Troisième partie
Article de Bertin du 8 janvier 1815 ¼61. On commence donc par le Génie du christianisme, où il ne faudrait pas voir seulement un coup porté au voltairianisme :
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En rappelant l'esprit du christianisme, il rétablissait nécessairement. le principe d'une monarchie fondée sur la religion chrétienne. Il était. impossible qu'il remuât tant de souvenirs chevaleresques, qu'il versit tant de pleurs sur les institutions religieuses détruites par la Révolution ; qu'il nous rappelât avec tant de charme les mœurs de nos pères, les habitudes de notre enfance ; qu'il peignît toute la grandeur de nos Rois dans la destruction des tombeaux de Saint-Denis ; enfin qu'il fit. une histoire si touchante du passé, sans nous faire regretter ce qui n'existait plus, et sans nous donner l'envie de le voir renaître.
Bonaparte sentit le danger et voulut s'attacher l'auteur du Génie du christianisme ; il l'envoya à Rome avec son oncle le cardinal Fesch...
Là-dessus, on ne s'attarde pas trop ; on arrive le plus tôt possible au duc d'Enghien :
Ce crime donna à M. de Chateaubriand l'occasion de faire une de ces actions qui honorent et consolent toute une vie. Le lendemain de cet horrible meurtre, il envoya sa démission de la place de ministre dans. le Valais à laquelle il venait d'être nommé.
Ce qu'il y a d'extraordinaire, et ce qu'on n'a peut-être pas assez remarqué, c'est qué la lutte entre Buonaparte et M. de Chateaubriand devint alors une lutte publique, et que ce dernier, cent fois prêt à être fusillé, tous les jours mandé à la police, menacé continuellement de la prison ou de l'exil, exposé à un autre genre de persécution, les offres. de places et les caresses, échappa cependant à tout par une providence particulière...
Nous en sommes à l'article du Mercure, dont on cite, entre autres extraits, le passage sur le tombeau de Mesdames de France, rencontré par le voyageur au bord de l'Adriatique .
N'était-ce pas prêcher la monarchie des Bourbons au pied du trône de Buonaparte? Buonaparte, à la lecture de ce fameux article du Mercure, menaça de faire sabrer l'auteur sur les marches du trône. Heureusement il n'en fit rien. Il est certain que cet homme, qui bravait tout, avait une sorte de respect, et même un certain penchant pour les grandes réputations littéraires. Ne voulant pas tuer physiquement l'auteur du Génie du christianisme, il voulut le tuer moralement...
Il assouvit donc sa haine sur Armand de Chateaubriand. Ici l'histoire de Chateaubriand arrivé trop tard et du chien de boucher qu'il trouve en train de dévorer la cervelle de son cousin.
Les Martyrs parurent alors. La se trouvait cette peinture de Galerius. et sa conversation avec Dioclétien, auxquelles Buonaparte put encore se reconnaître (Citations)1. Ce qu'on n'osa pas dire en France, le traducteur anglais le dit : il fit la véritable application de ces passages, et n'ya pint de doute que si cette traduction eût été connue à Paris. l'auteur n'eût été cette fois pendu.
Suit l'Itinéraire, où l'on révèle des attaques ignorées contre le despotisme napoléonien. Il y en a qu'on n'aurait point devinées. Chateaubriand dit quelque part de Genséric, qu'il rencontre sur son chemin :
« C'était un prince sombre, sujet à des accès de la plus noire mélancolie, et qui paraissait grand dans le naufrage général du monde civilisé parce qu'il était monté sur des débris...i
Quel courage ne fallait-il pas, s'écrie. Bertin, pour dévoiler le secret de la grandeur de Buonaparte, et nous montrer d'une manière aussi frappante son portrait dans celui de Genséric?
Il faut avouer que le commentaire n'est pas de trop, car l'allusion est opaque.
« Louis, placé au rang des saints, écrit ailleurs Chateaubriand, devint ainsi pour la patrie une espèce de Roi éternel »
Ce trait si connu sur saint Louis, fait opserver le complaisant exégète, ne rappelait-il pas en quelque sorte les droits imprescriptibles de ses descendants ?
Mais, en 1811, s'en doutait-on ? Bertin conclut :
Tous les lecteurs seront frappés de la beauté des passages que nous avons cités dans cette notice. Mais, sans nous étendre sur le mérite littéraire, nous nous contenterons de remarquer combien le langage de M. de Chateaubriand a été uniforme dans tous ses ouvrages, sur la nature des gouvernements, sur les principes d'une liberté sage, et sur les maux qu'entraîne le pouvoir absolu. De sorte qu'entre le Génie du christianisme, où il fait l'éloge du gouvernement représentatif (?), et les Réflexions politiques, où il développe les avantages de ce gouvernement, il n'existe aucune différence : unité de principes politiques très rare.
La Providence précipitant enfin le tyran, tout annonçant sa chute, l'auteur du Génie du christianisme s'y prépara. Nous pouvons assurer que deux mois avant l'entrée des Alliés à Paris, nous avions lu le manuscrit du pamphlet intitulé : De Bonaparte et des Bourbons1.
