Première partie
Gitovenne (suite 5)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le difficile était de faire accepter par les partis, d'une part la consécration politique et de l'autre la consécration poétique d'un état de fait. Surtout son exploitation au profit d'ambitions particulières, et qu'on devinait démesurées, devait exciter la plus jalouse, la plus ardente hostilité.
Et pour Bonaparte, comme pour Chateaubriand, cette opposition était redoutable parce qu'elle intéressait justement ce qui était à la base de leur domination présente ou future.
Le Premier Consul avait à lutter contre l'opposition de l'armée ; on sait assez par Thiébault, par Thibaudeau, quelle fut la colère ou la consternation des chefs de l'armée; on se rappelle leur attitude insolente et révoltée à la cérémonie de Notre-Dame.
Quant à Chateaubriand, l'hostilité allait lui venir, non moins dangereuse, des intellectuels du temps, redoutables par la place qu'ils occupaient dans la critique et dans les Académies. Habitués à parler au public, à inspirer ou à contrôler ses goûts, ils pouvaient, par leur autorité autant que par leurs raisonnements, et surtout s'ils distinguaient quelques indices trop visibles d'ambition personnelle ou de calcul intéressé, discréditer gravement un jeune auteur trop pressé de se faire à côté et même au-dessus d'eux une grande place qu'ils ne lui auraient pas reconnue.
Pouvant ruiner totalement cette fortune littéraire qui naissait, ils y tâchèrent de leur mieux, et sans tarder.
Un écrivain d'esprit, de talent, et même de caractère, Ginguené, se chargea, ou fut chargé, de l'exécution. C'était un homme de cinquante-quatre ans, à qui un très honorable passé avait semblé jusqu'ici promettre un présent plus brillant. Directeur de l'Instruction publique vers la fin de la Convention, puis, en 1797, ministre plénipotentiaire du Directoire à Turin, où il avait d'ailleurs, selon Miot de Melito1 qui l'y vit en fonctions, plutôt fait figure de précepteur de rois que d'ambassadeur; tribun après le 18-Brumaire, il avait déplu à Bonaparte par son acharnement à vouloir sauver malgré tout la liberté, et son hostilité connue vis-à-vis du Concordat l'avait fait éliminer lors de la récente épuration du Tribunat. Il venait donc de se voir rendre à la vie privée ; sa fortune déclinait au moment où d'autres hommes de lettres qui ne lui étaient nullement supérieurs en mérite, comme Fontanes ou Rœderer entre autres, commençaient, l'un par d'habiles flatteries, l'autre par une heureuse conformité de vues avec le maître du jour, une ascension dont le terme semblait encore éloigné.
(1) Mémoires, I, 285. ↩
Qu'il en ait conçu de l'aigreur, et que cette aigreur ait percé dans ses articles sur le Génie du christianisme, manifeste du parti dont le succès brisait sa fortune, rien de bien étonnant. Il n'en faut pas moins le traiter honorablement. Il est un de ces hommes de second ordre dont le tort essentiel, aux yeux de la postérité, est d'avoir traversé la route d'un homme de génie. Lui, en des voies diverses, en trouva par malchance deux sur son chemin : Bonaparte et Chateaubriand. C'était beaucoup !
Son premier article parut dans la Décade du 30 prairial an X (19 juin 1802) :
J'ai pris, commençait-il, un terrible engagement avec notre société décadienne. J'ai promis de rendre compte de ce nouvel ouvrage, de ce Génie du christianisme, si longtemps annoncé, si démesurément loué à l'avance... qui parait s'être entièrement éclipsé dans le public.
Il avait grand tort à tous égards de lancer ce premier trait, mais cela indiquait que la lutte serait sans merci et qu'on voulait anéantir l'adversaire.
L'attaque était d'autant plus dangereuse que Ginguené, Breton comme Chateaubriand, le connaissait depuis longtemps. Il l'avait connu avant le voyage d'Amérique « par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux1 », au temps où Chateaubriand recherchait les philosophes et ne demandait qu'à se faire leur disciple. Plus tard, par la lecture de l'Essai, que l'auteur lui avait envoyé de Londres, il avait pu s'apercevoir que le disciple était resté assez fidèle. Plus tard encore, Chateaubriand, à son retour d'Angleterre, avait dû lui faire quelque imprudente confidence qui n'avait pu s'oublier2.
