Troisième partie
Chapitre I. Importance, influence, valeur du pamphlet. - La théorie de la légitimité (suite 2)
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Un autre inconvénient grave était que les coups de Chateaubriand ne tombaient pas sur Napoléon seul, mais sur tout le régime impérial et par conséquent sur tous ceux qui l'avaient servi, non seulement sur ses anciens amis comme Fontanes et Pasquier, mais sur tous les sénateurs, les hauts fonctionnaires, les personnages les plus importants du gouvernement déchu. Cela les discréditait, les gênait, les désarmait en présence des royalistes, leur enlevait l'autorité qui leur eût été nécessaire pour imposer à la Restauration des Bourbons des conditions raisonnables. Ainsi, bien que Chateaubriand parût alors partisan d'une monarchie libérale, il nuisait en fait au libéralisme. On lui en voulut d'ailleurs de ce côté1, et c'est ce qui explique en partie le peu de profit qu'il retira de sa brochure dans les premiers temps, quand les hommes de l'Empire étaient encore les plus puissants.
(1) Cela fait mieux comprendre l'amertume des critiques de Pasquier. ↩
Tel était donc le vice originel de son œuvre, et même ce vice devait apparaître plus choquant à mesure que les jours s'écoulaient. OEuvre véhémente, bouillante de passion, répondant à une exaltation de l'opinion qui ne pouvait se maintenir long-temps au degré où l'avait portée un concours inouï de circonstances, elle était destinée à rester, elle, par les mérites de la forme et l'autorité de l'écrivain ; fatalement, elle devait donc, pour la masse de la nation, finir par desservir un jour la cause qu'elle avait d'abord puissamment servie. Ce qui avait été sa force devait tôt ou tard devenir sa faiblesse.
C'est ainsi que Buonaparte et les Bourbons ne fut peut-être pas aussi utile aux Bourbons que le croit Chateaubriand. D'après lui, Louis XVIII aurait 'déclaré que sa brochure « lui avait plus profité qu'une armée de 100 000 hommes2 » . Mais, d'après de Mme Chateaubriand (3), c'est Napoléon qui aurait tenu le propos, discordance qui tout de suite jette un grand doute. D'ailleurs elle ajoute :
(2) O.-T., III, 396. Cahier rouge, p. 95. ↩
Qui croira donc qu'elle (la brochure) fut un des prétextes dont on se servit pour payer par la plus noire ingratitude la fidélité de mon mari et les services qu'il venait de rendre à la Restauration? Un mot de cette brochure avait déplu à M. Pozzo di Borgo, et on lui sacrifiait l'auteur.
Il est assez difficile de faire ici la part qui revient à Pozzo di Borgo, mais on doit croire Mme de Chateaubriand quand elle affirme que son mari n'eut guère à se louer des Bourbons, du fait de sa brochure. Peut-être les rares politiques du parti, un peu remis de l'émoi des premiers jours, aperçurent-ils les inconvénients susdits et furent-ils peu portés à appeler à eux celui qui avait assumé la tàche éclatante, mais ingrate, de briseur d'auréole. Quant aux anciens serviteurs de l'Empire, nous venons de voir leurs raisons. De là le « mécompte complet » que déplore Mme de Chateaubriand.
Et nous, à distance, comment jugerons-nous le fameux pamphlet? Sur le principal, sur la violence iconoclaste, il n'y a qu'à passer condamnation, Chateaubriand s'étant lui-même chargé, tout en se désavouant le moins possible, de nettoyer « l'indestructible statue des maculatures qui étaient de son fait.
Il y a une chose qui nous choque aujourd'hui particulièrement, c'est cette affectation de ne voir à chaque page en Napoléon qu'un étranger et de le rejeter en dehors des gloires françaises, alors qu'on va chercher Wellington pour le comparer à Turenne. Dans les Mémoires, Chateaubriand s'est rappelé cette qualification malheureuse et certainement il en a eu vergogne, car, sans s'accuser, il a bien senti qu'il fallait une explication. Celle qu'il a donnée est curieuse, mais trop insuffisante ! I se demande si Bonaparte ne s'est pas rajeuni d'un an, se faisant naître en 1769, au lieu de 1768, « afin que sa naissance ne précédât pas la réunion de la Corse à la France (1) « ; et il ajoute tranquillement :
C'est pourquoi le Sénat conservateur, dans la proclamation du 3 avril 1815, traite Napoléon d'étranger.
