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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième partie

Monsieur le président

La vie politique de François de Chateaubriand · 30 min de lecture · p. 341–357 · chapitre 35 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de me livrer à aucun travail, il m'est impossible, dans ce moment, de fixer l'époque à laquelle je désirerais avoir l'honneur d'être reçu à l'Académie.

Je suis, avec respect,

De Chateaubriand3

(3) Ibid., p. 185. ↩

Cela fut lu à l'Académie à la séance suivante (2 mai). On sait que le discours ne fut jamais prononcé et que Chateaubriand ne fut jamais reçu.

Naturellement, le discours fut encore moins imprimé que prononcé. Mais des copies manuscrites circulèrent en grand nombre1 à Paris et en province par les soins des opposants royalistes, et chacun en jugea à sa façon, selon son goût, ses idées, son parti. En 1815, le discours ne fut pas long à passer chez l'imprimeur2, mais il est douteux que ce soit du fait de Chateaubriand. Le couplet : César monte au Capitole... n'était plus de saison, et l'ensemble eût paru bien tiède après Buonaparte et les Bourbons. Plus tard même, en 1821, bien que Chateaubriand ait dit de son discours : « C'est un des meilleurs titres de l'indépendance de mes opinions et de la constance de mes principes3 », on le prend à le renier. Il le désavoue sous prétexte que les copies, ayant « toutes été répandues par la police de Bonaparte, elles sont interpolées et mutilées d'une manière horrible. Or, la copie qu'il a en vue, vérifiée, se trouve ne différer du texte des Mémoires que par des mots sans importance4.

(1) SAINTE-BEUVE (II, 109) en évalue, je ne sais comment, le nombre plus de neuf cents. ↩

(2) Discours de réception de M. Chateaubriant (sic)..., etc... Paris, Chaumerot, 1815. ↩

(3) 0.-1., III, 34. ↩

(4) Cf. PAULHÈs, Chateaubriand..., p. 488. Il s'agit d'une copie insérée dans les Pièces intéressantes pour servir à l'histoire du dix-neuvième siècle. Dentu, 1821. ↩

D'ailleurs il n'a pas recueilli son discours dans ses œuvres publiées de son vivant, et il faut attendre les Mémoires d'outre-tombe pour y trouver une version en somme presque absolument conforme à l'édition de 1815.

Quant aux acteurs de la pièce, tous étaient là dans leur rôle. Chateaubriand en attaquant, les philosophes de l'Académie en se défendant, et Napoléon, en imposant silence aux partis.

Mais Chateaubriand avait ce désavantage de se présenter, lui, candidat officiel, en champion de la liberté ; de se poser en homme de parti, juste au moment où il reprochait à Chénier de l'avoir été ; d'ajuster une péroraison dithyrambique en l'honneur de César à un discours tout légitimiste, enfin de manquer de générosité à l'égard d'un adversaire vaincu par la mort. Était-ce bien le lieu et l'heure d'évoquer le régicide? Fallait-il faire cette allusion indiscrète aux derniers moments de Chénier? On nous dit qu'il « avait hésité s'il laisserait entrevoir le soupçon cruel de fratricide uniquement basé sur la • calomnie (1) « En tout cas, pourquoi tant insister sur ce malheureux frère de Chénier, sachant bien quels sous-entendus placeraient là ses ennemis.

Ainsi la logique et le sentiment semblaient ici lui donner tort à la fois. C'est qu'en acceptant cette candidature si contraire à la position qu'il avait prise, il s'était mis dans un cas impossible. Pour en sortir, il fallait une dextérité, une souplesse qu'il n'eut jamais. Bref, il y a assez loin du Discours de réception à l'article du Mercure. Le voyageur qui revenait de Jérusalem et de l'Alhambra avait plus belle allure. Est-ce parce que ses courses et de grands souvenirs l'inspiraient? Est-ce parce que Mme de Noailles et Hyde avaient passé par là? n'importe; c'est une âme noble, fière, généreuse et indépendante qui vit dans l'article ; on peut même répéter sans grand abus d'expression ce que disaient alors les belles amies de l'écrivain : qu'on y entend proprement la voix de l'honneur. C'est du meilleur Chateaubriand.

Mais le Discours, rancunier, tendancieux, gauchement complimenteur, manque à la fois de générosité et d'indépendance. Ce n'est plus du Chateaubriand ; c'est du Fontanes, et du mauvais.

Il restait à savoir comment tout cela allait finir, et si l'Empereur laisserait se prolonger cette étrange situation d'un auteur élu et ne pouvant être reçu parce qu'il se refusait à modifier son discours, malgré les injonctions qu'on lui adressait. On en parlait dans les salons, et l'affaire faisait du bruit dans le silence de toujours et dans la tranquillité d'alors, car on était dans un temps d'accalmie :

La période comprise entre la fin de 1810 et le milieu de 1812 est, dit Pasquier2, la plus calme que nous ayons traversée depuis le Consulat.

