Troisième partie
Chapitre II. Situation de la monarchie restaurée. - L'article du 4 octobre. - Les (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Tout alla bien d'abord au retour des Bourbons, disait Carnot, et maintenant tout va mal. Non, dit Chateaubriand ; tout alla fort mal d'abord, et maintenant les choses vont moins mal. Elles iront de mieux en mieux à mesure qu'on pourra réparer les erreurs criminelles de Buonaparte. Était-ce bien cela? En tout cas, si cela n'était, il fallait du moins le dire et le persuader. Inspirer, ramener la confiance, c'était son rôle. Il est écrivain politique ; ne lui demandons pas le jugement impartial de l'historien.
Louis XVIII ne sépare point, affirmait Chateaubriand, ceux qui ont servi le roi de ceux qui ont servi la patrie.
A l'entendre du passé, on pouvait y redire. S'il s'agissait de l'avenir, et si le souverain, collaborateur de l'écrivain, entendait gouverner ainsi désormais, à la bonne heure !
Après un essai de justification des formules royales tant critiquées, comme l'an dix-neuvième de ce règne qui, pour le moment, comptait six mois, la première partie se termine par un hommage rendu à la modération des Alliés et un nouvel éloge de la glorieuse armée qu « est tout l'honneur de la France » .
Puis l'auteur en arrive à la Charte, et pousse un honorable soupir :
Ici finit ce que notre tâche avait de pénible : nous n'avons plus de sujets douloureux à rappeler.
Donc, la Charte étant la garantie de la paix publique et de l'ordre, il s'agit de montrer qu'elle satisfait le mieux possible aux besoins du jour et de la faire accepter telle quelle aux uns et aux autres. Elle concilie les principes de la monarchie et ceux de la liberté :
Elle n'est point une plante exotique, un accident fortuit du moment; c'est le résultat de nos mœurs présentes ; c'est un traité de paix signé entre les deux partis qui ont divisé les Français : traité où chacun des deux abandonne quelque chose de ses prétentions pour concourir à la gloire de la patrie1.
(1) Chap. XIII. ↩
Elle doit contenter les constitutionnels les plus avancés, comme les royalistes les plus arriérés. Et là commence la partie vraiment supérieure de l'ouvrage. Ce n'est pas qu'on n'y trouve encore des menaces plus ou moins déguisées et même quelques injures, mais enfin l'auteur y domine en somme les passions des partis et les siennes. Le politique y prend le dessus sur le polémiste.
Développant, en homme qui comprend les nécessites du gouvernement, les vues qu'il n'avait qu'indiquées dans l'article du 4 octobre, il répond aux objections contraires des constitutionnels et des absolutistes, dont l'opposition, à elle seule, serait pour faire valoir le caractère équitablement modéré de l'institution.
Aux constitutionnels, il reproche leur impatience : la constitution anglaise est le fruit de plusieurs siècles d'essais ; veulent-ils, au bout de six mois, une constitution qui réponde aussi parfaitement aux mœurs et au caractère national? Mais c'est avec les royalistes qu'il a le plus affaire. A ceux qui traitent la charte d'importation d'outre-Manche, il répond que, « dans les questions de cette matière et de cette importance, il faut marcher le flambeau de l'histoire à la main i. Et il se souvient à propos de ses études sur l'histoire de France, pour le moment
abandonnées sur le chantier, mais dont le soutien lui est ici précieux. Appuyé sur cette forte base, il montre, et non plus en polémiste, que la charte est l'aboutissement d'une longue série d'essais tentés par les Français à travers les siècles.
A ceux que les théories ne convaincraient pas, il oppose d'ailleurs l'impossibilité de rétablir l'ancienne forme gonvernementale, On peut le regretter, mais c'est un fait, et « un fait est un fait ».