(1) « Au milieu des saturnales de sa grandeur... », livre IV. - Et le dialogue entre Galérius et Dioclétien : « Il faudra servir ma gloire ou mourir, dit Gelerius... », XVIII. - Sur le traducteur anglais, cf. plus haut, p. 303. ↩
(1) Ici cette nole sur un point déjà mentionné : « La page sur les Alliés qui termine cet écrit fut ajoutée après coup, pour la circonstance. Nous savons que M. de Chateaubriand avait fait son thème en deux façons. Il avait supposé que, dans un mouvement à l'aris, les citoyens pourraient s'assembler à l'Hôtel de Ville; et pour ce cas particulier, s'il advenait, il avait composé une harangue qui contenait toute la substance du pamphlet sur les Bourbons et qui concluait à demander leur rappel au trône de saint Louis. Nous avons eu dans le temps entre les mains ce double manuscrit. » ↩
On sait quel effet a produit sur la France et sur l'Europe cette admirable philippique. M. de Chateaubriand fit précéder le retour immédiat des Bourbons par cet ouvrage plein d'énergie, au moment où il fallait encore de la force pour entraîner et de la violence pour vaincre, de même que, par un écrit plein de modération, de raison et de douceur, il vient de réunir au pied du trône les opinions nouvelles et les anciens souvenirs. Ainsi le combat de la puissance morale contre la puissance physique, entre Buonaparte et l'auteur du Génie du christianisme, n'a pas duré moins de douze ans... La conduite de M. de Chateaubriand offre une espèce de plan régulier dont on peut dire que le commencement est le Génie du christianisme, le milieu les articles du Mercure et le pamphlet des Bourbons, et la fin les Réflexions politiques.
L'auteur du Génie du christianisme nous a fait entendre lui-même, dans ses derniers ouvrages, qu'il s'occupait de l'histoire de notre patrie : la gloire de la P'rance ne peut être confiée à de meilleures mains.
B.
Ce remarquable travail d'orientation biographique, que Bertin n'exécuta évidemment pas sans recevoir l'inspiration de l'intéressé, marque le moment où s'extériorisa pour la première fois d'une manière explicite une des idées que Chateaubriand a le plus caressées : celle de la résistance morale opposée par lui à la force napoléonienne. Cette résistance, on le sait, très honorable dans son ensemble, n'en avait pas moins été conditionnelle et discontinue. La voici qui devient dans son esprit, car il est de très bonne foi, l'intérêt du moment aidant, absolue et continue. Plus tard, les proportions s'altérant comme de coutume à distance, et la personnalité de Chateaubriand ayant d'ailleurs grandi, cela prit, toujours dans son esprit, l'apparence d'un duel entre deux puissances équivalentes, quoique d'ordre différent. Mais, en 1815, on n'en était pas encore là.
Le Nain Jaune inséra, à cette date du 8 janvier, ces lignes malicieuses :
Nous avons frémi en ouvrant ce matin le Journal des Débuts; nous avons cru que M. de Chateaubriand était mort. Cette feuille contient une longue notice sur la vie et les œuvres de ce célèbre écrivain, et il n'est guère d'usage de publier de pareils articles qu'après la mort d'un auteur; mais nous nous sommes bientôt rassurés...
Donc, il semblait alors que ces efforts combinés, et il faut le dire, ses mérites qui, même politiquement, en valaient bien d'autres, allaient élever Chateaubriand au ministère.
J'en vis, dit Barante1, la duchesse de Duras, et même Mme de Staël, bien contentes, car M. de Chateaubriand faisait alors grandement sa cour aux opinions libérales et s'efforçait de combiner la Restauration avec la France actuelle.
(1) II, 98. ↩
Au dernier moment, tout craqua par le refus du roi :
M. de Chateaubriand était littérairement et politiquement, selon Barante2, une de ses déplaisances.
(2) Ibid. ↩
Littérairement, c'est probable. Politiquement, ce sera, ce n'est pas encore ; toute l'histoire des Réflexions politiques est là pour le prouver. Il est plus vraisemblable que le roi hésita à l'idée de se séparer de l'abbé de Montesquiou; il avait rendu des services et son renvoi eût fait mauvais effet, parce qu'il eût paru sacrifié au favori. En outre, un passage de Pasquier3 donne à entendre que le choix de Chateaubriand, qu'il trouve « un des plus bizarres qu'on put imaginer », fut vivement combattu par l'entourage de Montesquiou, intéressé à son maintien, et y tenant plus que lui : par Royer-Collard, Becquey, Guizot, et lui-même Pasquier. Ajoutons que Chateaubriand était encore très mal vu des ultras et qu'un de leurs chefs, Vitrolles, qui avait, quoique irrégulièrement, entrée dans le conseil, fut toujours un de ses principaux dépréciateurs4. Peut-être aussi que Blacas le soutint mal. En tout cas Chateaubriand a dû lui en vouloir de cet échec, car il en a écrit : « Cet homme m'a toujours été contraire5 . »
(3) II, 61. ↩
(4) On sait que, malheureusement, les Mémoires de Vitrolles font défaut pour cette période. ↩
(5) O.-T., IV, 19. ↩
En vain Chateaubriand avait eu recours lui-même au moyen qui jusqu'ici lui réussissait le mieux. Le 21 janvier était tout proche. Pour cet anniversaire de la mort de Louis XVI, on avait exhumé quelques os dans l'ancien cimetière de la Madeleine, et on devait en ce jour les transférer à Saint-Denis, comme restes augustes de Louis XVI et de Marie-Antoinette1. Chateaubriand prit la plume, et fit paraître dans les Débats du 19 un morceau où, eu égard aux critiques antérieures qui l'accusaient de trop d'indulgence, il accentuait légèrement le ton :
(1) Il s'est porté garant dans les Mémoires (I, 269, et III, 461) de l'authenticité de ces restes douteux avec une belle hardiesse. Il avait vu Marie-Antoinette une ou deux fois à Versailles, et elle lui avait souri courtoisement : « Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'éteindre si tôt. Marie-Antoinette, en souriant, dessina si bien la forme de sa bouche que le souvenir de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnaître la mâchoire de la fille des rois, quand on découvrit la tête de l'infortunée, lors des exhumations de 1815. » (1) ↩
Oublions donc le criminel, mais souvenons-nous toujours du crime... Il fallait bien se mettre un peu à l'unisson des feuilles royalistes que cette commémoration excitait, et il n'avait pas encore reconnu, comme il le fit plus tard2, le danger de ces cérémonies. Cela finissait par un court mais vif éloge de Louis XVIII :
(2) O.-T., III, 462. ↩
Qui ne voit que les siècles le placeront à la tête des meilleurs et des plus grands rois de sa race?
