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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Gitovenne

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 46–57 · chapitre 6 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On cherche à vendre pour cent soixante pièces de 24 livres, à Paris, les feuilles d'un ouvrage qui s'imprime chez l'étranger, et qui a pour titre : De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux arts. Cet octavo, de grandeur ordinaire, et formant un volume d'environ 430 pages, est une sorte de réponse indirecte au poème de la Guerre des dieux, et autres livres de ce genre. II se divise en sept parties...

(Suit le plan de l'ouvrage.)

Un grand nombre des meilleurs morceaux des Natchez se trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous voyez, est du même auteur.

On vous le recommande particulièrement, citoyenne, et pour la vente des feuilles, et pour les papiers publics, lorsqu'il paraîtra. Adressez, nous vous en supplions, le plus tôt possible, à ce sujet, un mot par la voie de Hambourg, ou toute autre voie, à MM. Dulau et Cie, libraires, Wardour Street, à Londres... Il n'y a pas un mot de politique dans l'ouvrage qui puisse en empêcher la vente. Il est purement littéraire, et nous connaissons bien votre indulgence pour l'auteur. Nous croyons que vous serez contente de ce que vous verrez...

(Suit l'indication de morceaux des Natchez que Fontanes connaît déjà et qu'il retrouvera dans l'ouvrage.)

Quel long silence, chère citoyenne, et que de choses d'amitié on aurait à vous dire! Mais par ces temps de calamité, il ne faut mettre dans une lettre que les mots absolument indispensables. Salut, bonheur et souvenirs...1.

(1) Correspondance, I, 12. ↩

On aura compris que la « citoyenne » à qui Chateaubriand écrit est Fontanes, qui se cache encore à Paris et qu'il ne faut pas compromettre. Quel long silence! En effet, de la dernière lettre de Chateaubriand à celle-ci, il y un an (15 août 1798- 19 août 1799). Mais désormais la correspondance est renouée, car Fontanes répond le 17 septembre par une lettre qui est perdue, et à cette lettre Chateaubriand réplique par la lettre célèbre dite de la Conversion.

Ce 27 octobre 1799.

Je reçois votre lettre, en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré l'âme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrissent davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon cœur, et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances... Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre une sœur que j'aimais tendrement (Mme de Farcy) et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Oui, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu'il y a une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures changent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau1. Toutefois Dieu, qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé afin que j'élevasse mes yeux vers lui. Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces que j'ai vers sa gloire, certain que je suis que là git la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants.

(1) Entre parenthèses, cette insistance sur ce point semble bien indiquer que Chateaubriand n'était pas sûr de trouver là dessus une égale conviction chez son ami, sur tous les autres cultes de la terre. Il formera deux volumes in-8° de 350 pages chacun. Mais, mon cher ami, ce n'est pas de moi, c'est de vous que je devrais vous entretenir. Travaillez-vous à la Grèce sauvée? Vous parlez de talents : que sont les nôtres auprès de ceux que vous possédez! Comment persécute-t-on un homme tel que vous? Les misérables! mais enfin ils ont bien renié Dieu qui a fait le ciel et la terre; pourquoi ne renieraient-ils pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les plus beaux attributs de cet Etre tout puissant? Tâchez de me rendre service touchant l'ouvrage en question; mais, au nom du ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux papiers publics lorsqu'il paraîtra; écrivez-moi souvent. Voici l'adresse à employer : à M. César Godefroy, négociant à Hambourg; sur la première enveloppe, et, au dedans : à M.II. Dulau et Ge, libraires... Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme (Christian de Lamoignon) auquel vous me léguâtes à votre départ. Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi. Adieu, que toutes les bénédictions du ciel soient avec vous! Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir (1). Quel changement de ton! Regrettons d'abord que la lettre antérieure de Fontanes soit perdue. Elle expliquerait peut-être bien des choses dans la réponse qui y fut faite. On vient de voir qu'elle était fort triste. Fontanes embrassait son ami les larmes aux yeux; il se plaignait de persécutions; Chateaubriand le plaint et lui recommande de ne pas s'exposer. C'est que Fontanes était rentré en France depuis plus d'un an (vers juillet 1798), mais ne pouvait se montrer. Malgré son impatience, aiguisée par le fait que la fortune de sa femme avait gravement souffert de la Révolution, il se tenait caché et tremblait qu'on le découvrit. Ce n'était pas sans motif. Fouché avait inauguré, dès son installation au ministère de la police (2 thermidor an VII — 20 juillet 1799), la politique de bascule qu'il allait pratiquer si longtemps, frappant à droite et frappant à gauche, fermant les Jacobins, autorisant les premières rentrées d'émigrés, mais en même temps impitoyable pour ceux qui tentaient de rentrer sans sa permission, surtout s'ils étaient suspectés de royalisme actif, ce qui était le cas de Fontanes. Les antécédents du ministre faisaient tout redouter, ↩

Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous vous intéressez...

Suivent des détails sur son ouvrage, puis deux morceaux qu'il en extrait et qu'il cite, puis ceci :

Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage; le voici : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne, et de sa supériorité

(1) Correspondance, , 15,

car la peine applicable, et encore fréquemment appliquée, était la mort1. De là le désarroi et les inquiétudes de Fontanes.

(1) MADELIN, Fouché, chap. IX et x. ↩

« Je viens encore de perdre une sœur... » suppose une autre lacune dans la correspondance. Il s'agit de Mme de Farcy morte le 22 juillet 1799 (4 thermidor an VII)2. Le encore suppose évidemment que Fontanes a également eu connaissance d'un autre deuil antérieur. En effet, Chateaubriand a perdu sa mère plus d'un an auparavant, le 31 mai 1798, mais il ne l'a su. à cause de son éloignement et de la difficulté des communications en ces temps troublés, que longtemps après. Mme de Farcy, après la mort de leur mère, lui a écrit de Saint-Servan le 1° juillet 1798 pour lui annoncer le triste événement, lui rappeler en même temps combien leur mère avait souffert de ses « égarements », et l'adjurer, au nom de la morte et au sien, de renoncer à ses erreurs3. Quand Chateaubriand reçut cette lettre, Mme de Farcy elle-même était morte4. Ce double deuil, ces reproches, agirent fortement, nous dit-il, sur son àme impressionnable et le ramenèrent à la foi. C'est la conversion dont il fait part à Fontanes sur un ton qui, en dépit d'une certaine emphase, paraît sincère.

(3) Essai sur les Révolutions. Préface de 1826. ↩

(4) D'après Chateaubriand lui-même. (Génie du christianisme. Préface de 1802.) ↩

Mme de Farcy étant morte le 22 juillet de cette année 1799, où nous sommes, et la mort de Mme de Chateaubriand mère n'ayant été connue de son fils qu'après cette date, la crise intérieure a pu se produire presque aussitôt, soit en fin juillet, soit au début d'août; mais on s'expliquerait mal en ce cas la sécheresse et le ton satisfait de la lettre adressée le 19 août à la i citoyenne Fontanes » .

On doit donc supposer que Chateaubriand n'a appris qu'après cette dernière date la mort de sa mère, qu'il en a tristement fait part à Fontanes (lettre perdue), que Fontanes lui a répondu sur le même ton (lettre du 17 septembre, également perdue) et qu'il vient de recevoir la nouvelle de son second deuil quand il écrit la lettre du 27 octobre1. Les émotions qui amenèrent la conversion auraient donc été ressenties entre la fin d'août et la fin d'octobre.

(2) Abbé CARON, Vie de Julie de Chateaubriand, comtesse de Farcy. ↩

(1) Sur cette question de dates, Léon SécH « Genèse du Génie du christianisme • . (Revue Bleue, 1902, 1, 505, note.) ↩

On remarquera en tout cas que Chateaubriand, qui parle d'une part de sa conversion et d'autre part de son livre, ne dit nullement à Fontanes que son livre est le résultat de sa conversion, ou du double deuil qui l'a provoquée.