(1) O.-T., I, 223. ↩
2) Cf. plus haut, page 56. ↩
Or, cette malheureuse préface où l'auteur, se défendant, avant qu'on l'attaquât, du reproche d'insincérité, se plaçait dans une attitude toujours suspecte, prêtait le flanc; elle permettait au critique de porter des coups redoutables, même sans faire état d'entretiens particuliers.
Ginguené signalait donc le caractère fragile et précaire d'une conversion dont les motifs avaient été, de l'aveu de l'auteur, d'ordre exclusivement sentimental :
J'ai pleuré et j'ai cru; l'auteur s'est-il bien rendu compte de ce que c'est de croire? Quel rapport y a-t-il entre les croyances d'un dogme et les larmes? Quelle solidité peut-il y avoir dans une conversion ainsi opérée, et que par conséquent d'autres larmes pourraient détruire ?
Et faisant allusion, quoique discrètement, à cet entretien du retour de l'émigration, il montrait l'erreur qui consiste à confondre la morale et la religion : « M. de Chateaubriand lui-même, demandait-il, ne se rappelle-t-il point une conversation qui la lui a rendue sensible (l'erreur)? »
Ensuite Ginguené s'attachait à faire ressortir que le Génie du christianisme était un livre de parti et de circonstance, un manifeste des ennemis de la Révolution, une œuvre de réaction et d'obscurantisme.
Il relevait dans l'ouvrage du jeune auteur des passages qui prenaient un peu trop le ton d'une provocation jetée d'un parti à l'autre. Ainsi Chateaubriand, faisant une revue rapide et enthousiaste des victoires de la République, ajoutait :
« Est-ce des athées qui ont accompli tant de prodiges, ou bien est-ce des paysans chrétiens, de braves officiers qui avaient pratiqué toute leur vie les devoirs de la religion? On ne voit pas que tous ces grands esprits qui ne pouvaient s'abaisser jusqu'à croire en Dieu, se souciassent beaucoup d'aller aux combats. Qu'il eut été beau pourtant de voir une armée d'incrédules aux prises avec ces Cosaques qui pensent monter au ciel en mourant sur un champ de bataille! »
Je ne m'arrêterai point, répond Ginguené, à ce qu'il y a de plaisant dans cette fin qui met au grand jour combien il sert peu, dans ce jeu sanglant des combats, de croire ou de ne pas croire. Soit que ces pauvres Cosaques eussent affaire ou non à des incrédules, on ne pouvait assurément être plus fort qu'eux en croyance, et cependant ils ont été vaincus. L'auteur ne voit-il pas ce qu'on est forcé de conclure?
Je ne répondrai pas non plus à ce qui est en question dans ce passage. Toute la France, toute l'Europe y répondront pour moi. L'univers entier sait si la religion fut dans tout cela pour quelque chose ; il sait quel fut le cri de ralliement qui électrisa nos invincibles armées; et dans les mêmes dangers, ce serait encore ce cri magique qui opérerait les mêmes prodiges. Mais où l'auteur a-t-il donc pris l'idée qu'il a de leur composition? Il n'y voit que des paysans chrétiens et de vieux officiers dévots. Il serait temps qu'il s'instruisit un peu mieux des circonstances mémorables qui sauvèrent cette France qu'il vient catéchiser aujourd'hui.
'lous les gens qui cultivent leur esprit, qu'il désigne ironiquement par ce titre de grands esprits, et qu'il accuse de ne pouvoir s'abaisser jusqu'à croire en Dieu, par cette habitude où il est de réputer athée quiconque ne possède pas au même degré que lui le don de croire, ne purent pas sans doute aller aux combats; l'âge, la faible santé de plusieurs, les habitudes de leur vie, la certitude qu'ils pouvaient servir autrement qu'en faisant ce que tout soldat pouvait faire, les retinrent dans leurs foyers; mais un plus grand nombre encore, parmi cette jeunesse valeureuse qui sortit en foule de nos villes, porta dans les camps français une fleur de talents, de connaissances, d'idées philosophiques et de sentiments élevés qui ne s'est jamais vue dans aucune armée du monde; et c'est ce qui, joint à ce grand nom de la République et à cet amour pour la liberté, exalté jusqu'à l'enthousiasme, les rendit capables de ces exploits qui ont étonné la terre.
Si ceux que l'auteur désigne avec cette ironie amère ne purent les suivre, du moins ils ne désertèrent point leur patrie; ils n'allèrent point rêver et faire des romans sur les Apalaches ou aux bords du Meschacebé pendant que le sort des combats décidait si elle serait libre ou esclave, entière ou démembrée, glorieuse et triomphante, ou couverte de misère et d'opprobre. Ils bravèrent plus que les armées ennemies : ils restèrent exposés à ces proscriptions terribles qui en moissonnèrent un plus grand nombre que n'aurait fait le fer des Autrichiens et des Russes. Enfin, si la fortune avait trahi la grande et juste cause de la République, ils se seraient ensevelis sous ses ruines. Il n'y a rien là, je pense, qui appelle ou qui justifie le sarcasme et la dérision1.
