Première partie
Sur le poème de la guerre des dieux, par évariste Parny
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le rédacteur commence par regretter qu'un poète aussi délicat que Parny1 se soit laissé entraîner par le désir d'avoir des lecteurs à tout prix. Il se demande pourquoi « tant de sarcasmes surannés contre une religion qui ne peut plus se défendre. Quel sel, quel attrait peuvent avoir aujourd'hui de prétendus bons mots contre Jésus-Christ, contre la Vierge Marie, contre saint Joseph, contre l'opération du Saint-Esprit, contre le Père Éternel. Que peut-on trouver d'ingénieux et de piquant dans les rapprochements bouffons entre Marie et Vénus, entre le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe et l'aigle de Jupiter, entre quelques traits de la mythologie et quelques emblèmes de la religion? Enfin, quel intérêt peut avoir un poème dont l'objet est de retracer d'une manière grotesque et avec tous les accessoires de l'imagination la plus bizarre comme la plus cynique dans ses licences, la lutte de la religion chrétienne et du paganisme?
(1) Ce ménagement n'étonnera pas si l'on se rappelle que Chateaubriand avait beaucoup de goût pour Parny, qu'il l'avait été visiter avant la Révolution et en avait été aimablement accueilli. (O.-T., 1, 221.) ↩
« On peut dire que tous les genres de railleries, comme tous les genres de cruautés, ont été épuisés contre cette religion. Presque tout ce qui nous environne nous la montre ou persécutée ou bafouée, ensanglantée par le glaive de la fureur ou poursuivie par les traits du ridicule ; nos bibliothèques et nos musées ne nous présentent guère que les barbaries des persécuteurs et les sarcasmes des satiriques ; nous ne pouvons presque pas ouvrir un livre sans y trouver une sortie contre elle, ni regarder un tableau sans y rencontrer un martyr : elle n'est plus1, et tous les arts nous en retracent sans cesse et à l'envi le souvenir; entrez dans ce temple magnifique de la peinture où les chefs-d'œuvre du génie sont devenus les trophées des victoires, les pinceaux des Rubens et des Poussin vous la feront voir au milieu des fouets, des croix, des tenailles, du plomb fondu ; feuilletez les archives de la littérature : toutes les pièces de poésie ou d'éloquence de ce siècle, tous les ouvrages si volumineux qu'il a produits avec tant de légèreté ne semblent avoir été composés que dans le dessein de la rendre haïssable ou ridicule ; et comme les tyrans révolutionnaires, dans leurs persécutions sanglantes, n'ont été que des copistes, les plaisants d'aujourd'hui ne peuvent plus être que des plagiaires.
(1) Souligné par le rédacteur. ↩
« La plaisanterie est une arme redoutable, mais dont la pointe s'use aisément... »
Dix ans de révolution ont blasé les esprits. Comment, après tant d'attentats, d'attaques dramatiques contre la religion, ses cérémonies et ses ministres, le public pourrait-il être sensible à de simples épigrammes? La plaisanterie de Voltaire avait du moins le mérite de la hardiesse et de la nouveauté :
« Il lançait au moins ses traits malins contre un colosse imposant, que les siècles avaient affermi, que l'éclat des richesses, l'appareil de la puissance, les hommages, les respects, les adorations environnaient de toutes parts, qu'appuyaient des droits antiques et que semblaient fortifier encore les abus mêmes qui devaient hâter sa ruine et qui justifiaient alors la satire. Tout est changé, ou plutôt tout a disparu; Parny foule aux pieds des cendres inanimées; il insulte une ombre vaine, un souvenir que le temps efface, affaiblit chaque jour. Ni l'audace de ses railleries, puisque la puissance qu'il attaque n'est plus qu'un fantôme, ni leur nouveauté, puisqu'il copie Voltaire, qui s'est copié lui-mème si souvent, ni l'esprit de parti qui ne survit guère à la cause qui le produit, ne sauraient donner aujourd'hui de l'intérêt à son poème... »
Il se plaint enfin de l'immoralité du poème, el ici vient ce passage essentiel où est posée la question des rapports de la religion et des mœurs :
« Il faut le plaindre (Parny) de n'avoir pas senti que si quelque chose peut suppléer aux institutions religieuses, ce sont les mœurs, et qu'en vain nous avons écrit sur nos édifices et dans notre calendrier, à la place du nom des saints, celui des vertus, si nous n'en devenons pas meilleurs... »
Il termine en déplorant que Parny, jusqu'ici le vivat de Delille, ait encouru une telle déchéance.