(2) 1, 464. ↩

(1) Mme de Chastenay, i, 81

En somme, Napoléon ne paraît pas avoir été spécialement et personnellement irrité contre Chateaubriand à l'occasion du Discours. La scène faite à Ségur était toute pour l'effet, de l'aveu mème de l'Empereur, le récit de Ségur se trouvant, du reste, en cela confirmé dans le Mémorial (1° juin 1816) : c'était, dit Las Cases, une de ces. « colères feintes et factices » par lesquelles l'Empereur prévenait bien des fautes et épargnait beaucoup de châtiments. En outre, d'après Barante, dont le récit concorde assez bien avec celui de Ségur, il aurait commencé par déclarer :

Il ne s'agit pas de moi. Jamais je n'ai été loué plus éloquemment...1.

(1) BARANTE, 1, 34h ↩

Donc, on pouvait s'entendre. Il est certain qu'il y eut des négociations. Daru, qui avait pris depuis peu, des mains de Maret, la Secrétairerie d'Etat, insista pour obtenir les changements demandés; sans succès, forcément, car, supprimée la partie agressive, il ne restait qu'une platitude sans nom que Chateaubriand ne pouvait endosser.

C'est comme s'il m'avait dit, remarquait-il: ouvrez la bouche et serrez les dents2.

(2) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, II, 109. ↩

Si l'Empereur ne songeait pas à s'offenser personnellement des attaques de Chateaubriand contre les régicides, il en était tout autrement de ce qui avait trait au duc d'Enghien. Là-dessus, le discours de réception était muet, mais l'émotion et la curiosité suscitées autour de Chateaubriand par sa résistance présente à la volonté impériale réveillaient les souvenirs de sa démission d'autrefois dans les salons aristocratiques où il fréquentait. Chateaubriand lui-même ne se gênait pas pour commenter son attitude d'aujourd'hui et celle d'alors en des termes qu'il ne mesurait guère.

Comme il y avait toujours, pour recueillir les propos et les rapporter, quelque mouchard fidèle, amateur ou professionnel, cela devenait dangereux et la situation risquait de s'envenimer tout d'un coup. Pour éviter un éclat, Daru s'avisa de faire agir un intermédiaire.

Mme Gay, femme d'un haut fonctionnaire financier et femme d'esprit, très en vue, qui connaissait peu Chateaubriand, mais beaucoup certaines de ses amies1, fut priée de l'avertir qu'on avait connaissance de ses propos, de lui faire remarquer qu'on sévissait tous les jours contre de moins coupables, et de lui demander, comme gage de sa soumission, de modifier les passages de son discours qui avaient déplu. Elle était très jolie.

(1) Cf. sur la société un peu mêlée qui se réunissait chez Mme Regnault, et dont étaient Mme Gay et Mme Hamelin, DE. BROGLIE, 1, 128. - Gay était receveur général du département de la Roër (Aix-la-Chapelle), ce qui n'empêchait pas sa femme de tenir à Paris un salon très couru, où, sans faire partie de l'opposition, on boudait un peu. Cette nuance explique qu'elle ait été choisie comme intermédiaire. Le récit de l'affaire où elle est mêlée est tirée d'un article de la Presse du 14 août 1849, sur lequel on reviendra un peu plus loin. ↩

Éclairez l'illustre écrivain, lui dit le ministre, sur ses véritables intérêts. Prouvez-lui que sa gloire n'a rien à gagner à flétrir celle du vainqueur d'Austerlitz2. Obtenez de son entêtement breton qu'il cède sur le passage de son discours académique où il reproche à Chénier d'avoir voté la mort de Louis XVI. Démontrez-lui, ce qui est facile, les avantages inouïs qui résulteraient pour son talent, pour son avenir, d'une concession sans importance réelle, et qui pourrait éviter de grands malheurs. Enfin, employez tout ce que vous avez d'esprit et de zèle à amener un rapprochement entre ces deux sublimes ennemis.

(2) « Savez-vous comment il appelle l'Empereur? lui avait-il dit auparavant? Le glorieux assassin! » ↩

Ainsi encouragée, Mme Gay vit Chateaubriand. Il protesta de son admiration pour l'Empereur, mais déclara que, depuis l'exécution du duc d'Enghien, il le haïssait.

Elle le pria de réfléchir un peu avant de lui donner sa réponse. Il y consentit, et elle lui promit d'employer ce retard à faire des démarches pour obtenir qu'on le laissât tranquille. D'après elle, le passage du discours qu'on visait était en réalité l'éloge de la liberté; ce qu'il y avait sur la mort du roi n'était qu'un prétexte; l'empereur, « n'ayant pris aucune part au jugement de Louis XVI, ne se croyait point insulté dans les reproches sanglants adressés aux auteurs de ce crime judiciaire »

Elle revit Chateaubriand qui refusa décidément de rien changer. Elle lui reprocha de s'amuser à irriter le lion :

Oui, je ne le nie pas, répondit Chateaubriand, j'aime à sentir sa griffe, et comment ne serais-je pas ravi de sa persécution en voyant les preuves d'intérêt qu'elle m'attire? Comment ne serais-je pas fier de voir tant de belles mains s'armer pour me défendre1?

(1) Cf. les Mémoires, III, 33 : « J'allai à Saint-Cloud. M. Daru me rendit le manuscrit, çà et là raturé, marqué ab irato de parenthèses et de traces au crayon par Bonaparte : l'ongle du lion était enfoncé partout, et j'avais une espèce de plaisir à croire le sentir dans mon flanc. » ↩

Cependant il fit entendre que, si le gouvernement tolérait ses opinions, lui, cesserait toute hostilité.

