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L'Enchanteur 1768—1848
La vie politique de François de Chateaubriand Le Premier Consul (suite 2)

Première partie

Le Premier Consul (suite 2)

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 176–188 · chapitre 17 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Naturellement, la conséquence infaillible de cela est que les choses vont se gâter de nouveau.

On peut deviner que cette attitude ne sera pas du goût de Fesch. Elle n'est pas trop non plus du goût de Fontanes qui s'inquiète. Sachant que Mme de Beaumont, en mourant, n'a laisse a son ami que sa bibliothèque, il prévoit qu'il aura encore à s'occuper de Chateaubriand, et lui, l'homme pratique, pense tout de suite aux réalités matérielles. Il voit déjà Chateaubriand à Paris, mécontent, turbulent, sans ressources, et tel que Joubert, qui le connaît bien, le représente juste à la même époque dans une lettre connue adressée à Molé, avec quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses, l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux malheureux ; l'impuissance à résister à ses fantaisies fortifiée par l'insouciance des conséquences qu'elles peuvent avoir, en un mot l'inconduite des jeunes gens très généreux dans un âge où elle n'est plus pardonnable...1.

(1) Lettre du 21 octobre 1803. Correspondance de Joubert, p. 109. ↩

Fontanes, qui sait tout cela aussi bien que Joubert, s'empresse d'adresser à son ami une lettre qui figure sans date dans les Mémoires d'outre-tombe2, mais qui a dû être écrite dans les environs du 20 novembre, c'est-à-dire au reçu de la lettre qui annonçait à la fois la mort de Mme de Beaumont et la résolution de quitter Rome en janvier.

(2) II, 379. ↩

Après avoir déploré convenablement la mort de Mme de Beaumont et plaint son ami, il aborde la question délicate avec quelques précautions, mais avec l'assurance d'un homme qui a rendu des services, qui se sent appelé à en rendre encore, qui parle au nom de la raison, et dont on va encore un peu engager la responsabilité. Il s'étonne que Mme de Beaumont n'ait pas laissé à Chateaubriand l'usufruit d'une fortune qui va échoir à de lointains collatéraux, et il le regrette. Mais qu'il se garde de renoncer trop précipitamment à 8 ou 10 000 francs d'appointements :

La renommée ne suffit pas seule aux choses de la vie, et cette misérable science du pot-au-feu est à la tête de toutes les autres quand on veut vivre indépendant et tranquille....

Cet homme avisé ne se borne pas des conseils discrets. Il se hâte d'agir pour ôter honorablement de Rome son ami qui l'en supplie, avant qu'il s'y soit irrémédiablement compromis.

Par chance, une occasion inespérée se présente. Le Valais, incorporé un instant à la République helvétique par la Révolution, venait d'être de nouveau rendu indépendant en 1802 par le Premier Consul, mais la France s'y réservait une route militaire qui, par la vallée du Rhône et le Simplon, devait assurer les communications entre la France et le Piémont. Pour veiller à l'entretien de la route et des magasins qui s'y échelonnaient, pour surveiller les passages de troupes, il fallait un chargé d'affaires spécial du gouvernement français. Le 21 septembre 1803, le Premier Consul demande à Talleyrand de lui présenter quelqu'un. Talleyrand présente un certain Gandolphe.

C'est à ce poste qu'on pensa pour Chateaubriand. On le lui obtint. Le 7 frimaire an XII (29 novembre 1803), un arrêté du Premier Consul nommait le citoyen Chateaubriand chargé d'affaires de la République française près la République du Valais.

Fontanes se hâta d'apprendre la nouvelle à Chateaubriand. Sa lettre est perdue, mais on comprend bien, par la réponse qui lui fut faite, qu'il vantait les avantages de la nouvelle place : un beau pays, pas trop loin, où on serait son maître, - et qu'il glissait en passant quelques conseils à son ami, dont un, notamment, relatif à sa femme dont il ferait bien de se rapprocher, maintenant que Mme de Beaumont n'était plus, pour couper court aux racontars des « philosophes » de Paris.

En même temps il donnait, par surcroît, un avis opportun : Lucien gravement et bruyamment brouillé avec Bonaparte, qui a formellement refusé de faire place dans la famille à MmeJouberthou, est parti, ou va partir, de Paris incognito pour un voyage en Italie. Il passera par Rome, sous un nom supposé, avec sa femme, et Fontanes le sait. Il en prévient Chateaubriand pour qu'il soit informé du changement des temps et qu'il n'aille pas, dans son dévouement aux personnes de la famille, se compromettre par trop d'hommages à son ancien chef.

