Avant-propos
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Les lecteurs de ce livre s'apercevront sans doute, au bout d'un petit nombre de pages, qu'il s'en dégage, au sujet de Chateaubriand, une conception qui, peut-être, les surprendra tout d'abord.
Je la résumerai d'un mot en disant qu'il fut homme d'action par essence et poète par accident.
Comme, du fait des circonstances et grâce aux admirables moyens d'expression dont bénéficia Chateaubriand, l'accident est, aux yeux de la postérité, devenu l'essentiel, cette vérité prend aujourd'hui l'air d'un paradoxe un peu fort. Poète, et rien que poète ; tel est le mot d'ordre donné, reçu et transmis par certains hommes d'État et politiques, qui n'aimaient pas Chateaubriand, par la plupart des historiens et des critiques, depuis Louis XVIII et Vitrolles1 jusqu'à M. Léonce Pingaud, lequel reprenait à son compte, en ces derniers temps2, cette formule qu'il faut bien considérer comme dédaigneuse.
(1) En passant par Sainte-Beuve, bien entendu. ↩
(2) Revue de Paris, 1er août 1909. a ↩
Qu'on daigne cependant ne rien préjuger; on verra peut-être, en lisant ce qui suit, que Chateaubriand est plutôt de la race des La Rochefoucauld et des Retz que de celle des purs hommes de lettres; que son caractère, ses goûts, ses ambitions, son hérédité, tout l'a poussé vers l'action, et cela non pas incidemment, à telle ou telle époque de sa vie, mais continûment, de la jeunesse à la vieillesse.
Il est même de ceux qui ont aimé l'action pour l'action, et c'est pourquoi, pour le dire tout de suite, il ne faut pas s'empresser de crier à la pose (trop simple explication dont la critique a vraiment abusé à son endroit) quand il nous dit, à plusieurs reprises, qu'il n'est pas ambitieux, même de gloire. Peut-être bien; si l'on envisage dans l'ambition les résultats acquis et consolidés. Non ; si l'on y voit l'un des plus énergiques stimulants de l'action.
De même pour l'argent. Personne n'en a eu plus souvent, et quelquefois plus indiscrètement, besoin. Était-ce avidité? Personne n'en a fait moins de cas. Jamais l'argent n'a été pour lui une fin; jamais il n'y a vu autre chose qu'un moyen, et, le plus souvent, qu'un moyen d'action.
Maintenant, si l'homme d'action a fortement et sans cesse inspiré l'écrivain, il faut reconnaître qu'en retour l'écrivain qu'il est devenu a quelquefois indûment réagi sur l'homme d'action.
On doit ajouter que cette position n'implique aucune appréciation a priori, dans un sens ou dans l'autre, de ses talents politiques : ils sont naturellement sujets à discussion, et un des objets de ce livre est justement de permettre d'en juger.
Cela bien posé et compris, d'autres choses, ce semble, s'ensuivent et se comprennent.
D'abord, que ce n'est pas seulement par morgue de gentilhomme ou par pose (toujours) qu'il s'est flatté de n'avoir jamais été « pédant ou crasseux » comme les hommes de lettres d'autrefois, et de n'avoir pas eu davantage i la morgue, l'assurance, l'envie, la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs « .
Ce n'est pas une fois, c'est vingt fois, qu'il a déclaré ne voir dans les lettres que « l'espérance pour entrer dans la vie et le repos pour en sortir1 ».
(1) Préface des Études historiques, 1831. ↩
Les vrais hommes de lettres ont bien senti, sans l'avouer, qu'au fond il n'était pas des leurs, mais ils lui en ont voulu de l'avoir un peu trop cavalièrement proclamé. Pour le lui faire payer, ils l'ont, malgré lui, tiré à eux tant qu'ils ont pu.
Il faut voir, par exemple, comme Sainte-Beuve rapproche, sans y toucher, de Chateaubriand émigré et rongeant son frein dans l'exil, son bien aimé Joseph Delorme2 : une de ces naïvetés comme l'amour-propre du poète en inspirait au si peu naïf critique! Mais le Chateaubriand d'alors agitait d'autres problèmes que le geignard et sensuel carabin à la recherche d'une âme sœur autour de l'Odéon !