Comment d'ailleurs le pourrait-il? Sa conversion ne peut remonter qu'à deux mois tout au plus, et Fontanes sait par Chateaubriand lui-même que le livre, terminé, est à l'impression depuis le même temps tout au moins (lettre du 19 août). Au moment de la conversion, le livre n'était plus à écrire, il était écrit.

Du reste, depuis ces deux mois, l'ouvrage s'est un peu modifié. C'était un in-octavo de 430 pages, maintenant ce sont deux in-octavo de 350 pages chacun. Un bien gros changement en si peu de temps ! Mais peut-être le changement est-il surtout dans la disposition typographique? Peut-être aussi Chateaubriand, encouragé par le succès de ses lectures, y aura-t-il infusé des Natchez à plus haute dose ? On peut croire enfin que sous l'influence de son double deuil il aura ajouté de belles pages émues, et peut-être de beaux chapitres, autant du moins qu'il était possible en un temps si court.

D'autre part, le titre a été changé, et libellé de façon que l'intention apologétique y soit plus accentuée. Il est vraisemblable qu'il n'y a pas là une simple question de présentation au public et que cela répond à une certaine modification dans les tendances de l'ouvrage.

On n'oubliera pas que Fontanes, après s'être vu conférer en propres termes « les plus beaux attributs » de Dieu, est vivement sollicité de travailler au succès de l'ouvrage et de « veiller aux papiers publics quand il paraîtra »

Voilà la vérité, ou du moins aussi approchée qu'il est possible, sur les premières origines du Génie du christianisme.

Plus tard, dans la première préface de son ouvrage, pour des raisons que nous verrons, et, beaucoup plus tard, dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand a prétendu que le livre était sorti tout d'une pièce de la conversion.

Je jetai au feu avec horreur les exemplaires de l'Essai, comme l'instrument de mon crime ; s'il m'eût été possible d'anéantir l'ouvrage, je l'aurais fait sans hésiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux : telle fut l'origine du Génie du christianisme... Le titre de Génie du christianisme, que je trouvai sur-le-champ, m'inspira; je me mis à l'ouvrage, je travaillai avec l'ardeur d'un fils qui bâtit un mausolée à sa mère1.

(1) O.-I., II, 179. ↩

Chateaubriand a beau ajouter que ses matériaux étaient rassemblés et dégrossis à l'avance, le simple rapprochement des dates rend cette version insoutenable. Quant au titre de Génie du christianisme, on voit que Chateaubriand ne l'a pas encore trouvé au point où nous en sommes, et on va le voir apparaître un peu plus tard. Donc le livre n'est pas le fruit de la conversion. Le contraire serait plus vrai. L'ouvrage était auparavant conçu, élaboré, et, sous sa première forme, terminé. Mais sa composition même avait exalté la sensibilité de l'auteur. Les funestes nouvelles, les reproches maternels, l'atteignirent en cet attendrissement propice; le monde des souvenirs l'entoura; de chers fantômes voltigèrent. Combourg, Saint-Malo, le foyer éteint, la patrie absente parlèrent à l'exilé. Il pleura et crut.

Quand il écrivit à Fontanes le 27 octobre 1799, il n'avait plus guère à passer à Londres que la durée d'un hiver. Comment il le passa, nous le savons mal.

Les indications données par les Mémoires d'outre-tombe sur les derniers temps sont rares, vagues et contestables2. Mais Bonaparte, revenu d'Égypte (9 octobre), avait renversé le Directoire (9 et 10 novembre 1799). Le 18-Brumaire ouvrait d'incertaines perspectives, mais que l'espoir vivace embellissait. L'émigration se dispersait, la haute surtout, qui rentrait en quête des débris de sa fortune.

(2) Cf. BALDENSPERGER, article cité, p. 610 et suiv. ↩

La fidélité périssait par la tête, tandis que son cœur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de province à demi nus3.

(3) О.-7., II, 226. ↩

Cette fois encore, comme à Bruxelles, comme à Coblentz en 1792, la foi légitimiste du jeune chevalier, à peine restaurée, encore mal raffermie, eut à souffrir de ces exemples. Qui ne l'en excuserait?