Cette lettre, avec la nomination inattendue qu'elle annonce, trouve Chateaubriand fort dégoûté et, de plus, enragé de cette quasi-promesse, qu'on lui a arrachée, de tenir une année sur le théâtre de son effroyable déception. Il ne peut s'empêcher de ruminer continuellement ses déboires, si bien que le temps, en • s'écoulant, au lieu de les effacer, les aigrit. Se trouvant toujours sans reproches, il souffre à la pensée que ses amis, trompés par ses ennemis, puissent en penser autrement :

Je vous avoue, écrit-il à Guéneau, que ce n'est pas une de mes moindres peines de penser que les personnes qui doivent le mieux me connaître, ont cru qu'il y avait peut-être quelque imprudence, quelque Jausse démarche de ma part, tandis que j'étais exposé aux plus infâmes calomnies, que j'avais le poignard italien (dirigé par la philosophie française) suspendu sur le cœur. Ce ne sont point de vains mots, c'est l'exacte vérité. J'achèverai mon année parce que je l'ai promis; je serai conséquent avec moi-même ; mais j'espère que ceux qui attachent quelque prix à mon amitié et à mon honneur ne trouveront pas mauvais qu'au bout de ce temps je ne me laisse pas menacer des galères, de l'exil perpétuel, du cachot, de l'exportation à la Guiane. Si je ne trouvais pas un dédommagement dans l'opinion publique qui semble m'élever dans toute l'Europe à mesure qu'on cherche à me ravaler, je ne sais si j'aurais pu rester ici huit jours1.

Et toujours cette malheureuse religion qui s'en va! Et dans le laissser aller des mœurs romaines, sa foi à lui, sa propre foi, solide ou non, qui chancelle :

Je ne vous cacherai pas, mon aimable frère, que ce n'est qu'avec des efforts prodigieux que je parviens à conserver ici un reste de foi.

Il y a pour comble la détresse d'argent, et, de ce côté aussi, un présent triste et un avenir inquiétant :

Je vous prie de veiller un peu à mes intérêts littéraires ; songez que c'est la seule ressource qui va me rester. Migneret a fort bien vendu ses éditions, mais il a confié sa marchandise à des fripons, et j'ai éprouvé cinq banqueroutes. Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt possible son édition chrétienne. Si j'en crois ce qu'il m'a mandé, elle se vendra bien, et cela me rendra encore quelque argent. Le monument de Mme de Beaumont coûtera 9 000 francs. J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer une partie...

Passons pour l'instant sur les relations avec Fesch; mais ajoutez qu'il est malade. Mettez encore le chagrin de la perte de son amie, et tout cela aboutissant au vœu qu'il exprime à Guéneau comme à Joubert, celui d'une « petite retraite » où il puisse « se cacher pour écrire les Mémoires de sa vie avant de mourir ». Car il a beau n'avoir que trente-cinq ans, il y songe déjà comme un homme dont la vie active, suffisamment remplie, est terminée. Il ne se doute pas qu'elle commence à peine.

Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera; ce n'est que comme cela que je puis désormais parler de Rome (2).

(1) 20 décembre 1803. Correspondance, I. 149. ↩

(2) A Joubert, décembre 1803. Correspondants de Joubert, p. 195, et

Seule distraction dans son ennui, car si elle ne l'arrache pas à ses pensées, du moins lui permet-elle de les épancher, et Chateaubriand sait, de personnelle expérience et depuis les temps de l'Essai, qu'une âme comme la sienne, quand elle est meurtrie, souffre moins à s'exhaler sur le papier en beau style qu'à se renfermer en elle-même. L'écriture est pour lui une consolation plus appropriée que les fêtes qui célèbrent l'arrivée à Rome de Paulette Borghèse avec son mari (9 décembre), même que l'audience familière où la jeune princesse reçoit de ses mains un joli soulier, apparemment venu de Paris par les voies diplomatiques, et chaussé devant lui1.

(1) O.-T., II, 353. ↩

Tel est l'état d'esprit de Chateaubriand quand il apprend de Fontanes qu'on le retire de Rome et qu'on le met ailleurs.

