Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Chapitre VI (suite 2)

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 236–247 · chapitre 24 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il y a lieu de croire que Chateaubriand, dans sa retraite, ne fut pas inaccessible à ce genre de sentiments.

Le 8 mars 1806, le Mercure publia un nouvel article de lui sur une édition récente des Mémoires de Louis XIV. On remarqua avec curiosité que, sous une forme assez enveloppée, l'auteur y mêlait aux thèmes monarchiques et à la célébration du Grand Roi et du Grand Siècle, variations brillantes sur des airs connus, un chant moins attendu qui ressemblait fort à une exaltation de l'esprit conquérant identifié avec le génie de la race.

Rappelant que Louis XIV avait créé l'armée française et environné la France de places fortes, Chateaubriand prétendait que ce monarque regrettait le temps où ses sujets étaient les maîtres du monde, c'est-à-dire le temps de Charlemagne ; il disait qu'en remontant plus haut dans l'histoire, on voyait les Gaulois subjuguant la terre et prenant Rome ; que Gaulois veut dire voyageur ; que seuls les Gaulois bravèrent Alexandre ; que tous les lieux célèbres de l'univers ont été assujettis aux Gaulois ; que, comme mercenaires ou auxiliaires, ils ont fait la force de tous les conquérants ; qu'à la bataille d'Actium ils disposèrent des destinées du monde en se rangeant sous les drapeaux d'Auguste, etc.

Comment ne pas remarquer l'évidente actualité de ces allusions, cette significative évocation de Charlemagne, qui paraissait amenée d'un peu loin et sentait son Fontanes, et cette sorte d'hommage au génie des conquêtes, où l'on ne pouvait pas ne pas voir un hommage indirect à l'Empereur victorieux?

Savait-il ce que disait Napoléon :

La meilleure manière de me louer, c'est d'écrire des choses qui inspirent des sentiments héroïques à la nation, à la jeunesse et à l'armée1.

(1) Rapporté par THIERS, Consulat et Empire, VII, 425. ↩

C'était le Chateaubriand du Consulat que réveillaient les tambours revenus d'Austerlitz. Mais le Chateaubriand de 1806 avait à ménager de nouvelles amitiés, contractées dans l'autre camp ; faire un pas de plus eût été rompre des engagements qui, pour n'être que moraux et tacites (encore n'est-il pas sûr qu'ils ne fussent que cela?) n'en entravaient pas moins sa démarche.

Ce morceau déplut, comme de juste, aux intransigeants : Il semble, remarque aigrement Peltier1, voir le peintre d'Atala conseiller et prédire à Napoléon la conquête de l'univers !

(1) Ambigu du 30 juin 1806. ↩

Aussi le langage de Chateaubriand, vers ce temps, est-il singulièrement embarrassé, équivoque et même contradictoire.

Dans cet article du Mercure du 8 mars, où, semblait-il, c'était le fils du corsaire, impatient d'action, bien plus que l'homme de lettres illustre, qui tenait la plume, il avait avancé qu'un roi ne devait point se faire auteur et « descendre dans une lice où la victoire même n'est presque jamais sans honte parce que l'adversaire est presque toujours sans noblesse »

Le 27 avril, un abonné de la Gazette de France, dans une lettre à son journal, s'ébahit de ce propos, si malsonnant en telle bouche. Il fit remarquer que la plupart des grands auteurs anciens, Thucydide, Xénophon, Démosthène, César, Cicéron, Caton, Sénèque, Tacite, étaient des hommes d'Etat et des hommes d'action, affirmant d'autre part que l'amour des Lettres s'alliait fort bien à la noblesse de la naissance et à l'exercice des plus hautes fonctions, témoin Sully, Retz, La Rochefoucauld, Fénelon, et autres.

Mais l'abonné se fut sans doute encore plus étonné s'il eût su à quel point, en contredisant ainsi Chateaubriand, il se rencontrait avec sa pensée intime et profonde. Il ignorait que le passage visé n'avait été inspiré à Chateaubriand que par le désir de montrer, à ceux qui ne voulaient voir en lui qu'un écrivain infatué de gloriole littéraire, qu'il savait apprécier autre chose que les Lettres, et même leur préférer d'autres grandeurs. Mais l'abonné de la Gazette de France ne pouvait deviner cela.