Galanterie à part, la réponse est caractéristique. Elle fait bien voir le genre de plaisir qu'il goûtait en son opposition et qui lui compensait ses déceptions, plaisir d'ailleurs au-dessus de la compréhension de beaucoup de gens. Mais ce lot qu'il avait préféré, tout compte fait, peut-être bien qu'il en vaut un autre.

Le lendemain Mme Gay alla rapporter à Daru la réponse de Chateaubriand : «Il ne demande qu'à être tranquille, obtenez qu'on l'oublie. » - « C'est exiger beaucoup », dit Daru. Cependant il promit de s'employer.

De son côté Chateaubriand écrivit au ministre une lettre où, après avoir protesté de la correction de ses intentions vis-à-vis du gouvernement et vis-à-vis de Chénier, il disait en terminant :

Je devais à la vérité un mot de la mort de Louis XVI, mais en mêlant à ce triste souvenir celui de chaudes larmes de regret, je me suis mis, monsieur le ministre, dans une position étrange. Le mal est sans remède, car je ne puis prononcer le discours que j'ai écrit, et l'honneur me défend d'en composer un autre.

La mémoire de M. de Chénier ne m'est pas assez chère pour que je sacrifie mes principes, et jamais je n'achèterai mon repos aux dépens de ma considération politique.

Je viens exposer la pure vérité : mon discours respire l'indépendance. J'ai pensé que des sentiments élevés, noblement exprimés aux pieds d'un grand homme, ne pouvaient que m'attirer son estime.

Il est toujours aisé de satisfaire quelqu'un qui ne désire qu'une retraite honorable, l'oubli et la paix.

V'euillez agréer, etc.2.

(2) Lettre publiée par E. Herpin, Mercure de France, 16 mars 1911. - Cf. plus haut, p. 338, note 2. ↩

D'autre part, Mme Regnault de Saint-Jean d'Angely, intéressée par Sophie Gay, son amie, fit agir son mari. Il finit par être entendu qu'on ne parlerait plus du discours ni d'un côté ni de l'autre, et que les choses en resteraient là indéfiniment. Chateaubriand remercia Mme Gay (1), et ainsi se termina l'affaire du discours; officiellement du moins, car les potins continuèrent à circuler un peu partout, et les ennemis de l'auteur, par zèle officieux, le harcelèrent encore assez longtemps2.

Vers ce même temps, écrivant à son ami Frisell, qui voyage en Italie, Chateaubriand résume ainsi la situation (10 mai 1811) :

Je deviens vieux ; je n'ai pas un sou, et ne pouvant plus parcourir le monde, je ne ne cherche plus qu'à le quitter. Il faut faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est la Trappe ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie. L'Itinéraire a réussi, Dieu sait pourquoi! Les Martyrs sont un ouvrage fort supérieur à l'Itinéraire, mais cette fois il n'y a pas eu d'ordres et les choses ont suivi leur cours naturel. Depuis ce temps, il s'est passé bien des choses : vous me trouverez à la campagne, comblé de gloire et d'humiliations, d'honneur et d'affronts. Je suis le sage d'Horace : rex denique regum (3).

Mais le sage d'Horace est sans le sou, ce qui est assez pénible à sa femme, à ses amies qui s'en tracassent, et même à lui.

Dans cette détresse, on ne peut s'empêcher de jeter quelquefois les yeux sur le sort de ceux qui, moins intransigeants, peuvent encore être ambitieux. Ainsi de Bonald, un homme du bon parti, un ami, est venu à Paris, mais on ne le voit guère à la Vallée. Un jour, Chateaubriand l'a rencontré chez un restaurateur, dans une de ses allées et venues à Paris. Ses allures ont paru louches.

On dit, écrit sa femme à Clausel (27 juillet 1811), qu'il s'est livré aux petits littérateurs; il les a choisis pour ses amis et pour ses juges. Il a grand tort pour l'avenir, mais il a raison pour le présent4.

(4) Ibid., p. 492. ↩

(1) Par un court billet, sans particulier intérêt, et qu'on pourra d'ailleurs trouver cité par BIRÉ dans son édition des Mémoires, III, 50.

(2) Mme de Duras à Rosalie de Constant, 24 septembre 1811. - Mme de La Tour du Pin à Mme de Duras, 6 octobre 1811. Dans PAILHÈS, Duchesse de Duras, p. 84, 86. ↩

(3) Dans PAILHÈS, Chateaubriand, p. 490.

On croit qu'il veut devenir gouverneur du Roi de Rome, et dès lors on le méprise1. C'est un faux frère !

(1) Cahier rouge, p. 89 : « J'avoue que depuis ce moment j'ai méprisé cet homme, du reste plein de talent. » Moins dégoûté maintenant que naguère, il est devenu, par la grâce de Fontanes, conseiller titulaire de l'Université. ↩

Mais la gêne allant croissant, il faut sans cesse recourir aux expédients. Ainsi, le 3 juin, on voit Chateaubriand emprunter 1000 francs à un M. de Lavalette, qui doit être le patron d'un hôtel de la rue des Saints-Pères où il descend quand il vient à Paris. C'est un « royaliste enragé », et, qui plus est, gentilhomme, ex-officier du gobelet de Louis XVI, époux d'une marquise dédorée mais authentique2. C'est égal, il est ennuyeux d'avoir recours à sa bourse hôtelière.