Et l'article fut aussitôt publié en brochure.
D'autre part, cherchant un peu partout des appuis, il essayait de s'assurer celui du duc de Richelieu qui revenait de Russie, et dont la sœur, Mme de Montcalm, était de ses amies. Mais, pour se le concilier, ne s'était-il pas avisé de lui lire son Moïse3?
(3) « M. de Chateaubriand avait voulu captiver M. de Richelieu. Mais la froide lecture de Moyse dans un salon glacé, par un jour très triste de l'hiver, avait rompu entre eux toute apparence de liaison. M. de Richelieu n'aimait pas les vers... » (Mme DE CHASTENT, II, 450.) ↩
Donc rien n'y faisait, et le ministère était encore pour cette fois bien manqué.
D'ailleurs les affaires des Bourbons allaient si mal qu'il valait peut-être mieux pour Chateaubriand n'y être pas appelé pour le moment.
S'il eût pris alors la place de Montesquiou, qu'y eût-il fait? En eût-il moins ou plus réformé l'Université napoléonienne qu'il avait si durement attaquée dans Buonaparte et les Bourbons! Eût-il pu, à supposer qu'il l'eût voulu, sauver la Grand'maîtrise de son vieil ami Fontanes, qui fut vers ce temps-là victime de la noire ingratitude des princes Bourbons, se trouvant du jour au lendemain douloureusement retraité avec 30 000 francs de pension, sans compter sa pairie qui en valait autant1?
(1) Il fut aussi nommé grand-officier de la Légion d'honneur. Ces calamités lui arrivèrent par une ordonnance du 17 février 1815. ↩
En vain, il avait en maintes occasions manifesté l'incroyable ardeur de son zèle royaliste, et prononcé un bien beau discours à la distribution générale des prix des quatre lycées de Paris (22 août), évoquant, comme du temps de l'Empereur, Louis XIV, le Grand Siècle et la tradition. Il n'y avait de changé que quelques noms propres; quant au reste, cet homme d'un goût si classique se félicitait que le royaume fut rentré dans ses limites naturelles, parce que l'extension anormale de l'Empire compromettait, par des infiltrations d'idiomes étrangers, la pureté de la langue nationale
Que dut penser de ce patriotique purisme, s'il connut ces propos, le Charlemagne de l'ile d'Elbe? C'est ce qu'on ne saura jamais, car le Mémorial garde sur Fontanes un silence dédaigneux ; son nom n'y est même pas prononcé.
Mais cette presse, que M. de Fontanes avait voulu étrangler lors de la confection de la Charte, avait rendu son maintien difficile, les pamphlets s'étant cruellement déchaînés. Chateaubriand eût-il pu braver ces clameurs pour sauver cet ami des anciens jours ?
Dans la réorganisation, ce fut un autre ami de Chateaubriand, M. de Bausset, évèque d'Alais, qui eut la présidence du Conseil royal de l'instruction publique; de Bonald fut conseiller ; Guéneau de Mussy fut secrétaire du Conseil. Molé et Pasquier entrèrent un peu plus tard comme conseillers honoraires ; ils rebondissaient comme des chats.
Mais les jours de la première Restauration étaient comptés. Chateaubriand prétend avoir eu un pressentiment à la cérémonie du 21 janvier, en suivant des yeux le catafalque royal qui partait pour Saint-Denis. Il s'est toujours un peu piqué de prévoir l'avenir ; mais ici on ne lui refusera pas cette vue. Tant de gens, qui n'étaient pas prophètes, en avaient alors d'analogues ! Tant de symptômes s'accumulaient en ces mois de janvier et de février 1815, entre autres, l'affaire du général Exelmans, et surtout ces funérailles de Mlle Raucourt qui suscitèrent à Saint-Roch, lieu décidément prédestiné, une si inquiétante émeute1 !
