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L'Enchanteur 1768—1848
La vie politique de François de Chateaubriand Chapitre II. La retraite à la Vallée-aux-Loups (novembre 1807). - Achèvement des (suite 2)

Deuxième partie

Chapitre II. La retraite à la Vallée-aux-Loups (novembre 1807). - Achèvement des (suite 2)

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 284–296 · chapitre 29 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chateaubriand, débarqué à Saint-Cast, ce même 25 septembre, s'en va chez un de ses amis, Boisé-Lucas, dont le fils, étudiant en droit, est chargé d'aller à Paris porter les lettres de Larivière à ses correspondants, qui sont trois : l'abbé Sicard, l'homme de lettres Laya et l'avocat Caillé.

En ce qui concerne Brest, Boisé-Lucas le père trouve, à Brest même, un ancien officier de marine, de Goyon-Vaurouault, qui fait parvenir, en réponse aux questions de Chateaubriand, un rapport détaillé.

Pendant ce temps, Armand de Chateaubriand reste caché à Saint-Cast, chez Boisé-Lucas, et, son bateau n'étant pas revenu le prendre au jour dit, il y prolonge son séjour jusqu'à la fin de l'année. Après une première tentative infructueuse en novembre, il s'embarque le 6 janvier 1809, avec un seul compagnon, sur une embarcation de fortune que la tempête rejette trois jours après sur les côtes de Normandie, à Bretteville-sur-Ay, dans le département de la Manche.

Là, les deux naufragés, épuisés, les pieds gelés, presque morts de froid, sont recueillis par les gendarmes et arrêtés. Quant au premier bateau, celui qui a manqué le rendez-vous, la fatalité veut qu'il ait eu à peu près le même sort quelques jours auparavant ; l'équipage, arrêté également, a parlé. D'autre part encore, les papiers de Chateaubriand, ses instructions, où il est dénommé Terrier, jetés par lui à la mer, ont été retrouvés sur la côte et expédiés à Paris.

Ainsi, par ce concours de circonstances accablantes, tout est perdu. Le prisonnier, arrêté sous le faux nom de John Fall, est identifié avec Terrier, et Terrier l'est avec Chateaubriand. Alors le hardi porteur de dépêches, celui qu'on appelle chez les chouans « l'Ami des vagues », est de bonne prise. On le conduit à Rennes, puis à Paris, où il arrive le 28 janvier, pendant qu'on arrête les deux Boisé-Lucas à Saint-Cast, et de Goyon-Vaurouault à Brest.

Il est certain que Chateaubriand ne sut que plus tard le détail de tout cela, les pièces du procès lui ayant été remises, a-til dit, « par une main ignorée et généreuse1 » . Il apprit seulement la détention de son cousin et sans doute aussi la gravité du danger qu'il courait.

(1) O.-T., III, 18. Toujours le mystère! Il est probable qu'il n'eut, sous ↩

C'était le cas d'utiliser ses récentes relations avec Fouché, l' a homme divin . Oubliant Hiéroclès, Chateaubriand se hate de demander une audience, qui ne lui est pas refusée, et se rend au ministère de la police avec Mme de Custine. Selon Mme de Chateaubriand (1), Fouché nia qu'Armand de Chateaubriand eût été arrêté, déclarant qu'aucun Chateaubriand ne figurait au registre d'écrou des prisons. A la lettre, cela pouvait être vrai, puisque Armand avait été arrêté sous un faux nom. Mais le mensonge était impudent, puisque, dans son interrogatoire du 6 février (2), certainement antérieur à la démarche de son cousin, Chateaubriand avait reconnu son identité.

En tout cas, la ruse, quoique grossière, n'en est pas moins vraisemblable. Il est très plausible que Fouché, redevenu ou resté fort hostile, et prévoyant que l'Emperéur ne serait pas personnellement mécontent des Martyrs, ait voulu éviter, ou reculer le plus possible, un appel à sa clémence qui pouvait être entendu.