Ou nous nous trompons fort, ou c'est Chateaubriand qui parle ici, et qui nous traduit exactement par cet article son état d'esprit au printemps de 1799. Il est toujours, on le voit, parfaitement incroyant. Pour lui, la religion est morte; elle n'est plus qu'un souvenir, un « fantôme», une « cendre inanimée ». D'autre part, à ce titre même, il considère que les attaques dirigées contre elle sont devenues vaines, et que, n'ayant plus ni objet, ni nouveauté, elles manquent désormais d'intérêt. Ainsi, selon lui, ce qui manque le plus à Parny (et de là les réserves de Peltier qui pense à ses abonnés), c'est l'apropos !
En outre Parny n'a pas vu que les bonnes mœurs peuvent seules suppléer la religion, et le voilà, l'imprudent, qui, combattant la religion, donne l'exemple de l'immoralité!
Entre temps, Chateaubriand est frappé de l'émotion excitée à Londres par cette Guerre des dieux, émotion qu'il faut bien attribuer à ce que l'auteur a porté la main sur des questions brûlantes. Serait-ce donc qu'elles ne sont pas aussi éteintes qu'il le prétend lui-même dans son article? Et dans sa ténacité de Breton, dans son effort persistant pour sortir à la fois de la misère et de l'obscurité, ses yeux s'ouvrent à la faveur de cet épisode.
Il travaille toujours à ses Natchez, mais il commence à se demander si cette sorte d'épopée en prose, ce rêve de jeunesse pourtant si chèrement caressé, et depuis si longtemps, ne va pas laisser froid un public dont l'attention est ailleurs.
Puisque la renommée cherchée doit être littéraire faute de mieux, ne conviendrait-il pas plutôt de tenter un sujet plus actuel, plus accommodé au goût public, que les rêveries transatlantiques d'un inconnu, même transposées sur le mode antique à la façon de Fontanes?
Or le goût public, qu'est-ce autre chose, pour Chateaubriand, que le goût des cercles émigrés de Londres, et aussi que le goût de Fontanes?
N'est-ce pas alors qu'il se souvient des entretiens ou Fontanes lui vantait, croyance à part, la valeur esthétique et morale du christianisme, et aussi des idées en cours dans les milieux qu'il a fréquentés?
Si les plaisanteries contre la religion sont usées, si la religion elle-même est morte, ne peut-on extraire des souvenirs qu'elle a laissés, et qui, eux, sont, de toute évidence, vivants, la poésie des choses mortes et des ruines, laquelle est, depuis quelques années déjà, fort à la mode? Dans les cimetières et les tombeaux, dans les cérémonies du culte, dans les fêtes ou les anniversaires, dans les églises et les monastères, dans les inspirations procurées aux poètes et aux artistes (il en est question dans l'article sur Parny), dans tout ce côté extérieur et sensible de la religion détruite, n'y a-t-il pas, pour les hommes d'imagination et de goût, une riche mine à exploiter?
N'est-ce pas la vraie voie, celle qu'a montrée Fontanes dans son Jour des Morts et dans sa Chartreuse! Et lui-mème ne la suivait-il pas déjà sans s'en douter, instinctivement, quand il traduisait le Cimetière de campagne, de Gray?
En outre, s'il a répliqué à Parny que les bonnes mœurs peuvent seules tenir la place de la religion disparue, c'est done que la religion soutenait et entretenait la moralité : quels étaient ces rapports entre la religion et les mœurs?
Ainsi s'élabore dans l'esprit de Chateaubriand, au cours du printemps et de l'été de 17991, à Richmond ou à Londres, dans la compagnie de Christian de Lamoignon « admirable jeune homme » que Fontanes, à son départ, lui a « légué », ce qui sera le premier état du Génie du christianisme, sous ce titre : De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts, ouvrage qui est, dit expressément Chateaubriand, « une sorte de réponse indirecte au poème de la Guerre des dieux et autres livres de ce genre2 ».
(1) « L'ouvrage ainsi commencé à Londres en 1799... » (O.-T., II, 181.) - « Je passai une partie de l'été de 1799 à Richmond, avec Christian de Lamoignon, m'occupant du Génie du christianisme. » (Ibid., p. 214.) ↩
(2) Lettre à la citoyenne I..., 17 août 1799. (Correspondance, 1, 12.) ↩
Faisons attention que, l'hypothèse admise, c'est dans l'article sur Parny, s'il est bien de Chateaubriand, comme nous le croyons, qu'il faut chercher la toute première idée du Génie du christianisme. Le grand Nil, qui féconda la nouvelle Egypte stérile depuis un siècle sous la lumière trop claire du soleil rationaliste, est sorti de ce filet d'eau.