(1) On sait que le curé de Saint-Roch voulut refuser l'entrée de son église au cercueil de cette comédienne célèbre, que le peuple, en masses menaçantes, força les portes de Saint-Roch, et que le roi fut obligé d'envoyer en hâte un chapelain du château pour célébrer l'office. ↩
La-dessus on fit silence dans les journaux, par ordre. Quand l'émotion fut un peu calmée, Chateaubriand voulut dire son mot et traiter de l'excommunication des comédiens. Souder l'histoire à l'actualité, et, plus spécialement, marier le christianisme d'autrefois et la politique du jour, cela rentrait dans sa spécialité. Enfin, il s'agissait des rapports de la religion, de l'église et des mœurs. Qui eût parlé si l'auteur du Génie du christianisme s'était tu ? Cette fois pourtant, il eût mieux fait de se taire. L'article parut sans signature dans le Journal des Débats du 16 février (Mlle Raucourt était morte le 15 janvier) . La tendance en était conciliante. Il eût mieux valu néanmoins ne pas risquer de réveiller une agitation terminée, quand on était sûr de ne contenter personne. Le Nain Jaune, à propos de cette homélie, rappela celles de l'archevêque de Grenade, et avança que l'écrivain des Débats aurait besoin d'un Gil Blas. Il le trouvait d'ailleurs « ultra-papiste » et « plus chrétien que le pape ». Pourtant Chateaubriand avait voulu se montrer accommodant, et trop sans doute, au gré des pieux ultras :
Ne suffit-il pas, avait-il dit, telle est la douceur de l'Eglise gallicane, qu'un témoin, un domestique quelconque, affirme que le moribond a demandé avant d'expirer le secours d'un prêtre?
Il ne voyait donc là qu'une formalité!
Vitrolles a raconté comment le ă mars, à une heure de l'après-midi, il reçut des mains de Chappe, directeur du télégraphe, la dépêche fatidique qui annonçait le débarquement de Napoléon au golfe Juan, comment il la communiqua au roi, puis au ministre de la Guerre, puis à Monsieur, et comment on accueillit aux Tuileries l'étrange nouvelle.
Ce n'est pas le lieu de faire ici, après tant d'autres, le tableau de l'ahurissement d'abord, de l'affolement ensuite, qui en furent la conséquence. Chateaubriand lui-même l'a dit :
La légitimité tomba en défaillance; la pâmoison du cœur de l'Etat gagna les membres et rendit la France immobile... (1).
Ce n'est pas l'un des moins beaux endroits des Mémoires que celui où est décrite avec une si admirable vigueur d'expression l'agonie du gouvernement paralytique que Bonaparte, ce « Christ de la mauvaise puissance », vint prendre par la main en lui disant : « Levez-vous et emportez votre lit : Surge, tolle lectum tuum. »
Mais, dans ces pages mêmes, dominé par la grandeur du drame et l'intensité de l'émotion, il est moins auteur de mémoires que peintre d'histoire, et il nous a laissé beaucoup à deviner en ce qui concerne son rôle personnel.
On sait que dans cette quinzaine qui s'écoula entre le 5 mars, date de l'arrivée à Paris de la nouvelle du débarquement, et le 20 mars, date de l'entrée de Napoléon à Paris, on vit se continuer, et s'accentuer même, autour du trône cahoté, et jusque dans le ministère, la division des deux partis royalistes, ultras et constitutionnels, chacun d'eux tirant de son côté et inspirant ou conseillant des mesures en rapport avec l'esprit qui l'animait.
Les ultras, Ferrand, Vitrolles, Soult, sont en général pour les moyens violents et pour l'emploi de la force, même si c'est justement la force qui manque le plus, parce qu'ils croient que c'est la faiblesse du gouvernement qui a fait jusqu'ici tout le mal.
Les constitutionnels, L'aîné, Montesquiou, Benjamin Constant, La Fayette, Lally-Tolendal, apercevant mieux les fautes commises, songent à les réparer par des satisfactions tardives accordées à l'opinion, et destinées à montrer que les Bourbons sont encore, en tout élat de cause, plus propres à assurer la liberté politique et la paix, que Napoléon remis en possession de son pouvoir.
De là, deux séries d'attitudes ou de mesures parallèles également inefficaces.
A la première, appartiennent les inopérantes violences de langage des premiers moments, et les inutiles déplacements de personnages princiers. Tel le départ précipité du comte d'Artois pour Lyon, départ trop tôt suivi d'un retour non moins précipité. Vaine agitation dont le résultat fut de rendre plus évident l'affolement des gouvernants !
Dans la seconde série, il faut ranger cette séance royale du 16 mars, dont l'effet fut certainement grand, et où la nation, par ses députés accourus des départements, parut un instant vraiment prête à embrasser unies la cause du roi et celle de la Charte. Mais le 16, que pouvait-on, quand déjà, entre les acclamations des députés, dans les intervalles de silence, Chateaubriand, et sans doute il n'était pas le seul, & « croyait entendre le bruit des pas lointains de Napoléon1 ». Lointains ? Le 16, il était presque à Auxerre !
(1) O.-T., III, 479. ↩
Quel fut, dans ces journées confuses, le rôle de Chateaubriand? Ce qu'il pouvait être. Il est certain qu'il dut prendre part à ces délibérations des constitutionnels d'où sortit la séance du 16 mars, dont L'aîné avait tracé le programme, et pour laquelle Mme de Staêl avait, dit-on, rédigé le discours du roi. Barante nous le montre même demandant qu'on appelle au pouvoir, au moins comme lieutenant général, le duc d'Orléans qui avait servi autrefois sous la cocarde tricolore, et dont le libéralisme connu devait faire bon effet2.
2) BARANTE, II, 117 ↩
Mais peut-être faudrait-il, si on voulait en savoir plus long sur ses pensées et sa conduite, se tourner d'un autre côté, et ne pas le séparer de ce Journal des Débats auquel en ce moment sa fortune politique est si étroitement associée.
Combien curieuse d'ailleurs est à tant d'égards, du 7 ou 8 au 20 mars, la lecture de ces pages éphémères, par les étonnantes nouvelles qu'on y trouve sur la marche de l'envahisseur, et où le plus pur comique assaisonne le grand drame.
