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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Le Premier Consul

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 164–175 · chapitre 16 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cela tombait mal, parce que l'affaire du roi de Sardaigne se trouva réveillée par la même occasion et au moment où les circonstances de la politique extérieure devaient influer le plus défavorablement sur l'impression du Premier Consul.

Au moment où il s'engageait dans une guerre que tout le monde sentait si grosse de conséquences, Bonaparte éprouvait de graves inquiétudes par l'attitude de la Rusșie appuyée sur la Prusse.

Le jeune empereur Alexandre avait offert sa médiation; or, si dans les propositions toutes récentes du cabinet russe concernant l'Angleterre figurait la restitution de Malte à l'Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, on trouvait par contre, dans celles qui regardaient la France, l'attribution au roi de Sardaigne d'un territoire destiné à l'indemniser de la perte du Piémont.

Il y avait un moyen d'indemniser le roi de Sardaigne, c'était de lui abandonner le duché de Parme devenu vacant par la mort du vieux duc de Parme, et cette solution avait bien été envisagée. Mais, et c'était là que les choses se compliquaient, disposer ainsi de Parme, c'était décevoir les espérances du roi et de la reine d'Espagne qui comptaient que Parme irait s'ajouter au nouveau royaume d'Étrurie sur qui régnait leur fille Marie-Louise, mariée au jeune duc de Parme, son cousin.

Comme il y avait en ce moment grand intérêt pour le gouvernement français à ménager l'Espagne, alliée déjà récalcitrante, peu empressée de participer aux charges de la guerre, mécontente en outre qu'on eût vendu la Louisiane aux États-Unis, au lieu de la lui restituer, - ces convoitises n'étaient pas négligeables.

En sorte que le Premier Consul se trouvait ainsi empêtré de ce malencontreux roi de Sardaigne, qui, à vrai dire, n'en pouvait mais. Le satisfaisait-on, on mécontentait l'Espagne, et c'était sans doute une alliée de moins ; ne le satisfaisait-on pas, on mécontentait la Russie, et c'était peut-être une ennemie de plus.

Bref, après avoir fait mine d'accueillir la médiation de la Russie, pour ne pas trop l'indisposer, on venait de se décider à la repousser (29 août), d'autant que l'ambassadeur russe à Paris, M. de Markoff, s'était depuis, quelque temps déjà, rendu assez insupportable.

C'est au milieu de ces circonstances propres à exercer sa patience que Bonaparte apprit la conduite à Rome de son agent Chateaubriand, ses menées, disaient les malveillants, et il n'en manquait pas. Ainsi cet ex-émigré, qu'il s'était laissé presque imposer malgré tant de préventions défavorables, n'avait rien eu de plus presse, à peine à son poste, que d'aller s'accointer avec cet insupportable roi de Sardaigne ; et non content de cette audace, il prétendait encore traiter directement avec le Pape, et dans quel esprit factieux ! Contrariant la politique extérieure du Consul, il osait contrarier aussi sa politique religieuse en prêtant aux desseins des émigrés anticoncordataires l'autorité de sa situation officielle ! N'avait-il demandé à servir que pour trahir ?

Il n'est pas douteux que ce fut sous ce jour détestable que Bonaparte aperçut alors la conduite de Chateaubriand; et son impression première fut si mauvaise qu'il n'en revint jamais tout à fait et qu'à Sainte-Hélène il se souvenait encore avec rancœur de ce qu'il appelait « la déloyauté de Chateaubriand dans l'affaire du roi de Sardaigne1 »

(1) Mémorial, 1er juin 1816. ↩

Pour le détail, voici à peu près comment les choses se passèrent.

Fontanes dit un peu plus tard, dans une lettre à Joubert (26 novembre)2, qu'il a eu « deux conversations avec le Maître » et qu'il a fait des a démarches actives n.

La première des deux conversations eut lieu sans doute au plus fort de l'orage, dans les premiers jours de septembre. Mandé sur-le-champ, il eut à subir les éclats d'une de ces colères qui atterraient. On en trouve un écho, un peu confus à vrai dire, dans Lyonnet, historien de Fesch, et dans Artaud, historien de Pie VII, ainsi que dans des lettres ultérieures de Chateaubriand. C'est alors sans doute que Bonaparte menaça de faire ramener Chateaubriand à Paris « pieds et poings liés sur une charrette et qu'il fut question de l'enfermer au Temple3.