De son côté, Chateaubriand, qu'absorbait la publication des Martyrs, dut se laisser tromper un peu facilement par cette fourberie, car une lettre du moment le montre fort affairé, mais occupé exclusivement des Martyrs, qui ont décidément de la peine à paraître avantageusement :

Chère belle, écrit-il à Mme de Custine, mille pardons, nous sommes dans les transes jusqu'au cou. Nous remporterons la victoire, mais on nous fait toutes les difficultés possibles. Je ne cesse de courir ainsi que Bertin. Le maître a parlé; il a loué le livre ; d'où nous espérons que les Etienne seront vaincus. Mais la philosophie pousse des rugissements. Encore deux ou trois jours et nos affaires seront arrangées. Notre grand ami s'est un peu moqué de nous. J'irai vous voir entre quatre et cinq heures. Dites-moi si vous y serez3.

(3) Dans CHÉDIEU DE ROBETHON, ouvr. cité, p. 166, sans date. ↩

la Restauration, qu'à les demander pour les avoir. On peut trouver aujourd'hui aux Archives et manier ces papiers ; ceux que portait Armand, gâtés par l'eau de mer, sont encore pénétrés de cette humidité salée qui ne sèche pas.

(1) Cahier rouge, p. 54.

(2) Reproduit dans HERPIN, Armand de Chateaubriand, p. 332.

D'Armand, pas question.

Puis les Martyrs, parus, subissaient une première attaque, d'ailleurs sans conséquence, témoin cet autre billet, où le pauvre Armand n'apparaît pas davantage :

Je n'ai pu aller chez vous, parce que j'ai couru pour affaires. Le grand ami s'est joué de nous. L'ordre d'attaquer vient de lui, vous pouvez en être sûre. Eh bien, il n'y a pas grand mal, l'article est bête et ridicule, et il y a tant de louanges d'ailleurs que je souhaite n'avoir jamais pire ennemi. Je vous verrai demain à déjeuner. Vous êtes bonne et aimable, tranquillisez-vous ! Je ne fais que rire de cela. Cela m'amuse d'être attaqué littérairement par ordre et par un mouchard (1).

Ces billets ne sont pas datés, mais l'accent indique assez qu'ils sont antérieurs à l'exécution d'Armand. Après l'événement, Chateaubriand n'eût pas parlé de Fouché sur ce ton goguenard et détaché.

Pendant ce temps, l'affaire allait son train, dans l'ombre, car on pense bien que les journaux étaient muets ; l'instruction se terminait, et, au dernier moment, à la veille, probablement, de la comparution devant la Commission militaire (qui devait se réunir le 30 mars), la vérité éclatant tout à coup, Chateaubriand connut la situation. Elle était de la dernière gravite ; le retard devait presque fatalement rendre inefficace toute intervention.

Il y eut un nouveau recours à Fouché, et c'est alors sans doute que le ministre répondit à Chateaubriand qu'il lui avait caché l'arrestation de son cousin « parce que lui-même n'était pas sûr que le détenu fût M. de Chateaubriand »; que d'ailleurs « il avait vu Armand et qu'on pouvait être tranquille, car le prisonnier était résolu, et saurait bien mourir2 » .

2) Cahier rouge, p. 54; - O.-T., II, 23. - Je dois noter qu'ailleurs Chateaubriand dit en parlant de Fouché : « Je l'avais vu une fois, cinq ans auparavant, à propos de la condamnation de mon pauvre cousin Armand. » (O.-T., 520.) ↩

Alors on improvisa en toute hâte les suprêmes démarches. Nous n'en connaissons pas trop bien le détail, mais il semble que la pièce essentielle en fut la lettre que Chateaubriand écrivit, soit à l'Empereur, soit à l'Impératrice, car il y a sur ce point, et sur d'autres, quelque incertitude.

) Dans Bardoux, Mme de Custine, p. 184, sans date.