Et lui, ne dirait-on pas qu'il n'a jamais dit son mot dans l'affaire? Mais là-dessus il semble compter sur l'oubli, calcul bon pour d'autres, mauvais pour lui.
Au lieu de s'abriter derrière ce Sénat conservateur, qu'il méprisait, et d'ergoter ensuite sur la date où fut conçu Napoléon, date qui, quelle que soit celle de sa nativité, ne le ferait Français » que de quelques heures de nuit dans le sein de sa mère », que ne passe-t-il de sa grande allure hautaine, en accusant, s'il veut, pour se disculper, les perversions singulières que subissait alors l'instinct patriotique?
Car la haine du tyran fit qu'on accueillit l'ennemi, comme, certes, il ne l'espérait guère. Passée la stupeur des premiers jours, il y eut dans Paris un temps d'enivrement et de joie trop réelle. Il faut parcourir les journaux d'avril, et surtout naturellement les feuilles royalistes. Le vieil esprit émigré s'y exalte au délire. On ne saurait croire en quels termes touchants la Gazette de France célèbre, à propos d'une revue passée aux Champs-Élysées, la grâce d'Alexandre et la gravité du roi de Prusse; et il faut l'entendre quand l'empressement de la foule gêne le défilé des troupes :
Rien de plus gracieux que la manière polie avec laquelle les cavaliers alliés écartaient la foule. Plusieurs officiers généraux poussèrent la galanterie jusqu'à faire monter des dames sur leurs chevaux pour les laisser jouir plus à l'aise de la vue de la garde russe et prussienne qui défilait sur le milieu de l'avenue des Champs-Élysées...
Et de quel ton l'Ambigu relate, avec des larmes d'attendrissement, comment les vivandières, les marchandes de gâteaux et d'eau-de-vie, ont trouvé le moyen de se faire comprendre des soldats étrangers et de leur rendre la monnaie de leurs pièces, sans presque les voler ! Et comment, quand Alexandre visite la Salpétrière, une des sœurs, lui montrant des hystériques, folles d'amour, lui décoche ce madrigal digne du lieu :
Sire, il y en aurait bien davantage en France, si vous y restiez1 ! Mais sous la joie, l'étourdissement du moment, l'humiliation demeure, et c'est elle qui inspire même aux plus exaltés le besoin de se rattacher à une idée consolante. C'est alors surtout qu'on se rappelle les particularités étrangères du souverain déchu, son origine, sa physionomie, son air, son nom, son accent2, et on espère là-dessus se donner le change en faisant de la Restauration des Bourbons une revanche nationale délivrant le peuple français d'un joug étranger. Détestable argutie, sophisme suprême et misérable, pourtant presque sincère, de l'amour-propre collectif, et qui n'est pas spécial à Chateaubriand1!
(1) Ambigu, 20 avril 1814, Chateaubriand a trouvé que le trait valait d'être retenu, car il l'a gardé pour ses Mémoires, III, 391. ↩
(2) « J'ai souvent entendu dire à un grand nombre de personnes qu'elles ne pouvaient se défendre d'une impression pénible en l'écoutant parler au public. Ce témoignage irrécusable, donné par son accent, de son étrangeté à l'égard de la nation, frappait l'oreille et la pensée désagréablement. J'ai moi-même éprouvé quelquefois cette sensation involontaire » (RÉMUSAT, m, 204.) ↩
(1) « Aujourd'hui, c'est un sujet de consolation pour tous des Français fidèles que Buonaparte est un étranger, un Corse. » (PELTIER, Ambigu, 10 avril 1814) ↩
Certes, il eût été plus beau de se poser en philosophe, et d'intervenir au nom d'une justice impartiale, mais il eut fallu pour cela n'être pas engagé dans la lutte, n'avoir pas derrière soi de graves injures à venger, être sans passion, en un mot n'être pas l'homme d'action qu'était Chateaubriand, comme nous n'avons cessé de le répéter.