Le 9, on y apprend que Buonaparte est toujours aux environs de Digne, dont on lui a refusé l'entrée, que personne ne s'est réuni à lui, qu'on sonne le tocsin dans les villages, et que les paysans lui courent sus. (Et le 9, quittant Grenoble, il marchait sur Lyon.)
Le 10, que ses soldats jettent leurs cocardes et vendent leurs. cartouches.
Le 11, qu'il est à Sisteron et que ses soldats restent en route dans tous les villages.
Le 12, que le duc d'Orléans, à la tête de 20000 hommes, a repoussé Buonaparte au delà de Bourgoing; que le corps des portefaix de Marseille s'est enrôlé, et qu'on a arrêté sur la Canebière des déserteurs de l'ile d'Elbe.
Le 13, qu'on vient de recevoir les nouvelles les plus satisfaisantes de S. A. R. Monsieur (c'était le jour où il rentrait aux Tuileries, retour de Lyon !) ; que le maréchal Macdonald a rejoint Son Altesse Royale à Lyon; que les habitants de cette ville ont témoigné le plus courageux dévouement ; qu'ils ont détruit les ponts et qu'ils se seraient défendus jusqu'à la dernière extrémité... s'ils avaient eu du canon. Mais le maréchal Macdonald, après avoir examiné l'état des munitions de guerre, a pensé qu'il fallait se replier.
Le 16, il y a cette irrésistible dépêche de Marseille : nous apprenons que notre garde nationale, qui est à la poursuite de Buonaparte, est arrivée le 9 à Gap ! - A Paris, Monsieur a visité les casernes ; tandis que Buonaparte est consterné de ne trouver sur son chemin que des troupes fidèles.
Le 17, Buonaparte, instruit de la marche du maréchal Ney, s'est replié précipitamment sur Lyon. Ses troupes paraissent, encore plus qu'auparavant, inquiètes et incertaines.
Le 18, le général Marchand, ayant repris Grenoble, a opéré sa jonction avec le maréchal Masséna, prince d'Essling. On croit qu'ils sont rentrés dans Lyon. - On croit aussi que Buonaparte est parti de Lyon le 13, mais « ce mouvement était prévu »
Le 19, la désertion continue d'une manière étonnante dans. la troupe de Buonaparte, et particulièrement dans la cavalerie.
Le 20, on lit ceci : «Buonaparte, qui est parti d'Autun le 16, continue à répandre sur sa route le mensonge, la corruption, l'appel au parjure et la calomnie... Il débite les fables les plus absurdes, telles que le départ du roi de Paris... »
Et, le 21, la feuille des Bertin, redevenue Journal de l'Empire, s'ouvre par ces lignes :
La famille des Bourbons est partie cette nuit de Paris ; on ignore la route qu'elle a prise.
Et au-dessous, tout au long, les deux admirables, folles, fatales, et à jamais inoubliables proclamations du golfe Juan1, avec leur date du ler mars?
(1) Au Peuple Français et A l'Armée. (Nous n'avons pas été vaincus...) Cela, Chateaubriand le répétera pour son compte (O.-T., III, 399) : « Les Alliés ne nous ont point vaincus... » Malgré qu'il en eût, elles lui sont allées à l'âme. ↩
Ce n'est évidemment pas dans ces informations, historiques à leur manière, qu'il faut chercher la trace de la collaboration de Chateaubriand ; c'est dans la série des articles qui, presque chaque jour, les accompagnent, et les démentent par leur ton, d'abord furieux, puis inquiet, puis désespéré, toujours d'une violence enflammée.
Ces articles étant publiés sans signature, l'attribution ne peut en être garantie avec certitude ; mais elle devient des plus probables quand on y retrouve, non seulement les idées de Chateaubriand, mais sa manière de les présenter, son style, ses tournures de phrases, avec des réminiscences d'écrits antérieurs et des souvenirs de ses études ou de ses travaux.
Ainsi les deux longs articles du 8 et du 9 mars, s'ils n'étaient de Chateaubriand, il faudrait les attribuer à un rédacteur qui se serait bien étonnamment assimilé les thèmes et même le mouvement de Buonaparte et des Bourbons dans le premier, de l'article du 4 octobre sur l'État de la France et des Réflexions politiques dans le second.
Le premier est une invective furieuse contre « le lâche guerrier de Fontainebleau » que la Providence n'a ramené en France que pour lui infliger le châtiment définitif; - le second est un appel aux Français unis à la royauté dans l'observation de la Charte et où on leur prouve qu'ils ont tout à gagner avec Louis XVIII, et tout à perdre avec Buonaparte !
Dans les articles ultérieurs, à mesure que l'ennemi s'approche, c'est surtout l'inspiration violente de Buonaparte et les Bourbons qui reparait (article du 15 mars : l'étranger, le « fils de bourgeois d'Ajaccio opposé au monarque légitime ; article du 16 : le tyran cruel et perfide, meurtrier de Frotté et de tant d'autres)1 ; quand ce n'est pas la nomenclature romaine de l'article du Mercure, avec Tibère, Néron, Thraséas ou Lucain (articles du 17 et du 18) ; ou des arguments empruntés aux Etudes sur l'histoire de France, comme l'allusion à la loi salique (15 mars), ou la comparaison des troupes de l'île d'Elbe avec les routiers du quatorzième siècle (16 mars).
Est-ce à cette collaboration (non tout à fait certaine) que se réduisit le rôle de Chateaubriand dans les journées qui précédèrent le 20 mars? On pourrait le croire.