Des amis s'étaient présentés. L'un d'eux, moitié poète et moitié journaliste, Michaud, offrit d'agir auprès du général Hulin qui commandait la place de Paris et dont relevait la › commission militaire d'Armand. Mais c'était cet Hulin qui avait présidé celle du duc d'Enghien. Pouvait-on, même pour sauver la vie d'un cousin, se commettre avec un tel individu ? Michaud fut éconduit, et Mme de Chateaubriand, dans ses Cahiers, le paie de sa bonne volonté en le traitant de mouchard, pour lui apprendre à connaître son monde.

Pasquier se montra. Il avait sans doute pris la mine qu'il fallait, car on nous dit qu' « il fut bien ». Mais il ne servit à rien. Pourtant peut-être est-ce lui qui donna l'idée d'utiliser Mme de Rémusat, sa cousine.

Femme d'esprit, bien en place, depuis le Consulat dame du palais de l'Impératrice, laquelle notoirement passait sa vie à intercéder et à recommander, souvent avec succès1 ; amie de Talleyrand ; « curieuse de connaître les personnages importants2 » à divers titres, elle avait la réputation d'être fort allante et agissante3 et d'ailleurs généralement disposée à s'entremettre avec une certaine bienveillance. On savait qu'elle aimait à se frotter aux gens de lettres et frisait le bas bleu. On lui amena Chateaubriand et on la supplia de faire solliciter par l'Impératrice la grâce d'Armand.

(1) Cf. Fréd. MassoN, Joséphine, impératrice et reine. ↩

(2) C'est elle-même qui le dit. (Mémoires, II, 376.) ↩

(3) a J'étais active, on me crut intrigante. » (Ibid.) ↩

Aussitôt elle demanda que Chateaubriand lui remît une lettre pour l'Empereur; à quoi, dit-elle4, Chateaubriand se refusa formellement. Il ne consentit qu'à écrire à Joséphine, et encore ne voulut-il pas, comme le lui conseillait Mme de Rémusat, faire valoir sa parenté avec Malesherbes, dont le nom devait, d'après elle, faire merveilles. Cependant, pour l'Empereur, il remit un exemplaire des Martyrs, preuve, en passant, qu'il comptait bien que Napoléon n'en serait pas mécontent.

(4) 1ord., II. 392. ↩

Là-dessus, Mme de Rémusat juge ainsi son attitude :

Il me laissa entrevoir que son amour-propre serait blessé s'il n'obtenait pas personnellement ce qu'il demandait. Son orgueil d'auteur l'emportait visiblement sur le reste, et voulait arriver jusqu'à l'Empereur. Il n'écrivit donc pas précisément ce que j'aurais voulu...

A cette interprétation peu favorable, elle ajoute que cet événement la mit en relations avec Chateaubriand, et elle en profite pour tracer de son nouvel ami un portrait désobligeant :

Ses ouvrages me plaisaient; sa présence troubla mon goût pour eux, etc...

On peut se demander si elle parlait ainsi dans les fameux Mémoires qu'elle brûla si précipitamment en 1815, au temps où Chateaubriand écrivait sur son album l'épigramme qu'y lut Sainte-Beuve1, sur la Gloire, l'Amour et l'Amitié (1813), et quand elle morigénait son fils Charles, parce qu'il n'appréciait pas assez Buonaparte et les Bourbons. Mais quand elle recommence ses Mémoires, entre 1818 et 1821, Chateaubriand est de ces ultras dont l'influence l'empêche de retrouver sous Louis XVIII la situation qu'elle a eue sous Napoléon, et qui relèguent son mari dans cette préfecture du Nord où elle prévoit sa révocation. Son jugement s'en ressent.