Qu'on veuille bien, pour le juger lui-même, à son tour, avec impartialité, se placer ainsi que nous l'avons fait, par les Mémoires, par les journaux, par les relations de toutes sortes, au milieu de ce temps bouleversé et parmi de si prodigieux événements, en cette période des « Trois retours », si incomparablement instructive pour ceux qui demandent à l'histoire de nous apprendre quelque chose sur le cœur et sur les passions des hommes. Et une fois bien au milieu de cette époque, où la rapidité déconcertante des faits ne laisse pas le temps d'ajuster les masques, qu'on compare l'action politique de Chateaubriand, non pas à celle de quelque héros de la Table Ronde, idéal et inexistant, mais à celle de presque tous ceux qui ont eu alors la main dans les affaires, et je parle des plus en relief : Talleyrand, Marmont, Ney, Vitrolles, Fontanes, Pasquier, Beugnot, Soult, Benjamin Constant, Murât, Blacas, et tant d'autres, obscurs aujourd'hui, alors entourés d'éclat par la faveur et le crédit, qui s'agitaient autour de la monarchie restaurée, et dont on nous rapporte tant de traits de folie, d'inconscience ou d'imbécillité! Pourquoi exigerait-on de Chateaubriand des vertus, un calme, un désintéressement, une impartialité, une modération qu'on ne trouve chez personne? On en verra de plus roués, de mieux rompus aux intriques, de plus habiles à se ménager et à ne se point compromettre, de plus adroits à se faire valoir et à se donner de l'importance, de plus expérimentés et de plus habitués aux affaires ; mais où sont les grandes vues d'avenir, et les visions claires du présent, et les hommes d'abnégation, et ceux qui savent se garder des préjugés de parti, et ceux qui, les voyant, osent lutter contre eux?
Abstenons-nous donc à l'égard de Buonaparte et les Bourbons de toute injuste et outrecuidante sévérité, et, après en avoir montré l'erreur, voyons ce qu'on en peut tirer de raisonnable et d'intéressant.
Tout n'y est pas aveuglement, malédiction, fanatisme, imprécation. Napoléon mis à part, il y a dans Buonaparte et les Bourbons un désir de conciliation, des appels à la concorde qui sonnent la sincérité. On n'y pousse pas les partis à se heurter les uns contre les autres, comme dans tant de brochures du même temps. Il ne faut pas trop rire quand Mme de Chateaubriand parle de sa « modération », car tout est relatif.
Les gens de bonne foi, dit-elle, ne pouvaient trop louer la générosité de mon mari qui, persécuté pendant dix ans sous l'Empire, prêchait si éloquemment l'oubli du passé1.
(1) Cahier rouge, p. 110. ↩
Elle exagère, mais il y a du vrai. Les imprécations sont pour le passé; pour le présent et pour l'avenir, il n'y a guère que des souhaits d'union et des paroles d'apaisement. C'est bien quelque chose, vu l'époque.
Il y a aussi de la modération, à un autre point de vue, dans le caractère de son programme politique :
Nous voulons la monarchie assise sur les bases de l'égalité des droits, de la morale, de la liberté civile, de la tolérance politique et religieuse...
Mme de Chateaubriand affirme que « les ultras d'alors, car il y en avait déjà, ne lui pardonnaient pas (à son mari) d'avoir manifesté dans sa brochure quelques sentiments de liberté publique que Louis XVIII fut obligé d'avoir l'air au moins de manifester à Saint-Ouen2 ». Cela n'apparaît point comme invraisemblable.
(2) Iord. ↩
Enfin on doit avouer que Chateaubriand s'est montré, vers la fin de son pamphlet, un éloquent et souvent heureux avocat de cette légitimité qui fut proclamée au dernier moment principe vital et palladium de la nation. Pour rapide qu'ait été la rédaction de ces pages précipitées, on n'y trouve pas moins des passages infiniment dignes d'être remarqués :
Il importe au repos des peuples, dit Chateaubriand1, il importe à la sûreté des couronnes, à la vie comme à la famille des souverains, qu'un homme sorti des rangs inférieurs de la société ne puisse impunément s'asseoir sur le trône de son maitre, prendre place parmi les souverains légitimes, les traiter de frères, et trouver dans les révolutions qui l'ont élevé assez de force pour balancer les droits de la légitimité de la race. Si cet exemple est une fois donné au monde, aucun monarque ne peut compter sur sa couronne. Si le trône de Clovis peut être, en pleine civilisation, laissé à un Corse, tandis que les fils de saint Louis sont errants sur la terre, nul roi ne peut s'assurer aujourd'hui qu'il régnera demain. Qu'on y prenne garde : toutes les monarchies de l'Europe sont à peu près filles des mêmes mœurs et des mêmes temps ; tous les rois sont réellement des espèces de frères unis par la religion chrétienne et l'antiquité des souvenirs. Ce beau et grand système une fois corrompu, des races nouvelles assises sur les trônes où elles feront régner d'autres mœurs, d'autres principes, d'autres idées, c'en est fait de l'ancienne Europe ; et, dans le cours de quelques années, une révolution générale aura changé la succession de tous les souverains. Les rois doivent donc prendre la défense de la maison de Bourbon, comme ils la prendraient de leur propre famille. Ce qui est vrai considéré sous les rapports de la royauté est encore vrai sous les rapports naturels. Il n'y a pas un roi en Europe qui n'ait du sang des Bourbons dans les veines, et qui ne doive voir en eux d'illustres et infortunés parents. On n'a déjà que trop appris aux peuples qu'on peut remuer les trônes. C'est aux rois à leur montrer que, si les trônes peuvent être ébranlés, ils ne peuvent jamais être détruits, et que, pour le bonheur du monde, les couronnes ne dépendent pas des succès du crime et des jeux de la fortune.