Il a eu cependant à donner son avis, parmi tant d'autres, sur la conduite à tenir, quand les progrès de, Buonaparte ne permirent plus de douter qu'il arriverait jusqu'à Paris.
Les ultras, comme Vitrolles, conseillaient au roi de s'en aller vers l'ouest, en pays de pur royalisme, de s'établir en un port comme La Rochelle et de résister là, avec l'appui des flottes anglaises2.
(2) VITROLLES, II, 324. ↩
Aux conciliabules des libéraux, qui avaient lieu chez L'aîné, et où Chateaubriand rencontrait La Fayette, amené à Paris par la gravité des circonstances, cette chouannerie plaisait peu. Chateaubriand proposa que le roi restât dans sa capitale, pendant que les princes se disperseraient de tous les côtés. Louis XVIII attendrait l'usurpateur aux Tuileries, entouré du corps diplomatique et des deux chambres. En se défendant dans le palais avec la maison du roi, la garde nationale, et les bataillons restés fidèles, on obligerait Bonaparte à un odieux bombardement auquel sa cause ne résisterait pas3. Le roi n'avait-il pas dit à la Chambre, le 16 mars :
(1) Cf. Buonaparte et les Bourbons. ↩
(3) O.-T., III, 484. Il semble qu'il y ait une allusion à ce projet dans l'article des Débats du 18 mars, où il est question de la mort attendue sur les chaises curules du Sénat. ↩
Pourrais-je, à soixante ans, mieux terminer ma carrière qu'en mourant pour la défense de mon peuple ?
Le roi, se défendant dans son château, disait Chateaubriand, causera un enthousiasme universel. Enfin, s'il doit mourir, qu'il meure digne de son rang ; que le dernier exploit de Napoléon soit l'égorgement d'un vieillard : Louis XVIII, en sacrifiant sa vie, gagnera la seule bataille qu'il aura livrée; il la gagnera au profit de la liberté du genre humain.
Ainsi je parlai...1.
(1) O.-T., III, 485. Cf. HYDE DE NEUVILLE, II, 52. - Villemain (SOuvenirs, 11, 30) dit qu'on parle du projet de Chateaubriand, mais que personne ne croit à la possibilité de ce plan chimérique. - Cf. aussi MARMONT, Mémoires, VIII, 90 ; ↩
Il ajoute que ce parti, en apparence désespéré, était en réalité peu dangereux et fort raisonnable; que Bonaparte, arrêté, eût hésité, et que son hésitation, en ce moment où la France entière était en suspens, l'eût perdu.
Ce plan, que Chateaubriand proposait aux députés libéraux, était celui des militaires, Marmont, Maison et les généraux restés fidèles. Marmont, dans le même temps, le proposait à Louis XVIII lui-même avec insistance. Mais le vieux roi, agacé, l'envoya promener :
Vous voulez donc que je me mette sur une chaise curule ? Je ne suis pas de cet avis et de cette humeur (2) !
Il n'était pas magnanime. On eût pu le prévoir. D'ailleurs Chateaubriand avait sans doute raison de penser que le projet, avec son allure héroïque, n'était pas autrement dangereux ; mais était-il efficace ? Vitrolles, partisan, comme on l'a vu, d'autres desseins, le critique ainsi :
L'Empereur irait au Luxembourg, il ferait cerner les Tuileries pour couper toute communication avec la ville; il s'emparerait ensuite de toutes les administrations et se ferait obéir sans difficulté à Paris et dans toute la France. Puis, quand les provisions du château seraient épuisées, et les assiégés réduits aux abois, le Roi serait bien forcé de capituler, ou bien de se rendre à discrétion. Un aide de camp de l'Empereur embarquerait le vieux monarque, le prince et toute sa famille dans les meilleures voitures, les accompagnerait, avec toutes sortes d'égards, jusqu'à la plus proche frontière, et tout serait fini là1.
(1) VITROLLES, II, 322. ↩
Peut-être bien. On remarquera cependant que Chateaubriand et les libéraux ne séparaient pas dans leur plan le roi des deux Chambres, et que, en admettant qu'on les ait suivis (c'était là le grand point et la vraie difficulté), une telle circonstance eût fort aggravé l'embarras de Napoléon. Le 18-Brumaire était loin. Il avait eu alors l'opinion pour lui. Maintenant, il devait compter avec cette aspiration vers la liberté, si vite développée dans la nation depuis un an, et que, tant mal que bien, représentaient tout de mème les deux Chambres. Cela, les libéraux, comme L'aîné, Chateaubriand, Benjamin Constant, le savaient et le sentaient, et, avec eux, ceux qui, sans être libéraux, comme l'abbé de Montesquiou, comprenaient, un peu tard, la nécessité d'appuyer la dynastie sur la masse de la nation, et non pas seulement sur les chouans.
Ce sentiment, et le succès des tentatives faites dans ce sens, comme la séance du 16 mars, explique seul que leur espérance ait persisté presque jusqu'au dernier moment; cela explique aussi le ton des articles des Débats2.
