorité de génie, ne demandons pas de quel côté étaient les vœux de Chateaubriand. Hélas! il pensait et sentait comme ceux de son parti.
Je ne puis jamais me rappeler sans honte, dit Mme de Boigne1, les vœux antinationaux que nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous faisait accueillir les revers de nos armées...
(1) Mémoires, I. 291. - Cf. O.-T., III, 376. - Et que dit Mme de Staël avant Marengo? « Je souhaitais que Bonaparte fût battu, puisque c'était le: seul moyen d'arrêter les progrès de la tyrannie. » (Dix ans d'exil.) ↩
Elle déclare n'y repenser que « la rougeur au front» ; et Chateaubriand dit lui-même que « l'espoir de voir cesser, coûte que coûte, une guerre cruelle qui pesait depuis vingt ans sur la France rassasiée de malheur et de gloire, l'emportait dans les masses sur la nationalité ». Dans les masses, ce n'est pas sûr; mais dans son cœur à lui, c'est sûr.
Ce qui l'excuse un peu plus que les autres, c'est le risque. II ne faut ni l'exagérer ni le diminuer. Sans doute, dans le relâchement de tous les ressorts de l'Empire, le ressort policier s'était détendu comme les autres; et c'était quelque chose aussi qu'un préfet de police ami, déjà tourné vers les Bourbons. Mais derrière Pasquier et au-dessus de lui, il y avait toujours Savary. Outre que le moment était favorable à toutes les traîtrises, il y avait déjà eu des situations critiques dont le génie de l'Empereur avait triomphé, et nul ne pouvait encore prévoir avec certitude ce qui allait arriver. Quelques mois plus tard, s'attendait-on dans le public, et en particulier dans le monde royaliste, à revoir l'Empereur aux Tuileries, sur son trône?
Enfin, mème perdu, Napoléon exaspéré pouvait, avant de succomber, exercer de terribles vengeances, et l'exécution2, d'hier, du chevalier de Gouault, à Troyes, pour manifestation royaliste prématurée, donnait à penser.
(2) 25 février. ↩
Nous pouvons donc croire aux transes de Mme de Chateaubriand pendant que son mari écrivait les pages d'où devait sortir sa nouvelle existence. Une indiscrétion domestique eût été infiniment périlleuse, et, vers la fin, il avait bien fallu mettre un imprimeur dans l'affaire, terrible aggravation du danger1! Mais à part ce danger dont la réalité et la gravité sont incontestables, il faut reconnaître qu'à la différence de beaucoup d'autres personnalités notoires, Chateaubriand avait tout à gagner et rien à perdre à la chute de l'Empire. Cela lui donnait de l'ardeur.
(1) Cahier rouge, p. 94; reproduit dans les Mémoires, III, 378. ↩