Du reste, Chateaubriand comprit bien vite qu'il avait été trop loin, et que, n'étant connu que comme écrivain, quelles que fussent ses aptitudes, ses virtualités et ses préférences intimes, en dépréciant les Lettres, il se dépréciait.

Dans le Mercure du 3 mai, il fit paraître sa réponse ; on le vit alors, avec surprise, qui surabondait dans le sens de son correspondant, se désavouant lui-même publiquement. Mais comment eût-ii étouffé le cri de son cœur quand on le mettait en demeure de s'expliquer sur une question qui, jusqu'ici, avait dominé, pour ainsi dire, toute son existence?

Loin de lui la pensée de rabaisser les Lettres ! Il a seulement voulu dire que les hommes qui occupent un haut rang dans la société ont beaucoup à perdre en écrivant, s'ils n'ont pas de talent et manquent la gloire. Et après être revenu sur les Essais de Molé, pour qu'on sût bien qu'il ne rangeait pas leur auteur dans cette catégorie, il aborde le rôle consolateur des Lettres, et ici l'allusion à sa propre fortune devient visible à chaque ligne :

Quand, fatigués des orages du monde, vous vous réfugiez au sanctuaire des Muses, vous sentez que vous entrez dans un air tranquille dont la bénigne influence a bientôt calmé vos esprits. Cicéron avait été témoin des malheurs de sa patrie : il avait vu dans Rome le bourreau s'asseoir à côté de la victime par hasard échappée au glaive et jouir de la même considération que cette victime; il avait vu presser avec la même cordialité et la main qui s'était baignée dans le sang des citoyens, et la main qui ne s'était levée que pour les défendre ; il avait vu la vertu devenir un objet de scandale dans un temps de crime, comme le crime est un objet d'horreur dans un temps de vertu ; il avait vu les Romains dégénérés pervertir la langue de Scipion pour excuser leur bassesse, appeler la constance entêtement, la générosité folie, le courage imprudence, et chercher un motif intéressé à des actions honorables pour n'avoir pas la douleur d'estimer quelque chose ; il avait vu ses amis se refroidir peu à peu pour lui, leurs cœurs se fermer aux épanchements de son cœur, leurs peines cesser d'être communes avec ses peines, leurs opinions changer par degré : ces hommes emportés et brisés tour à tour par la roue de la fortune l'avaient laissé dans une profonde solitude..

Que fit Cicéron dans une situation aussi triste ? Il eut recours à l'étude et les Lettres le consolèrent.

Les Muses, qui nous permettent de choisir notre société, sont d'un puissant secours dans les chagrins politiques. Quand vous êtes fatigués de vivre au milieu des Tigellin et des Narcisse, elles vous transportent dans la société des Caton et des Fabricius.

Puis voici l'éternelle, la cuisante et détestable incrimination : On dit : « Les gens de Lettres ne sont pas propres au maniement des affaires » Chose étrange, dit Chateaubriand, que le génie nécessaire pour enfanter l'Esprit des Lois ne fût pas suffisant pour conduire le bureau d'un ministre!

Et de citer à son tour Cicéron, Démosthène, César, etc.

Après quoi, c'est le Chateaubriand déçu et dégoûté de l'action par les déboires éprouvés qui reparaît, avec le conseil donné aux hommes de Lettres de ne pas envier les premières places dans leur patrie, bien qu'ils soient très capables de les remplir :

On ne leur fait pas une grâce en les investissant des charges de l'État : ce sont eux au contraire qui, en acceptant ces charges, font à leur pays une véritable faveur et un très grand sacrifice...

Et ici, avec les allusions, les souvenirs amers se pressent de nouveau :

Plus délicats que les autres hommes, combien ne seraient-ils pas blessés à chaque heure de la journée ! Que d'horribles choses pour eux à dévorer ! Avec quels personnages ne seraient-ils pas obligés de vivre et même de sourire! En butte à la jalousie que font toujours naître les vrais talents, ils seraient incessamment exposés aux calomnies et aux dénonciations de toutes les espèces ; ils trouveraient des écueils jusque dans la franchise, la simplicité ou l'élévation de leur caractère ; leurs vertus leur feraient plus de mal que des vices, et leur génie même les précipiterait dans des pièges qu'éviterait la médiocrité. Heureux s'ils trouvaient quelque occasion favorable de rentrer dans la solitude, avant que la mort ou l'exil vînt les punir d'avoir sacrifié leurs talents à l'injustice des cours !