(1) Chateaubriand et son groupe, II, 97. ↩

Cela est si criant que Charles de Rémusat éprouve le besoin de rectifier les souvenirs de sa mère par une note2 où l'on sent percer la vérité à travers de filiales atténuations :

(2) RÉMUSAT, Mémoires, II, 410. ↩

Ce qu'elle dit de Chateaubriand est un peu sec. Elle ne parle pas assez du goût qu'elle avait pour son talent, et qui était assez vif. Il est vrai que son rôle et ses écrits, de 1815 à 1820, lui déplurent beaucoup, et comme son caractère ne lui avait jamais agréé, elle se laissait aller à quelque sévérité à son égard. Elle l'avait attiré de loin en loin sous l'Empire. Elle aimait qu'il eût l'air de l'apprécier...

Revenons à son interprétation du rôle de Chateaubriand, lors de la condamnation de son cousin. Elle est très discutable. D'abord Chateaubriand dit avoir écrit, non à Joséphine, mais à l'Empereur, en une phrase qu'on voudrait, à la vérité, plus nette3 ; et Mme de Chateaubriand dit plus expressément :

(3) « Je m'adressai à Mme de Rémusat ; je la priai de remettre à l'Impératrice une lettre de demande de justice ou de grâce à l'Empereur. » (O.-T., III, 23.) ↩

Mon mari écrivit à Bonaparte...4.

(4) Cahier rouge, p. 54. ↩

Il va sans dire qu'on pouvait différer d'opinion sur l'importance en cette affaire du nom de Malesherbes. Quant aux Martyrs, si Chateaubriand avait subi l'invite de Fouché en vue d'une dédicace, il pouvait penser que l'envoi du livre prendrait la signification d'une réponse au désir impérial et que ce serait un moyen d'arriver à ses fins en s'épargnant une supplication trop humble. Ce fut là son erreur et son grand tort. Il eût fallu donner davantage, et ne pas calculer au plus juste ou jouer au plus fin, quand il y allait de la vie d'un parent. Il l'a d'ailleurs avoué, un peu brièvement :

J'avais oublié qu'il ne faut être fier que pour soi1.

(1) O.-T., III, 23. ↩

Sainte-Beuve, renchérissant encore sur Mme de Rémusat, conclut :

Il tenait plus à son grief et à sa vengeance future qu'à son cousin...2. Ce qui est abuser étrangement d'une erreur de tactique et d'une fausse démarche.

(2) Chateaubriand, II, 386. ↩

Il n'est pas sûr d'ailleurs qu'une supplication, même une humiliation prompte et complète de son cousin, eût sauvé le malheureux Armand. On nous dit, Barante par exemple3, que l'Empereur se disposait à faire grâce, si Chateaubriand le lui demandait. Mais Barante n'en sait rien, ni nous non plus ; et il y a même, comme nous le verrons tout l'heure, des probabilités contraires.

(3) Soutenirs, 1, 341. ↩

Telle quelle, la lettre fut remise à l'Impératrice, puis lue par Napoléon ; « il parut hésiter en la lisant, puis, rencontrant quelques mots qui le blessèrent, il la jeta au feu avec impatience » disent les Mémoires4, d'après un récit postérieur de la reine Hortense à l'écrivain.

(4) III, 23. - Mme de Chateaubriand précise : « Chateaubriand me demande justice; il l'aura », aurait dit Napoléon. (Cahier rouge, p. 54.) ↩

Mme de Rémusat n'en resta pas là. Elle tenait en ce temps à se rendre agréable à Chateaubriand. En femme qui ne s'embarrassait pas, si besoin était, d'aborder l'Empereur, même en sa chambre, en pleine nuit, et au bord de son lit, comme elle fit un peu plus tard lors des négociations du divorce impérial1, elle s'arrangea pour lui parler de l'affaire et trouva même moyen de lui faire écouter quelques pages des Martyrs, du moins c'est elle qui le raconte. Voici, toujours d'après elle, ce qui lui fut répondu :

(1) Cf. pour ce détail : Fréd. MassoN, Joséphine répudiée, p. 33. - Est-ce en pensant à cette démarche nocturne qu'elle écrit gravement plus tard : a L'Empereur méprise les femmes. (Mémoires, 1, 112.) Comment l'entend-elle? ↩