Il sait la noblesse vivement opposée à la Chambre des pairs, émanation du roi et non des nobles, institution qui met fin aux dernières prétentions de l'aristocratie de naissance à jouer, en tant que classe, un rôle politique (1). Aussi la noblesse se dit-elle sacrifiée, surtout la petite, ruinée ou diminuée par la Révolution, et qui ne peut se relever par les charges de cour. Séduisant et flatteur est le morceau où Chateaubriand, qui sûrement pense à lui-même, se souvient de son passé, sourit à son avenir enfin dessiné, et oppose le faible espoir d'un gentilhomme d'autrefois aux perspectives illimitées d'aujourd'hui :
Autrefois, quels étaient l'espoir et l'ambition d'un gentilhomme? De devenir capitaine après quarante années de service, de se retirer sur ses vieux jours avec la croix de Saint-Louis et une pension de 600 francs. Aujourd'hui, s'il suit la carrière militaire, un avancement rapide le portera au premier rang. A moins d'une étrange faveur, ou d'une action extraordinaire, un cadet de Gascogne ou de Bretagne serait-il jamais devenu, sous l'ancien régime, colonel, général, maréchal de France ? Si, réunissant toute sa petite fortune, il faisait un effort pour venir solliciter
(1) « De toute la charte, rien ne déplut autant au parti aristocratique et contre-révolutionnaire que l'institution de la Chambre des pairs. Elle paraissait un coup mortel porté à la noblesse française. Dorénavant elle ne serait plus une classe, ni une nation dans la nation. L'esprit d'égalité entre eux régnait parmi les gentilshommes plus encore qu'ailleurs, et une Chambre des pairs attentait surtout à leur égalité. M. le chevalier d'Andigné, ancien chef de chouans, habitué du pavillon de Marsan, grand ami de M. de Bruges, eut dans ce temps-là une mission à Nantes et nous nous mîmes en conversation intime. Il me raconta ce qu'on avait voulu, ce qu'on voulait encore, ce qu'on espérait dans son parti ; c'était une Chambre des pairs élective, représentant l'ordre de la noblesse, et où l'on consentait à recevoir la noblesse impériale. Lorsqu'en 1827 M. de Villèle fit une promotion de soixante-seize pairs, il l'avait désirée plus nombreuse, et se cachait peu du dessein de rendre la Chambre haute si peuplée qu'il faudrait qu'une élection ou une délégation royale y choisît, pour chaque session, les membres appelés à Siéger. » (BARANTE, II, 42.) quelque emploi à Paris, pouvait-il aller à la cour? Pour jouir de la vue de ce roi qu'il défendait avec son épée, ne lui fallait-il pas être présenté, avoir monté dans les carrosses? Quel rôle jouait-il dans les antichambres des ministres ? Qu'était-ce, en un mot, aux yeux d'un monde ingrat et frivole, qu'un pauvre gentilhomme de province? Souvent d'une noblesse plus ancienne que celle des courtisans qui occupaient sa place au Louvre, il ne recevait de ces enfants de la faveur que des refus et des mépris. Ce brave représentant de l'honneur et de la force de la monarchie n'était qu'un objet de ridicule par sa simplicité, son habit et son langage : on oubliait qu'Henri IV parlait gascon, et que son pourpoint était percé au coude.
Le temps de ces dédains est passé : dans les provinces, vous, gentilshommes, vous jouirez de la considération attachée à votre famille ; à Paris, vous entrerez partout, en entrant dans le palais de vos rois. Une carrière immense et nouvelle s'ouvre pour vous auprès de cette ancienne carrière militaire qui ne vous est point fermée. Vous pouvez être élu membre de la Chambre des députés : redoutables à ces ministres qui vous repoussaient autrefois, vous serez courtiséspar eux; devenus pairs du royaume, appelés peut-être au timon de l'État, nouveaux chefs de votre antique famille, et patrons de votre province, ce sort éclatant sera l'ouvrage de vos propres mains. Qu'est-ce que l'ancien gouvernement pouvait vous offrir de comparable? Nous ne vous entretenons ici que de vos intérêts matériels ; nous ne vous parlons pas de cette gloire, partage certain de celui qui consacre ses jours à défendre le roi, à protéger le peuple, à éclairer la patrie, de celui qui soutient, avec les autels de la religion, les droits de la raison universelle, et qui combat pour les principes de cette liberté sage sans laquelle, après tout, il n'y a rien de digne et de noble dans la vie humaine1.