Dira-t-on que les gens de Lettres ont toujours flatté la puissance? Mais cette faiblesse est malheureusement commune à tous les hommes ; seulement la turpitude des gens de Lettres est connue, celle des autres est ignorée.

Enfin ce parallèle :

Il me reste à parler de la célébrité littéraire. Elle marche de pair avec celle des grands rois et des héros : Homère et Alexandre, Virgile et César occupent également la voix de la Renommée. Disons de plus que la gloire des Muses est la seule où il n'entre rien d'étranger. Ou peut toujours rejeter une partie du succès des armes sur les soldats ou sur la fortune : Achille a vaincu les Troyens à l'aide des Grecs ; mais Homère a fait seul l'Iliade, et, sans Homère, nous ne connaîtrions pas Achille.

Il est clair que cet article est d'une autre inspiration que le précédent, et ainsi tout le Chateaubriand d'alors apparaît dans ces morceaux où nous le voyons tiraillé entre deux dispositions contraires :

Le sentiment violent que le gentilhomme qu'il est, avec les goûts qu'il se connaît, est fait pour agir, comme son père, comme ses pères ; que les Lettres, les « Muses » ne sont que l'honorable passe-temps d'un homme d'action en disponibilité; que s'il les a cultivées avec succès, c'est tant mieux, et qu'il y reviendra peut-être toutes les fois qu'il aura des loisirs ; mais que jamais elles ne sauraient remplir une existence comme la sienne ;

Et d'autre part, le souvenir amer des déboires de son action passée ; la pensée calmante que les Lettres l'ont consolé et le consoleront encore ; qu'elles sont après tout le plus clair de son actif, son seul actif de gloire ; qu'il est ingrat de le méconnaître, et que ce qui est tout son passé pourrait peut-être bien être aussi tout son avenir.

Plus tard, beaucoup plus tard, dans les Mémoires, cela doit aboutir à cette harmonieuse conciliation :

Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première, j'étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde, je suis François de Chateaubriand. Je préfère mon nom à mon titre1.

(1) O.-T., 1, 11. ↩

Mais cette déclaration apaisée, il la fait, sa vie finie, alors qu'il faut bien la prendre comme elle est pour se présenter devant la postérité, et qu'au surplus elle lui a fourni d'assez belles satisfactions des deux sortes. En 1806, entre les deux natures, l'une avec plus de goût et des déboires, l'autre avec plus d'aptitudes et en tout cas plus de succès, il y a un rude et orageux conflit.

Quand on sait bien cela, on comprend la vraie signification du voyage d'Orient. Les motifs en sont restés obscurs. Nulle part Chateaubriand, variant suivant les époques, n'a fourni ladessus que des explications partielles, incomplètes, et jamais totalement satisfaisantes.

Il y avait longtemps que Chateaubriand, né voyageur, il ne faut pas l'oublier, songeait à compléter ses connaissances par quelque course du côté de l'Orient, aux pays du soleil. L'Italie l'avait mis en goût, à supposer, comme il est bien possible, qu'il n'ait vu qu'en imagination la Floride et le pays des Natchez.

Le 16 juillet 1803, après les premiers démêlés avec F'Fesch, il écrivait succinctement de Rome à Chênedollé qu'il comptait faire « un saut à Athènes » avant de s'ensevelir définitivement dans la fameuse chaumière que son imagination situait alors dans les environs de Paris1.

(1) Correspondance, 1, 118. ↩

Un peu plus tard, de Rome encore (31 août 1803), il annonce à Guéneau de Mussy qu'il a demandé son rappel et il ajoute :

Je suis donc décidé, vers le printemps de l'autre année, à passer en Grèce. J'irai voir Athènes; je m'enfermerai ensuite trois mois avec les moines du Mont-Athos, pour parler un peu le grec. Je me rendrai à Constantinople, d'où je m'embarquerai pour la France. Je serai de retour à Paris pour l'hiver. Là j'exécuterai, si je puis, mon projet de retraite, et je mettrai un terme à tant de voyages, de sottises, et d'erreurs, en m'ensevelissant dans quelque hutte, sur le coteau de Marly. J'aurai alors vu tout ce qu'un honnête homme peut à peu près désirer de voir, les déserts américains, les ruines de Rome et de la Grèce, le commencement des mœurs orientales et asiatiques...2.