(2) Lundis, X, 82. ↩
Donc, poète, il était le Chef, le Père, le Maître, le Sachem, tout ce qu'on voulait; - politique, un vague agité impossible à prendre au sérieux, sans aucun intérêt, et dont il valait mieux, pour lui, ne pas parler.
Lamartine, par des attitudes assez analogues, s'est attiré un traitement du même genre ; mais son cas n'est pas semblable. On ne sent guère, dans les Méditations ou dans Jocelyn, l'influence du mouvement politique contemporain, ni les desseins personnels de l'auteur; - tandis qu'on sent cela presque à chaque page, si l'on sait lire, dans l'Essai sur les Révolutions dans le Génie du christianisme, et mème dans les Martyrs, sans parler, bien entendu, des œuvres proprement politiques ; car non seulement il y a en Chateaubriand un homme d'action, mais, chez lui, l'homme d'action explique continuellement le poète, et ses œuvres les plus littéraires ne se comprennent tout à fait et ne reçoivent leur pleine signification que si on les examine à la lumière de sa pensée et de ses visées politiques.
Quant à Victor Hugo, à qui, à ce point de vue, on l'associe quelquefois, il serait facile de faire voir que son cas est encore plus dissemblable, en ce que, chez lui, l'aspiration politique s'est développée relativement tard et d'une façon pour ainsi dire adventice, comme une conséquence des succès de l'écrivain et du dramaturge en quête d'un public toujours plus étendu; tandis que, chez Chateaubriand, la vocation de l'action a préexisté même aux premières œuvres.
Cette manière d'envisager Chateaubriand exige naturellement qu'on le replace en présence d'une foule de circonstances, de difficultés, d'occasions, d'influences, qui d'ailleurs ne peuvent toutes être restituées avec une absolue certitude dans leur grande complexité, mais qui, telles quelles, agissant à la manière de réactifs sur une plaque sensible, font mieux apparaitre certains traits dominants de sa physionomie.
On lui voit alors une volonté passionnée et sujette à s'égarer, mais tenace, persévérante, réfléchie et calculatrice beaucoup plus qu'on ne croit, qui d'ailleurs a fini, après bien des vicissitudes, par le porter au pouvoir. Quand il nous dit dans la « Préface testamentaire » de ses Mémoires : « Je dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j'y songeasse... », il n'en faut rien croire. C'est le romantique qui parle ici, et, selon la formule de l'École, dissimule la réflexion pour faire croire à l'Inspiration fatale, sacrée, géniale, en politique comme en poésie. Mais les traces de cette volonté toujours vivace, même quand elle couve sous la cendre des projets détruits, apparaissent de bonne heure dans sa vie, et, de bonne heure aussi, elles apparaissent dans les témoignages de ceux qui l'ont le mieux connu. N'est-ce pas Joubert qui, des 1803, le trouve « boutonné par système » et, avec une allure de bon garçon, foncièrement secret?
On lui verra aussi cet esprit de domination, qui ne peut se satisfaire par la suprématie littéraire ; qu'il exerce un temps, faute de mieux, disent les mauvaises langues, sur les femmes de son entourage, et qui lui fait lâcher un jour cet imprudent et dangereux aveu : « Je ne vaux rien en seconde ligne. »
Peut-être est-ce aussi l'un des caractères de l'homme d'action que cette légère sérénité d'ingratitude avec laquelle il se détache de ceux ou de celles qui lui ont fait jadis un marchepied de leur personne ou de leur fortune. L'homme d'action, l'ambitieux, comme le voyageur, comme le marin, ne s'attache pas ; les yeux fixés sur le but, qui recule et qui change, il passe sa vie à se détacher perpétuellement. Les êtres ou les choses lui reviennent plus tard, quand il cesse d'agir, et il les célèbre dans son souvenir. Ainsi fit Chateaubriand. Nietzsche a dit de la reconnaissance qu'elle était une vertu de bourgeois. Il faut bien avouer que M. de Chateaubriand n'avait rien de bourgeois, à aucun point de vue:
Quant à cette célèbre mélancolie, qui, disent les critiques, a pour caractère d'être sans causes, on en verra sans doute s'évanouir l'incompréhensible concept, par la simple apparition des causes, sous la forme des déboires, déceptions, revers et désillusions d'une activité souvent rendue vaine, ou, ce qui est pis, comprimée.