(1) Je cite d'autant plus qu'on ne retrouve pas ces passages dans la reproduction faite par Chateaubriand, dans ses OEuvres complètes, des articles écrits à l'occasion du Génie du christianisme. Il avertit qu'il s'est abstenu de les insérer « parce qu'il ne s'agit point ici des opinions politiques du critique » et de l'auteur, pourrait-il ajouter. Mais nous, c'est justement ce qui nous intéresse. ↩
C'est déjà, avec une moindre ampleur, le débat qui s'engagera plus tard entre Carnot et Chateaubriand, au temps du Mémoire au roi et des Réflexions politiques.
Ginguené signalait aussi à ceux de son propre parti de dangereuses tendances liberticides :
L'auteur demande si ceux qui gouvernent les peuples doivent nier la divinité. Et pourquoi la nieraient-ils? Qui le leur a jamais conseillé?
Et Ginguené remarque que cette question est « étrange n, mais que « celles qui suivent le sont bien davantage » :
En vertu de qui règnent-ils donc? D'où leur est venue leur puissance? Quel droit ont-ils donc de commander, et qui force les peuples à se soumettre? Et là-dessus, il cite Spinoza qui a dit : la religion seule peut expliquer le miracle de l'obéissance. On voit qu'il s'est reporté aux temps et lieux où Spinoza écrivait, en insinuant très clairement que les chefs, ou, comme il les appelle, les maîtres des empires ne tiennent leur autorité que de Dieu et que cette croyance seule les rend obéissants.
Un peu plus loin, Ginguené reprend ces questions à propos du gouvernement représentatif, dont Chateaubriand vient à parler en son quatrième volume, et répond aux questions susposées :
En vertu de qui régnez-vous?... En vertu du peuple qui nous a élus ou qui a sanctionné notre élection par son consentement... Et qui force les peuples à se soumettre? Personne ne les y force, ni ne pourrait les y forcer; leur libre consentement a tout fait et fait tout encore... Mais Spinoza et son axiome : que la religion seule peut expliquer le miracle de l'obéissance, qu'en dites-vous?... On n'a besoin de religion ni d'autre chose pour expliquer un miracle qui n'existe pas : or il n'y a point de miracle à ce qu'un peuple obéisse à des lois votées par ses représentants, et dont l'exécution est ordonnée par les magistrats qu'il reconnaît ou qu'il choisit lui-même.
Deux autres articles suivirent, le 10 et le 20 messidor an X (29 juin et 10 juillet 1802).
Ginguené y remarquait malicieusement que Chateaubriand s'occupe trop souvent des femmes; il lui reprochait son admiration aveugle pour le moyen âge, la chevalerie, « les institutions guerroyantes » amours, tournois, castels, galanteries, choses « du temps de la sainte ignorance », enfin son esprit de parti.
Et il prétend, et il assure qu'on se trompe quand on le suppose animé de l'esprit de parti!... Et quel autre esprit aurait dicté à tout propos ces sorties contre la philosophie?... Et ces sorties plus fréquentes encore contre les excès révolutionnaires, dont gémissent comme lui tous les vrais amis de la liberté?
C'étaient la des attaques ardentes, parfois éloquentes, non sans portée. Elles étaient de parti, et, à ce titre, si d'un côté elles soulevaient l'enthousiasme, de l'autre elles arrivaient affaiblies. Mais Chateaubriand en était tourmenté et il ne devait pas les pardonner à Ginguené. Bien longtemps après, écrivant ses Mémoires, il songera encore que cet indiscret ennemi avait failli trancher la racine même de sa fortune, et ce souvenir lui dictera un portrait dénigrant accompagné d'insinuations plus que malveillantes, dont Sainte-Beuve a eu cent fois raison de faire justice. On se reportera au passage des Mémoires et au livre de Sainte-Beuve1.
(1) O.-T., I, 222, SAINTE-BEUVE, Chateaubrian l et son groupe (4° leçon). ↩
En attendant ce temps des lointaines vengeances, il s'inquiétait, s'agitait, et, se tournant vers Fontanes, le suppliait de le défendre, afin que son laborieux mais éclatant succès ne fut point stérile.