D'ailleurs, la petite société qui l'accueillait, où l'on fêtait ses confidences littéraires, s'en allait. Celle qui en était l'âme, cette « dernière des Ninons », Mme Lindsay, était partie, et, du continent, elle appelait les Lamoignon qui se préparaient à la suivre. Chateaubriand, de nouveau désorienté, délibéra, et finalement résolut de partir aussi, mais non sans de longues hésitations, sans des appréhensions dont les Mémoires portent la trace évidemment sincère. Car, à Londres, il vivait, bien trop modestement, il est vrai; mais en France, vivrait-il? Et que deviendrait cette petite, mais élégante notoriété de l'émigration? Dans le courant des choses de France, n'allait-elle pas s'évaporer en imperceptible fumée? Que d'efforts, que d'habileté, que de chance il faudrait pour en faire sortir une de ces réputations qui mènent à quelque chose!

L'Essai? oublié; ce qui d'ailleurs valait mieux. Il pouvait compromettre, concordait mal avec une orientation modifiée. Restait l'œuvre nouvelle qu'on imprimait, dont le succès se dessinait si bien, succès assuré, semblait-il, jusqu'ici, mais qui devenait tout d'un coup problématique si ce petit monde de l'émigration, d'où il devait s'épanouir, se dissolvait dans une société transformée, y trouvait d'autres préoccupations, d'autres goûts peut-être. Là pourtant était toute l'espérance, et pour qu'elle ne fût pas aventurée, jouée à la légère, il fallait attendre, voir venir, suspendre l'impression et, pour mieux prendre le vent, rentrer en France.

Mais qui fera rayer le nom de Chateaubriand sur la liste des émigrés? Qui trouvera un nouveau libraire? Qui veillera au moment voulu sur les « papiers publics » ? Qui donc, si ce n'est « l'homme à grandes espérances », Fontanes, précisément en train de renaître aux honneurs et à la fortune.

Il avait eu un moment de grosse anxiété. Au temps où il se cachait encore, un cheval l'avait renversé comme il se promenait le nez au vent, près du Carrousel, et, par ce fait divers, Fouché avait connu sa présence à Paris1. Heureusement pour lui, la période d'extrême danger était passée ; c'était quelques jours avant Brumaire. Il fit intervenir des amis bien placés (il en avait toujours) : Maret, Laplace, Regnault de Saint-Jean-d'Angély. Il est vraisemblable qu'il dut faire quelques déclarations, prendre certains engagements et s'alléger de ce qui lui restait de royalisme. Moyennant quoi, on le laissa tranquille. Nul doute qu'il ne vit avec plaisir Brumaire, défaite de ses pires ennemis.

(1) BOURRIENNE, Mémoires, III, 280. ↩

Dès le lendemain, les radiations d'émigrés commençaient par les victimes de Fructidor, et le terrible Fouché s'en faisait le principal instigateur. Fontanes, officiellement rappelé le 3 nivôse (24 décembre 1799), avec La Harpe, Michaud, Suard, put circuler sans crainte, et, quelques semaines plus tard, un merveilleux coup de fortune, l'arrachant de l'ombre où il rôdait, le servait royalement.

Laissons parler Joubert :

La résolution de mêler l'éloge de Washington à la cérémonie des drapeaux d'Egypte fut prise fort tard; trois jours restaient à peine à l'orateur qui serait choisi. On proposa à Bonaparte tous ceux qui avaient marqué dans la Révolution, tels que Garat, Talleyrand, Chénier; il les refusa tous sous différents prétextes, et il indiqua lui-même l'ontanes2 .