(2) Cahier rouge, p. 41. ↩

Ici se place une chose assez obscure, et qui n'est connue, dans la mesure où elle l'est, que par des documents bien postérieurs. Longtemps après, quarante ans plus tard, en 1849, au moment où la Presse d'Emile de Girardin publiait les Mémoires d'outre-tombe, Mme Hamelin, célèbre dans sa jeunesse et dans sa maturité par de fougueuses aventures3, mais qui n'était plus qu'une très vieille dame, fut froissée dans ses sentiments bonapartistes par les attaques de l'auteur contre Napoléon. En outre, elle tomba sur ce passage, relatif au Discours de réception, qui résume les choses en un raccourci propre è engendrer des confusions :

(3) C'était, dit cet indiscret THIBAULT (III, 271), « le plus grand polisson de France... sa couleur, ses cheveux crépus, son fumet (1), et le scandale de sa vie m'en tinrent pour jamais éloigné. » ↩

maises as, sitesien a moi me day alors de me rentrée en France en 1800 m'avait ramené de Calais à Paris, parla à Mme Gay ; celle-ci s'adressa à Mme Regnault de Saint-Jean d'Angely, laquelle invita le duc de Rovigo à me laisser à l'écart. Les femmes de ce temps-là interposaient leur beauté entre la puissance et la fortune (4).

Dans cette reconnaissante énumération, Mme Hamelin se trouva oubliée, et elle jugea même que c'était à dessein. Elle en eut du dépit. Pour établir qu'elle avait eu, elle aussi, des droits à la reconnaissance de Chateaubriand, elle raconta donc dans les colonnes du Constitutionnel (1e août 1849) l'histoire suivante :

Un soir d'octobre 1811, M. de Mézy, aimable et bonhomme, aimé de tous, vint me voir. C'était un parfait royaliste, ami intime de M. de Chateaubriand et de plusieurs jolies pèlerines qui s'étaient croisées avec lui :

Eh bien, que dit le faubourg rebelle ?

Ne badinez plus, madame, nous sommes très menacés par la police de votre Empereur qui parle tout hautement de faire arrêter René, et de le traiter, ma foi!... comme le duc d'Enghien.

Vraiment ! Et vous croyez cela?

Oui, oui; on ne lui pardonnera jamais sa démission, qu'il donnerait encore.

Non; car l'Empereur ne ferait plus ce qu'il a fait; il n'avance pas sans réfléchir; il s'est formé tout seul; quelle école pouvait lui enseigner sa gloire? Pourquoi ne s'apprendrait-il pas la perfection? Je le crois bien meilleur que sous son Consulat; il laisse tout arriver jusqu'à lui; il supporte la contradiction; il n'exile plus les femmes d'esprit; il les écoute souvent, lit leurs lettres, et toujours la générosité pénètre avec la voix des femmes de cœur. Allons, Mézy, vous êtes en démence.

Eh bien ! acceptez de causer avec René.

J'en serai ravie...

Il vint, ce preux, ce croisé, ce troubadour, ce grand écrivain. D'abord il fut un peu gourmé, mais son beau et fier visage s'égayait vivement par des éclats de rire qui laissaient voir beaucoup les plus belles dents de l'Académie, car il était de l'Académie...

(Ici s'intercale un bavardage de la vieille dame sur la nomination de Chateaubriand à l'Académie, qui ne nous apprend rien.)

Je demandai (à Chateaubriand) s'il voulait voir le duc terrible?

Pas chez lui ! s'écria M. de Chateaubriand.

Voulez-vous le rencontrer dans les serres de M. Boursault (dont j'occupais le rez-de-chaussée) ; c'est un terrain neutre et parfumé. Vous y trouverez les magnolias d'Atala. Rovigo y achètera des plantes pour sa femme; vous vous y rencontrerez par hasard...

Tout fut accepté, exécuté sans un obstacle et sans autres spectateurs que des jardiniers, et Mme Boursault, qu'on pouvait prendre alors pour une de ses fleurs.

Ils causèrent à peu près trente minutes, et rentrèrent chez moi par une porte-fenêtre.

- Eh bien! dit Rovigo de cet air railleur et cavalier qui était son maintien, la paix est faite!

M. de Chateaubriand, pâle et contraint, répondit :

Monsieur le duc, que ce ne soit pas seulement une trêve!

Rovigo tendit vivement la main et dit très haut : « Non, certes! » Chateaubriand, sans ajouter un mot, plaça sa main dans celle de Savary. Deux jours après, je revis M. de Chateaubriand ; il me fit d'assez secs remerciements. Dans son âme, il jugeait la frivolité de ses terreurs ; je l'en raillais sans façon : - L'empereur Auguste fusiller Virgile! Ce serait beau !

Il riait. - Mais ne voyez-vous donc pas que l'Empereur vous adore Vous lui devenez si utile!