(3) Cf. la lettre de Chateaubriand à Fontanes du 20 octobre. ↩

Il y a eu des lettres saisies à la poste. Fontanes y fait nettement allusion4. Quelles lettres? Sans doute celles que Chateaubriand adressait aux « chefs du clergé » français et qu'il chargeait d'imprudentes protestations5.

(4) Lettre de Fontanes à Guéneau du 5 octobre. Dans SAINTE-BEUVE, 1, 395. ↩

(5) Il écrit à Fontanes, le 20 octobre : « Les chefs du clergé doivent être, et sont contents de mes efforts » ; c'est donc qu'il était en rapport avec eux. ↩

On a consulté Cacault et Artaud, qui reviennent tout juste d'Italie. Cacault et Artaud n'ont pas été fâchés de faire entendre qu'on fait là-bas des fautes comme on n'en faisait pas de leur temps ; et Cacault a-t-il résisté à la tentation de rappeler certaines prédictions et de les montrer vérifiées ? Peut-être l'un ou l'autre de ces gens de carrière a-t-il dit son mot sur l'inaptitude des gens de lettres aux affaires ? En tout cas, cela tombe à plein sur Fontanes; et il est certain d'autre part qu'on lui a fait des reproches directs1.

(2) Correspondants de Joubert, p. 76. ↩

(1) Fontanes à Guéneau (5 octobre 1803). Dans SAINTE-BEUVE, 1, 395. ↩

Fontanes sort de là désolé. Il écrit à Chateaubriand une lettre « triste » qui est perdue, mais nous avons de lui, du même temps, un billet à Guéneau qui est bien découragé. Voyant son bel avenir tout gâté, il se reproche sa paresse :

Notre cher Chateaubriand a ses tribulations à Rome ; j'ai les miennes à Paris. La paix n'est que dans la Bourgogne, sur les monmes de la pari mettez, le tes valoir tous vos talents dans la jeu

nesse, mon bon ami. Ne soyez pas aussi paresseux que moi. J'ai perdu quinze ans de ma vie à des niaiseries et à pis encore. Le passé m'offre des regrets, l'avenir de faibles espérances.2.

(2) Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, II, 334. ↩

Cependant ici se placent les « démarches actives n, la recherche d'une intervention efficace et bienveillante.

Il y a d'abord Lucien, le chef et le disciple à la fois, naguère encore l'espoir et la colonne du parti. Revenu d'un voyage sur les bords du Rhin, il est à Paris ou au Plessis-Chamant. Mais, ayant épousé clandestinement Mme Jouberthou, il est en froid avec son frère le Consul, et de plus il n'a jamais spécialement apprécié Chateaubriand. Rien à faire de ce côté.

On peut espérer plus de Joséphine. Elle passe pour bienveillante aux ci-devant émigrés. Et on peut agir sur elle par Mme de Custine qui a partagé sa cellule aux Carmes, avant Thermidor. Cela ne s'oublie pas. Chateaubriand, qui le sait, a pu en écrire à sou amie. Il est probable en tout cas, comme on le verra plus loin par une lettre de Fontanes, qu'elle s'est entremise utilement.

Talleyrand n'est pas sûr, mais il a été « aimable » .

Enfin Mme Bacciochi, saisissant quelque occasion, a remis le Mémoire de Chateaubriand. Au contraire de ce qu'on pourrait croire, l'effet n'a pas été mauvais, loin de là. Napoléon n'a jamais dédaigné ce genre de rapports. Quand il est las de Bourrienne, il l'emploie à lui faire des mémoires de cette espèce : « Il est très bon pour cela v, dit-il à Méneval. D'ailleurs cela n'implique pas la confiance.

De même Chateaubriand est on ne peut plus suspect, mais les renseignements qu'il envoie, qu'il tient de ses amis les émigrés de là-bas, intéressent. Cela peut être utile. Cela prouve aussi qu'il sait s'informer. On se défiera de lui, mais on pourra l'employer : réservé.

Sans compter que la note, dure pour Fesch (il n'y a que demi-mal), épargnant Pie VII et rejetant tout sur Consalvi, n'est pas maladroite. Pour un homme de lettres, c'est assez bien manœuvré.

Ainsi les choses s'arrangent un peu.