(2) Ibid., 1, 124 ↩

Puis il parle des satisfactions qu'il en aura, mais, s'il est fort question, dans cette lettre, de ses dégoûts et de ses déceptions de secrétaire d'ambassade, il n'y est question ni de religion, ni de pèlerinage, et pas davantage d'une œuvre en train pour laquelle il aurait besoin de se documenter. Il a dit dans la Préface des deux premières éditions des Martyrs avoir commencé son ouvrage à Rome en 1802, « quelques mois après la publication du Génie du christianisme », et n'avoir pas cessé depuis lors d'y travailler. Mais il le disait alors pour faire valoir son œuvre; ses lettres de cette époque ne le confirment pas, et il ne l'a pas répété dans les Mémoires. A Rome, il a songé un moment à ses Mémoires1, mais nullement aux Martyrs, qu'il ne conçut qu'à Paris, quand il habitait rue de Miromesnil, au printemps de 18042.

(1) Cf. sa lettre à Joubert de décembre 1803. ↩

(2) O.-7 , II, 469. ↩

A l'origine du voyage d'Orient, on ne trouve donc pas plus les Martyrs qu'on n'y trouve l'idée toute religieuse d'un pèlerinage. Le voyage est conçu comme un voyage à exécuter pour lui-même, par un voyageur avide, comme tout vrai voyageur, de sensations neuves, d'émotions artistiques ou autres, à l'étroit où il est, heureux de changer de place, heureux aussi de compléter ses connaissances a d'honnête homme » avant de se terrer pour toujours ou pour longtemps.

En cette année 1805, où nous l'avons vu ne pouvant tenir en place, cet instinct voyageur se réveille plus vif, parce qu'il étouffe à Paris, parce qu'il manque d'air, même en France, dans la France de Napoléon et de Fouché.

C'est lui qui parle au cinquième livre des Martyrs par la bouche de Jérôme méditant auprès du tombeau de Scipion :

Amis, les cendres du plus grand des Romains me font sentir notre petitesse et l'inutilité d'une vie dont je commence à être accablé. Je sens qu'il me manque quelque chose. Depuis longtemps je ne sais quel instinct voyageur me poursuit. Vingt fois le jour, je suis prêt à vous dire adieu, à porter mes pas errants sur la terre...

Cet instinct l'a poussé aux montagnes, sans le contenter, nous l'avons vu. Il le pousserait dès maintenant en Orient, si matériellement la réalisation d'un tel rêve n'était infiniment difficile quand on n'a pas d'argent pour vivre chez soi.

Mais n'exagérons rien. Si l'idée du voyage n'est pas venue de l'œuvre, pas plus d'ailleurs que l'œuvre n'est sortie du voyage, comment Chateaubriand n'eût-il pas pensé au coup de fouet que donnerait à son imagination une course à travers les pays où il promène d'avance son action et ses héros? Aussi son rêve ne peut-il que prendre corps davantage à mesure que l'ouvrage avance. Et certes l'ouvrage avance, puisque, le 31 mai 1805, Fontanes en a déjà lu les cinq premiers livres1 et que, quand l'auteur partira pour de bon, en juillet de l'année suivante, le plan d'ensemble sera si bien arrêté et la plupart des chants si bien ébauchés qu'il n'y manquera plus que « la dernière main2 ».

(1) Fontanes à Guéneau de Mussy, dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, I1, 338. ↩

(2) Début de l'Itinéraire. - On lit dans l'Examen des Martyrs : « Les Martyrs étaient achevés en grande partie, principalement le récit d'Eudore, lorsque je suis parti pour l'Orient. » ↩

En même temps il aime fort Mme de Noailles, et voici que le goût enthousiaste de « l'aimable Dolorès » pour l'Espagne, ses mœurs, ses monuments, les souvenirs des Maures, détourne, un instant, son instinct voyageur vers une terre où cette fois les Martyrs de Dioclétien n'ont, même indirectement, rien à voir ni à gagner. Le 8 février 1806, il écrit à Chênedollé3 qu'il partira en avril pour l'Espagne, où il passera deux mois « à voir les antiquités mauresques » .