(2) Joubert à son frère Arnaud, 6 avril 1801. Dans P. DE RAVNAL, Correspondants de Joubert. ↩

D'où venait ce choix prometteur? L'habile homme avait-il déjà fait agir Lucien Bonaparte ou Élisa Bacciochi? Il ne semble pas que ces relations aient été nouées dès cette époque, ou du moins assez étroitement. Le Premier Consul se souvint-il d'un certain article du Mémorial paru le 17 août 1797, peu après la campagne d'Italie, sous la forme d'une flatteuse Lettre ouverte au général Bonaparte, et qui contenait déjà des invites et des avances enveloppées ? Se souvint-il des discours traditionalistes des Quatre-Nations, vers le même temps? Vit-il que dans ce même même Mémorial Fontanes avait déjà célébré Washington (22 août 1797)? Il semble plutôt que le nom de Fontanes, peut-être soufflé par Maret, ait été mis en avant pour écarter des personnages compromis et compromettants. En outre, idée de célébrer Washington indiquait l'intention du Premier Consul de rassurer ceux qui craignaient son ambition. Pour célébrer ce héros modéré, il fallait un orateur modéré.

Quoi qu'il en soit, ce fut le début d'une belle fortune. Tout vint de là.

Fontanes, pris au dépourvu, et paresseux, faillit refuser. Trente-six heures lui restaient ! Le fidèle Joubert accourut, et ce fut le doux philosophe1 qui remonta l'homme d'action, qui fit valoir l'occasion singulière, inouïe, porte ouverte à toutes les ambitions.

(1) Ou peut-être son frère, Arnaud Joubert. ↩

Fontanes fit donc l'éloge du héros émancipateur qui sut réconcilier les partis au lieu de profiter de leurs divisions, et quant à l'autre héros, qui faisait tout le contraire, il le loua comme s'il eût fait de même. C'est ce qu'on attendait. Il célébra également le génie qui crée les empires et le bon sens qui les conserve, glissa quelques conseils de modération et de prudence, détacha du discours des Quatre-Nations et reproduisit un hommage aux traditions, bref fit entendre des paroles avisées ou presque tous les partis pouvaient trouver à louer et à approuver. Quelques années plus tard, l'éloge eût paru tiède, ou frais; alors, on admira ce mélange savamment lié, cet air de dignité, cette aisance élégante d'un orateur officiel sans platitude, et surtout l'incomparable convenance (caput artis decere) !

Le succès du discours fut grand :

Il a plus avancé sa réputation que tout ce qu'il avait fait jusqu'alors. Depuis ce moment, il est recherché, fêté, choyé; on ne l'appelle plus que le nouveau Bossuet2.

(2) Joubert à son frère Arnaud, 6 avril 1801. ↩

Seuls, en France, les Jacobins maugréèrent :

Ainsi préluda, dit plus tard Thibaudeau, à une longue série de louanges ce courtisan d'autant plus dangereux qu'il leur prêtait l'appui de l'éloquence et donnait à la flatterie un ton de dignité3.

(3) THIBAUDEAU, le Consulat et l'Empire, 1, 173. ↩

A Londres, les émigrés restés grognèrent. Peltier écrivit4 :

(4) Paris, 1e mars 1800. - La cérémonie avait eu lieu le 20 pluviôse an VIII (9 février 1800). ↩

Ce qui nous engage à parler de cette cérémonie, c'est la singularité qu'elle offre de voir Fontanes, à peine affranchi de sa déportation à Cayenne, venir se mêler aux barbares auteurs du 18-F'ructidor et prostituer son beau talent à célébrer Bonaparte sous l'allégorie de Washington.

C'était juste à ce moment que le désorienté Chateaubriand se préparait à requérir pour son livre et pour sa rentrée l'appui de cette gloire naissante, ou renaissante. Mais Fontanes n'avait-il pas un peu oublié, dans sa prospérité, l'ami des mauvais jours? On pouvait le craindre, car ses lettres étaient rares.

Vite, Chateaubriand lui en fait passer une pour réchauffer sa mémoire et son zèle.

Ce 19 février 1800.

Depuis cette première lettre, écrite de votre solitude, où vous m'annonciez que vous alliez me récrire incessamment, je n'ai pas reçu de nouvelles de vous. Est-ce, mon cher ami, que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un malheureux? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents vous soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien fort, si j'ignorais les dangers que vous avez courus ; je suis encore trop alarmé pour avoir le loisir d'être en colère. Êtes-vous bien remis au moins? Ne vous sentez-vous plus de votre chute1 ? Dépêchez-vous de nous tranquilliser là-dessus.

