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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Gitovenne (suite 4)

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 83–95 · chapitre 9 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

N° 1. - Première édition, à Londres, en 1800, dédiée à Louis XVIII : 300 livres sterling.

N° 2. - Seconde édition, à Paris, en 1802, dédiée à Bonaparte : une place de 15000 francs par an, etc.

Ces 300 livres sterling du début de la « Progression » ne sont autres évidemment que les 300 livres dont il est question dans la lettre à Mme de Staël. Ainsi l'origine en devient peu douteuse.

Quoi qu'il en soit, Chateaubriand jugea sans doute, Fontanes consulté, que la situation n'était pas assez désespérée pour qu'il dût accepter l'expatriation, renoncer aux espérances qu'il avait conçues, et changer son jeu. A la mention de l'offre venue d'Angleterre, il ajoute donc immédiatement (même lettre) :

Je préfère la pauvreté et ma patrie, tandis que celle-ci voudra me souffrir.….

Il avait raison ; car la réponse des cardinaux, tant attendue, arriva enfin avec une lettre conciliante du pape. Il était temps.

En outre le pape s'empressait d'envoyer à Paris le secrétaire d'Etat, Consalvi. Consalvi, arrivant à Paris le 20 juin, put se rendre compte par lui-même qu'il n'y avait rien à gagner à tergiverser davantage. Dès lors, les choses allèrent vite. Le 15 juillet, le Concordat était signé. Pie VII ratifiait en août, et le Premier Consul, à son tour, en septembre.

Pour l'instant, on en resta là, car il fallait passer devant le Tribunat et le Corps législatif. On n'en était pas sûr; il fallait les préparer. Mais l'affaire était en bonne voie, et le parti du Concordat prenait décidément l'avantage.

Chateaubriand en eut du coup sa radiation1. Il n'était plus à Paris. En mai, Mme de Beaumont l'avait emmené à la campagne, à Savigny-sur-Orge, dans une petite maison qu'elle avait louée pour l'y aimer à son aise, lui donner le souper, le gite, et aussi pour lui permettre de venir à bout d'un gros travail qui demandait du calme2.

(1) Il écrit le 23 juillet à Mme de Staël que Mme Bacciochi vient de la lui obtenir. (Correspondance, 1, 54.) ↩

(2) « Cette noble femme m'a offert un asile lorsque je n'en avais pas : sans la paix qu'elle m'a donnée, je n'aurais peut-être jamais fini un ouvrage que je n'avais pu achever pendant mes malheurs.i (O.-T., II, 267.) ↩

Il s'agissait de mettre au point et même de recommencer une troisième fois, en vue des événements qui redevenaient probables et propices, ce Génie du christianisme dont Migneret avait déjà imprimé deux volumes.

Mais dans quel sens? Et comment entendre ce recommencement? Au vrai, nous savons là-dessus peu de choses. Chateaubriand nous ayant dit (1), sans autre explication, que c'était le succès d'Atala qui l'avait amené à recommencer son œuvre principale, on pourrait en inférer qu'il voulait surtout, encouragé par le succès d'un épisode romanesque, augmenter dans son apologie la part des éléments du même ordre. Mais on se tromperait.

Qu'on lise la longue lettre que Joubert écrivait à Mme de Beaumont, à Savigny, le 12 septembre 1801, on verra que Chateaubriand faisait appel à la bibliothèque de son ami pour se procurer une quantité d'ouvrages de théologie ou d'histoire ecclésiastique. Joubert met à sa disposition, avec son obligeance ordinaire, ceux qu'il a, mais il l'avertit du danger :

Dites-lui qu'il en fait trop, que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux; que c'est de la beauté, et non de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine en pourra faire la fortune ; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand... Qu'il fasse son métier ; qu'il nous enchante... Ses in-folio me font trembler... (2).

Ce n'était donc pas l'élément romanesque et poétique que Chateaubriand se proposait de corser, mais le théologique et le doctrinal, et cela faisait trembler Joubert dont on approuve généralement l'inquiétude et les conseils. Chateaubriand cependant avait ses raisons. Joubert, tout vrai chrétien qu'il était, n'envisageait le dessein de son ami qu'en artiste ; Chateaubriand, réaliste, pensait à l'art, certes, mais voyait aussi la qualité et les suites du succès. Un beau succès de pur écrivain était enviable infiniment; mais combien ce succès serait plus retentissant, plus universel, à la fois plus durable et plus immédiatement fructueux, si le poète se doublait d'un héraut de la Religion renaissante, se levant pour l'annoncer au moment même où le Concordat allait, en restaurant l'Eglise, manifester solennellement la permanence et la vitalité des forces du passé!

P. DE RAYNAL, Correspondants de Joubert, p. 67.

Que ne pouvait-on espérer de la reconnaissance du grand parti que ces forces vivifiaient?