(3) Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, II, 226. ↩

Mais il ne part pas. Tout d'un coup, en mai 1806, c'est le « voyage de Jérusalem » qui est décidé4. En juin, il va l'annoncer à Fervaques, et Mme de Custine, désolée, écrit à Chênedollé (24 juin) que « la chimère de Grèce est enfin réalisée », et que son ami va « enfin accomplir ce qu'il désire depuis si long-temps5 ».

(4) Cahier rouge, p. 28. ↩

(5) Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, I1, 323. ↩

C'est donc que les obstacles ont été subitement abaissés. L'argent manquait. On l'a fourni. Qui? Il est difficile de le dire avec certitude. Ce n'est pas Mme de Custine. Serait-ce Mme de Noailles? Aucun indice. Vitrolles parle de quarante mille francs qui auraient été donnés à cet effet par f « la princesse Élisabeth6 » Quelle princesse Élisabeth? Il semble que ce ne puisse être 'que l'Impératrice régnante de Russie, femme d'Alexandre I, donataire d'un des exemplaires de luxe du Génie du christianisme, sans doute intéressée à Chateaubriand par l'intermédiaire de Mme de Krüdener, ancienne amie de Mme de Beaumont. Nous y reviendrons.

(6) VITRoLtEs, Mémoires, II, à l'Appendice consacré à Chateaubriand, p. 463. ↩

En tout cas, pour un homme à qui l'air de France est devenu peu respirable, c'est la diversion salutaire et attendue. Le départ est immédiatement résolu, la date fixée.

Maintenant, rappelons-nous le passage fameux des Mémoires rapporté par Sainte-Beuve :

Mais ai-je tout dit dans l'I/inéraire sur le voyage commencé au port de Desdémone et d'Othello? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de lu gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne ! Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves? Que de malheurs ont suivi ce mystère! Le soleil les éclaire encore... Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire1.

(1) SAINTE-BEEVE, Chateaubrian 1, II, 72 ↩

De la gloire pour me faire aimer! Mot contesté, mais à tort. Un vrai cliché sous sa plume, comme l'a montré M. Pailhès2 ; et combien plus vraisemblable encore que vrai dans sa bouche!

2) PAULHÈs, Du novenu sur Joubert, p. 462. Chateaubriand, 20° leçon. ↩

Cette gloire, il pouvait certes la chercher et la trouver dans les Lettres où il l'avait déjà rencontrée. Mais ce n'est pas celle-là qu'il veut; à défaut de celle de politique et de l'homme d'État, il lui faut celle du voyageur et du pèlerin, toujours une gloire d'action.

Sainte-Beuve, qui ne veut voir en lui que l'homme de lettres, a fait un peu trop bon marché du pèlerin. Il s'est amusé à nous faire remarquer que Chateaubriand n'allait pas en Orient avec la foi de saint Louis (3). On peut le lui accorder. Mais à côté de la foi, il y avait le rôle, et Sainte-Beuve oubliait que Chateaubriand avait assumé celui de restaurateur de la religion, lequel avait été et était encore sa raison d'être littéraire et politique. En maintenant l'attention sur des choses qu'on avait à cœur de ne pas laisser retomber dans l'oubli où les tenait le dernier siècle, il allait encore servir son parti. On le voit bien quand, après son départ, le Mercure publie de ses lettres :

Nous croyons faire plaisir aux lecteurs du Mercure, dira la rédaction1, en lui donnant des nouvelles d'un voyageur auquel s'intéressent si vivement les amis de la Religion et des lettres...

(1) 16 aout 1806. A Mme de Vintimille, 10 août 1806. Correspondance de Joubert. ↩

la religion étant nommée d'abord et avant les Lettres.