Le dimanche 2 octobre, a lieu la deuxième conversation de Fontanes : « Le Maître a paru moins irrité1. » Aussi, dès le lendemain 3, Fontanes, après avoir revu Talleyrand, s'empresse-t-il d'expédier à Chateaubriand, pour le réconforter, une longue lettre « moins triste que la première » où la situation est envisagée telle qu'elle se présente au sortir de cet entretien. Il faut la citer et pour les renseignements qu'elle contient, et parce qu'elle est du pur Fontanes, de la meilleure manière, avec ses précautions à l'endroit du cabinet noir et cette façon d'écrire à la cantonade une lettre intime, pleine, à toute éventualité, de flatteries enveloppées, avec cet air convaincu et ces réserves mesurées juste au degré qu'il faut pou garantir la sincérité du reste :

(1) Fontanes à Guéneau, 5 octobre. Dans SAINTE-BEUV , ouvr. cité d'ailleurs être un sot; mais les arts de la pensée sont plus redoutables par leur influence. Les hommes d'État caressent quelquefois les grands écrivains, mais ils les aiment peu.. Le Maître a lu votre Mémoire. Il le trouve bien rédigé, mais il n'en accepte pas toutes les observations. Je vois pourtant que cette lettre a produit bon effet. Je vous le répète, si on pouvait croire au ministre, je serais absolument rassuré. Talleyrand est plus aimable que sûr. C'est l'homme qui sait le mieux plaire et le moins servir. Je ne lui ai pas la moindre obligation, et il aurait pu et dû m'être utile plus d'une ↩

Cette lettre, mon cher ami, sera moins triste que la première. Je crois qu'avec une circonspection soutenue, vous détruirez les fausses idées qui vous ont nui ; mais, de grâce, consultez plus désormais votre intérêt que votre sensibilité. Soyez en garde contre votre cœur et vos habitudes. La franchise d'un ancien gentilhomme breton ne vaut rien au Vatican. Les cardinaux ne ressemblent point au Père Aubry. On vous a reproché le bruit et l'envie de paraître. Eh bien ! Il vous en coûtera si peu de vous taire, puisque la renommée parle pour vous ! Les hommes qui écrivent, dit-on, ceux qui ont obtenu de la réputation littéraire, sont tentés de se croire le centre de tout. Montrez que cette ridicule manie ne vous a jamais atteint. Cette observation, qui vient d'en haut, a pu être vraie plus d'une fois ; mais ni vous ni moi n'avons mérité qu'on nous en fit l'application. Nous savons, avec toute l'Europe, qu'un seul homme peut en être aujourd'hui le centre, le lien et le moteur.

Je n'ai pas besoin de vous représenter que le Pape est plutôt dans ce siècle le Vice-Consul que le Vice-Dieu. Heureusement le Consul veut ce qui est utile et glorieux. Je me rassure donc et je crains peu les efforts de l'anarchie et de l'athéisme réunis. Les homme religieux trouvent le Consul trop philosophe; les philosophes, au contraire, trop religieux; les républicains, trop monarchiste ; les monarchistes, trop républicain ; ils ont tous tort, mais leur erreur prouve que le Consul est au plus haut degré l'homme de tous les partis et de toutes les circonstances où la fortune l'a placé. Trop de piété soulèverait les philosophes; trop de philosophie, les chrétiens; trop de monarchie, les républicains; trop de démocratie, toute la France. Je crois fermement, depuis le 18-Brumaire, que ce personnage extraordinaire changera et réformera le monde : il sera une grande époque historique. Attachons-nous fortement à la destinée de celui qui mènera toutes les autres. Au reste, ce n'est pas chez moi une affaire de calcul, mais d'instinct et d'admiration. Je sais combien, sui cet article et sur bien d'autres, nos . sentiments se rapprochent.