(1) 3° partie : Des Alliés. ↩
Certes, avec sa tournure d'esprit et d'imagination, comme avec ses antécédents littéraires, Chateaubriand devait être le champion naturel d'une légitimité qui prenait ses racines d'une part dans la religion, et de l'autre dans les souvenirs du passé.
Mais il y a plus. Il est impossible de lire cette page, et d'autres passages épars, sans penser à deux faits postérieurs, dont l'importance historique est capitale. Le premier est la théorie de la légitimité qui, quelques mois plus tard, servira de base à l'action diplomatique de Talleyrand au Congrès de Vienne; - et le second est la Sainte-Alliance.
On a interminablement discuté, et sans doute on discutera encore, sur la politique de Talleyrand à Vienne. Sa manœuvre a trouvé d'éminents et subtils défenseurs, bien que les résultats en semblent hasardeux et obscurs en ce qui concerne l'intérêt national, tandis qu'en apparaît avec une clarté éblouissante le motif personnel : la volonté de se maintenir en faveur et au pouvoir par la considération exclusive de l'intérêt dynastique-Mais enfin, quelle que soit la valeur de cette politique si discutée et si discutable, si elle n'était pas la mieux adaptée aux besoins de la France, elle était certainement en harmonie avec les sentiments et les idées d'où était sortie la Restauration, grâce aux excès fous de l'ambition napoléonienne. Et il est remarquable que, dans ces tout premiers jours d'avril 1814, Chateaubriand ait si bien exprimé à l'avance la façon de sentir de ces princes inconnus qu'on allait voir s'installer aux Tuileries, comme s'ils les avaient quittées d'hier, pour rattacher avec le lien fragile de leurs préjugés et de leurs préventions la chaîne des siècles brisée par la Révolution.
Cette façon de présenter l'expulsion du trône d' « un homme sorti des rangs inférieurs de la société » comme un service que les souverains se rendaient avant tout à eux-mêmes, ne devait-elle pas plaire infiniment à Louis XVIII? Elle le dispensait de reconnaissance; elle justifiait par anticipation son attitude disgracieuse à l'égard des monarques alliés, et particulièrement du tsar. A son point de vue, n'était-ce rien?
En outre, visant le « fils de l'huissier d'Ajaccio », Chateaubriand visait du même coup le fils de l'aubergiste de la Bastide, présentement installé, non commodément, il est vrai, sur le trône de Naples, à la place d'un Bourbon, et tout autant encore le sergent Belle-Jambe, promu prince royal de Suède en lieu d'un Wasa. Est-ce que cela ne devait pas cadrer avec les vues d'un prince dont toute la politique européenne sera de repousser dédaigneusement les avances de l'Empereur de Russie, sorte de parvenu parmi les souverains, en considérant une alliance avec lui comme une mésalliance, et de consacrer ses efforts à l'éviction de Murât, accompagnée subsidiairement, pour confirmation du principe, du rétablissement du roi de Saxe, comme légitime?
Cr, contester à l'Europe le droit de se constituer juge d'un représentant des anciennes dynasties, et de le dépouiller de sa couronne, c'était en même temps ôter à la Restauration française, résultat d'un concours de circonstances favorables et d'une décision plus ou moins arbitraire des puissances, son caractère contingent et dépendant; c'était en faire la conséquence naturelle inéluctable d'un principe souverain supérieur aux combinaisons de la politique; et cela ne tendait en fin de compte qu'à affermir, du moins théoriquement, le trône encore mal assis de Louis A VIII.