Vous êtes un avocat qui ne manque pas d'habileté, mais vous savez mal toute cette affaire. J'ai besoin de faire un exemple en Bretagne; il tombera sur un homme assez peu intéressant, car le parent de M. de Chateaubriand a une médiocre réputation. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'au fond son cousin ne s'en soucie guère, et, ce qui me le prouve même, c'est la nature des démarches qu'il vous fait faire. Il a l'enfantillage de ne pas m'écrire, à moi ; sa lettre à l'Impératrice est sèche et un peu hautaine ; il voudrait m'imposer l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de ma politique, et, en conscience, cela ne doit point l'humilier. J'ai besoin de faire un exemple en Bretagne pour éviter une foule de petites persécutions politiques. Ceci donnera à M. de Chateaubriand l'occasion d'écrire quelques pages pathétiques qu'il lira dans le faubourg Saint-Germain. Les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera2.

(2) RÉMUSAT, Mémoires, II, 394. ↩

Que le lecteur, d'après ce que nous avons dit et d'après son propre jugement, en prenne et qu'il en laisse ! Nous n'y étions pas. Mais dès lors Armand était perdu. Il parait que, Fesch excepté (on le retrouve toujours !), tous les membres de la famille impériale présents à Paris intercédèrent, surtout l'Impératrice et la reine Hortense. Tout fut vain.

Le 30 mars, la commission militaire se réunit, et il n'y eut qu'une seule séance, ce qui paraît court pour sept accusés. Chateaubriand, de Goyon-Vaurouault, le matelot Quintal et Boisé-Lucas fils furent condamnés à mort. Pour les autres, il y eut de moindres condamnations.

Le lendemain 31 (vendredi saint), à quatre heures du matin, Chateaubriand, de Goyon et Quintal furent fusillés dans la plaine de Grenelle. Boisé-Lucas obtint sursis, puis commutation.

Quand Chateaubriand, prévenu tardivement, arriva sur le lieu de l'exécution, tout était fini. Le malheureux Armand gisait avec ses deux compagnons de supplice; les traits de son visage fracassé par les halles n'étaient plus reconnaissables, et tout ce que put faire son cousin fut de suivre ses restes jusqu'au cimetière de Vaugirard et de porter ensuite à Mme de Custine un mouchoir qu'il avait trempé dans son sang1, rare hommage, mais que le défunt n'avait, à coup sûr, pas prévu2.

(1) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, d'après le témoignage d'Astolphe de Custine, II, 324. ↩

(2) Plus tard, c'est Mme de Duras qu'il conduira sur la tombe de son cousin, tous les ans, au jour anniversaire, pour qu'elle y cueille une primevère. (PAILHÈS, Duchesse de Duras, p. 73.) ↩

Il faut reconnaître qu'après l'exécution, son attitude et sa tenue prêtèrent à la critique. Sa vision était facilement dramatique; mais avait-il besoin de pousser en ce sens des choses que la réalité faisait suffisamment saisissantes !

Écrivant dans la même journée à Mme de Rémusat, il décrivit les chiens qui léchaient à terre le sang et la cervelle répandus d'Armand, macabre détail auquel il tenait, puisqu'il l'a reproduit dans ses Mémoires, mais qui heurta la sensibilité des gens. On était moins habitué alors qu'on ne le fut plus tard à des évocations de ce goût. Ces horreurs-là étaient bonnes pour la tragédie, où, par l'invraisemblance des conventions théâtrales, elles ne troublaient personne. Mais, en dehors du songe d'Athalie ou de morceaux analogues, on les trouvait déplacées. C'était bien assez qu'elles fussent dans une trop fréquente réalité, celle des champs de bataille et des places d'exécution.

Maintenant, remarquons ceci : il n'est pas du tout certain que Chateaubriand ait eu, dans le fait, l'attitude qu'il s'est prêtée. On lira ici avec intérêt le récit différent de Sémallé. Il est dramatique aussi, et il l'est plus simplement.