(1) Chap. xx. ↩
Jolie page, et, qui plus est, juste! Il fera d'ailleurs tout son possible pour l'appuyer de son propre exemple, et il y réussira.
Enfin il est prouvé que le trône, à son tour, trouve dans la Charte à la fois sa splendeur et sa sûreté. Même, Chateaubriand, qui ne doute de rien, voudrait démontrer au roi qu'il gagne en pouvoir à gouverner par la Charte. A ce chapitre, il n'est pas sûr que le collaborateur royal ait souscrit avec une entière conviction. Mais il dut approuver volontiers, vers la fin, les flatteries adressées par l'auteur à la race de Capet qui est plus française que la France (ce n'est pas comme Buonaparte!), qui a donné au pays sa civilisation, et jusqu'à sa langue (1) ; enfin il dut, amateur de citations élégantes, humer le parfum de la fleurette biblique ajoutée finalement au bouquet, marque discrète et signature du fleuriste : ex omnibus floribus orbis elegisti tibi lilium unum.
L'ouvrage se termine par de belles paroles d'espoir, de confiance et de fierté patriotique. La Révolution n'a pas fait que détruire : « N'est-ce rien que vingt années de victoires? » Elle a mûri la nation en la guérissant des excès opposés et successifs de l'anarchie et du despotisme. L'expérience a été cruelle ; du moins ne sera-t-elle pas perdue.
Telle est cette œuvre. Elle est bien du temps, mais par beaucoup de points elle dépasse le temps. On y voit passer et repasser, d'une allure inégale, des hommes fort divers : l'émigré rancunier qui se souvient trop, qui montre quelquefois le poing quand il vaudrait mieux tendre la main grande ouverte; le philosophe qui a étudié et médité à l'écart dans les loisirs que lui fit l'Empire ; le patriote qui voit la grandeur future de la patrie pacifiée dans cette union des citoyens qu'il appelle d'un vœu sincère ; l'ambitieux qui laisse percer son espoir ; et quelquefois le courtisan qui, dans son particulier, songe à ses intérêts.
Eléments divers, non pas disparates, mais naturellement fondus ensemble, reflet des passions du jour, émanation d'une même âme agitée et complexe !
En tout cas, l'œuvre est d'importance; de Buonaparte et les Bourbons aux Réflexions politiques, il y a déjà loin et le progrès est grand.
En général, du reste, on ne s'y méprit point. L'ouvrage paraît le 27 novembre. Aussitôt les Débats l'annoncent et en publient un extrait (numéro du 28). En même temps le bruit se répand et se confirme qu'il est publié sous le haut patronage, on dit même : avec la collaboration, de Sa Majesté. D'ailleurs, c'est un triomphe. Jaucourt, écrivant le 30 à Talleyrand, lui envoie à Vienne les Réflexions politiques. Il vient de rencontrer Chateaubriand tout heureux de son succès; il compte bien maintenant qu'on le dispensera d'aller en Suède et qu'on l'emploiera ici, « ce qui, ajoute Jaucourt, pourrait entrer fort dans nos vues . Et le roi lui ayant dit qu'il avait a corrigé les épreuves » de Chateaubriand :
Il m'a paru, continue-t-il, que le roi était dans l'idée de faire écrire souvent M. de Chateaubriand, et, dans ce cas, je vous invite à me parler sur ce que vous jugerez à propos de proposer pour lui, car très certainement il ne partira pas. Les matadors de l'émigration le dénigrent, et je crois que ce serait le cas de le brouiller avec ces braves gens-là en satisfaisant son ambition, qui est grande toutefois.