S'il se désole un jour de voir pulluler autour de lui tant de Renés rêveurs qui contrefont le sien, ce n'est pas seulement par le souci, naturel à tout artiste, de l'original et de l'unique; c'est parce qu'on n'a pas compris que son René à lui, occasionnel enfant des circonstances, et rêvant parce qu'il ne pouvait agir, n'était pas le vrai fils de sa nature.
« Non ! s'écriait à Saint-Malo, en août 1898, mon cher et dogmatique maître Brunetière (avec cet accent dont vous vous souvenez, et qui vous entrait, sur le moment, ses convictions dans le cœur), Chateaubriand n'avait pas inventé la mélancolie moderne; il l'avait retrouvée, et, pour la retrouver, il n'avait eu qu'à écouter murmurer en lui les voix de la terre natale ! »
Peut-être; mais ces voix, il ne les entendait que dans le silence de l'inaction, dans les périodes où les vicissitudes politiques comprimaient son activité, ou dans la vieillesse, c'est-à-dire quand il s'est trouvé condamné à l'inaction définitive. Or, remarquons-le, René est un fruit de l'exil, et c'est dans les périodes d'inaction et dans la vieillesse qu'il écrivit ces Mémoires d'outre-tombe qui ont tant contribué à teinter sa vie entière de mélancolie. A part l'influence du régime imposé à Combourg par la sévérité d'un père qui ne riait pas souvent, il n'est pas certain que la jeunesse de Chateaubriand ait été triste et par conséquent qu'il soit né mélancolique. Le seul témoignage très ancien que nous en ayons1, celui de ce vieil abbé de Montdésir, qui l'observa sur le vaisseau qui l'emmenait en Amérique (1791), nous le montre plutôt débordant de vie et un peu énergumène.
(1) Cf. la publication qu'en a donnée M. Victor GIRAUD dans l'Introduction de son édition d'Atla (1905), ↩
Si la vie tout entière de Chateaubriand a été orientée vers la politique et vers l'action, on ne s'étonnera pas de nous la voir prendre, en cet ouvrage, è l'Essai sur les Révolutions, et même avant. Il n'y a rien de plus artificiel et gratuit que cette assertion de Sainte-Beuve : « La premiere moitié de ma vie à la poésie, s'est dit M. de Chateaubriand, la seconde moitié à l'histoire, à la politique1. » S'il n'est entré définitivement dans la vie politique active2 qu'à la Restauration, c'est, on le verra, qu'il n'a pu, et bien malgré lui, le faire plus tôt. Mais jamais, depuis l'émigration, sauf en de bien rares intervalles de lassitude ou de découragement, la politique n'a cessé d'être l'objet de ses visées, et il a bien cru une ou deux fois, et notamment après le Génie du christianisme, qu'il y entrait pour de bon.
(1) Chateaubriand et son groupe, II, 56. ↩
(2) « Mes écrits politiques commencèrent à la Restauration ; avec ces écrits également commença mon existence politique active. » (0.-T., III, 59.) ↩
Personne ne croira donc que cette première partie de son existence, retracée en ce volume, soit, pour l'intérêt, inférieure à celle qui suit de la distance qui sépare, dans la hiérarchie administrative, le secrétaire d'ambassade de 1803 du ministre des Affaires étrangères de 1824. Aux yeux de l'historien psychologue, les valeurs y sont égales. Un mème caractère s'y développe, les efforts n'y sont pas moindres, ni les vicissitudes, ni les illusions, ni les déboires, ni l'ampleur de la scène.