D'ailleurs Chateaubriand est resté en relations avec Saint-' Sulpice et ces « chefs du clergé de France » qui l'ont si mal embarqué dans son aventure de Rome. Pendant son voyage, Saint-Sulpice fera tous les soirs, nous dit Joubert (2), une prière pour le voyageur, et même « une prière à laquelle il a beaucoup de fo »

Ce serait donc ne voir qu'un côté de la réalité que de croire Chateaubriand parti pour « chercher des images » . Sans doute il a dit lui-même quelque part :

J'allais chercher des images, voilà tout3.

3) Première Préface de l'Itinéraire. ↩

Mais c'était à un moment où, comme nous le verrons, il avait justement intérêt à se montrer simple homme de lettres.

Sans parler de l'amour, il faut faire la part des goûts et des instincts profonds de l'homme, de l'ambiance politique et de l'humeur qui en est la conséquence, enfin du rôle à soutenir. Villemain, bien guidé là par les confidences de Fontanes, a vu assez clair sur ce point quand il a mentionné « un dégoût du temps et des lieux, un besoin de changer d'air et d'aller respirer quelque part, hors des limites de l'Empire » ajoutant que « la chose allait bien à son génie, à sa jeunesse, au caractère de son imagination, à sa vie tout entière et à l'attente du monde sur lui4 » .

4) VILLEMAIN, Chateaubriand, p. 147. ↩

Dans les Mémoires, la vérité perce aussi entre ces lignes : J'étais travaillé de tant de souvenirs et de pensées que je n'en pouvais plus. Demeuré seul derrière les chers objets qui m'avaient quitté, comme un marin étranger dont l'engagement est expiré et qui n'a ni foyer ni patrie, je frappais du pied la rive; je brûlais de me jeter à la nage dans un nouvel océan pour me rafraîchir et le traverser...1.

(1) O.-1., 11, 505. ↩

Quant à Fontanes, qui est au courant de ses sentiments et de ses relations, et qui craint toujours quelque éclat, il n'est pas non plus fâché de le voir partir, regardant, dit encore Villemain, « comme salutaire la diversion d'une telle absence, devant la police de l'Empire2 »

2) VILLEMAIN, Chateaubriand, p. 148. ↩

Maintenant que son départ est décidé, en ce qui concerne ses rapports avec le gouvernement de Napoléon, dans quelles conditions va-t-il partir ? et comment se fera son voyage?

La réponse est facile. Sans aller jusqu'à croire avec son concierge qu'il part « aux dépens du gouvernement » et pourvu d' « une belle place3 », il n'est pas douteux qu'il ne parte en bons termes avec le gouvernement, que sa pérégrination sera suivie d'un œil favorable et qu'on s'emploiera même à la faciliter.

(3) Joubert à Mme de Vintimille, 8 août 1807. Correspondance de Joubert. ↩

En effet, en dépit de sa démission déjà un peu lointaine, malgré les incartades de sa plume, et l'inégalité de son humeur, il reste un écrivain qu'on peut enfin espérer rallier comme tant d'autres, surtout depuis qu'il a semblé faire des avances; peut-être aussi, faut-il le dire? parce qu'on le sait besogneux et qu'on table là-dessus. Le gouvernement impérial sait qu'il n'a pas trop d'écrivains de valeur à son service. Il sait qu'Esménard, Chénier, Carion de Misas, n'ont pas l'oreille du public parisien qui, ayant sifflé les Pierre le Grand et les Cyrus4, applaudit malicieusement Raynouard (1805) parce qu'il voit une analogie entre ses Templiers et les Jacobins, entre Philippe le Bel et Bonaparte, entre Jacques de Molay et Moreau5. Chateaubriand vaudrait mieux ; du moins on le croit.

(4) Pierre le Grand, de GARION DE NISAS, 1804; — Cyrus, de CHÉNIER, 1804. ↩

(5) Cf. Ambigu, août 1805. ↩

En outre, Chateaubriand, quels que soient ses sentiments intimes, peut fort bien n'être, en 1806, aux yeux du gouvernement, qu'un rédacteur du Mercure. Et qu'est-ce que le Mercure? Une feuille toute officieuse, organe d'un parti qu'on peut considérer comme un des soutiens du trône, dont la force est nécessaire pour assurer l'équilibre intérieur de l'Empire, et qui même, en ce moment, semble l'emporter dans la faveur du maître sur le parti adverse. On le voit par un épisode intéressant de la lutte qui se poursuit ininterrompue entre la Révolution et la réaction.