Le ministre (si l'on peut croire à un ministre) n'est pas contre vous. Je l'ai vu deux fois cette semaine, et je le quitte dans ce moment. Il jure que tout cela n'aura pas de suites fâcheuses, que tout s'apaisera et qu'il n'y aurait ici qu'une faute irréparable, celle du découragement. Gardez-vous bien de vous rebuter. Prouvez qu'avec un grand talent et une belle imagination, il est très facile de vaincre les gens médiocres dans leur petite science. Dissimulez, et montrez cet esprit de suite dont le cardinal de Richelieu trouvait Corneille incapable. Faites mieux que le grand Corneille en sachant réussir, même dans les petites choses. Il y a longtemps, mon cher ami, qu'une guerre sourde est déclarée entre les puissances littéraires et les puissances politiques. Les sciences exactes n'importunent point : un bon géomètre, un bon chimiste, peut fois, mais je lui trouve tant de grâces que je lui pardonne tout. S'il vous sert (comme il le dit), je vais l'aimer de tout mon cœur. Vous sentez que ce n'est pas le moment de demander une gratification. Mais l'occasion favorable pourra revenir ; elle ne sera pas négligée. Je n'ai point vu le cy-devant secrétaire de légation [Artaud]. Je sais même bien certainement que l'ex-ambassadeur [Cacault] ne vous a pas été favorable. Le camée annoncé à Mme Bonaparte n'était pas encore reçu ces jours-ci. Soignez sa bienveillance; tout me persuade que vous lui devez plus d'un remerciement. Elle a de la bonté, de la grâce, et quoique toute-puissante, elle paraît fidèle à ses anciens amis. Sa conduite envers Le... me donne pour son caractère une haute estime. Lucien vient d'acheter le tableau d'Atala exposé à l'avant-dernier salon. C'est lui-même qui me l'a dit ; vous en seriez-vous douté? Veut-il rendre à vos ouvrages la bienveillance qu'il vous a refusée? Nous le verrons. Adieu, mon cher ami, je vous renouvelle les assurances de la plus tendre et de la plus inviolable amitié.

Fontanes1 -

(1) Dans PAULHÈS, ouvr. cité, p. 164. ↩

Donc il n'est plus question de trahison, mais il reste le bruit et l'envie de paraître, et cette tentation des hommes qui ont obtenu de la réputation littéraire de se croire le centre de tout. Cela surtout est regrettable, et pas seulement pour Chateaubriand, comme Fontanes l'écrit à Guéneau le 5 :

Cependant la prévention reste, et ce qu'il y a de pis, c'est qu'on croira qu'un homme qui écrit est incapable de toute affaire et ne convient à aucune place administrative...2.

(2) Dans SAINTE-BEUVE, ouvr. cité, 1, 395. ↩

Voilà qui est fâcheux pour tout le clan Fontanes.

Mais la lettre du 5 à Guéneau nous apprend aussi que « pour comble de ridicule, Mme de Beaumont est en Italie et se rend à Rome », qu'on le sait, et que « le Maître s'est plaint hautement de ce choix ».

En effet, Mme de Beaumont, après avoir séjourné au Mont-Dore jusqu'au 5 septembre, puis quelque temps à Clermont, a pris la route de l'Italie, et le 1e octobre elle est arrivée à Milan. Cela, Fontanes l'a tu dans sa lettre du 3 à Chateaubriand, car il sait bien que Chateaubriand n'y peut rien. Mais la présence de cette fille d'un ministre de Louis XVI auprès d'un agent qu'on accuse de penser et d'agir en émigré n'est pas faite pour le rendre moins suspect.

D'ailleurs tout n'est pas encore fini. C'est fini ou arrangé tant bien que mal pour le moment d'un côté, mais il y avait une autre voie par où ses ennemis cherchaient à lui nuire et Chateaubriand s'en est parfaitement rendu compte. Il écrira le 26 octobre à Fontanes :

Les accusations viennent de deux sources : 1° du cardinal secrétaire d'Etat. Ses accusations sont parvenues au gouvernement par le canal de la légation romaine à Paris, et vont à Portalis. La nature de ces accusations est que je veux m'emparer du pouvoir, pour conduire les affaires du clergé. Avez-vous rien entendu de plus absurde?

Le cardinal Consalvi est ouvertement mon ennemi, parce qu'il a eu peur que je ne fusse un obstacle à son crédit auprès du cardinal; il m'a fait, en conséquence, interdire mes entrées chez le Pape; il m'a calomnié dans une dépêche que l'ambassadeur m'a montrée, etc...