Peut-être aussi, de ce point de vue, comprenant mieux Chateaubriand, le jugera-t-on avec plus d'équité. Dirai-je que, quand je m'approchai de cette haute renommée pour la considérer de plus près, c'était sans particulière sympathie? Je ne vis d'abord, comme tant d'autres, au revers de l'artiste incontesté, qu'un assez vulgaire ambitieux. Sortant d'un long commerce avec les purs ouvriers de l'Art pour l'Art, j'étais enclin à le traiter en transfuge des Lettres, plutôt malavisé et outrecuidant. L'ayant remis dans le tourbillon de l'action et dans la mêlée des partis, l'ayant vu parmi les passions, les compromissions, les calculs, les feintes, les bassesses et les traîtrises, porter des coups'et en recevoir, j'ai envisagé d'un autre œil ses faiblesses ; j'ai compris qu'il ne convenait pas de mesurer le combattant de tant de luttes à la même aune que l'ermite de Croisset. L'ayant en outre comparé, dans les mêmes attitudes, à quelques-uns de ses plus notoires contemporains, j'ai constaté qu'il ne faisait pas la moins bonne figure, loin de là !
Je n'ai pas voulu jeter un voile ingénu sur ses défaillances, comme l'ont essayé de pieux biographes (pieux dans tous les sens); j'ai seulement tâché de me garder de ce que Bourdaloue appelle le « zèle de la perfection des autres v, plus communément nommé pharisaïsme, et de ce grossier sans-gêne par lequel le premier philistin venu se croit en droit de lever une patte sacrilège au bas des plus nobles statues. Du reste, aussi peu dupe que possible.
Pour être équitable et pour voir clair en de telles matières, il ne tallait pas séparer cette grande existence littéraire et politique des événements majeurs qui l'ont conditionnée. Au fond la vie d'un Chateaubriand, magnifique aventure, n'est qu'un épisode individuel du bouillonnement national qui poussa les Français de son temps jusqu'en Egypte et à Moscou. Rien de commun avec le monachisme d'un Renan, d'un Taine ou d'un Flaubert! Lui, a vraiment vécu la vie agitée des hommes de son temps, avec eux et parmi eux, et il n'a bien ouvert les yeux sur l'ignominia seculi que quand il s'est vu, à soixante ans, mis à l'écart définitivement, et condamné, pour toute action, revivre tristement son passé dans des Mémoires. Alors sa consolation fut de se donner quelques belles attitudes pour la postérité, et d'arranger après coup, le lointain aidant, les circonstances de sa vie en vue d'une artificielle unité de caractère et d'opinion. On sait qu'il n'a réussi qu'à moitié à donner le change aux critiques soupçonneux. On ne le regrettera pas, si l'on préfère aux arrangements d'une esthétique toujours un peu conventionnelle le riche épanouissement d'une vraie vie.
Pauvre cadet breton, sans argent, sans autre capital que son épée, dont il usa peu, et sa plume, qui lui rendit, mais non tout de suite, les services que l'on sait, il dut lutter désespérément pour se faire jour à travers le troupeau des médiocres, toujours épais à toute époque. Il eut à s'accrocher, à se faufiler, à virer, volter, solliciter, flatter, à promettre, et à tenir ou à ne pas tenir. Bien qu'il n'ait rien fait de contraire à l'honneur, et qu'il ait eu même, en certaines circonstances, un geste parfaitement élégant, il ne fut done - point le Bayard qu'on nous montre quelquefois. Mais, encore un coup, ne le comparons point à quelque idéal imaginaire. C'est aux contemporains qu'il faut le comparer. Qu'on les voie à côté de lui, dans la même presse (on les y verra), et qu'on juge! Ceux qui apprennent l'histoire ailleurs que dans les manuels pour la jeunesse savent ce qu'on trouve souvent à la base des grandes renommées. Combien de ces héros historiques rappellent ce personnage d'Anatole France qui « devint un très honnête homme dès qu'il fut riche »!
Mais soyons indulgents sans ironie; car, à bien le prendre, il faudrait plutôt plaindre ceux qui ont dû avoir recours à des moyens qu'on ne peut toujours approuver pour faire reconnaître aux faibles d'intelligence et de vouloir une légitime et finalement utile supériorité.