• Son premier mouvement est la surprise. Il y a cela d'abord dans sa hâtive réponse à Fontanes (21 décembre), et une lueur de joie à la pensée de quitter des lieux où, de corps et d'âme, il dépérit ; mais aussi quelque hésitation, et un retour sur cette odieuse accusation d'incapacité jetée aux hommes qui ont écrit. C'est à noter, car cela signifie, si l'on tient compte de l'amère vivacité du ton, que toute ambition n'est pas morte en lui, et qu'une étincelle couve encore, dont pourrait, à l'occasion, jaillir une grande flamme :

Il serait bien singulier, mon ami, qu'un homme qui comme moi a éprouvé tant de fortunes diverses en si peu d'années, qui a passé du métier des armes à celui d'écrivain, de la cour d'un roi à celle d'un grand homme, qui a été voyageur, exilé, riche, pauvre, etc..., ne sût pas prendre dans la vie le sentier le plus convenable. Je ris de pitié lorsque je vois des sots s'écrier qu'un tel homme ne sait faire que des livres. Faire un livre que le public lise, ce n'est rien! Il faut plus d'ordre, plus d'esprit d'affaires pour mettre ensemble quatre bonnes idées que pour signer tous les passeports de l'univers et donner un dîner diplomatique2.

(2) Correspondance, 1, 252 ↩

La lettre entière serait à lire. Rien d'ailleurs sur Fesch devenu si inopinément bienveillant et allable après la mort de Mme de Beaumont, mais qui n'en a pas moins vers le mème temps, d'après les Mémoires, envoyé à Paris « deux dépêches malveillantes » que Chateaubriand découvrit plus tard aux Affaires étrangères.

Sa véritable pensée, demande-t-il, était-elle dans ses conversations, lorsqu'il me permettait d'aller à Naples, ou dans ses missives diplomatiques ? Conversations et missives sont de la même date et contradictoires. Il n'eût tenu qu'à moi de mettre M. le cardinal d'accord avec lui-même, en faisant disparaître les traces des rapports qui me concernaient : il m'eût suffi de retirer des cartons, lorsque j'étais ministre des Affaires étrangères, les élucubrations de l'ambassadeur : je n'aurais fait que ce qu'a fait M. de Talleyrand au sujet de sa correspondance avec l'Empereur. Je n'ai pas cru avoir le droit d'user de ma puissance à mon profit. Si, par hasard, on recherchait ces documents, on les trouverait à leur place1.

(1) O.-T., II, 392. ↩

Comment se fait-il donc qu'on les ait cherchés partout (M. le comte Frémy, et moi après lui) aux Affaires étrangères et aux Archives, sans pouvoir les trouver ? Il faut donc, jusqu'à nouvel ordre, penser qu'ils ont disparu. Du fait de qui? C'est ce qu'on ne sait pas ; mais si l'on en croit Chateaubriand, et nous l'en croyons, ils ont existé.

Quels sentiments, quels faits inspirèrent ces deux mystérieuses dépêches? Chateaubriand, qui les a lues, ne le dit pas. Faut-il croire à une vindicative, rancuneuse, et d'ailleurs point invraisemblable, duplicité de Fesch, ou à quelque nouveau et grave sujet de mécontentement qui lui serait venu de la conduite de Chateaubriand?

C'est sans doute ici qu'il convient de placer l'affaire Vernègues dont Chateaubriand s'abstient d'entretenir Fontanes, dans sa lettre du 21 décembre, par l'effet d'une prudence qu'il n'a pas toujours pratiquée, - et de voir s'il n'y joua pas quelque rôle. Du reste, ne regrettons pas de nous arrêter un moment; l'épisode est intéressant par lui-même.

Le chevalier de Vernègues, venu en Italie à la fin de 18012, était un de ces émigrés irréductibles qui, pour servir leur cause et pour nuire au gouvernement consulaire, se dépensaient à l'étranger en intrigues variées. Il y en avait qui agissaient en sourdine et à la muette, mais Vernègues n'avait pas de goût pour ces méthodes sans éclat. Il préférait l'opposition à tue-tête, et c'est ainsi qu'à Naples il avait déjà été l'objet des rapports de l'ambassadeur Alquier. Venu à Rome, ainsi que son ami La Maisonfort, qui, lui, était de l'autre école, plus réservée et moins bruyante, il fut accueilli par plusieurs légations étrangères et, naturellement, admis dans l'entourage du roi de Sardaigne. Bien entendu, ce n'était pas la considération dont jouissait Fesch qui pouvait modifier son attitude et ses allures.