(2) C'est sur la violence de ces articles que Benjamin Constant voulut surenchérir dans la fameuse diatribe qu'il inséra le 19 mars au même journal : (« Je n'irai pas, misérable transfuge... »), quand il voulut contre-balancer l'influence du grand sabre de M. de Forbin sur le cœur de la douce Juliette. (Cf. DE BARANTE, II, 127, et HERRIOT, Mme Récamier, 1, 345.) Entre parenthèses, encore un grand sabre; il n'y avait pas que Chateaubriand! ↩
•Pourtant il vint un temps où il apparut, même aux plus tenaces, qu'il fallait prendre ses précautions, et chacun s'en occupa selon son caractère et ses moyens. Vitrolles a raconté comment Dessolles et Maison se firent donner par Blacas, entre deux portes, à chacun 200 000 francs. Ces guerriers ne furent sans doute pas les seuls à se prémunir. D'ailleurs, quand il fut décidé qu'on s'en irait, on convint de donner 100000 francs à chacun des ministres qui suivrait le roi.
Chateaubriand, qui était bien l'un des plus compromis3, eut vent, comme tout le monde, du départ inévitable. Mais où s'en irait-on ? C'est ce que personne ne savait, pas même le roi, car on parlait tantôt de la Vendée, tantôt de la Flandre (1). Quant à Chateaubriand, s'il ne savait où il irait, il savait bien où il aurait voulu s'en aller. C'est à Vienne, retraite assurée et où surtout était en outre l'avenir de la résistance et le dernier espoir des irréductibles. Mais il fallait une mission. C'est pour cet objet que Mme de Duras monta de son appartement des Tuileries au bureau de Vitrolles, et s'y évanouit dans la chaleur de son instance2. Le désarroi du moment était tel qu'on ne prit pas garde à l'éloquence de la démarche; et personne, par la suite, ne s'en serait souvenu sans la maligne narration du témoin.
(3) Benjamin Constant écrit : « Je suis certainement avec Marmont, Chateaubriand, et L'aîné, l'un des quatre hommes les plus compromis de la France. » (Cité par HERRIOT, Mme Récamier, 1, 346.) ↩
(2) La scène eut lieu le 18. (VITROLLES, II, 346.) ↩
Chateaubriand n'y a fait qu'une allusion infiniment discrète, impersonnelle, et perdue dans d'autres détails :
Une double procession montait et descendait les escaliers du pavillon de Flore ; on s'enquérait de ce qu'on avait à faire : point de réponse. On s'adressait au capitaine des gardes ; on interrogeait les chapelains, les chantres, les aumôniers : rien, de vaines causeries, de vains débits de nouvelles. J'ai vu des jeunes gens pleurer de fureur en demandant inutilement des ordres et des armes J'ai vu des Femmes se trouver mal de colère et de mépris. Parvenir au roi, impossible; l'étiquette fermait la porte (3).
Ainsi Chateaubriand n'eut pas de mission à Vienne et en fut réduit, le 19, à faire surveiller par un domestique le grand départ qu'une foule curieuse et intriguée, au fond assez indifférente, guettait maintenant, amassée autour des Tuileries.
En attendant, il échangeait ses impressions avec ses amis. La veille, dans la nuit, il avait vu Fontanes. Ils se voyaient encore. D'accord pour déplorer le désastre et constater la débandade, ils différaient grandement sur les causes. Ce sont les absolutistes qui ont tout perdu, pensait Chateaubriand. Ce sont les inventions libérales, disait l'autre, ces « théories constitutionnelles
(1) MACDONALD, Souvenirs, P. 359; - MARMONT, VII, 104; - Stuart à Gastereagh, 2 avril 1815, dans ROMBERG et MALET, Louis XVIII et les Cent-Jours.
qu'on prend pour de la politique » ; et il maudissait Benjamin Constant, et tous ceux qui fabriquent des constitutions « comme des chaussures», à la mode d'Angleterre. Il faisait donc ses malles, brûlait des papiers, envoyait chercher son protégé Villemain, à qui, en connaisseur, il trouvait « l'œil bon » malgré ses « fumées constitutionnelles ». Il le chargeait de le tenir au courant de ce qui allait arriver, et se préparait à partir pour la Normandie, chez Chênedollé (il s'en souvenait alors), quitte à passer de là en Angleterre, comme autrefois, si les affaires se gâtaient trop1 .
(1) VILLEMAIN, Souvenirs, II, 37. ↩
Du reste, il ne croyait pas à la durée du nouveau pouvoir. Mauvais indice pour Napoléon, que de voir à son arrivée, de tels hommes, Fontanes, Pasquier, Molé, lui tourner le dos !
Ce soir-là, Chateaubriand, rentré chez lui, et ayant attendu jusqu'à minuit, venait de se coucher, lorsque arriva le cher Clausel de Mme de Chateaubriand. C'en était fait ; le roi partait et allait à Lille. Le chancelier l'avait chargé de remettre des sommes à différents personnages d'importance, probablement pour encourager leur fidélité en facilitant leur départ. Il y en avait une pour Chateaubriand. On avait eu trois fois raison de ne pas l'oublier ; il le méritait, il était fort compromis, et il en avait besoin2.
(2) Il reçut, paraît-il, 12 000 francs (O.-T,. III, 492; - Cahier rouge, p. 120) à valoir sur ses appointements de ministre de Suède. Mais il y a là, pour ceux que cela intéresse, une petite difficulté. M. Ladreit de la Charrière a publié le reçu des 12000 francs, daté par Chateaubriand du 12 mars. (Edit. du Cahier rouge, p. 121.) L'intermédiaire étant, d'après cette pièce, non Clausel, mais un certain baron de la Bouillerie, il est probable qu'il y a eu deux versements, que Clausel a bien apporté une somme d'argent, puisque Chateaubriand et sa femme le disent, mais que cette somme ne doit pas être confondue avec les 12000 francs touchés antérieurement d'autre provenance. - Cf. aussi PALHÈs, Lettres de Mme de Chateaubriand à Clausel, p. 60. ↩
Le domestique envoyé en observation étant revenu et confirmant le départ, Chateaubriand monta lui-même en voiture avec sa femme vers quatre heures du matin, et prit, par la barrière Saint-Martin, la route de Lille. L'Empereur arrivait par la barrière du Trône et le faubourg Saint-Antoine (il entra le 20, au soir, vers neuf heures). Le temps était pluvieux, les chemins détestables. Chateaubriand partait furieux.