De tout temps, on lui en a beaucoup voulu de ses prétentions à la politique; comme si, d'avoir écrit Atala ou les Martyrs, cela le frappait d'incapacité rédhibitoire pour un ministère ou pour la plus simple préfecture. Cela ne nous arrêtera pas longtemps; c'est toujours le « il est savant, dit un politique; il est donc incapable d'affaires de La Bruyère. Il n'y a en cela que des cas d'espèces. On jugera par ce qui suit du cas de Chateaubriand. Passons.
On a trouvé aussi fort malséant que Chateaubriand ait, dans cette premiere partie de son existence, tour à tour flatté et frondé, sollicité et attaqué Napoléon, qu'il l'ait ensuite flétri, plus tard exalté, et finalement qu'il se soit comparé à lui un peu plus que de raison.
Évidemment, il a eu tort. La belle indépendance d'un Delille lui eût fait en certains cas plus d'honneur; mais Delille, pur lettré, vieillard illustre, quoique sans génie, vivait dans son cabinet, s'y trouvait bien, et ne songeait qu'à n'en pas sortir. Chateaubriand était jeune, dévoré d'ambition ; l'action était un besoin de sa nature. Pouvait-on lui demander d'étouffer complètement des instincts si puissants et de renoncer pour jamais à l'action, quand on croyait l'Empire éternel? Certes, sa vie y perd en unité, en tenue ; elle n'y perd pas en intérêt. Il y a quelque chose de dramatique dans ses soumissions suivies de révoltes, dans cette lutte continuelle de l'ambition qui voudrait plaire avec cette « impossibilité d'obéir » d'une nature indomptable. Au reste, ceux qui aujourd'hui condamnent si sévèrement cette inconséquence de Chateaubriand oublient peut-être la dureté du régime de fer, ne se représentent pas assez P'Empereur abolissant autour de lui, partout où s'étendait son regard, et Dieu sait s'il portait loin ! toute volonté libre, toute pensée indépendante. L'obsequium et modestia, cette devise et formule, selon les Rémusat, qui s'y connaissaient, du fonctionnaire impérial, ne pouvait être la règle d'un Chateaubriand.
Au total, d'ailleurs, il n'est pas douteux que, tout compte fait, Chateaubriand n'ait encore été, dans l'universel aplatissement, un des rares qui se soient tenus debout, et, une fois au moins, lors de l'article du Mercure de 1801, son attitude a été vraiment belle.
Il y a des hommes, dit un jour l'Empereur à Metternich, et la France en abonde malheureusement, qui se croient aptes à tout parce qu'ils ont une qualité ou un talent. Au nombre de ces hommes se trouve Chateaubriand qui fait de l'opposition parce que je ne veux pas l'employer. Cet homme est un raisonneur dans le vide, mais doué d'une grande force de dialectique. S'il voulait user de son talent dans la ligne qu'on lui désignerait, il pourrait être utile. Mais il ne s'y prêterait pas, et il n'est dès lors bon à rien. Il faut savoir se conduire soi-même ou se soumettre à des ordres. Il ne sait faire ni l'un ni l'autre; aussi ne faut-il pas l'employer. Il s'est offert vingt fois à moi; mais comme c'était pour me faire plier à son imagination, qui toujours le conduit à faux, et non pour m'obéir, je me suis refusé à ses services, c'est-à-dire à le servir1.
(1) METTERNICH, Mémoires et Documents, 1, 309. ↩
On voit que la citation n'est pas tronquée et on ne dira pas qu'elle a été choisie de parti pris, car Chateaubriand n'y est pas ménagé. Chacun y verra ce qu'il voudra. Quant à moi, j'y vois l'hommage involontaire et mal gracieux du despote à celui qui voulait bien servir en collaborateur indépendant, mais non en abdiquant sa personnalité, et je trouve, somme toute, le propos fort honorable pour Chateaubriand.
Pour le parallèle avec Napoléon, il est vrai que Chateaubriand en a abusé dans ses Mémoires, mais en retour on en a abusé contre lui. Voyons-le.