Par mes flatteries, n'est-ce pas ?

Non, mais les routes que vous tracez avec tant de grandeur et de charme sont celles qu'il veut suivre évidemment. Vous faites diversion, et l'on s'occupe plus de vous que de la guerre. Pourquoi ne me diriez-vous pas vos rêves? Car tout poète rêve beaucoup.

Mon plus beau rêve serait d'obtenir de votre enchanteur cinq architectes, cinq millions, pour aller en son nom rebâtir le temple de Jérusalem qui vient d'être brûlé.

Ce beau grand rêve fut communiqué à l'Empereur qui répondit : « A la liberté des mers, à la paix. »

C'était fort éloigner le rêve. Aussi dis-je un jour à M. de Chateaubriand :

N'avez-vous rien de plus humain, de plus raisonnable à vouloir ?

Vraiment si : j'eusse voulu, comme récompense de longs travaux dans ces climats meurtriers, qu'on me créât un paisible ministère des bibliothèques de l'Empire. Le repos, la solitude éloignée de toute politique, la certitude de porter l'instruction vers des hauteurs inconnues, voilà l'idée.

Je vois dans ce projet bien des vanités, bien des intérêts blessés. - Nullement ; tout est combiné, prévu, et satisfaisant pour tous. Il m'envoya un mémoire pour l'Empereur, mais cacheté. Je le remis à ce bon Lavalette, souvent mon intermédiaire près de notre dieu. Je sus qu'on en avait causé favorablement avec MM. de Fontanes et Esménard... Mais l'heure fatale avait sonné; les apprêts de la campagne de Russie absorbaient tout. Je ne revis plus M. de Chateaubriand : des cartes, des compliments seuls, car déjà l'espérance en habit blanc éclairait l'horizon.

Elle ajoute qu'elle se berça jusqu'à la Restauration de l'espoir de réconcilier ces deux hommes de génie; qu'en 1815, réfugiée à Bruxelles avec nombre de bonapartistes exilés, elle crut pouvoir compter sur Chateaubriand, mais qu'il ne s'occupa guère de la faire rappeler; que plus tard, quand il fut ministre, elle eut besoin de lui pour deux protégés, et qu'elle lui écrivit, le priant de venir la voir, lui rappelant qu'elle était toujours logée dans les serres de Boursault; que Chateaubriand lui répondit par ce billet :

Paris, le 9 février 1823.

Je n'oublie jamais, Madame, les services qu'on m'a rendus. C'est à l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner que je dois de n'avoir pas été fusillé ou enfermé à Vincennes par Buonaparte. Aussi, Madame, si je puis vous être utile, je suis prêt à payer la dette de la reconnaissance. Je voudrais pouvoir me rendre à vos ordres, mais la multitude des affaires me laisse à peine le temps de sortir pour d'autres affaires. Si je ne craignais d'abuser de vos bontés, je vous prierais de fixer le jour et l'heure où je pourrais avoir l'honneur de vous recevoir chez moi; je serai bien heureux de pouvoir vous offrir à la fois mes remerciements et mes hommages.

Or, comme elle était liée avec Mme Lindsay, et très intimement avec Mme Regnault de Saint-Jean d'Angely, elle conclut que, dans le passage des Mémoires en question, le nom de Mme Gay a remplacé indûment le sien, et elle attribue cette substitution à la rivalité de Mme Récamier. Enfin, d'après elle, Chateaubriand ne courut alors aucun risque; « elle savait que l'illustre écrivain n'était nullement menacé.

C'est alors que Mme Gay, mise en cause, répliqua dans la Presse du 14 août suivant, en rappelant sa propre intervention dans l'affaire du Discours, telle que nous l'avons racontée, et en citant à son tour la lettre de remerciements qu'elle avait reçue.

De cet échange de souvenirs lointains et un peu déformés, il semble résulter qu'il s'agit de deux affaires distinctes. Mme Gay servit d'intermédiaire quand il s'agissait de savoir si on forcerait Chateaubriand à refaire son discours de réception, ou si on le tiendrait quitte moyennant qu'il se soumît; et Chateaubriand s'est souvenu plus volontiers de cet épisode dans le passage des Mémoires, cause de la dispute de 1849, parce qu'il y a eu en quelque sorte le dessus.

Différemment, l'intervention de Mme Hamelin, qui est postérieure, et d'ailleurs datée avec une précision relative, paraît marquer une des tentatives qui eurent lieu pour gagner Chateaubriand et l'attacher définitivement au pouvoir.

Voici sans doute ce qu'on peut débrouiller dans le récit emmêlé du Constitutionnel :

Ce M. de Mézy, royaliste, aimable et bon homme, était un ancien conseiller au Parlement; ami de Chateaubriand, il était aussi le plus ancien ami de Pasquier1, fort ami lui-même, comme on sait, de Chateaubriand. On peut supposer, sans trop de risque, que Pasquier, préfet de police de Savary, au courant, comme ami de Chateaubriand, de la détresse où il se débattait, usa de Mézy pour amener, par l'intermédiaire de Mme Hamelin, amie de Savary, un rapprochement entre Chateaubriand et le ministre de la Police. On aurait mis en œuvre à la fois l'intimidation, en prêtant au ministre des intentions menaçantes qu'il n'avait peut-être pas, et l'intérêt.