La seconde source d'où naissent les accusations, c'est de l'ancienne légation, et les accusations vont à M. de Talleyrand. Il s'agit d'aristocratie ! Et la visite au roi de Sardaigne (dont on ne parlait plus, et qu'on a ramenée sur le tapis depuis l'arrivée de Cacault et d'Artaud à Paris), sert de prétexte. Il est remarquable que j'ai comblé M. Artaud d'amitiés, que je lui ai donné des lettres de recommandation pour vous et pour Mme Bacciochi, et que j'ai rendu ici des services essentiels à ses amis. Pour remerciement, il me dénonce en arrivant. Il a beaucoup de petites connaissances dans les bureaux, et toute la petite race philosophique des commis est ameutée contre moi.

Voilà, mon cher ami, les deux plaies...1.

(1) Correspondance, I, 128. ) La pièce a été publiée par M. Frémy, article cité. ↩

A ces deux sources, il faut en ajouter une troisième, qui est Fesch, mais Chateaubriand, qui ne sait pas encore tout, croit au contraire en ce moment que le cardinal s'emploie en sa laveur.

Ce quile lui fait croire, c'est que le cardinal le lui a dit; et s'il le lui a dit, c'est qu'il est radouci depuis qu'il croit l'avoir définitivement réduit à n'être rien. Au directeur des Cultes, Portalis, qui lui a écrit au sujet des plaintes qu'il recevait sur l'ingérence de Chateaubriand dans les affaires de théologie, Fesch a répondu que Chateaubriand étant occupé à expédier les passeports, il n'y avait pas à craindre qu'il fit le théologien (2), et Portalis a transmis cette réponse au Premier Consul (6 octobre). En outre Chateaubriand crie sur les toits qu'il s'en ira; Fesch est donc sûr d'en être débarrassé; autant vaut se quitter en bons termes.

Aussi, dans l'une de ses réponses à Fontanes, Chateaubriand écrit-il (20 octobre) : « Je suis fort bien et j'ai toujours été bien avec le cardinal personnellement »; et dans l'autre (26 octobre) :

Je suis infiniment content du cardinal. Il a agi avec loyauté, et, loin de m'accuser, il m'a défendu à mon insu auprès du gouvernement; le ministre des Cultes doit le savoir (allusion probable à la susdite enquête de Portalis), et M. de Talleyrand le saura bientôt. La plus parfaite intelligence règne et régnera maintenant entre le cardinal et moi; il n'a rien à me reprocher et me rend ouvertement et publiquement justice. Et moi je me plais à convenir de la franchise de ses procédés dans les circonstances délicates1.

(1) Correspondance, 1, 127, 128. ↩

Il faut avouer que, pour le coup, il est content de peu. D'ailleurs maintenant qu'il a renoncé à son rêve, que lui importent les personnes? Quelques avances du cardinal lui ont fait oublier ses mauvais procédés. Il s'en ira avec la conscience d'avoir fait son devoir en gentilhomme. Entendons : son devoir d'homme libre, de chrétien, surtout de délégué de son parti. Quant à son devoir de fonctionnaire, il ne sait trop ce que c'est. Hélas ! il faut en prendre notre parti, Chateaubriand n'est pas un bon fonctionnaire.

Ses résolutions sont prises :

Je suis résolu plus que jamais, écrit-il à Fontanes (20 octobre), à quitter tout ce tripotage. Je m'en irai. Je ne demande rien, je ne veux plus rien d'eux. Je ne vous importunerai plus, ni notre protectrice, pour des places. Je n'en veux absolument plus. J'ai rempli ici mon sort. Les chefs du clergé doivent être et sont contents de mes efforts. Dès lors que je ne puis pas faire le bien, je, me retire...Si l'ex-ministre m'a dénoncé, j'en suis fâché pour lui, mais je m'attends à tout dans ce monde et grâce à Dieu, à présent que j'ai pris la résolution de ne plus rien être, je me moque des dénonciateurs et des protecteurs...2.

(2) Ibid. ↩

C'est donc fini. Du reste, d'autres soucis, et des plus déchirants, le tourmentent. Mme de Beaumont, venue du Mont-Dore, est en Italie depuis le début du mois. Le 1e octobre, elle était à Milan. Chateaubriand l'y a fait prendre par l'obligeant Bertin qui s'y trouvait en affaires ; lui-même est allé au-devant d'elle à Florence1. Elle était si faible qu'il a fallu l'amener au pas de Florence à Rome. Puis on a dû loger la voyageuse mourante : sous le Pincio, une maison solitaire avec quelques orangers dans un petit jardin, c'est la qu'elle est morte, après une brève apparence de mieux, le 4 novembre.