Le 3 décembre, insistant, il affirme encore que l'ouvrage de Chateaubriand est « entièrement conforme aux vues du roi ».
Voilà donc Chateaubriand tout au premier plan ; on le salue, on le ménage ; il est l'espoir des constitutionnels. Le roi, de son côté, recevant le vice-président et les quatre secrétaires de la Chambre (30 novembre), leur demande s'ils ont lu les Réflexions politiques, leur en fait l'éloge avec chaleur, parle de la Charte constitutionnelle avec un intérêt insolite, et proteste de son attachement pour elle. La partie est bien liée.
Aux Débats, Dussault constate le succès (2 et 9 décembre), espère que l'influence apaisante ne sera pas moins considérable, admire l'écrivain « qui sait charmer les passions aussi bien qu'émouvoir les cœurs « . Au Journal général de Royer-Collard, même note favorable.
Peltier lui-même, si intransigeant, loue dans son Ambigu (10 décembre) les intentions de l'auteur, sa modération, cite de longs fragments, vante la souplesse d'une plume qui sait, après Atala, tracer des pages si différentes.
Bref, le succès est si général que Chateaubriand peut, sans excessive présomption, croire sa fortune faite et bien faite. Déjà ses amis le félicitent.
Le 10 décembre, Jaucourt mande à Talleyrand qu'on parle beaucoup de Chateaubriand pour la chancellerie de la Légion d'honneur, et le 13, les Débats mentionnent le bruit que c'est fait.
Mais l'opposition s'est vite dessinée, à droite comme à gauche, et c'est, cela va sans dire, celle de droite qui est la plus dangereuse pour les intérêts de Chateaubriand. Les « matadors de l'émigration s'agitent autour du comte d'Artois, Vitrolles en tête ; ils cabalent, protestent, intriguent, et c'est de Bruges qui est nommé (14 décembre).
Voilà Chateaubriand une fois de plus dégoûté et furieux1. Il ne part toujours pas pour Stockholm, mais il se terre à la Vallée-aux-Loups, et, las de travailler à faire la nouvelle France, il retourne à l'ancienne, comme aux mauvais jours de l'Empire. Il est repris de sa mélancolie sans cause :
(1) Jaucourt à Talleyrand (14 décembre) : il lui annonce que Monsieur a fait nommer de Bruges, après avoir pensé à Vitrolles, et que Chateaubriand n'est pas content et se plaint. ↩
Nous sommes seuls dans notre retraite, écrit-il à Mme de Duras après cet échec (26 décembre). M. Joubert devait venir (c'est l'ordinaire consolateur) ; ses maladies l'en empêchent. Après avoir fait moi-même des projets de course, je suis resté dans mon trou. Au fait, je ne sais trop ce qui me plaît et ce que je veux. J'ai cependant un grand plaisir, c'est de m'enfermer dans ma vieille France et d'oublier la nouvelle, excepté vous et quelques personnes rares. Tant que je bouquine, cela va bien ; mais quand je cesse de lire et de griffonner, malheur à moi ! Je ne sais rien de ce bas monde ; sans journal, sans correspondance, j'oublie, et je suis oublié...2.
(2) Dans BARDOUX, Duras, p. 173. ↩
Et il peste contre les ultras qui l'évincent :
Pourquoi ai-je été royaliste contre mon instinct (?) dans un temps où une misérable race de cour ne pouvait ni m'entendre, ni me comprendre? Pourquoi ai-je été jeté dans une troupe de médiocrités qui me prenaient pour un écervelé, quand je parlais liberté?