(1) PASQUIER, II, 91. ↩

En tout cas, il faut remarquer en premier lieu que l'initiative ne serait pas venue de Chateaubriand. Quant à la proposition relative à la reconstitution du temple de Jérusalem, peut-être faut-il la prendre au sérieux. De la part de l'auteur de l'Itinéraire et avec les goûts qu'on lui connaît, elle n'est pas invraisemblable. L'idée du ministère des Bibliothèques l'est encore moins. Entendons qu'il devait s'agir moins de gouverner les bibliothécaires de l'Empire dans le classement et le rangement de leurs collections, que de mettre la main sur la production littéraire contemporaine, de la diriger, orienter, et peut-être inspirer, au mieux des intérêts du parti que l'on sait. A cette tache, sous Napoléon, il est fort probable que Chateaubriand se fût vite usé ou brisé, comme à Rome. D'après lui, l'idée en serait venue à l'Empereur, spontanément2 ; sans doute aussi spontanément que celle de l'envoyer à Rome. On n'ignore pas que dans ces cas-là Chateaubriand confond volontiers l'offre et la demande.

(2) O.-7., III, p. 52. ↩

D'ailleurs, il semble que l'offre, si offre il y a, fut prise en considération, discutée, et que Fontanes eut à dire son mot, car Villemain rapporte le mème fait, en le plaçant, il est vrai, à une autre date, le jour de l'élection de Chateaubriand à l'Académie1.

(1) VILLEMAIN, p. 182. ↩

Maintenant, Chateaubriand a-t-il couru à ce moment un danger réel? Mme Hamelin le nie; Chateaubriand l'affirme, ou du moins il l'affirmait en 1823, à une époque où il avait naturellement tendance à exagérer les périls qu'il avait affrontés sous l'Empire. Il est assez difficile de croire que sa vie fut en danger. Mais pour sa liberté, c'est autre chose, et on ne voit pas trop ce qui eût empêché l'Empereur, ou Savary, d'envoyer Chateaubriand rejoindre à Vincennes, s'il gênait, les trois évêques récalcitrants qui y furent internés justement en juillet 1811, dont l'abbé de Boulogne, présentement évêque de Troyes, un des amis anciens de Chateaubriand et l'un des coryphées du parti clérical.

Enfin, il faut remarquer qu'il n'est question dans le récit de Mme Hamelin, pas plus d'ailleurs que dans celui de Mme Gay, d'aucun versement en argent. Cela est à noter parce qu'on trouve dans une correspondance particulière du Vrai Libéral, de Gand, datée de Londres, 1° avril 1818, avec le récit assez dénaturé des mêmes faits, l'affirmation que Chateaubriand aurait reçu de Savary 150000 francs pour payer ses dettes et sortir d'une situation inextricable.

On parle beaucoup en Angleterre, comme en France, dit le correspondant anonyme, des Mémoires du due de Rovigo, bien que la publication n'en soit pas certaine. Il n'a pu s'en procurer les épreuves, mais « un homme de lettres », chargé de réviser l'ouvrage, lui en a détaché quelques anecdotes qu'il a jugé piquantes et qu'il reproduit. Il avertit que ce qu'il envoie n'est point une copie, mais un souvenir.

L'une de ces anecdotes concerne Chateaubriand. Le duc de Rovigo apprend un jour, « au commencement de la campagne de Moscou », et par les rédacteurs du Journal de l'Empire, la situation embarrassée de Chateaubriand. Il croit le moment favorable pour le rallier et il cherche un intermédiaire. Une dame est choisie (elle n'est pas nommée); et la négociation s'engage :

Une lettre d'invitation est écrite, la réponse ne se fait pas attendre, l'ouverture a lieu, et l'on apprend alors de la bouche même de M. de Chateaubriand qu'il est dans la plus grande détresse et qu'il ne lui faut pas moins de 150000 francs pour le tirer d'embarras. Bien que Son Excellence n'ait point limité l'étendue de ses libéralités, la somme paraît forte. Cependant on n'insiste pas sur cette observation ; seulement on ajoute qu'un pareil encouragement, quoiqu'il excède de beaucoup ceux qu'on est accoutumé d'accorder aux hommes de lettres, est bien peu de chose pour réparer une fortune. Peut-être M. de Chateaubriand se retrouvera-t-il dans la même situation, et on ne pourrait répondre alors que le ministre fût dans des dispositions si généreuses. Un emploi et un traitement honorable le mettraient hors de cet état de gêne qui ne convient point à un homme de son nom. S'il n'éprouvait pas trop de répugnance à servir de nouveau le gouvernement impérial, on pourrait lui proposer... - Je n'en éprouve aucune, interrompit-il avec vivacité, j'avoue même qu'aucune démarche ne me coûterait si j'entrevoyais la possibilité d'obtenir la place qui conviendrait à mon rang et à mes goûts. - Quelle est-elle ? - Il existe un directeur des beaux-arts, pourquoi n'y aurait-il pas un directeur des belles-lettres? - Fort bien, je ferai part de notre entretien au ministre, et dans quatre jours nous nous reverrons.