De Sémallé venait d'assister au jugement et d'entendre la condamnation :

Je me hâtai d'en informer M. de Goyon de Marsé qui courut avec moi chez Chateaubriand, dont la renommée était alors à son comble, et l'engagea à s'adresser à l'Empereur pour lui demander immédiatement une audience. M. de Chateaubriand écrivit devant moi. Sa lettre fut remise à Napoléon par Mme de Montmorency, en présence de Joséphine. L'Empereur assura qu'il répondrait à M. de Chateaubriand. Ce soir-là, Berthier donnait une fête à l'Empereur et à l'Impératrice...

Vers les cinq heures du soir, M. de Chateaubriand, qui donnait l'hospitalité à Mme de Goyon, la femme du condamné, n'ayant pas encore reçu de l'Empereur la réponse annoncée, me dit : « Cet homme est vindicatif, il ne me pardonnera pas la démission que j'ai donnée, lorsqu'il a fait assassiner le duc d'Enghien. »

Sur les sept heures, je me rendis à l'hôtel des Relations extérieures, et fis demander Mmes de Matignon et de Montmorency. Elles m'affirmèrent positivement que l'Empereur leur avait promis, de la meilleure grâce possible, d'accorder une audience à M. de Chateaubriand. Je revins porter ces paroles d'espérance à la rue Saint-Florentin où demeurait l'écrivain, et de là j'allai chez le capitaine rapporteur le mettre au courant de la démarche que je venais de faire.

Vers les dix heures, je retournai au ministère des Relations extérieures sur le boulevard; mais l'Empereur en était parti avec toutes les personnes de sa suite. En rentrant chez M. de Chateaubriand, je rencontrai le domestique du capitaine rapporteur, venu pour me prier de passer chez son maître. Le capitaine m'apprit qu'il venait de recevoir à l'instant, du ministre de la guerre, l'ordre de faire exécuter, au soleil levant, MM. Armand de Chateaubriand, de Goyon, et le matelot. Un sursis était accordé à MM. de Boisé-Lucas, père et fils. Je communiquai cette triste nouvelle à M. de Chateaubriand, qui me dit : « Je vois bien que l'Empereur veut me faire acheter la vie de mon cousin ; mais je ne désespère pas encore. » - Nous restâmes toute la nuit ensemble. Chateaubriand s'était habillé en grande cérémonie pour l'audience qu'il attendait toujours.

Sur les cinq heures du matin, pensant que M. de Goyon de Marsé pourrait avoir des renseignements par ses parentes, je me rendis chez lui1. Au tournant de la rue Taranne, dont la forme rappelle un peu celle d'un entonnoir, je vis déboucher, venant de l'Abbaye, par la rue Sainte-Marguerite, un piquet de gendarmerie et la charrette qui conduisait les malheureux à la mort. A cette vue, je faillis me trouver mal. Je m'arrosai le visage à la fontaine et revins à la hâte chez M. de Chateaubriand. Celui-ci se répandit en malédictions contre « le Corse, auquel il croyait moins de cruauté ». Dans une pièce voisine, Mme de Goyon éclatait en sanglots.

(1) Il demeurait rue Taranne. ↩

Au milieu de cette scène de douleur, on annonça enfin un envoyé du Château, qui remit à Chateaubriand une lettre d'audience indiquée pour six heures du matin. Chateaubriand, sans se lever, et avec beaucoup de dignité, rendit le pli au messager et lui dit : « Répondez à votre maitre qu'il y a une heure j'avais une grande grâce à lui demander; mais que maintenant il ne me reste plus qu'à pleurer. »

Nous passâmes la matinée à essayer de consoler la malheureuse Mme de Goyon, déplorant entre nous la légèreté des agents royalistes de Londres qui compromettaient ainsi, sans chances de succès, des gens dévoués à la monarchie, et la monarchie elle-même1.