Puis il est retombé (en est-il jamais sorti ?) dans ses éternels embarras d'argent. Il doit encore, rien que pour ce que nous savons, 10 000 francs à Mme de Coislin ; la Vallée-aux-Loups est hypothéquée pour 20000 autres ; il a fait 15000 francs de billets3 ; et pourtant il a, selon Mme de Chastenay (4), « plus de 60 000 livres de traitements divers », l'ambassade de Suède entrant dans le total pour 33 000. Mais l'ordre et l'économie n'ont jamais été son fait, ni celui de sa femme, et ce qu'il lui faut présentement pour se tirer d'affaire, ce n'est pas moins de 100 000 francs, qu'il supplie Mme de Duras de lui obtenir du roi, comme gratification extraordinaire (5).
(3) BARDOUx, Mme de Duras, p. 171. ) II, 450. BARDOUX, Mme de Duras, p. 172. ↩
Enfin, s'il n'arrive pas à se caser à Paris dans quelque grande place, il songe qu'il faudra bien, tard ou tôt, s'en aller à Stockholm, et il n'y a pas de perspective qui lui soit plus déplaisante.
Dès novembre, il avait écrit à Mme de Duras :
Me voilà encore dans ma Vallée ! Pourquoi l'ai-je quittée? J'ai cru que je mourrais de tristesse en regardant les coteaux et les cimes des arbres, déjà à demi dépouillés. Voilà qu'il me passa par la tête tout ce que j'avais fait et senti ici. Je songeais à ces longs jours qui s'écoulaient dans l'espoir d'aller voir un instant Nathalie seule aussi dans sa belle Vallée. Combien de fois mon imagination avait franchi les bois, pour voyager toujours sur le même chemin ! Je me voyais partant, revenant, allant m'enfermer dans ma tour pour rêver à elle et aux Martyrs, persécuté par le tyran, glorieux de sa haine, rêvant de grands ouvrages au milieu des menaces, amoureux, inspiré, malheureux et content. Aujourd'hui, ambassadeur de Suède! La belle fin ! Quitter tout, travail, songes, et le reste ! Pauvre Vallée, quand reviendrai-je? Peut-être jamais. Que je suis vieux ! Que tout cela est loin de moi ! Je ne vis plus ; le reste n'en vaut pas la peine. J'aurais dû mourir le jour de l'entrée du roi à Paris1.
Il faut dire que, s'il ne tenait pas à aller s'enterrer près de Bernadotte, Bernadotte, de son côté, ne tenait pas davantage à le voir venir.
Ne se figurait-il pas, a écrit Chateaubriand dans les Mémoires, qu'on m'envoyait à Stockholm pour le détrôner? Eh, bon Dieu ! princes de la terre, je ne détrône personne ; gardez vos couronnes, si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je n'en veux mie2.
(2) O.-7., III, 460. ↩
Naturellement, on s'est un peu moqué de lui à propos de ce passage, et il est vrai qu'il n'était pas question de lui donner des couronnes, mais il est très certain que Bernadotte craignait sa venue pour la sienne. C'est dans cette histoire un à-côté qui n'est pas sans intérêt. Il n'est pas de ce sujet de narrer les manœuvres de Bernadotte pour supplanter les Bourbons sur le trône de Henri IV, depuis l'entrevue d'Aho (août 1812), où Alexandre Ier avait paru encourager les visées du nouveau Béarnais3. Le louche et traître Gascon, s'étant vu évincer surtout par la répugnance de ses anciens compagnons d'armes, détestait les Bourbons, ces « ganaches », comme il disait, concurrents non plus habiles, mais plus heureux. Eux le lui rendaient, d'abord pour en avoir été joués quand ils croyaient en lui, ensuite parce qu'il incarnait encore en Europe, et seul avec Murât, l'illégitimité.
