Première partie
Chapitre IV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La visite au roi de Sardaigne (juillet 1803). - Fesch et Chateaubriand. - L'affaire des pèlerins français. - Le mémoire de Chateaubriand au Premier Consul. - Mort de Mme de Beaumont (4 novembre). Chateaubriand nommé chargé d'affaires dans le Valais (29 novembre). - Derniers jours en Italie. - L'affaire Vernègues.
Il y eut alors, à peine une semaine après l'arrivée à Rome, une chose tout à fait désastreuse, par quoi fut coupée net cette joie et cette confiance enthousiaste de Chateaubriand.
« Je reçois compliments sur compliments de tous les grands du monde i, avait-il écrit à Fontanes. C'était bien d'en recevoir ; fallait-il en aller chercher? Après ceux du Pape, il voulut ceux d'un roi, car le malheur fit qu'il y avait alors un roi à Rome, une Majesté plus qu'à demi détrônée, mais enfin une très incontestable et authentique Majesté.
Il faut ici quelques éclaircissements. Le roi de Sardaigne Victor-Emmanuel, dont le père avait perdu la Savoie et Nice (1796) et le frère le Piémont (1798), durement frappé par ces malheurs abattus coup sur coup sur sa couronne, vivait assez tristement à Rome, soit qu'il se souciât peu d'habiter l'inculte Sardaigne, seul reste de ses États dépecés, soit plutôt qu'il se crût, ainsi posté au centre de l'Italie, mieux à portée de tirer parti des événements, s'il en survenait. C'était justement pour cette raison que le gouvernement français le voyait là avec déplaisir, d'autant qu'il y était entouré d'émigrés et d'agents étrangers notoirement hostiles au gouvernement français et dangereux.
En outre, la réunion officielle du Piémont à la France prononcée par un sénatus-consulte récent (11 septembre 1802) et sa division en six départements, avait été l'un des motifs de la non exécution par l'Angleterre des clauses du traité d'Amiens.
D'autre part encore, la Russie, du temps de Paul le comme depuis l'avènement de son jeune successeur Alexandre Ie, n'avait jamais cessé de faire entendre des réclamations pressantes en faveur du roi de Sardaigne; c'était un reste de la politique d'hostilité implacable adoptée par la Russie vis-à-vis de la Révolution française, politique qui lui avait fait envoyer cent mille hommes en Italie, en 1799, sans que ses propres intérêts y fussent directement menacés. Depuis, la politique de la Russie à l'égard de la France avait changé, mais elle n'avait pas abandonné la cause de ses anciens clients, et après la rupture avec l'Angleterre, tout en approuvant, d'assez mauvaise grâce d'ailleurs, l'attitude de la France, elle avait renouvelé ses réclamations en faveur de son protégé.
Il y avait donc la une question européenne, qu'on pouvait considérer comme de nature à amener dans certains cas de grosses complications, comme d'aliéner à la France, au début d'une guerre aussi difficile, une puissance telle que la Russie.
Enfin, au point de vue de la guerre avec l'Angleterre qui commençait, la position géographique de la Sardaigne faisait craindre que les Anglais, déjà en possession de Malte, ne trouvassent là, avec la connivence probable du roi, une base pour quelque entreprise contre l'Italie. Comme on n'ignorait pas les dispositions de la cour de Naples, où la reine Caroline et son ministre Acton étaient notoirement d'accord avec les Anglais, on dut envoyer à Tarente le général Saint-Cyr avec une division française et occuper Ancône, dans les États du Pape, quel que fût alors le désir du Premier Consul de ménager le Saint-Siège.
Pour toutes ces raisons, pour le souvenir de son attitude dans la guerre antérieure, pour les précautions militaires qu'il nécessitait, à cause des embarras qu'il causait à la diplomatie française, le roi de Sardaigne, tout dépouillé, n'en était pas moins, aux yeux du Premier Consul, un malencontreux gêneur, un maudit fâcheux de roi, un personnage aussi détestable que possible.