Quand le souvenir de Napoléon le poursuit, quand par exemple, à Londres, il remarque que le futur empereur avait gagné cent batailles alors que lui languissait encore, au même âge, dans l'ombre de l'émigration : « resté si loin de lui, le pouvais-je jamais rejoindre1? » — quand, plus tard, il écrit encore : « Nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres; il avait saisi des villes et des royaumes, ses mains étaient pleines de puissantes réalités; je n'avais encore pris que des chimères2 » ; - que fait-il que de prendre sa mesure en différents moments de sa vie d'après ce mètre démesuré, et de constater lui-même la disproportion3?
(1) O.-T., III, 179. ↩
(2) O.-T., III, 180. ↩
(3) prenait la même mesure, ce parlementaire oublié qui criait au général Boulanger : « A votre âge, Napoléon était mort! • ↩
Quand il écrit : « Bonaparte envahit le 3 juin l'électorat de Hanovre; à Rome je fermais les yeux d'une femme ignorée4 », soutiendra-t-on qu'il égale cet épisode de sa vie sentimentale à la reprise de la lutte contre l'Angleterre, d'incalculable conséquence?
(4) O.-T., III, 191. ↩
Rappelons-nous qu'il écrit des Mémoires, où la loi du genre l'autorise à tout rapporter à lui-même. Et puis qu'on songe au temps où il écrit ces pages. Quel être pensant, voulant, imaginant, ne rêve alors de Napoléon? l'aut-il citer Hugo, Lamartine, Stendhal, Balzac5? Et d'ailleurs, bien après, Napoléon, génie malfaisant, si l'on veut, mais type moderne de l'énergie, ne restera-t-il pas le dieu qu'invoqueront longtemps encore les forts, les non résignés, les hommes de caractère et de volonté?
(5) Qu'on se souvienne seulement de Balzac, écrivant à Mme Hanska : « J'aurai porté une société entière dans ma tête... Ce que Napoléon avait commencé par l'épée, je l'achèverai par la plume. » - Entre mille ! ↩
On pourrait même aller plus loin, et voir dans ce rapprochement, qu'on trouve si indiscret, plus qu'un cri d'orgueil : la révélation de quelques réelles affinités. Il y a tout de mème des analogies qui font réfléchir entre ces deux destinées, entre le Corse et le Malouin, nés si voisins dans le temps1, tous deux à demi étrangers, un peu sauvages, l'un près du bandit et l'autre près du corsaire, tous deux de petite noblesse, mais de race dominatrice, échappés, par l'éloignement du centre, à l'irradiation amollissante d'une monarchie toujours niveleuse, quoique décadente. Il y a aussi des rapprochements à faire dans leurs allures d'adolescents, dans leur attitude plus tard vis-à-vis du catholicisme renaissant, dans ce même regard d'aigle jeté sur cette proie opime, destinée à devenir entre leurs mains un instrument de domination spirituelle et sentimentale pour l'un, matérielle et politique pour l'autre2.
(1) « Vingt jours avant moi, le 15 août 1768, naissait dans une autre île, à l'autre extrémité de la F'rance, l'homme qui a mis fin à l'ancienne société, Bonaparte. » (O.-T., I, 13.) ↩
(2) Il y a dans les Déracinés de M. Maurice BARRÈs quelques pages charmantes et profondes sur cette communauté d'essence. Ce sont celles où, devant le tombeau de Napoléon, le jeune Nancéen Sturel expose à quelques amis de son âge les réflexions que lui inspire la destinée du héros ↩
Inutile de poursuivre; d'ailleurs qui voudrait trop prouver ici ne prouverait rien.
Et maintenant, limitons nos prétentions. Qu'on veuille bien ne chercher dans cet essai rien de définitif. Trop d'archives particulières gardent encore leurs secrets, trop de lacunes apparaissent encore dans les dépôts publics, dont certaines, sans doute volontaires, ne seront pas facilement comblées3. Pour m'informer et m'éclairer, je n'ai pas épargné mon temps et ma peine; malgré tout, j'ai eu sou-" vent à dire : je suppose. D'autres réduiront encore ce qui reste ici d'hypothétique.