J'étais dans un tel accès de rage que je ne savais où j'allais ni ce que je faisais... (1).
Et, au même endroit, repensant à ce qu'il vit de défaillances et de pirouettes :
Hélas ! et le roi de France?... il déclare qu'à soixante ans il ne peut mieux terminer sa carrière qu'en mourant pour la défense de son peuple... et il fuit à Gand ! A cette impossibilité de vérité dans les sentiments, à ce désaccord entre les paroles et les actions, on se sent saisi de dégoût pour l'espèce humaine !
Était-ce la cause de sa fureur? ou de n'avoir été averti qu'indirectement et de n'être pas de ceux qu'on emmenait? ou de voir sa destinée encore manquée? Était-ce l'âpre déboire dunouvel exil, quand la fortune, somme toute, se montrait souriante? Car, à la veille du retour, l'ascension au pouvoir était presque un fait accompli. Un accident, d'importance, il est vrai, avait tout perdu !
Il y avait vingt-trois ans qu'il avait pris, pour émigrer avec son frère, cette route de Lille, voyage suivi de tant d'épreuves. Allait-on les revivre? Certes, il y avait loin du Chateaubriand de 1815, premier écrivain de son temps, ministre de Suède, et... colonel, au cadet breton obscur et gueux qu'il était en juillet 1792; mais le cadet breton n'avait pas vingt-quatre ans, et l'homme célèbre en comptait maintenant quarante-six! C'était tard pour réédifier encore une fois son destin.
Le plus amer est qu'emporté dans cette débâcle, il ne se sentait guère plus responsable de ce qui arrivait cette fois que la première. Après l'aveugle emportement du début, après Buonaparte et les Bourbons, il avait vite vu que le salut était, au sortir du despotisme impérial, dans l'acceptation franche et sincère de la Charte. Ses Réflexions politiques, si l'on consent à les considérer comme écrites dans la mêlée, et à ce titre non exemptes de passion, sont, sans aucun doute, une des manifestations politiques les plus intelligentes de ce temps.
En général, d'ailleurs, à diverses époques, les historiens lui ont rendu justice, Vaulabelle, Viel-Castel, Duvergier de Hauranne, Thiers, mème Thibaudeau, plus tard Bardoux, de Loménie1, notent la valeur de son intervention conciliante ; tous reconnaissent qu'en n'écoutant guère ses conseils, surtout à droite, on eut grand tort. Villemain, toujours l'écho de Fontanes qui ne pouvait oublier les ricochets imprévus de Buonaparte et les Bourbons, Villemain est à peu près le seul à trouver que Chateaubriand eut, en 1814, « bien plus de talent que de prévoyance ».
(1) VAULABELLE, II, 120; - VIEL-CASTEL, II, 113; - THIERS, XVIII, 379; - THIBAUDEAL, X, chap. CUIL et CUIL; - BARDOUX, Mme de Duras, P 177; - DE LOMÉNIE (ourr. cité), p. 40; - VILLEMAIN, p. 202. - M. L. Pingaud, dans son article de la Revue de Paris (1er avril 1909), s'étend sur Buonaparte et les Bourbons; quant aux Réflexions politiques, qui n'en sont, selon lui. qu'un appendice, il se borne à les nommer. Est-ce juste? ↩
Le mot du duc de Broglie, qui ne l'aimait guère, reste juste : C'est Benjamin Constant qui a enseigné le gouvernement représentatif à la nation nouvelle, tandis que Chateaubriand l'enseignait à l'émigration et à la gentilhommerie2. Le lecteur un peu au courant pensera certainement que, des deux enseignements, Chateaubriand n'avait pas choisi le plus facile. On ne peut lui en vouloir si les résultats n'ont pas été plus brillants. L'élève était trop vieux, et on l'avait mal commencé.
(2) DE BROGLIE, Souvenirs, I. 283. ↩
Peut-être que, si Chateaubriand était resté, le nouveau gouvernement ne lui aurait pas fait une aussi grise mine qu'il croyait, et qui sait si l'Empereur (il sentait bien qu'il n'était plus au temps de Tilsit ou d'Erfurt) ne lui aurait pas tendu la main qu'il tendit à Benjamin Constant ? Cette éventuelle tentation fut épargnée à Chateaubriand par la promptitude de son éclipse.
Le Nain Jaune, qui l'avait toujours relativement ménagé, enregistra le fait dans son numéro du 30 mars. Annonçant le départ pour Jérusalem d'une expédition de pèlerins et pénitents français, croisés en expiation et repentance de leurs fautes, il fit place, à côté de Curvissimus Faciuntasinos (Fontanes) voyageant sous sa bannière vert impérial bleu de roi, au révérend Père Aubry de Castel F'ulgens. Ainsi les deux amis, si souvent associés, se trouvaient encore réunis, cette fois dans la risée du vainqueur. La carrière de l'un n'était pas loin de sa fin ; l'autre avait encore de beaux jours à vivre, mais il ne le savait pas.