Aussi Talleyrand, dans les Instructions qu'il rédigea pour Fesch peu après la rupture avec l'Angleterre et qu'il a datées du 20 mai, n'avait-il eu garde d'oublier le roi de Sardaigne. Un passage imporlant le concernait :
Le roi de Sardaigne s'est pour le moment fixé dans l'État ecclésiastique, et le gouvernement français qui d'abord avait désiré de le voir passer en Sardaigne, a ensuite consenti à cette résidence ; mais sa présence sur le continent d'Italie, dont il possédait autrefois une portion, les prétentions qu'il conserve encore, la prise que peuvent avoir sur son esprit les insinuations qui lui seraient faites dans le but d'exalter ses espérances et de les réaliser en troublant de nouveau l'Italie, obligent de ne pas perdre de vue la politique d'un monarque qui préfère une résidence étrangère au séjour de ses propres Etats. Il est important que Votre Éminence, sans entretenir de correspondance officielle avec cette cour, cherche cependant à en diriger les démarches et à lui persuader de se reposer avec confiance sur la bienveillance du Premier Consul...1.
(1) Correspondance de Rome, an XI, fº 165. ↩
Personne n'ignorait, même en dehors du monde diplomatique, cette situation insolite et particulière du roi de Sardaigne. A Rome, pas un commis de chancellerie qui n'en fut informé.
C'est pourtant vers ce personnage, pour lui tabou, que s'en alla Chateaubriand, comme un étourdi. Pendant que Fesch subissait la série des cérémonies par lesquelles il était installé cardinal, et que l'on recevait à la légation tous les Romains de marque, Chateaubriand, que cela ennuyait, s'en fut chez le roi de Sardaigne et lui fit délibérément une belle visite.
• Aussitôt, immense émoi ! Chateaubriand s'en est bien souvenu dans les Mémoires, et les oreilles lui tintent‹ encore quand il écrit :
Un horrible cancan sortit de cette démarche insolite; tous les diplomates se boutonnèrent : « Il est perdu ! il est perdu ! » répétaient les caudataires et les attachés, avec la joie que l'on éprouve charitablement aux mésaventures d'un homme, quel qu'il soit. Pas une buse diplomatique qui ne se crût supérieure à moi de toute la hauteur de sa bêtise (2).
Comment un membre de la légation de France, ce qu'il y avait à Rome de plus officiel en fait de Français, après le cardinal-ministre lui-même, n'avait-il pas compris que sa visite pouvait sembler une avance par laquelle il engageait et compromettait son gouvernement ?
En vain Chateaubriand, prenant les devants, se hâte-t-il d'écrire à Talleyrand pour détourner l'orage, alléguant que sa visite n'a pas eu de caractère officiel, le cardinal n'ayant pas encore présenté au Pape ses lettres de créance ; qu'il n'a fait visite que comme simple particulier et homme de lettres ; que le roi de Sardaigne et la reine ne l'ont entretenu que d'art et de littérature1 ; d'autres que lui écrivent à Paris, dénoncent la maladresse et accusent le présomptueux secrétaire ; on parle même de trahison.
(1) Correspondance de Rome, an XI, 23 messidor (12 juillet). ↩
Le pis est que ces cris trouvent là-bas un écho complaisant chez tous ceux qu'ont irrités ses défis et ses fanfares de triomphe. Car il est clair que les provocations cléricales de l'article du Mercure du 25 juin ont indisposé même des esprits modérés ; Morellet et Suard, tous deux pourtant de l'entourage de Mme de Beaumont, se sont laissés aller à en dire « grand mal » devant Fontanes2. Qu'est-ce donc dans le camp des adversaires déclarés, dont cet impair surexcite l'animosité? Ils voient là un avantage à prendre sur tout le parti réacteur compromis par cette collusion d'un des siens avec un des rois chassés par la Révolution:
(2) Fontanes à Joubert, 22 juillet. Correspondants de Joubert, p. 73. ↩
Cela tombe d'autant mieux, ou plus mal, que le protecteur, le répondant, Fontanes, étant alors plus en faveur que jamais, on peut espérer l'atteindre par ce biais.
Il vient d'être le porte-parole du Corps législatif ; il a exprimé au Premier Consul les sentiments de cette assemblée en réponse à la communication qui lui a été faite sur les négociations en cours avec l'Angleterre, lesquelles n'étaient pas encore interrompues (juin 1803).