Remarquons en même temps l'importance de cette orientation originelle sur le développement ultérieur de la pensée de Chateaubriand, même par delà le Génie du christianisme. Est-ce que les Martyrs ne seront pas, à leur façon et révérence gardée, une autre Guerre des dieux?
Mais nous n'en sommes pas là.
Chateaubriand fait alors quelques essais pour tater l'opinion : « quelques lectures de mes premières ébauches servirent à m'éclairer. Cela réussit; on le complimente. Un des oracles de l'émigration en matière de goût, le chevalier de Panât, lui écrit, charmé :
Ce n'est plus un théologien dans l'école; c'est le grand peintre de l'homme sensible qui s'ouvre un nouvel horizon. Votre ouvrage manquait et vous étiez appelé à le faire...3.
(3) La lettre du chevalier de Panat est citée dans les Mémoires, II, 183 ; il n'y a guère de raison de ne pas la croire authentique. On remarquera à la fin la façon dont Panat associe Fontanes et Chateaubriand : & Deux noms ↩
C'était donc bien la bonne voie. Désormais renseigné, Cha- . teaubriand pousse son travail avec une extrême ardeur, afin de pouvoir, à l'heure toujours plus proche du retour, paraître avec son livre à la main, et, soulevé par un succès littéraire, devenir enfin quelqu'un. Le rêve n'est plus d'être un La Rouërie ou un Cook, mais un La Harpe, un Fontanes, un Ginguené. C'est un grand bouillonnement, une exaltation de travail et d'espérance, une chaleur de composition où se refondent morceaux des Natchez et débris de l'Essai. Un libraire se trouve : Dulau, « libraire du clergé français émigré » ; il se charge de la publication, probablement sur la foi du succès des lectures.
Ce Dulau, ancien bénédictin, passe, d'après une anecdote du Mémorial de Sainte-Hélene, pour avoir été plus spécialement auprès de Chateaubriand l'indicateur et l'interprète du goût public. Il aurait fait observer que « les lieux et les temps n'étaient plus favorables aux déclarations antireligieuses; qu'elles étaient devenues banales et de mauvais ton; que le moyen le plus sûr de capter désormais l'intérêt public serait de prendre le contre-pied, de se vouer au contraire à la défense de la religion...1. » Il était libraire, comme tel, intéressé au succès des livres qu'il publiait. Commerçant, il pouvait aussi savoir ce qu'on vendait ou ne vendait pas. Il a pu, comme un autre, donner un conseil utile, mais ne lui donnons pas trop d'importance. Ce qu'il avait vu, vraiment Chateaubriand, en regardant autour de lui, l'avait pu voir aussi bien2.
(1) Mémorial, à la date du 1er juin 1816. ↩
(2) Mme d'Anjou, correspondante à Paris de Louis XVIII et du comte d'Avaray, écrit le 11 juillet 1800 : « La philosophie perd de son crédit dans beaucoup d'esprits. Non pas que la plupart deviennent religieux, mais le règne de l'impiété a fait son temps. C'était une mode; elle est passée. On voit aujourd'hui plus d'ouvrages pour la défense de la religion qu'en faveur du système d'incrédulité, et les athées n'ont plus le haut du pavé. » Cité par VANDAL, a les Raisons du Concordat » . (Revue des Deux Mondes, 1" février ↩
Cet ouvrage, qui célèbre la moralité et la beauté du christianisme, qui est une réponse à la Guerre des dieux de Parny, sera une œuvre d'actualité, ce que l'Essai devait être, et ne fut pas; car en cette première tentative, le débutant sans expérience et sans conseil avait mal calculé son effort. Visant trop loin, pour avoir voulu prévoir et prédire, en d'autres termes dépasser l'actualité présente, il était retombé fort en deçà, en d'inactuelles théories sur les révolutions antiques.
Cette fois, ce genre d'erreur paraît moins à craindre. Ce sera bien un « livre d'émigré », mais littéraire; la politique royaliste en sera bannie, et même toute politique, pour ne pas faire obstacle à la vente.
Hâtivement, en trois ou quatre mois, l'ouvrage est sur pied, sous presse, et vite l'auteur écrit à Fontanes pour le lancer. Il ne cache pas sa satisfaction et sa confiance. Bien sûr d'être en conformité d'idées et de goût avec son ami, il est convaincu que l'ouvrage lui plaira :