Cela est plus qu'en germe dans Buonaparte et les Bourbons, et il y a de la part de Louis XVIII une évidente ingratitude à ne pas l'avoir reconnu. Quand Talleyrand, à Vienne, répondra aux accusations dont le tsar accable le roi de Saxe, que « la qualification de traître ne peut en aucun cas être donnée à un roi », fait-il autre chose que d'appliquer les maximes de Chateaubriand sur le caractère sacré des rois, sur leur « sainteté » ?
Enfin, vaille que vaille cette politique de restauration et de légitimité, pourquoi la condamnerait-on dédaigneusement chez Chateaubriand, quand on la porte aux nues chez Talleyrand? Il y a d'ailleurs cette différence importante que, chez Talleyrand, c'est une politique d'occasion, comme toujours; c'est, selon le mot de Mme de Staël, son habituelle « manœuvre sous le vent » , et sous le vent qui soufflait des Tuileries1 ; tandis qu'elle a de profondes racines dans le passé de Chateaubriand. C'est, dit Albert Sorel de Buonaparte et des Bourbons, « un pendant politique du Génie du christianisme2 »; bien plus, c'en est la suite : même entreprise de rattachement aux traditions anciennes, même idéalisation des souvenirs, même effort contre-révolutionnaire, même religiosité imaginative, même rôle assumé de porte-parole de ce parti catholique, clérical et réacteur que nous avons connu sous le Consulat l'auxiliaire le plus zélé du reconstructeur providentiel des temples, maintenant le plus impitoyable ennemi du non moins providentiel fléau des peuples.
(1) Bénévent : Bienauvent, comme dit le Nain Jaune. ↩
2) L'Europe et la Révolution, VIII, 332. ↩
Passons au second point. Un peu plus tard, en septembre 1815, on verra l'Empereur de Russie, après avoir « prié au pied de la croix » déclarer aux souverains, ses alliés, puis au roi de France, et ensuite aux autres rois, par l'acte de la Sainte Alliance, que les grands événements suscités par la Providence depuis trois ans lui ont ouvert les yeux sur sa mission de monarque. On le verra leur proposer, au nom de la très sainte et indivisible Trinité, d'établir désormais et leurs rapports entre eux et leurs rapports avec leurs sujets sur les vérités de la religion chrétienne; il les engagera à se regarder comme unis entre eux par les liens d'une fraternité indissoluble et à se regarder en même temps comme les pères de leurs sujets. Eh bien, on retrouvera là sans peine, sous la déformation mystique due à la collaboration d'Alexandre et de Mme de Krudener, l'esprit et quelquefois jusqu'à la phraséologie du parti catholique français, l'esprit de Bonald, l'esprit de Chateaubriand, celui qui inspira à l'auteur du Génie du christianisme les pages de Buonaparte et les Bourbons sur le rôle de la Providence dans la précipitation du tyran, qui n'était pas un père pour ses sujets, et les conseils aux monarques légitimes, qui sont réellement des espèces de frères unis par la religion chrétienne et par l'antiquité des souvenirs.
Il y a d'ailleurs entre Chateaubriand et Mme de Krudener, cette autre régénératrice du christianisme, amie autrefois de Mme de Beaumont, des relations qui datent de loin, et justement du temps du Génie du christianisme1. Interrompues sous l'Empire, pendant que Mme de Krudener séjournait en Allemagne parmi les illuminés, les théosophes, et spécialement parmi les chiliastes badois, elles furent sur le point de se renouer après Waterloo, quand Mme de Krudener vint à Paris, amenée par le tsar et logée porte à porte avec lui aux Champs-Élysées. Du moins Chateaubriand fut invité une fois à l'hôtel Montchenu, où elle résidait. Les i sorcelleries célestes n, auxquelles se livrait l'ancienne amie « devenue séraphin » avec son impérial protecteur, lui déplurent, et on en resta la1. Mais l'inspiratrice de la Sainte-Alliance ne devait-elle rien au Chateaubriand d'autrefois et à celui d'alors?