(1) Première lettre à M. de la Luzerne du 2 novembre (PAULHÈS, ouvr. cité, p. 182) et O.-T., II, 361. Correspondance, I, 139. ↩

Cruelle et funèbre diversion, mais diversion tout de mème ! Il a réglé les funérailles; il a voulu que Mme de Beaumont allât reposer à Saint-Louis-des-Français, et il lui a choisi pour demeure, pensée claire pour nous maintenant, la chapelle où l'on doit élever le monument de ce cardinal de Bernis qui a été ce qu'il n'a pu être.

Ainsi, avec l'amie des jours glorieux, avec celle qui fut un temps la Muse du Génie du christianisme, il enterre son rêve anéanti. Puis, pour elle (et pour son rêve), il conçoit un tombeau, qui plus tard, dans la chapelle du « Roi de Rome », rappellera leur passage à tout Français religieux ; et aussitôt le sculpteur est mis à l'ouvrage.

Cela réglé, n'ayant plus rien à faire à Rome, quoique fatigué et malade, il va s'en aller. Il écrit à M. de la Luzerne une relation de la mort de Mme de Beaumont, sa belle-sœur (8 novembre), et il y répète encore ce qu'il dit à chacun depuis six semaines :

Je vais quitter Rome. Je n'aurais jamais accepté la place que j'y occupe si elle n'eût eu un rapport religieux, et si les chefs du clergé français ne m'avaient déterminé à servir de ma personne une cause que j'ai bien ou mal défendue par mes écrits. J'ai vu bientôt que je n'étais point utile ici (2).

Il a si complètement renoncé à son ambition qu'il n'a même plus d'aigreur et qu'il veut bien s'imaginer maintenant, dans l'indifférence de son détachement, que le cardinal l'aime paternellement.

L'arrivée de Mme de Beaumont n'a point passée inaperçue, ni son départ de ce monde :

A cette époque de la renaissance de l'ordre social, lit-on dans les Mémoires1, on recherchait ce qui avait appartenu à l'ancienne monarchie : le Pape envoya savoir des nouvelles de la fille de M. de Montmorin; le cardinal Consalvi et les membres du Sacré-Collège imitèrent Sa Sainteté.

(1) 11, 362. ↩

Fesch n'était pas si sot qu'il ne vît là une occasion de faire avantageusement le chevaleresque, afin d'être mieux considéré de la société romaine. Il fit comme les autres, témoigna quelque déférence, parut s'associer à la commisération générale, et, s'étant absenté au moment de la mort, il laissa ses voitures avec ses livrées à la disposition du secrétaire de la légation2.

(2) « Le cardinal et toute la ville se sont conduits admirablement pour cette femme si intéressante et si malheureuse. » (Chateaubriand à Fontanes, 26 octobre.) ↩

Chateaubriand est conquis, mais s'en va toujours :

Le cardinal, qui m'aime maintenant beaucoup, et qui se conduit à merveille pour moi, écrira lui-même au Premier Consul et à Talleyrand en ma faveur, de sorte que j'espère sortir de ma place sans offenser le gouvernement. Mais dans tous les cas, ma résolution est prise. Je m'aperçois au reste très bien que la chance a tourné et que l'on voudrait me retenir. Je puis dire que je sors de cet emploi irréprochable, n'ayant rendu que des services et n'ayant pas fait une faute (n'oublions pas son point de vue). Il ne fallait pas me persécuter sans cause, et sans une ombre même de justice...3.

(3) Correspondance, I, 140, 8 novembre 1803. ↩

Mais Fesch est de retour. Il préfère que Chateaubriand, qui parle de demander sa démission par le prochain courrier, ne s'en aille pas sitôt. Il craint (pour lui-même) le mauvais effet à Rome et à Paris de ce départ trop prompt, maintenant que tout est à peu près rafistolé. Il appelle Chateaubriand, et, pour le décider à rester, il ne se borne pas à le plaindre, à lui faire apercevoir les inconvénients d'une retraite immédiate; connaissant ses visées, il va droit à ce qui lui tient au cœur : il lui promet, ou à peu près, qu'il pourra désormais voir le Pape directement.