(1) Dans BARDOUx, Duras, p. 170. ↩
3) Cf. L. PINGAUD, i Bernadotte et les Bourbons » Revue de Paris, 15 juin 1897. L'article s'arrête en mai 181¼. ↩
Or on n'a pas oublié que Chateaubriand s'était fait dans Buonaparte et les Bourbons le a héraut de la légitimité ». Même, à lire certains passages de sa brochure, on pouvait se demander s'ils ne s'adressaient pas encore plus à Bernadotte qu'à Napoléon, bien que l'allusion y reste obscure et que le contexte permette de l'appliquer à peu près aussi bien à l'un qu'à l'autre1. Pour ces raisons, le choix de Chateaubriand pour aller en Suède était le plus désagréable à Bernadotte qu'ait pu faire le roi de France.
(1) M. Pingaud (art. cité) reproduit ce passage, qu'il applique à Bernadotte : « Si nous revenons à la monarchie, c'est le comble de la honte et de l'absurdité de la vouloir sans le souverain légitime » ; - et il cite de cet autre, plus douteux, la partie en italiques, que le contexte n'éclaire pas dans le même sens : « Parce que nous avons réduit nos anciens princes à être voyageurs, la France sera-t-elle une propriété forfaite? Doit-elle demeurer à Bonaparte par droit d'aubaine? Ah ! pour Dieu, ne soyons pas trouves en telle déloyauté que de déshériter notre naturel seigneur pour donner son lit au premier compagnon qui le demande. Si nos maîtres légitimes nous manquaient, le dernier des Français serait encore préférable à Bonaparte pour régner sur nous : du moins nous n'aurions pas la honte d'obéir à un étranger. " ↩
Chateaubriand, nommé « envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France à Stockholm « mais ne partant pas, le secrétaire de la légation, Rumigny, nommé en même temps que lui, prend les devants et se rend à destination. A peine arrivé à Gothenbourg, au débarqué, il trouve le prince royal qui lui fait une algarade (18 septembre). Il en rend compte à son ministère (28 septembre). Il a essuyé des récriminations : on n'aime pas la Suède à Paris, on est jaloux de ses succès a lui Bernadotte, on veut l'humilier, il usera de réciprocité, etc. Puis, des vanteries sur l'importance de son rôle dans les derniers événements, sur ses relations avec les puissances alliées, etc. Enfin, cette question qui paraît l'intéresser plus que tout : Est-ce que M. de Chateaubriand doit venir? Tout cela, mentionne l'envoyé, « dans un ton qui n'appartient qu'à lui seul » .
Le lendemain, le surlendemain, nouvelles entrevues et même aigreur : menaces de renoncer à l'alliance française, affirmation que la Suède peut s'en passer, qu'elle n'est retenue que par sa reconnaissance envers la France à cause du présent qu'elle a fait à la nation suédoise en me donnant à elle (vous entendez l'accent) ; tout cela pour en venir à la demande formelle, cette fois, que M. de Chateaubriand ne parte pas. Raison d'économie, dit-il, car s'il ne vient pas, lui, Bernadotte, ne sera pas obligé d'envoyer un ministre à Paris.
Simple prétexte, bien entendu. Le 10 octobre, Rumigny, écrivant aux Affaires étrangères, a démêlé sans grande peine les vrais motifs de cette mauvaise humeur. Ayant étudié la situation de Bernadotte en Suède, il l'a trouvée forte. Il a pour lui ses talents militaires et sa manière de les faire valoir, les services rendus, des succès remportés à hon compte dans la dernière guerre, son activité, qui plaît à l'humeur guerrière des Suédois, sa familiarité, qui le rend populaire, enfin l'usage qu'il fait de sa police formée à l'école de Napoléon et de Fouché. Contre lui, il a d'être un étranger; il craint l'inconstance naturelle aux Suédois qui passent en Europe pour les plus grands amateurs de révolution, après les Français; il sait que le fils de Gustave IV a encore de nombreux partisans en Suède et en Europe, et il est continuellement inquiet.