(1) CF. O.-T., II, 367. ↩
1) O.-T., IV, 459. Grand-duc Nicolas MIKHAïLOWITCH, l'Impératrice Elisabeth, 3 vol., Saint-Pétersbourg, 1908-1909, II. 321. Lettre du 2 avril/16 mai 1809 A ces relations se rattachent évidemment ces projets sur le Nord » dont il est si souvent, quoique obscurément, question. ↩
D'autre part, il y a des relations presque aussi anciennes entre Chateaubriand et l'impératrice de Russie Elisabeth, dues probablement d'ailleurs, à l'origine, à l'entremise de la même Mme de Krudener; l'Impératrice reçoit, nous l'avons vu, l'hommage d'un exemplaire du Génie du christianisme ; elle aurait, selon Vitrolles, fait les frais du voyage à Jérusalem, dans sa pensée, sans doute, vrai pèlerinage au tombeau du Christ; elle lit les Martyrs avec transport, comme en témoigne sa correspondance (2); et, à propos de cet Itinéraire qu'elle a rendu possible, elle écrit à sa mère Amélie de Bade :
Je fais en ce moment la lecture d'un voyage d'un autre genre et dont J'avais véritablement soif : c'est le fameux Itinéraire de Chateaubriand pour lequel j'ai tant tourmenté la pauvre Amélie. Il m'est venu d'autre part, je l'ai reçu avec transports, je le savoure, et mon cœur ne m'a pas trompée. Je suis une grande admiratrice de Chateaubriand. Son style est enchanteur, et l'on ne peut s'empêcher de se sentir bien disposé pour le caractère qu'il fait paraître dans ses ouvrages. L'approbation de ma chétive personne peut lui être fort indifférente, mais à présent encore, en lisant cet Itinéraire, je sens souvent le besoin de lui faire part de ma flamme, comme pourrait sentir un amant passionné (sic)3.
Or, il y aurait eu en 1814, selon Muhlenbeck4, un véritable complot des chiliastes allemands, dont le centre était dans le grand-duché de Bade, pour se rendre les maîtres de l'esprit d'Alexandre, qu'ils jugeaient susceptible de recevoir leur influence. L'entreprise fut tentée, d'abord par l'intermédiaire d'un certain Jung Stilling, qui échoua en 1814, puis par celui de Mme de Krudener, qui réussit à peu près, en 1815; - et la direction de ce complot aurait été entre les mains de Roxandre Sturdza, fille d'honneur de l'impératrice Elisabeth, et de l'Impératrice elle-même, princesse badoise, séjournant à Carlsruhe1 en 1814, pendant la campagne de France.
(3) Ibid., II, 414, 15/27 mars 1811. ↩
(4) Cf. E. MUHLENBECK, les Origines de la Sainte-Alliance, 1888. ↩
(1) Jung Stilling, grand pontife du chiliasme, était conseiller à la cour du grand-duc de Bade. ↩
Si cela est, comme il semble, ne faut-il pas admettre un assez étroit cousinage spirituel entre Buonaparte et les Bourbons et l'acte de la Sainte-Alliance? Ne doit-on pas croire que, par l'influence exercée de longue date sur la cour de Russie, ou au moins sur l'impératrice Elisabeth, comme par l'action plus récente de Mme de Krüdener, le christianisme de Chateaubriand a dû entrer ainsi, avec le chiliasme protestant et la théosophie allemande, dans l'étrange mixture?
Ce doit en être assez pour qu'on cesse de voir en Buonaparte et les Bourbons rien qu'une éloquente, mais folle et sotte explosion de fureur ou une philippique rancunière, sans vues, sans portée et sans intérêt politique.
En attendant, comme le roi de France était toujours à Hartwell, où sa goutte le retenait, chacun s'ajustait en vue de son arrivée, arrangeait tant bien que mal son costume à la nouvelle mode et prenait ses positions.
Le 12 avril, Monsieur faisait son entrée dans Paris. On alla au-devant de lui à cheval, par une belle journée de printemps ensoleillé, afin de lui faire cortège, et Chateaubriand fut de la fête. Là, chacun se montra, se nomma, rappela les services et les titres d'antan ou d'hier :
On m'avait présenté au frère du roi, dit Chateaubriand, on lui avait fait lire ma brochure ; autrement il n'aurait pas su mon nom : il ne se rappelait ni de m'avoir vu à la cour de Louis XVI, ni au camp de Thionville, et n'avait sans doute jamais entendu parler du Génie du christianisme2.
(2) O.-I., II, +18. ↩
C'est bien possible. Le prince n'était ni fort lettré, ni grand liseur. D'ailleurs, il valait peut-être autant pour Chateaubriand que le comte d'Artois n'eût pas trop lu le Génie du christianisme. Qui sait si une mémoire capricieuse n'en eût pas retenu surtout la dédicace? Sur la cour de Louis XVI ou le camp de Thionville, avouons que sa défaillance était excusable.