Il s'agit du règlement de la condition des Juifs, affaire sur laquelle il vaut la peine de s'arrêter un instant.

L'Empereur, revenant d'Austerlitz, a recueilli à Strasbourg des plaintes nombreuses contre l'usure qu'ils pratiquent aux dépens des populations alsaciennes si éprouvées déjà par tant d'années de guerres. Ému de cette situation et se promettant d'y mettre bon ordre, à sa façon décisive et radicale, il soumet la question dès son retour à l'examen de son Conseil d'État. On se met à parler de l'affaire un peu partout, et, au Conseil d'État comme dans le public, chacun prend parti pour ou contre les Juifs, suivant ses opinions.

Pour les uns, ceux qu'inspirent les principes de la Révolution, refuser de reconnaître les créances des Juifs, citoyens français et soumis aux mêmes charges que les autres citoyens, est une violation des Droits de l'homme, une atteinte à la liberté de conscience, une emprise menaçante du parti catholique, un nouveau pas vers la réaction, et, à ce titre, un inquiétant signe des temps.

Pour les autres, partisans de la contre-révolution, il s'agit moins de mettre fin au plus tôt à d'odieux abus que de faire échec sur un terrain avantageux aux théories des philosophes, défenseurs des Juifs.

Cela passionne un peu. Au Conseil d'Etat, la section de l'Intérieur, avec son président Regnault de Saint-Jean-d'Angely, avec Beugnot, et tous les hommes de la Révolution, est en majorité favorable aux Juifs ; mais on sait que l'Empereur leur est hostile et veut des mesures rigoureuses.

Bonne occasion pour le parti Fontanes ! Molé, qui vient d'entrer au conseil, tout jeune auditeur, se taille aussitôt un rôle en se prononçant avec chaleur contre les Juifs, et cela lui vaut de la part de l'Empereur un redoublement de faveur. De Bonald, en réponse à des articles du Publiciste, publie dans le Mercure (8 février 1806) un article dans le même sens.

Il rappelle que depuis longtemps les Juifs sont l'objet de la bienveillance des philosophes, Voltaire excepté, et voit dans cette faveur un effet de la vieille haine des uns et des autres contre le christianisme. Pour lui, les Juifs ne peuvent être citoyens d'un Etat chrétien, sans devenir chrétiens, et la correction de leurs vices, qui viennent de leur religion, doit précéder le changement de leur situation politique.

Cela aboutit, comme premier résultat, à un décret impérial du 13 mai 1806 suspendant pour un an l'effet des créances juives1.

(1) Une assemblée de Juifs habitant le territoire français fut ensuite convoquée à Paris pour le 15 juillet, et une commission de trois membres (Molé, Pasquier, Portalis le fils) fut chargée de s'aboucher avec cette assemblée. Molé, bien qu'il eût, détail assez piquant, par son arrière-grand'mère, du sang de Samuel Bernard dans les veines, filiation qui expliquait la grande fortune de sa famille, se montra, selon Pasquier, fort raide et menaçant. Ces négociations aboutirent en février 1807 à l'ouverture d'un grand Sanhédrin dont il ne nous appartient pas de raconter l'histoire. - Voir sur cette affaire PASQUIER, I, chap. X, et BARANTE, 1, chap. IV. ↩

Mais la campagne ainsi amorcée continue. De Bonald, qui la mène au Mercure, redouble (21 juin) par un article sur la tolérance, qui est, dit-il, « le fort de la philosophie du dernier siècle, et son dernier' asile. Or la tolérance n'existant, selon lui, nulle part dans la nature, ni dans les lois, ni dans les mœurs, ni dans les sciences, ni en matière littéraire ou artistique, ne pourrait sans absurdité être réclamée en matière religieuse.

Cette fois on trouve de l'autre côté que la provocation est poussée un peu trop loin, et il y a des réclamations telles que l'écrivain, qui vit en Auvergne, reçoit un rude rappel à l'ordre qu'on lui expédie, du bureau de la Presse, par un gendarme2.

(2) Fontanes à G. de Mussy, 27 août 1806. SAINTE-BEUVE, II, 344, et Archives nat., FI8 580B. ↩