2) Il était venu à Rome remettre au pape et aux agents des puissances la protestation du comte de Lille contre le projet de Concordat, datée de Varsovie, 6 octobre 1801. (Cf. JUNG, Lucien Bonaparte et ses mémoires, II, 194.) ↩

Sur ce, on crut s'apercevoir à Paris qu'il était partie agissante d'un vaste complot dirigé contre la vie du Premier Consul. C'est le 1° novembre que t expédié à Fesch l'ordre pressant de faire arrêter par le gouvernement pontifical. Vernègues et aussi La Maisonfort, tous deux agents des princes, dont la présence était signalée à Rome, afin d'avoir, par la saisie de leurs papiers, des renseignements sur le complot1. D'après le droit commun comme d'après le droit des gens, Vernègues et La Maisonfort, accusés de participation à un complot contre la vie d'un chef d'Etat, pouvaient être arrêtés sans difficultés.

(1) Pour toute cette affaire, voir aux Affaires étrangères la Correspondance de Rome, an XII, et consulter les Mémoires de CONSALVI. ↩

Mais, au moment où on s'y attendait le moins, l'affaire se compliqua. L'ordre fut donné par le gouvernement pontifical à son chef des sbires (il bargello) d'arrêter les deux Français, ou du moins Vernègues, le plus compromis. La chose était d'autant plus aisée que Vernègues, « homme qui rêvait tout éveillé, et qui ne croyait qu'à ses passions » (Consalvi), ne se sentant pas surveillé, ne songeait nullement à se cacher. Pour une raison ou pour une autre, les sbires romains, mal stylés, le manquèrent, et on rapporta à Fesch qu'il n'était pas a Rome.

Fesch, pressé par Paris, insista, et, au cours des pourparlers, Vernègues finit par apprendre qu'il était poursuivi. S'éclipser, comme fit La Maisonfort, lui eût été facile; mais on n'eût pas reconnu à ce parti sa manière audacieuse. Il préféra risquer un coup original, brouiller les cartes et braver encore ses adversaires, se souciant peu d'embarrasser avec eux des tiers qui n'en pouvaient mais.

Étant allé autrefois en Russie, il y avait servi quelque temps dans l'armée et avait conservé des connaissances à la cour : il songea à en tirer parti pour défier la diplomatie de Fesch par un tour de passe-passe à faire rire toute l'Europe aux dépens du cardinal.

En ce moment, il y avait justement à Rome deux ambassadeurs russes : le comte Cassini, accrédité auprès du Saint-Siège, et le comte Lizakewitz, accrédité auprès du roi de Sardaigne. Ils se détestaient. Cassini, modéré et pacifique, redoutait les intrigues de Lizakewitz, brouillon, turbulent, assez bien en cour, et qui le desservait à Saint-Pétersbourg.

Ce fut à Lizakewitz que se confia Vernègues. Par lui, il obtint facilement de la cour de Russie un brevet de naturalisation qui, expédié sans tarder, arriva à Rome le 21 décembre.

Dans l'intervalle, Vernègues s'était caché. A peine devenu Russe, on le vit partout. Fesch, nargué, renouvela aussitôt ses instances avec d'autant plus d'âpreté que l'autre, à la grande joie des Romains et trop évidemment, se moquait de lui. Un nouvel ordre d'arrestation fut donné aux sbires et on connut alors la naturalisation.

Immense embarras du gouvernement pontifical ! Consalvi, consterné, s'avisa du parti le plus simple, à la vérité, mais déjà bien dangereux, car on risquait, si la chose se divulguait, d'exciter l'animosité de Fesch, dont on attendait tant, et, pis encore, la colère du Premier Consul. Consalvi se résolut donc à faire prévenir sous main Vernègues pour qu'il s'enfuit, et Cassini se chargea de la démarche.

Mais ni l'un ni l'autre ne connaissaient leur homme. Le pauvre Cassini, qui s'attendait à des remerciements, reçut des sottises. Vernègues refusa de s'esquiver et le menaça de faire écrire à sa cour par Lizakewitz qu'il refusait de le protéger lui, sujet russe, et qu'il manquait ainsi à son premier devoir d'ambassadeur. « Un fou ! » dit Consalvi, atterré.