Voilà pourquoi il redoute spécialement l'hostilité du gouvernement français, champion naturel de la légitimité en Europe, et encore plus spécialement la venue du défenseur le plus attitré des idées légitimistes. Il appréhende son influence sur les Suédois. Rien ne le montre mieux que la façon dont il a fait traduire pour ses futurs sujets Buonaparte et les Bourbons, en conservant religieusement toutes les invectives à l'adresse de Napoléon, en supprimant soigneusement tout ce qui est relatif a la légitimité1.
(1) Passages supprimés : 1° de : On conçoit jusqu'i un certain point..., à choix de Buonaparte; 2° de : Von, il n'en sera pas ainsi..., à obéir à un étranger; 3º de : Après ces considérations particulières .., à des jeux de la fortune. - Il se plaint aussi amèrement des articles des journaux français. Un article des Débats du 11 octobre, qui le montre tenu à l'écart du Congrès de Vienne par les souverains, lui est particulièrement désagréable. (Lettre de Rumigny du 30 octobre). Tous ces renseignements sont puisés aux Archives des Affaires étrangères : Correspondance de Suède, 1814. ↩
D'ailleurs, vers la fin de l'année, Chateaubriand n'arrivant toujours pas, il commence à penser qu'il ne viendra plus, et Rumigny reçoit dès lors un meilleur accueil.
Pendant ce temps, Chateaubriand, qui ne pense guère à lui, est à Paris le centre des polémiques engagées autour des Réflexions politiques. Révolutionnaires et contre-révolutionnaires l'attaquent avec une égale ardeur. Carnot insère dans le Censeur (tome III) une réplique virulente où Chateaubriand est taxé de perfidie :
C'est Némésis qui parle au nom de Jéhovah...
D'autres reviennent à ce propos sur ses écrits antérieurs et se remettent à fouiller son passé. Un inconnu publie une brochure intitulée : Du sacerdoce, ou fragment d'un ouvrage publié à Londres par Chateaubriand1, qui est encore une réimpression d'extraits de l'Essai plus particulièrement consacrés au rôle des prêtres dans la démocratie et dans la monarchie2. On y remet même en question la date et les causes de sa conversion .
(1) Paris, Laurent-Beaupré, 1814. ↩
2) « Au retour de Louis XVIII, on exhuma de nouveau l'Essai ; comme on avait voulu s'en servir contre moi au temps de l'Empire, sous le rapport politique, on voulait me l'opposer aux jours de la Restauration, sous le rapport religieux. » (O.-T., III, 53.) ↩
Un autre, Bail, inspecteur aux revues, publiant de son côté les Réveries de M. de Chateaubriand, rappelait la dédicace du Génie du christianisme, le nouveau Cyrus et l'obscur israélite.
Un « ex-chasseur de la vieille garde impériale à cheval » faisait répandre secrètement une brochure intitulée : De Napoléon Bonaparte, ou examen et réfutation des ouvrages de Chateaubriand et autres libelles, « au-dessous du médiocre », mais qu'on s'arrachait et qu'on payait 10 ou 15 francs3.
(3) Affaires étrangères : Supplément, n° 681. l'après un correspondant anonyme (peut-être Bourrienne?) qui envoie à Talleyrand, à Vienne, une sorte de bulletin destiné à le tenir au courant des choses de France, 21 février 1815. ↩
A droite, les récriminations ne sont pas moins amères. Le Journal royal proteste contre la fusion des partis demandée par Chateaubriand, et insère d'aigres et dures réclamations1, comme quand un a ex-chasseur noble à l'armée de Condé , d'Espiney Saint-Luc, maintient, fort désagréablement pour Chateaubriand, qu'il faut distinguer les émigrés qui n'ont jamais quitté le drapeau blanc de ceux qui ont rampé dans les antichambres du Corse, le somme de rétracter ses erreurs, et d'aban donner sa chimère de conciliation, sous peine d'être mis au ban du parti royaliste.