(1) DE SEMALLÉ, SoUvenirs, p. 119. ↩

A ce récit, le petit-fils du narrateur, éditeur des Souvenirs, ajoute cette note :

Mon grand-père n'a jamais pu s'expliquer pourquoi Chateaubriand n'avait pas purement et simplement raconté dans ses Mémoires le rôle remarquablement digne qu'il avait tenu en cette circonstance, et encore bien moins comment il l'avait transformé en un véritable roman. a toujours protesté contre cette partie des Mémoires d'outre-tombe, et affirmé la parfaite exactitude du récit qu'il a consigné dans ses Souvenirs.

On se sera rendu compte que les faits rapportés par Sémallé s'intercalent entre la condamnation et l'exécution. C'est le récit du dénouement. L'intervention de Mme de Rémusat2, qui dut être, de peu sans doute, antérieure à la condamnation, n'y figure pas.

(2) On ne saurait la révoquer en doute ; elle ne l'a pas inventée de toutes pièces, et d'ailleurs Chateaubriand lui-même la mentionne. ↩

Mais si Chateaubriand n'est pas sorti de chez lui le matin de l'exécution, que devient la course à Grenelle, et l'histoire du chien de boucher? Et quel est ce mouchoir sanglant qu'il a apporté à Mme de Custine?

Ensuite Chateaubriand prit le deuil et parut, nous dit-on, plus irrité qu'affligé (RÉMUSAT); ce qui est bien possible. Ne faisons pas les pharisiens. Beaucoup d'années avaient passé depuis le temps où il jouait avec son cousin sur la plage de Saint-Malo, avant l'envoi en des collèges différents qui les avaient éloignés l'un de l'autre, et depuis celui, moins lointain, où, à Trèves, Armand le faisait admettre à l'armée des princes. On n'y voulait pas de lui, sous le beau prétexte qu'il arrivait trop tard, tout étant décidé. Pas trop tard pour la déroute! Mais là, à peine s'étaient-ils côtoyés, n'étant pas dans la même « compagnie bretonne »; et vite, la vie les avait de nouveau séparés, cette fois pour toujours, puisque Chateaubriand ne devait revoir de son cousin que le cadavre, s'il l'a revu, dix-sept ans plus tard, à Grenelle.

N'empêche que, littérature ou vérité, ce mouchoir ensanglanté, ce chien lappeur de sang, lui ont fait du tort dans la suite. On s'est trop pressé là-dessus de suivre Sainte-Beuve, lui-même trop complaisant écho des sentiments de Mme de Rémusat, et d'accuser Chateaubriand d'avoir laissé mourir son cousin, quand il pouvait le sauver.

La vérité est que ce pauvre Armand était bien difficile à tirer d'affaire; mais il faut, pour s'en convaincre, sortir un peu plus de l'entourage immédiat de Chateaubriand qu'on ne le fait en général.

Avant tout, on doit tenir compte, comme du principal obstacle au salut d'Armand, de l'hostilité personnelle de Fouché, si manifeste par sa dissimulation dolosive à l'égard de Chateaubriand. De tout temps Fouché avait détesté en Chateaubriand, dont il se sentait d'ailleurs détesté, l'auteur du Génie du christianisme, l'ami des prêtres, et l'homme du parti qui l'avait toujours combattu. Il le détesta plus encore après les Martyrs, dès qu'il en connut l'esprit et en eut parcouru les. pages qui, peut-on dire, le concernaient directement. Ainsi, par une fatale coïncidence, la publication des Martyrs contribua à perdre Armand. On reconnaîtra bien que Chateaubriand, en les écrivant, et même en les publiant, ne pouvait prévoir cette conséquence.

Mais Fouché n'eût-il eu vis-à-vis de Chateaubriand, de sa personne, de l'esprit qui l'animait, du parti dont il était, aucune animosité spéciale, qu'il n'en eût pas moins voulu, selon toute probabilité, la perte de son cousin. Car c'était son intérêt.