Il fallut alors se décider à l'arrêter et à l'incarcérer au château Saint-Ange, mais avec un scandale énorme1. Aussitôt la colonie russe, très nombreuse à Rome, prend fait et cause pour Vernègues. Les hommes et les femmes, ayant à leur tête le prince de Mecklembourg-Schwerin, beaa-frère de l'empereur de Russie, se rendent en troupe chez Cassini, le menacent, l'insultent, parlent de quitter Rome s'il ne fait pas relaxer le prisonnier ; et, quelques jours plus tard, au ricevimento de Paulette Borghèse, les seuls Russes de tout Rome seront Cassini et sa femme, ce dont Fesch se plaindra amèrement au Premier Consul2.

(1) La dépêche de Fesch annonçant l'arrestation est du 6 nivôse an XII. 28 décembre 1803. (Aff. étrangères : Correspondance de Rome, an XII) ↩

(2) Archives nat., Akw 1694. Lettre du 4 janvier 1804. ↩

Tout ce qu'il y a à Rome d'émigrés, de prêtres réfractaires qui ne veulent pas du Concordat, d'ennemis de la France ou du Premier Consul, ou seulement de Fesch, dénonce à grand tapage cette violation révoltante du droit des gens, cette oppression et cette tyrannie jusque-là sans exemple. Cela est d'autant plus criant qu'on n'a rien trouvé, dit-on, dans les papiers de Vernègues qui légitime un tel abus de la force, et que Fesch, après l'arrestation, n'en demande pas moins l'extradition !

Or, en ce mois de décembre, et pendant ces événements, Chateaubriand est à Rome, car il ne partira pour Naples que le 30 ou le 31. Quelle a été son attitude dans l'affaire Vernègues ? Aucun témoignage direct et précis sur ce point ; mais il y a des suppositions qui s'imposent.

En voyant, lui, l'ancien émigré, la victime de Fesch, un émigré audacieux braver et bafouer ce même Fesch en s'appuyant sur cette opinion presque unanime qui l'a soutenu lui-même, n'a-t-il pas senti se réveiller toute son animosité avec son irrésistible besoin de revanche? Et, cela étant, n'a-t-il pas risqué au moins quelques propos compromettants dont il serait revenu quelque chose aux oreilles de Fesch? Aurait-il fait quelque démarche? « M. de la Maisonfort eut recoursà moi », nous a-t-il dit. Il n'a pas dit pourquoi3.

(3) O.-T., II, 351. - Villemain dit expressément, sans s'expliquer davantage, que • l'opinion exprimée du secrétaire de légation sur ces rigueurs tracassières renouvelait son malaise avec le cardinal ambassadeur « p. 132. ↩

Allons plus loin. On voit le rôle joué dans cette affaire par la colonie russe de Rome, rôle qui, soit dit en passant, permet de juger de l'importance prise en Europe par cette jeune puissance avec laquelle maintenant tout le monde doit compter, à Rome comme ailleurs.

Or, entre Chateaubriand et ces Russes qui passent pour les champions les plus redoutables et les plus constants de la contre-révolution en Europe, il y a, depuis assez longtemps déjà, des relations. A Paris, il a rencontré en 1802, rue Neuve-du-Luxembourg, une récente amie de Mme de Beaumont, une Russe célèbre, ou qui va l'être, la baronne de Krudener, femme d'un diplomate russe. Entre elle et Chateaubriand, il n'est pas excessif de parler d'affinités, car un peu plus tard, elle se sentira, comme lui, la vocation de regénérer le christianisme. Pour le moment, elle se contente d'écrire des romans, mais sans doute est-ce à son intermédiaire qu'est dû l'hommage des exemplaires de luxe du Génie du christianisme, en juin 1803, à l'empereur de Russie, à l'impératrice mère, à l'impératrice régnante, à la princesse de Mecklembourg-Schwerin, grande-duchesse de Russie, exemplaires que Migneret fut chargé de porter en personne et soigneusement à l'ambassade de Russie.