(3) Je fais allusion à certaines recherches poursuivies infructueusement aux Archives et qui m'ont conduit, de dossier en dossier, à cette impasse : une chemise parfaitement classée à sa place, et vide! Le contenu s'était évaporé. Quand? et par quelle main intéressée? Mais le bureaucrate méticuleux, dont on avait dépouillé le carton, avait conservé, à défaut du corps, la chemise ! Il m'est même arrivé de ne pouvoir retrouver des pièces publiées il y a longtemps déjà, quoique incomplètement. Pourtant, j ai bien cherché. - Gl. p. 156 ↩
Je n'ai pas non plus la prétention d'avoir fait des découvertes; je crois seulement avoir regardé un peu plus que d'autres d'un point de vue dont on n'avait pas abusé jusqu'ici en ce qui concerne Chateaubriand.
Surtout, rien de « scientifique » en telle matière. Les appareils propres à la mesure des passions humaines n'étant pas encore inventes, ne faisons pas trop d'affaires ici des prescriptions de bon sens qui en tiennent lieu pour le moment. N'en faisons pas fi non plus; elles nous sont nécessaires, en attendant mieux, pour atteindre cette approximation qu'exigent maintenant la production et la jouissance de l'illusion.
Car que sont les ouvrages de cette sorte? Qu'on n'y cherche ni des enseignements pour la postérité, ni des leçons de morale, ni cet attrait sui generis, ce culte du passé pour le passé dont certains historiens parlent avec une gravité mystique. En somme, le genre d'intérêt qu'on y peut prendre ressemble à celui des romans. Mettant en scène des per- "sonnages connus, ils excitent, comme le roman historique, cette curiosité particulière qui s'attache aux récits où sont mêlées des personnes dont nous avons déjà entendu parler.
Bien que les choses qui s'y passent soient moins extraordinaires (et, du reste, pas toujours), ils procurent, parce que la vérité y est plus approchée, un plaisir d'imagination équivalent, en recréant sous nos yeux une vie généralement plus intense, plus ample et plus riche que la nôtre.
C'est ainsi qu'on apercevra, traversant ces pages, indépendamment du héros principal, et lui faisant cortège, un certain nombre de figures déjà connues par ailleurs et dont quelques-unes ne manquent pas de caractère. Il y a celles qu'on ne fait qu'entrevoir un instant de temps à autre et de loin : Napoléon, le prince Lucien, Fouché, de Bonald, Bertin, Hyde de Neuville, Guéneau de Mussy, Armand de Chateaubriand... Il y en a qu'on suit plus longtemps : les doux et les modestes, qui s'effacent : Joubert et Chênedollé; les maîtres politiques : Pasquier et Molé; le groupe des femmes, chacune à sa façon aimante et inspiratrice : Mmes de Chateaubriand, de Beaumont, de Custine, de Noailles, de Duras ; Fesch, qui est à part et de choix ; surtout Fontanes. Quand on s'attend, sur la foi de discours d'apparat ou de vers empesés, à ne trouver devant soi, qu'un respectable, mais ennuyeux pontife, quelle joie de voir apparaître, sous la solennelle simarre du Grand Maître, ce merveilleux type, Panurge imprévu, râblé, roué, agile, si peu respectable, mais si peu ennuyeux, et toujours, dans ses pirouettes et cabrioles, si impayablement décoratif!
Telle est la vie que j'ai essayé de raconter, et voilà comment je l'ai comprise. Elle m'est apparue curieuse, amusante, variée, attachante. Certainement, ce sera ma faute si elle ennuie le lecteur.
Il ne me reste plus à faire qu'une chose très agréable, qui est d'exprimer ma gratitude à ceux qui ont bien voulu m'aider, ou en me facilitant l'entrée de nos grands dépôts d'Archives, ou en y guidant quelquefois mes recherches, ou en me communiquant des renseignements utiles, ou en m'éclairant de leurs conseils : M. le baron de Courcel, ancien ambassadeur, président de la Commission des archives diplomatiques, M. Rigault, chef du bureau historique aux Affaires étrangères, M. Schmidt, des Archives, M. Léonce Pingaud, MM. Champion et Louis Thomas, M. Le Braz, M. Victor Giraud, M. Herpin, M. Digeon, M. le marquis de Granges de Surgères, M. le comte Waliszewski. - Je les remercie tous du fond du cœur.