Comme on l'imagine bien, M. de Chateaubriand n'a garde de manquer au second rendez-vous. Dès l'abord, il devine que la réponse sera telle qu'il l'a désirée. Il n'avait été que poli dans sa première visite, il met de la coquetterie cette fois, et son visage, presque aussi sombre que celui de l'ancien du désert, s'épanouit comme celui de la vierge des premières amours. On lui remet la somme ; quant à la place, lui dit-on, il n'est pas au pouvoir du ministre de la créer, une décision de Sa Majesté est indispensable, il faut attendre son retour; ce n'est au reste ni un refus ni une défaite. - A ces mots, M. de Chateaubriand se confond en remercîments, en protestations de dévouement et de reconnaissance. - Je suis bien aise, lui dit-on, de vous voir dans ces sentiments ; je ne vous cache point que le ministre doutait de votre fidélité. - Son Excellence me fait injure ; j'ai eu, il est vrai, quelques motifs de me plaindre, mais entre le rôle de mécontent et celui de parjure il y a une distance qu'un gentilhomme ne saurait franchir. - Cependant vous ménagez peu l'Empereur dans vos discours, vous ne rendez pas justice à ses talents. - Je puis vous répondre qu'il n'a pas d'admirateur plus sincère; et n'en ai-je point parlé avec enthousiasme dans plusieurs de mes ouvrages? (M. de Chateaubriand s'échauffait par degrés.) Ses travaux sont immenses, ses actions héroïques ; ah! madame, il ne tiendrait qu'à lui de mettre le sceau à son immortalité. - Que lui reste-t-il donc à faire? - Qu'il me donne seulement douze millions, et je garantis à son nom un lustre que la lime des siècles ne saurait dévorer (sic). - Douze millions ! Quel est votre projet? - Mon projet, reprend-il d'un ton inspiré, mon projet ! C'est de rebâtir le temple du Saint-Sépulcre, mais de le rebâtir en cèdre, et en cèdre du Liban1.

(1) L'article est reproduit en appendice dans Hanns SCHLITTER, Kaiser Franz 1 und die Napoleoniden, vom Sturze Napoleons bis zu dessen Tode. Wien, 1888. ↩

Médisance ou calomnie?

Il n'est pas facile d'élucider des choses de cette sorte. Cependant le récit de Mme Hamelin et celui du Vrai Libéral paraissent bien se rapporter à la même affaire. La dame anonyme du Vrai Libéral ne serait autre, à ce compte, que Mme Hamelin elle-même ; et, si cela est, il est évident qu'il faut accorder plus de crédit à son propre récit qu'à ce vague écho d'un premier état des Mémoires de Savary, lesquels, une fois publiés2, ne feront d'ailleurs aucune mention de cette histoire. Or Mme Hamelin ne parle pas des 150 000 francs qu'aurait reçus Chateaubriand.

2) En 1828. ↩

Ensuite, on se rappelle le dire de Ferrand : Chateaubriand recevant de Maret 70 000 francs, en deux versements, pour se présenter à l'Académie.

La première impression est que ce pourrait être encore la même affaire, et que, grossissant avec le temps, de bouche en bouche, et de ragot en reportage, les 70 000 francs de Ferrand sont devenus les 150 000 du Vrai Libéral, comme les millions de la reconstruction du Temple ont passé, de cinq chez Mme Hamelin, à douze dans la même feuille.

Mais les dates diffèrent vraiment beaucoup : le Vrai Libéral et Mme Hamelin placent leur histoire vers la fin de 1811 ou en 1812, alors que Ferrand met la sienne à l'époque de la mort de Chénier, soit vers janvier 1811. En outre, d'un côté on fait agir Savary, et de l'autre Maret.

Est-ce que les deux sommes et les deux dates correspondraient aux deux versements dont parle Ferrand?

Par là-dessus Barante vient apporter longtemps après, lui aussi, un nouveau témoignage affirmatif, mais vague :

L'auteur du Génie du christianisme avait beaucoup de goût et de confiance pour Mme de Rémusat, dame d'honneur de l'Impératrice Joséphine. Affligée de la situation de Chateaubriand, dont les œuvres constituaient le seul revenu, elle en parla à l'Empereur, qui vint en aide à celui qui se montrait son ennemi. Je n'ai su cela que quarante ans plus tard, par Pasquier. A cette même époque, lorsque M. de Chateaubriand acceptait ce bienfait, il apprit également que l'Empereur s'était étonné de voir l'Institut ne pas même mentionner le Génie du christianisme dans la distribution des prix décennaux...1.

(1) BARANTE, Souvenirs, 1, 341. ↩

Mais les personnages ici mis en avant, Pasquier « qui savait en général tout ce qui se peut savoir2 » et Mme de Rémusat, qui ménage si peu Chateaubriand, ne mentionnent rien de tel dans leurs Mémoires. Mme de Rémusat se borne à rapporter que Napoléon disait : « Mon embarras n'est point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il s'estime3.i Ce n'est pas très affirmatif, et même, dans un sens, cela semble un peu exclure l'idée d'un marché conclu et exécuté4.