Dans cette harangue, il a associé des menaces aux Anglais à la flatterie coutumière qu'il adresse au consul, sans risque d'ailleurs d'en être désavoué, l'ayant eu cette fois pour collaborateur, et de fort près :
Le maître, écrivit-il à Joubert, qui a tout dicté, commenté, revu et approuvé, voulait encore moins de politesse diplomatique. Je l'ai vu vendredi et samedi, deux jours de suite tête à tête. C'est la plus singulière chose du monde... Du reste, il est enchanté de moi1.
(1) Correspondants de Joubert, juin 1803 (pas de quantième). ↩
Sans doute, car il n'est pas seulement chargé d'arrondir la pensée du Maitre en périodes coulées dans le moule du Grand Siècle, c'est encore lui qui, changeant de style, l'a traduite en strophes solennelles qu'on a déclamées à Saint-Cloud, le 12 juin, en attendant que Paesiello les ait mises en musique pour l'opéra2.
(2) Joubert à Chênedollé, 10 juillet. Correspondance de Joubert. - Cf. aussi Мют, II, 102. ↩
Puis, le Premier Consul, tout entier à la lutte sans merci qui s'engage avec l'Angleterre, et absorbé par ses immenses projets, est parti (23 juin) pour une longue tournée sur les côtes de la Manche où il va s'occuper sérieusement d'organiser le camp de Boulogne, de lever des troupes et des subsides; - et Fontanes, à qui ce départ laisse des loisirs, est allé se reposer à Neuilly, chez Mme Bacciochi, où il est redevenu pour un temps le bel esprit épicurien d'avant la Révolution. Heureux de satisfaire pendant cette accalmie, qu'il prévoit courte, son goût de toujours pour l'indolence, la bonne chère et la vie facile, il se laisse vivre :
Je fais des vers, écrit-il à l'un de ses jeunes protégés, Guéneau de Mussy, je joue Alvarez dans Alzire, je chasse le renard et joue aux échecs tous les soirs après un excellent dîner; voilà ma vie. Elle est assez douce...3.
(3) Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, II, 332 (fin de juillet). ↩
Car la paresse de Fontanes modère son ambition et lui donne par moments l'air abandonné d'un sage désabusé des grandeurs et fatigué des affaires. Il arrive d'ailleurs que les affaires en souffrent. Voici par exemple le Mercure, journal du parti, dont il est avec Chateaubriand l'un des propriétaires, qui vivote péniblement « livré, dit Joubert4, au jeu du petit bonhomme vit encore » et toujours à la veille de périr, avec à peine un millier de souscripteurs réels. Il faudrait payer de sa personne, se dépenser; on fait appel à Fontanes qui promet, donne des conseils, des encouragements, fait des compliments, mais se dérobe quand il faut intervenir activement :
(4) Joubert à Chênedollé, 12 juillet. Correspondance de Joubert, p. 76. ↩
Rien ne prouve mieux, mon cher ami (Guéneau), que le dernier Mercure, ce que je vous ai toujours dit sur ce journal. Vous n'avez nul besoin de mon travail pour le soutenir. Je n'ai rien fait dans le dernier numéro, et il n'en vaut pas moins. Je l'ai vu avec grand plaisir. L'entreprise ne tombera point si tous les coopérateurs ont du courage... A mon retour (de Neuilly), je vous promets quelques pages ; je le ferai avec d'autant plus de plaisir qu'il n'y a plus obligation... Soutenez toujours et le temps viendra où vos soins seront récompensés1.
(1) Fin de juillet 1803, dans SAINTE-BELVE, Chateaubriand et son groupe, II, 332. ↩
Et il n'oublie pas, en indiquant la tactique, les recommandations ordinaires :
Je n'ai point besoin de veus recommander une extrême circonspection. Rendu est la prudence même : il faut que chaque mot soit pesé dans sa balance...
Pas d'excès de langage qui donneraient prise aux philosophes !
Ils se félicitent des excès de Geoffroy qui passe toute mesure et toute pudeur.
Soit dit pour Geoffroy ; soit dit aussi, en passant, pour Chateaubriand.