Il n'en faut pas plus pour retourner Chateaubriand. Ce n'est pas cette insolite aménité de Fesch qui le décide, c'est l'espoir un instant renaissant de pouvoir jouer malgré tout le rôle qu'il a rêvé. Aussitôt il écrit à Fontanes (12 novembre) (1) :

Je vous apprends que ma résolution est changée. J'ai parlé au cardinal, il m'a traité avec bonté, il m'a fait sentir tellement les inconvénients d'une retraite en ce moment, que je lui ai promis que j'accomplirais au moins mon année, comme nous en étions convenus dans le principe.

Par ce moyen, je tiens ma parole à ma protectrice ; je laisse le temps aux bruits philosophiques de Paris de s'éteindre, et, si je me retire au printemps, je sortirai de ma place à la satisfaction de tout le monde, et sans courir les risques de me faire tracasser dans ma solitude. Il n'est donc plus question pour le moment de démission ; et vous pouvez dire hautement, car c'est la vérité, que non seulement je reste à Rome, mais que l'on est fort content de moi. Mes entrées chez le Pape vont m'être rendues ; on va me traduire au Vatican, et la Gazette de Rome fait aujourd'hui même un éloge pompeux de mon ouvrage, qui, selon les chimistes (2), est mis à l'index. Le cardinal écrira mardi au ministre des Relations extérieures pour désapprouver tous les bruits et s'en plaindre. On me donne un congé de douze jours pour Naples, afin de me tirer un moment de cette ville où j'ai eu tant de chagrins...

Ainsi, plus de démission. Sur cette promesse plus ou moins vague de Fesch, il reste. Il reste au moins un an ; il restera davantage sans doute...

Mais il faut croire que la promesse de Fesch n'était pas aussi ferme qu'il eût fallu, que ses caresses ont été sans lendemain, qu'on a des doutes sur sa sincérité. Peut-être aussi Chateaubriand trouve-t-il qu'on le presse un peu trop d'aller à Naples, moins pour le distraire, que pour le soustraire à certaines influences. Toujours est-il que quatre jours plus tard, il est près de se raviser. Le 16 novembre, il récrit à Fontanes sur un ton qui n'est déjà plus le même :

On me caresse autant qu'on m'a insulté; on reut que j'aille me distraire à Naples, etc., etc. Combien cela durera-t-il, et à quoi le changement tient-il? C'est ce que je ne saurais dire. Je resterai done ici mon année entière, comme je l'ai toujours promis ; mais aussi je ne resterai pas un jour au delà de mon année. Je brûle de sortir de cette

(1) Correspondance, 1, 143.

(2) Quels chimistes? Fourcroy? Fouché, qui, dans le temps, à Nantes, avait enseigné la chimie?

place, et je n'y suis resté que pour ne pas manquer de parole à notre protectrice. Ne croyez pas que, pour quelques bons procédés, j'oublie jamais les chagrins et les dégoûts dont on m'a abreuvé. Je ne balance plus que sur un point, savoir si j'irai m'ensevelir en Bretagne, ou chez Joubert, à Villeneuve. Mais mon parti est bien pris, et j'abandonne à la fois les places, Paris et la littérature. Ma santé, qui devient extrêmement mauvaise, m'impose d'ailleurs la loi de chercher quelque coin où je ne sois à charge à personne et où je puisse, en attendant que la Providence dispose de moi, pleurer ce que j'ai perdu, et rire de toutes les espérances de fortune, de réputation, de bonheur, dont je me suis si follement bercé pendant quelques moments...1.

(1) Correspondance, 1, 145. Il écrit en même temps à Chênedollé, le 16 novembre également : « Mes déserts vont être maintenant auprès des vôtres.i (Ibid,, 1, 144.) ↩

Allons, décidément c'était bien fini. De nouveau il s'en va. Il reste un temps, pour les convenances, mais désormais il n'est plus que de nom secrétaire de la légation de France à Rome et subordonné de Fesch; il n'est même plus l'ambassadeur des « chefs du clergé français » ; c'est un simple particulier, François de Chateaubriand, gentilhomme breton, vaguement attaché au Palais Lancelotti, sans caractère officiel, libre de ses propos et démarches, irréprochable, du reste, comme ayant de son mieux servi son parti, tout en conservant au Premier Consul, à Mme Bacciochi, en un mot à « la famille » sauf Fesch, un loyalisme personnel inaltéré.