(2) DE BROGLIE. Souvenirs, II, 286. ↩

(3) RÉMUSAT, Mémoires, II, 391. ↩

(4) Ajoutons, pour être complet, et pour liquider toutes ces histoires, qu'il parut en 1819 une courte brochure avec ce titre : Petit Manuel à l'usage des hommes monarchiques et immobiles, ou M. de Chateaubriand peint par lui-même ; 24 pages. Paris, Delaunay. - On y trouve ceci : « M. le vicomte de Chateaubriand admirait tellement Bonaparte qu'il le supplia, dit-on, de lui accorder la faveur d'écrire ses campagnes d'Italie, et qu'il reçut, dit-on, 30 000 francs de gratification à compte sur la gloire qu'il devait distribuer, avec sa plume, à l'homme de la Providence : il a été l'historiographe in petto de Napoléon... » « Depuis le 18 brumaire an VIII, jusqu'en 1808, époque de la guerre d'Espagne, l'immobilité de M. de Chateaubriand fut entière. Nommé commissaire pour la liquidation des affaires de cette couronne, par rapport au traité de Bâle, il toucha 10000 francs par an, avec la plus grande immobilité, mais aucun travail ne fut fait, si ce n'est pour quittance de traitement. En effet, comment servir le régime républicain, consulaire ou impérial, quand on était monarchique et immobile? Dans ce cas, on se borne à prendre l'argent, parce que c'est autant de pris sur l'ennemi. « Les gens instruits datent de 1811 la dernière immobilité de M. de Chateaubriand; M. de Fontanes étant grand maître de l'Université, M. Denon, inspecteur général des musées, il était tout simple qu'il y eût un surintendant général des bibliothèques de l'Empire; M. de Chateaubriand proposa la création de cette grande place, et se crut en mesure de la demander à l'usurpateur ; il le fit avec autant d'instances que de modestie... mais l'usurpateur ne jugea pas à propos de confier au premier génie de la France une place ou une dignité qui lui aurait donné une influence morale et littéraire‹ excessive. Inde irœ... L'homme monarchique et immobile attendit donc l'année 1814, et l'année 1814 arriva... » Sur l'histoire de la campagne d'Italie, que Chateaubriand aurait dû écrire, et n'écrivit pas, je ne sais rien. Peut-être faut-il voir là une déformation des subventions qu'il se fit donner, étant à Rome, par l'entremise de F'ontanes et de Mme Bacciochi. En ce qui concerne les fonctions de commissaire de la liquidation espagnole, les recherches qu'a bien voulu faire pour moi au dossier particulier de Chateaubriand, M. Rigault, chef du bureau historique aux Affaires étrangères, et celles que j'ai faites moi-même, tant à la Correspondance d'Espagne que dans les Mémoires et documents, n'ont donné aucun résultat. Cependant je n'affirme rien. Ces pamphlets, dirigés sous la Restauration par les bonapartistes contre ceux qui s'étaient ralliés au nouveau régime, étaient souvent inspirés par des hommes qui, ayant été au pouvoir sous l'Empire, savaient beaucoup de choses. Je n'éprouverais donc aucune stupéfaction si un chercheur plus heureux que moi mettait la main quelque jour sur des pièces qui vérifieraient ce détail. La troisième allégation, relative à la surintendance des bibliothèques, ne nous apprend rien de nouveau, et vient seulement à l'appui d'autres témoignages. ↩

M. Biré, qui ne connait de ces accusations que celle de Ferrand, la juge « monstrueuse et singulière ». Comment, demande-t-il, si les preuves en étaient dans les cartons de la police, n'en sont-elles pas sorties pendant les Cent-Jours, après Buonaparte et les Bourbons, quand Chateaubriand était à Gand avec Louis XVIII1 ?

(1) Dans son édition des Mémoires d'outre-tombe, III, 558. ↩

La réplique n'est peut-être pas décisive. Pendant les Cent-Jours, l'Empereur et Maret avaient autre chose à faire qu'à s'occuper de Chateaubriand ; en outre, publier ce qu'il avait pu recevoir de Napoléon, c'était inquiéter tous ceux qui en tous temps avaient eu part aux faveurs du gouvernement impérial, et risquer de s'aliéner bien des gens dont on avait besoin.

Cependant, il reste quelque chose de l'objection : comment, au cours de sa longue vie politique, les ennemis de Chateaubriand n'auraient-ils pas tiré plus de parti contre lui de faits si compromettants, s'ils avaient été établis, et les auraient-ils laissé dormir en d'obscurs libelles? Vitrolles, par exemple, si hostile à Chateaubriand, et en général bien renseigné, n'en souffle pas mot.

D'autre part, on a beau dire que Chateaubriand était un panier percé, sur quoi tout le monde s'accorde, on a de la peine à concilier ces versements importants et répétés avec la détresse trop évidente où on va le voir se débattre immédiatement après.

Enfin, si la pluralité des témoignages impressionne, leur manque de précision, leur désaccord sur certains points demeurent inquiétants.

En sorte qu'il se peut très bien que Chateaubriand ait reçu de l'argent du gouvernement de Napoléon, mais qu'il ne faut pas trop se presser de l'affirmer. En fin de compte, ce n'est pas sur. Du reste, le lecteur, qui en sait maintenant autant que nous, en pensera ce qu'il voudra.