(1) Il s'agit probablement de l'accident du Carrousel. ↩

L'ami commun qui vous remettra cette lettre vous instruira de mes projets et de l'espoir que j'ai de vous embrasser en peu de temps ;

pourvu, toutefois, que vous ne soyez pas aus.si paresseux et que vous songiez un peu plus à moi. Le citoyen du B... vous dira aussi où j'en

suis de mon travail, les succès qu'on veut bien me promettre, etc... J'arriverai auprès de vous avec une partie de l'ouvrage imprimée, et l'autre manuscrite : le tout formera deux volumes in-8° de 350 pages. Vous serez peut-être un peu surpris de la nouveauté du cadre et de la manière singulière dont le sujet est envisagé. Vous y retrouverez, en citation, les morceaux qui vous ont plu davantage dans les Natchez.

Je désire bien, mon cher ami, que vous prépariez les voies auprès d'un libraire. C'est la mon unique espérance. Si je réussis, je suis tiré d'affaire pour longtemps; si je tombe, je suis un homme noyé sans retour. Tâchez donc de vous donner un peu de mouvement sur cet article, et ensuite sur un autre très essentiel, dont du B... vous parlera (radiation de la liste des émigrés). On dit que cela est fort aisé ; je compte sur votre crédit, votre amitié et votre zèle. Si vous mettez de la promptitude dans vos démarches, si je puis compter sur un libraire en arrivant, je serai au village dans le commencement d'avril...

Ecrivez-moi sur-le-champ un petit mot; notre ami du B... se charge de me le faire passer. J'espère que nous nous connaitrons encore un jour davantage, et que vous vous repentirez de m'avoir traité si froidement. Mille et mille bénédictions, mon cher et admirable ami ; puissé-je vous voir bientôt et vous dire combien je vous suis sincèrement et tendrement attaché. Rappelez-moi donc vite sous l'influence de cette belle muse dont la mienne a un si grand besoin pour se réchauffer. Souvenez-vous que vous m'avez écrit que vous ne seriez heureux que lorsque vous m'auriez préparé une ruche et des fleurs à côté des vôtres (1).

Tendres reproches, rappel de promesses, assurances d'attachement, gracieux compliments, tout n'est ici que pour encadrer et faire valoir le paragraphe central dont la clarté ne laisse rien à désirer.

Cela signifie que le livre des Beautés de la religion est la carte sur laquelle Chateaubriand se prépare à jouer son avenir, en rentrant en France. Que le « cher et admirable ami » veuille bien l'aider à la jouer dans de bonnes conditions. L'affaire est sérieuse : s'il gagne, il pourra se croire sauvé ; s'il perd : « noyé sans retour » !

Quant au livre, notons en passant qu'il n'a plus tout à fait l'air que Fontanes lui a connu. On n'est plus aussi certain qu'il y retrouvera son goût. Chateaubriand l'indique en une phrase qui trahit bien quelque appréhension.

Les voies ainsi préparées, Chateaubriand s'embarque à Douvres, le 8 mai 1800, muni d'un passeport prussien au nom d'un Suisse de Neuchâtel, et prend terre dans son pays apportant avec lui les feuilles manuscrites et les feuilles que Dulau a imprimées.

D'homme privé, je vais devenir homme public, s'écrie Chateaubriand achevant de raconter dans ses Mémoires (2) cette partie de sa vie ; je sors de l'asile virginal et silencieux de la solitude pour entrer dans le carrefour souillé et bruyant du monde !

(1) Correspondance, I, 19.

Ainsi parle trente-six ans plus tard le vieillard désabusé. Mais alors, de ce carrefour, il voyait moins la souillure que le bruit, et ce bruit sonnait agréablement à ses oreilles de trente ans.