Sa situation était alors menacée, difficile et précaire. Pendant la courte et hâtive campagne de trois mois que Napoléon venait de faire en Espagne (octobre 1808-janvier 1809), pour réparer Baylen et rétablir le roi Joseph, son frère, sur ce trône, d'assiette incertaine, qui se dérobait à son auguste siège, Fouché, par l'excès d une prudence un peu trop précautionneuse, s'était gravement enferré dans une intrigue avec Talleyrand, jusque-là son rival et son pire ennemi. Rien qu'à les voir se raccommoder, on s'était méfié. Il s'agissait, on le sait, en cas. d'accident de l'Empereur en Espagne, pays d'embûches, de lui assurer un successeur disposé d'avance à continuer la fortune de ces indispensables Talleyrand et Fouché.

On avait pensé, paraît-il, à l'équestre Murât, qui s'ennuyait déjà parmi les Napolitains, et on avait échangé des correspondances qu'une poste fidèle (ou infidèle, selon le point de vue) avait interceptées.

L'Empereur, est-il besoin de le dire, avec le caractère qu'on lui connaît, avait mal apprécié ce soin prévoyant d'assurer par-dessus lui l'avenir de l'Empire, et, quand, brûlant les étapes, il revint à Paris comme un furieux (22 janvier 1809), il y eut aux Tuileries un infernal vacarme.

Si Fouché fut assez heureux pour éviter dès l'abord un équivalent de cette légendaire algarade1 où Talleyrand, en ses bas de soie, fut traité par l'Empereur comme le furent un peu plus tard les Anglais par le héros Cambronne, il semblait devoir ne rien perdre à l'attente. Ses ennemis (et il y en avait!) dont Savary, Fiévée, Fontanes, étaient les plus en crédit, guettaient sa chute et déjà le voyaient par terre.

(1) On en connaît l'apostrophe finale : « De la m... dans un bas de soie, Monsieur, voilà ce que vous êtes ! » D'après le général Bertrand, témoin de la scène. (Cf. SAINTE-BRUVE, Nouveaux Lundis, XII, 30.) « Quel dommage, disait l'autre, en s'en allant là-dessus, avec sa moue, qu'un si grand homme soit si mal élevé ! » ↩

Or, quand il est menacé de disgrâce, avec des procédés, des méthodes, une manière variables selon les temps et les tempéraments, un policier (Fouché n'a jamais été que cela) s'évertue à prouver que l'ordre public ne repose que sur sa vigilance, et l'instinct professionnel, aussi bien que le raisonnement, le poussent à grossir les dangers dont il prétend garantir la société, ou le régime. C'est dans ces moments-là que cette espèce est la plus dangereuse pour les malfaiteurs ou les factieux, et quelquefois pour les autres. A ce titre, l'opportune capture de Chateaubriand était pour Fouché une aubaine inespérée; il était homme à en tirer de merveilleux avantages.

Du reste, les circonstances s'y prêtaient, et ce fut là, pour Armand de Chateaubriand, la suprême infortune. Car sa mission, en somme platonique, prenait pour l'Empereur, par d'impitoyables conjonctures, la signification d'un avertissement fatidique.

Informer sur les chances d'une descente en Bretagne, sur l'état de l'esprit public, sur les propos des Parisiens, toujours suspects, notoirement frondeurs et mécontents depuis la guerre d'Espagne; quand la confiance, à peine acquise au prix de tant de prodiges, s'en allait de partout avec cette maudite insurrection ; quand la rente 5 pour 100, à 94 après Tilsit, avait baissé jusqu'à 70, et ne se maintenait aux environs de 80 que par les achats répétés du gouvernement; quand l'opposition renaissait au Corps législatif; quand le clergé redevenait hostile, surtout depuis l'occupation de Rome (2 février 1808); quand une guerre terrible avec l'Autriche était certaine et imminente; - n'était-ce pas témoigner le plus insultant des espoirs, attester la gravité de la situation, montrer l'éternel ennemi du dedans prêt à profiter encore des embarras du dehors, laisser entrevoir, comme un affreux fantôme, la possibilité d'une curée gigantesque?