Depuis, dans la correspondance de Chateaubriand, reviennent de temps en temps, sous une forme assez vague, des « projets pour le Nord1 « que Fontanes désapprouve comme devant être illusoires et décevants. Une fois pourtant, cela se précise, dans une lettre du 16 novembre. On y voit que la duchesse de Mecklembourg-Schwerin a eu le dessein d'établir Chateaubriand en Russie :

(1) Notamment dans une lettre du 8 janvier 1803, à Mme de Staël. (Correspondance, I, 78.) ↩

Il y a ici un général russe, très aimé de l'empereur de Russie, et en correspondance avec lui, qui m'a fait demander pour causer avec moi du dessein qu'avait eu la princesse de Mecklembourg de me placer gouverneur auprès du grand-duc de Russie. Cette place est très belle, très honorable, après six ou huit ans de service (le prince a huit ans), elle me laisserait une fortune assez considérable pour le reste de mes jours. Mais un nouvel exil de huit ans me fait trembler. On m'offre aussi une place à l'Académie de Saint-Pétersbourg avec la pension ; mais, par une loi de la République, aucun Français ne peut recevoir une pension de l'étranger. Ainsi non seulement on vous persécute, mais on vous empêche encore de jouir des marques d'estime que des étrangers aimeraient à vous donner1.

(1) Correspondance, 1, 145. ↩

Et un mois plus tard, c'est encore un Mecklembourg-Schwerin qui est à la tête de l'émeute russe contre Cassini.

Comment donc ne pas penser que Fesch, si naturellement soupçonneux, et qui le presse tant de partir pour Naples, a vu d'un mauvais œil les relations trop étroites du secrétaire de la légation avec les pires ennemis de lui-même et de son gouvernement, au moment où il est cruellement empêtré de l'affaire Vernègues, - et que c'est sans doute à cela qu'ont trait les rapports malveillants qu'il envoie à Paris sur le compte de Chateaubriand ? Lui qu'enrageaient toutes les résistances, les désapprobations même silencieuses, où il voyait des complicités, ménageait-il plus Chateaubriand que cet abbé Guillon en qui il signalait, paraît-il, un « agent de la Russie2 »?

(2) O.-T., II, 393. ↩

Car des trois prêtres qu'il a emmenés avec lui de son diocèse et qui doivent attendre de lui leur fortune, deux déjà lui échappent et passent du côté du secrétaire (fait significatif, et qui prouve beaucoup pour Chateaubriand contre Fesch, dans leur querelle). L'un est cet abbé Guillon, ex-aumônier ou lecteur de la princesse de Lamballe, d'abord si peu sympathique à Chateaubriand, qui prit ensuite son parti, et dut, pour ce fait, revenir avec lui. L'autre est Bonnevie, chanoine de la Primatiale de Lyon, d'abord en grande faveur pour y avoir prononcé, le 15 février 1803, l'oraison funèbre de Leclerc, puis, comme tant d'autres, rebuté, désenchanté, éloigné par Fesch, et se souvenant alors, peut-être un peu trop, qu'il a été aumônier à l'armée des Princes. Il devient l'ami de Chateaubriand, d'ailleurs pour le rester3.

(3) LYONNET, 1, 294. - Chateaubriand, dans sa Relation à M. de la Luzerne, donne Bonnevie comme » pensant très bien en matière religieuse, et ayant des manières fort agréables ». ↩

Avouons-le, cet air de Rome, imprégné de l'esprit de l'émigration, n'était guère favorable au loyalisme de ces émigrés ralliés.

Seul, l'abbé Lucotte, « affligé, mais dévoué », ne tourne pas le dos au cardinal; mais c'était, dit Lyonnet, « un véritable ange de paix »

Enfin, pourvu de sa nomination, Chateaubriand se décide à user du congé qu'on lui offre depuis un mois et à partir pour Naples, où Bertin l'accompagne. Il est à Terracine le 31 décembre; à Gaète, le 1er janvier; à Naples, le 2.

Il ne s'y attarde pas. Lucien y est incognito, avec sa femme. Chateaubriand n'en est point accueilli, et il s'en formalise1. Mais il regarde la baie sans pareille, et il peindra dans les Martyrs ce décor qu'on n'oublie pas.

(1) « M. de Chateaubriand, orgueilleux et pointilleux, sans juger ou apprécier mes raisons d'en agir ainsi, se formalisa de ce que je ne l'avais pas jugé digne d'une exception. » (JUNG, Lucien Bonaparte et ses mémoires, I1.418 ) ↩

Le 5, il est au Vésuve, le 11 i Pompéi, et il revient. De retour, il date du 10 janvier sa lettre célèbre sur la Campagne romaine, adressée ou plutôt dédiée a F'ontanes :

J'arrive de Naples, mon cher ami, et je vous porte un fruit de mon voyage sur lequel vous avez des droits; quelques feuilles de laurier du tombeau de Virgile...2.