De Calais, Mme Lindsay le ramène à Paris; on le dépose aux Ternes où Fontanes, prévenu, le vient chercher. Le chevalier, passant de son paisible séjour de Londres sur ce sol agité, s'attendait à « descendre aux enfers ». Il fut étonné d'apercevoir aux Champs-Elysées des bastringues où l'on chantait et dansait autre chose que la Carmagnole. Fontanes le mena chez lui, rue Saint-Honoré, puis chez Joubert. De là, il s'en fut chez Fouché échanger son passeport contre une permission d'étranger renouvelable de mois en mois, puis s'établit rue de Lille, dans un entresol.

Aussitôt les démarches commencent, et par les anciennes relations qu'on recherche. Chateaubriand revit ainsi Delisle de Sales, un concurrent sans le savoir : ne venait-il pas de publier un Mémoire en faveur de Dieu, signe des temps? Mais il fut jugé peu dangereux.

On ne crut pas inutile de faire une reconnaissance dans le camp adverse. Chateaubriand alla voir Ginguené, rue de Grenelle. Il fut reçu froidement (1). Lui avait-il, comme le bruit en courut plus tard, annoncé crûment son dessein : « trop de gens de talent défendent la Révolution ; je serai, pour éviter la concurrence, monarchique et religieux (2) »? En tout cas, l'accueil ne fut pas pour le ramener de ce bord.

Quant à Fontanes, que Chateaubriand adjurait tant, dans sa lettre de Londres, de se donner du mouvement, il s'en était donné.

Lancé par ce coup éclatant de l'éloge de Washington, il entendait bien n'en pas rester là. Son œil exercé avait tôt découvert de quel côté était l'avenir. Mais la question était celle-ci : comment d'un monarchien, déjà devenu trop vite absolutiste, faire, sans perdre temps et sans scandale, un bonapartiste?

Par chance, les circonstances s'y prêtaient. C'était le moment où se formait rapidement, tout autour du Premier Consul, un

) Lettres normandes (supplément de la Minerve), 25 juillet 1820.

fort parti de réaction que venaient grossir, au fur et à mesure qu'ils rentraient, tous les proscrits de Fructidor et ceux des émigrés que n'absorbait pas la recherche des débris de leurs biens.

Certes, les révolutionnaires, qu'enchaînait leur passé, Fouché, Réal, Garât, Grégoire, Thibaudeau, Carnot, Merlin, Berlier, Bernadotte, Moreau, Jourdan, et tant d'autres, maintenaient encore l'esprit jacobin au Conseil d'État, au Tribunat, à l'Institut, dans l'armée, dans les ministères et les préfectures; mais en face d'eux les réacteurs, le ministre des Relations extérieures, Talleyrand, alors en pleine faveur, le conseiller d'État Rœderer et son protégé, le journaliste Fievée, hier encore chargé par Louis XVIII de lui adresser une correspondance (qui ne cessa que vers le 18-Brumaire, et pour se continuer avec Bonaparte), Cretet, Chaptal, Savary, aide de camp du Premier Consul, Bourrienne, son secrétaire, étaient des gens avec qui il fallait déjà compter.

Même, exception faite pour Fouché, à qui ses fonctions de ministre de la Police faisaient à cet égard une situation privilégiée, ceux-ci approchaient peut-être de plus près le Premier Consul. Ils s'étaient donné pour chef son propre frère, Lucien Bonaparte, ministre de l'Intérieur depuis l'installation du régime consulaire, mais qui se trouvait toujours insuffisamment payé de ses services de Brumaire, au surplus « né opposant1 », inapte à faire un paisible homme d'Etat, et resté politicien. Lucien, suspect aux Jacobins dès sa présidence des Cinq-Cents et bien avant Brumaire, plus suspect encore depuis le coup d'État, malgré le ton de clubiste et la phraséologie qu'il avait conservés, plus en quête d'un rôle à jouer et d'un parti à conduire qu'en peine de diriger son ministère qui allait tout de travers, Lucien s'était trouvé là bien à propos pour servir ceux qui travaillaient à une réaction monarchique.

(1) Sur Lucien Bonaparte à cette époque, cf. Fréd. MassoN, Napoléon et sa famille, I, chap. VI ; - PASQUIER, Mémoires, 1, 401; - Mme DE RÉMUSAT, Mémoires, 1, 132. ↩