Naturellement cette faveur de Fontanes et cet acheminement vers des destinées qu'on prévoit plus brillantes encore ne sont pas pour désarmer ses ennemis. Ils sont puissants, actifs, et ce n'est pas seulement l'envie qui les anime. Ils visent toujours en lui l'un des chefs de ce parti clérical qui réagit contre la Révolution, et, pour l'affaiblir, presque tout leur est bon. L'un d'eux, non l'un des moindres, Réal, qui, sous Régnier, ministre de la Justice, remplace en réalité Fouché écarté pour un temps du ministère, Réal, qui en sa qualité de haut policier connaît le fort et le faible de chacun, a trouvé ou du moins employé un moyen ingénieux. Il s'agit de faire remarquer tout doucement à Bonaparte l'indolence de Fontanes et les airs d'amateur détaché qu'il prend quelque fois parce qu'ils lui sont naturels et aussi parce qu'ils masquent bien l'ambition. Son actuel farniente de Neuilly est propice à l'insinuation. Fontanes, averti, et qui connait Bonaparte, s'émeut aussitôt; il se hate d'écrire au Premier Consul et aussi de mettre en garde contre la maudite manœuvre ceux de ses amis qui pourraient bien s'y laisser prendre.
• Joubert, par exemple, s'il n'était prévenu, ne manquerait pas de reconnaître à son ami cette oisiveté philosophique et même de l'approuver comme favorable aux méditations du moraliste. Vite, Fontanes l'avise :
Je vous conjure, mon cher ami, de vous mettre en colère contre tous les sots et toutes les sottes qui disent que je ne fais rien. C'est le plus absurde et le plus dangereux de tous les propos. Je sais qu'on l'a écrit et fait dire par le préfet Réal à Bonaparte, avec l'intention formelle de refroidir son intérêt. Je viens de lui écrire. Il aime fort l'activité et l'indolence est inexcusable à ses yeux... Il ne fait cas que d'une vie toujours occupée. Vous voyez que les petites choses toujours répétées peuvent avoir de grandes conséquences...1.
(1) 22 juillet 1803. Correspondants de Joubert. ↩
Ombres légères, qui passent dans son ciel comme pour l'avertir d'avoir à surveiller l'horizon ! Sa position appuyée sur le crédit de Mme Bacciochi, sur les services qu'il a déjà rendus et sur ceux qu'on attend de lui, n'en est pas moins solide, et il y a encore pour lui dans l'avenir, à moins de quelque inopinée mésaventure, de belles perspectives.
Bien mal à propos, le roi de Sardaigne vient troubler son bonheur.
Chateaubriand, dans son mauvais cas, s'est aussitôt tourné vers lui. N'est-il pas son appui et son conseil ordinaire? Ce n'est pas d'ailleurs sans embarras. Il le sait tranquille, à Neuilly; va-t-il après les fanfares de ses dernières lettres appeler à l'aide comme un vaincu? Nême vis-à-vis des amis et dans les cas graves, l'amour-propre joue son rôle. Il n'ose pas écrire directement. Il prend Mme de Beaumont pour intermédiaire. Nous n'avons pas la lettre qu'il lui adressa. Il la priait d'aller voir Fontanes pour qu'il arrangeât l'affaire ; mais la pauvre femme, à bout de forces, succombant presque à la phtisie qui la minait, ne put, à la veille de son départ pour le Mont-Dore, rencontrer Fontanes. Elle dut se contenter de lui écrire ceci :
M. de Chateaubriand, qui ne veut point accabler M. de Fontanes de ses lettres, me charge de causer avec lui d'une sottise qu'ils viennent de faire et de les aider à la réparer. Cette sottise consiste à avoir été faire une visite au roi de Sardaigne. Il ajoute : « Je suis tombé avec le cardinal, de sorte que le mal, qui après tout n'est pas un mal, est bien peu de chose. » Je ne sais pas si on en jugera ainsi : je suis bien fâchée de partir sans avoir pu causer avec M. de Fontanes. J'espère que cette légèreté ne sera pas prise trop sérieusement ; cependant je ne suis pas tranquille. M. de Chateaubriand a écrit à MM. de Talleyrand et d'Hauterive sur cette affaire. Comment l'auront-ils prise? Je demande pardon à M. de Fontanes. Je suis tellement exténuée de fatigue que je ne puis relire ce griffonnage et qu'à peine j'ai la force de lui renouveler l'assurance de mes sentiments et de lui dire combien le souvenir des moments que j'ai passés avec lui me sera toujours cher1.
(1) Dans BARDOUx, Mme de Beaumont, p. 351. ↩