(2) Correspondance, 1, 153. ↩

Morceau brillant et réputé qu'il a sans doute préparé depuis quelque temps dans ses promenades hors les murs, où la tristesse du paysage s'harmonise si bien avec la sienne. Il aime les ruines, on le sait, mais ici il ne les aime pas seulement en artiste. Ces ruines de la grandeur romaine le consolent de sa propre ruine, de la vanité de ses efforts, du naufrage de son ambition, du néant où il est retombé ; leur contemplation apaise doucecement son cœur quand le rêve d'avenir le tourmente encore.

Le 10 décembre, à la villa Adriana, il a écrit :

Ce lieu est propre à la réflexion et à la rêverie : je remonte dans ma vie passée ; je sens le poids du présent, et je cherche à pénétrer mon avenir. Où serai-je, que ferai-je et que serai-je dans vingt ans d'ici3?

(3) Dans PAULHÈS, ouvr. cité, p. 201. ↩

Mais aucune des sorcières de Macbeth ne ressuscita des broussailles pour lui crier cet avenir : « Dans vingt ans, ministre du roi de France, tu conduiras de Paris la politique de ton pays, à Rome et ailleurs; tu ne seras pas roi, mais tu feras ou referas un roi... «

Et le 22 décembre, quand il sait qu'il va quitter Rome pour Sion, obscure capitale du Valais, où il n'y a pas place pour une destinée qui vaille encore de vivre, il s'étonne avec l'accent du complet détachement de lire sur les tombeaux des épitaphes vieilles de deux mille ans :

Moi qui, demain, m'éloignerai pour jamais de ces lieux, et qui disparaîtrai bientôt de la terre...1.

(1) Dans PAILHÈS, ouvr. cité, p. 202. ↩

Après son court voyage de Naples, il passe encore une dizaine de jours à Rome au milieu du bruit de l'affaire Vernègues qui continue, Fesch réclamant toujours le prisonnier, Consalvi n'osant ni le livrer, ni le refuser, par une crainte égale des Français et des Russes. Et lui, Chateaubriand, délivré de son cauchemar, affranchi de Fesch, a-t-il pendant ces quelques jours tu ce qu'il fallait taire?

Le 20 janvier, il part enfin et quitte Rome, avec quel soulagement ! Mais, bien qu'on en ait fait, comme dit Joubert, un « presque ambassadeur », ce n'est pas un conquérant qui marche sur Paris, oh! non, c'est un évadé qui s'enfuit.

Vingt-quatre ans plus tard d'ailleurs, cette Rome décevante le reverra tout à fait ambassadeur, en un état si magnifique que les très vieux Romains pourront se souvenir de Bernis ; il y retrouvera Fesch déchu, et, quand il dépendra de lui d'humilier son ancien ennemi, il se donnera la satisfaction orgueilleuse de la générosité. Rome, d'ailleurs, n'en sera pas moins pour lui, cette fois encore, la ville des déceptions.

Tout cela, naturellement, il l'ignore. Ce qu'il sait, c'est qu'il revient en vaincu, qu'il faut, ayant manqué le départ décisif dans la carrière d'homme d'Etat, ou refaire sa vie, ou abdiquer, c'est-à-dire se retirer sous la hutte et écrire, simple homme de lettres, ses Mémoires ou autre chose.

Il se dit que peut-être ce serait le mieux. Car on n'écrit pas deux fois le Génie du christianisme, et de telles circonstances n'ont pas coutume de se répéter. Perdue, l'occasion sans égale ! Pourquoi Chateaubriand a-t-il manqué, lui qui voulait faire un politique, d'intelligence politique et d'esprit de suite ? N'était-il pas informé du grand dessein du sacre? Le début de son Mémoire au Premier Consul semble l'indiquer. Alors ne devait-il pas comprendre que le Concordat et le Sacre étaient deux actes d'une même politique, le second continuant et complétant le premier, rendu même par lui plus nécessaire? Ayant aidé l'un, et lui devant sa fortune, ne devait-il pas tout faire plutôt que de paraître entraver l'autre? Car le clergé catholique, réinstallé dans l'État consulaire sous le contrôle du gouvernement, y pourrait encore manifester une opposition que son caractère officiel rendrait même plus dangereuse qu'auparavant; mais comment le clergé n'obéirait-il pas à l'homme sacré par le Pape et devenu l'oint du Seigneur?