Le prince avait cet air affable, tout à l'interlocuteur du moment, des hommes que n'absorbe pas la pensée du lendemain, et on sait que les promesses ne lui coûtaient guère, surtout dans ces premiers instants du retour.
Il y avait partout de l'enthousiasme; les troupes alliées étaient consignées, la bourgeoisie et la garde nationale faisaient bon visage, le peuple était de bonne humeur, les cocardes blanches foisonnaient aux chapeaux et les drapeaux fleurdelisés aux fenêtres; le prince, avec l'habit tricolore de la garde nationale éclectiquement panaché d'une cocarde blanche, satisfaisait tout le monde. On ne pensait plus aux tristesses de la veille, et celles du lendemain n'apparaissaient qu'aux esprits prévoyants, c'est-à-dire à peu de gens.
Le cortège passé, la foule se dispersa pénétrée d'une émotion bienveillante, tandis que le comte d'Artois entrait, ou rentrait, dans la demeure de ses pères, pleine de spectres qui flottèrent sans l'émouvoir autour de sa légère cervelle.
Chateaubriand s'en revint chez lui charmé.
Puis le 21, ce fut le tour du duc de Berry. Chateaubriand lui fut également présenté et nous voyons dans le Journal de Paris (24 avril) que le prince lui fit ce beau compliment : « Maintenant, vous n'aurez plus de verve, car il n'y a plus de danger
C'étaient de bonnes paroles. Malgré ces témoignages, Chateaubriand crut bientôt s'apercevoir que ce qu'il avait fait ne lui valait aucune particulière influence auprès des nouveaux gouvernants.
A vrai dire, il n'avait pas laissé de faire quelques tentatives, bien naturelles, pour se manifester personnellement. Ainsi, dans les premiers moments de la Restauration, quand Alexandre était tout et faisait tout, il avait voulu avoir une audience particulière du souverain, et il s'était adressé pour l'obtenir à Mme de Boigne, bien placée pour le servir, tant par son admiration d'alors pour Buonaparte et les Bourbons, que par ses relations avec Nesselrode et Pozzo di Borgo. L'audience fut bien obtenue, mais elle tourna court. Celle qui l'avait négociée l'a racontée avec sa malice ordinaire :
L'Empereur ne connaissait M. de Chateaubriand qu'en sa qualité d'écrivain ; on le fit attendre dans un salon avec M. Etienne, auteur d'une pièce que l'Empereur avait vu représenter la veille. L'Empereur, en traversant ses appartements pour sortir, trouva ces messieurs. Il parla d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à M. de Chateaubriand de sa brochure, qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le temps de lire; prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public, et nullement de politique, et passa, sans lui avoir laissé l'occasion de placer un mot. M. de Chateaubriand lança un coup d'œil peu conciliateur à Etienne, et sortit furieux1.
(1) DE BOIGNE, Mémoires, 1, 348. ↩
Evidemment, l'Empereur n'avait pas encore ouvert les yeux aux beautés poétiques et politiques du christianisme régénéré. Chateaubriand dut sans doute voir dans cet accueil l'influence rancunière de Pozzo di Borgo, et penser qu'après tout le « Tartare » n'était pas fait pour goûter les écrits d'un Français. On s'entendrait mieux entre compatriotes.
Mais ensuite, il vit le gouvernement provisoire, qui, en fait de royalisme, ne comptait guère qu'un seul pur, l'abbé de Montesquiou, se convertir en conseil de gouvernement du comte d'Artois, avec adjonction de personnages très divers et surgis d'on ne savait où ; il vit, avec quelle stupeur! le détestable Fouché s'ériger en arbitre entre le Sénat et le comte d'Artois, et il eut de la peine à concéder cela à la dureté des temps; il vit son ami Pasquier, préfet de police de Buonaparte par la grâce de Cambacérès, le demeurer du roi de France par la grâce de l'abbé de Montesquiou ; il vit encore le sieur Bourrienne, dont il faisait peu de cas, appelé à diriger les Postes du royaume; l'abbé de Pradt, « saltimbanque mitré », fait grand chancelier de la Légion d'honneur; et M. de Caulaincourt, que ne recommandait assurément pas autant que lui le souvenir du duc d'Enghien, invité, de bien mauvaise grâce, il est vrai, à la table du comte d'Artois.