(1) 22 décembre 1814, 1er janvier 1815. ↩
L'Ambigu, suivant le mouvement, revient (30 décembre) sur sa première approbation, et critique surtout le chapitre sur la noblesse, qu'il trouve obscur. Il constate avec regret que Chateaubriand voudrait abolir tous les noms d'émigrés, de royalistes, de fanatiques, de philosophes, et confondre les hommes vertueux avec les criminels. Or les vrais royalistes repoussent avec indignation cet amalgame !
Pourtant, jamais Chateaubriand, si battu en brèche, n'a été plus près de triompher. Le parti royaliste modéré le soutient fortement, voyant dans ses idées le salut du trône menacé. Ainsi, à la séance de clôture de la Chambre des députés (30 décembre), le président L'aîné prononce un discours où il reprend des expressions de Chateaubriand, et il l'appelle « un homme dont la France se glorifie » .
Chateaubriand a en outre pour lui les salons constitutionnels, celui de Mme de Staël, où Benjamin Constant le prône chaleureusement, et, cela va sans dire, celui de Mme de Duras, où il rencontre Blacas2.
2) « Quelquefois, en entrant chez Mme de Duras, je trouvais M. de Chateaubriand dans la première pièce, et sa tête noire se dressant à l'oreille du grand et blond M. de Blacas .. » (Mme DE CHASTENAV, II, 450.) ↩
Or c'est justement le temps où les dissentiments du ministère s'aggravent au point que la situation de l'abbé de Montesquiou y devient presque intenable en face du crédit persistant de Blacas, de plus en plus en faveur. Les querelles entre eux étant journalières, et le roi excédé, il ne s'agit plus que de trouver un remplaçant possible au ministre ébranlé, lequel d'ailleurs, voyant tout aller mal et désapprouvant tout ce qui se fait, ne tient pas autrement à demeurer. Blacas, qui cherche de tous côtés des appuis et s'en est déjà assuré à la fin de novembre en portant Beugnot à la Marine, en nommant d'André à la direction de la police, en remplaçant Dupont par Soult à la Guerre, pense à Chateaubriand et travaille à le mettre à la place de l'abbé de Montesquiou1. De Barante, qui vient de Nantes à Paris un peu après le 1e janvier, apprend l'intrigue et croit même un moment l'affaire faite.
(1) PASQUIER, III, 54. ↩
De son côté, Chateaubriand, qui se sent près du but, ne s'oublie pas. La Restauration s'en allait de faiblesse. On le savait et on le disait. A cela répondait le choix pour le ministère de la Guerre de Soult, homme de forte poigne, pensait-on, et de menus scrupules. Il devait, disaient les royalistes, mettre à la raison le militaire récalcitrant. Dans cet ordre d'idées, une lettre de Montlosier à Barante (10 décembre) nous montre Chateaubriand oublieux, vu les circonstances, de son libéralisme, se souvenant trop de l'Empire, et réclamant à grands cris un gouvernement fort. Ne va-t-il pas « colportant partout la nécessité de remettre à la police la faculté des arrestations arbitraires2 »?
(2) BARANTK, Souvenirs, II, 94. ↩
Une démarche qui, dans son esprit, devait sans doute être plus décisive, est celle qui aboutit à la publication par Bertin, dans le Journal des Débats du 8 janvier 1815, d'un article récapitulatif de tous les titres de Chateaubriand à la reconnaissance des Bourbons et à celle de tous les bons citoyens. C'est un document qu'il faut connaître, car il fait mieux comprendre bien des interprétations qui furent données plus tard d'événements que nous avons vu s'accomplir, dont le sens a été expliqué à leur date, et qu'on va retrouver ici un peu curieusement transfigurés. C'est le premier effort important et systématique qui ait été tenté (il y en a d'autres) pour mettre dans la vie politique de Chateaubriand cette unité toujours si rare à toute époque, plus rare encore peut-être à celle-ci.