Mais, héraut de la Religion, n'était-on pas tenu de se pénétrer, sans doute plus que ne le pensait Joubert, du dogme et des matières de la foi? Pouvait-on, si l'on voulait faire sienne cette clientèle spirituelle, nombreuse et puissante, dont l'Église disposait, s'en tenir à de brillantes variations sur ce qu'il y a de moins religieux dans la religion? Non ; il fallait, dans une mesure qu'il était, il est vrai, délicat de fixer (et là se justifiaient les appréhensions de Joubert), tenir toutes les promesses d'un beau titre, et, dans le Génie du christianisme, ne pas négliger ce qui était l'essence même. Loin d'ajouter du romanesque, il en fallait retirer, ou le voiler de morale, ou quelquefois le désavouer, comme en introduisant, par exemple, dans l'histoire de René, ce rébarbatif père Souël1 qui vient y jouer exactement le rôle du père Aubry dans Atala.

(1) On lit dans la Défense du « Génie du christianisme » : « Au reste, le discours du P. Souël ne laisse aucun doute sur le but et les moralités religieuses de l'histoire de René. » ↩

Autrement, le public délicat et cultivé eût reconnu et salué de nouveau l'auteur d'Atala; mais qu'eût pensé l'humble desservant d'un simple virtuose du sentiment? Contre Joubert, Chateaubriand n'avait pas tort de « compter sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand ». En cela l'homme d'action, comme de juste, voyait plus clair que le philosophe.

Donc, il fallait faire du Génie du christianisme l'accompagnement littéraire, mais aussi religieux que possible, du Concordat. Cela, Chateaubriand l'avait vu avec une parfaite sûreté de coup d'œil, et ce qui le prouve, c'est la hâte fiévreuse avec laquelle il travaille à Savigny, faisant copier ses citations par Mme de Beaumont qui s'inquiète, à son tour, de cette précipitation :

Il veut, écrit-elle à Joubert (septembre 1801), que son ouvrage paraisse au mois de février, au plus tard...

Elle craint que cette hâte ne gâte tout, mais Chateaubriand ne veut rien entendre :

La moindre note sur ce ton le jette dans un abattement qui approche du désespoir...

Pourquoi cette fièvre, cette date de février, cet abattement à la pensée qu'il pourra n'être pas prêt? Parce que c'est à peu près l'époque où l'on espère venir à bout de l'opposition des grands corps de l'Etat hostiles au Concordat.

Lucien, appelé à grands cris par Fontanes, ayant maintenant tiré de son ambassade d'énormes profits, cinquante millions, dit-on, récrimine, demande son rappel, annonce son retour qui, d'une façon ou d'une autre, est imminent.

Nul doute que, lui présent, la campagne ne reprenne avec énergie.

Tout cela, Chateaubriand le sait, non dans le détail, mais en gros, par Fontanes, avec qui il correspond de Savigny.

Il sait aussi que son sujet est dans l'air et qu'il ne faut pas trop se laisser devancer. La Harpe travaille à une Apologie de la Religion, et voilà Mme de Genlis qui annonce un ouvrage « dans le genre de celui de M. de Chateaubriand, et qui aura pour titre : Dictionnaire poétique de la Bible à l'usage des artistes1 ». Que pèse aujourd'hui Mme de Genlis auprès de Chateaubriand ? Mais alors, savait-on ?

(1) L'annonce est dans le Paris du 15 août 1801. ↩

Voilà pourquoi Chateaubriand pousse avec une ardeur presque désespérée l'achèvement, cette fois définitif, de son livre, car il s'agit de paraître à temps.

Il en est malade de travail, écrit-il à Fontanes le 30 septembre2, mais il peut enfin lui annoncer que, dans quinze jours, « tout ira bien ». Et, deux jours plus tard, il récrit à son ami pour le conforter, le morigéner, l'exciter à lui préparer les voies :

(2) Correspondance, p. 56. ↩

Le grand moment approche; du courage ; du courage; vous me paraissez fort abattu. Eh ! mordieu, réveillez-vous; montrez les dents. La race est lâche ; on en a bon marché quand on ose la regarder en face3 !

(3) 10 vendémiaire, 2 octobre 1801. Ibid., p. 57. ↩

Et comme il a reçu une lettre de Mme Bacciochi, il ajoute qu' « elle est toujours adorable ».

Enfin, vers la fin de novembre, on revient à Paris ; le livre est fini, et le voilà de nouveau sous les presses de Migneret qui, lui aussi, se hâte.

Le disgracié Lucien est enfin revenu de Madrid (23 novembre), et, malgré la médiocrité des services qu'il a rendus en Espagne, il redevient une puissance, car le Premier Consul a besoin, pour sa politique religieuse qui doit le mener au trône, de sa collaboration et de celle de son parti.

C'est le moment ou l'on cherche, et où l'on trouve, un ingénieux moyen de vaincre l'opposition au Concordat en supprimant les opposants. D'après la Constitution, le Corps législatif et le Tribunat doivent être renouvelés chacun pour un cinquième au cours de l'an X (septembre 1801 à septembre 1802), à une époque que le gouvernement choisira et d'une façon que la loi n'indique pas. On décide alors que le Sénat, la plus dévouée des trois assemblées, sera chargé de l'opération, et on s'arrange pour qu'il élimine des deux assemblées soumises au renouvellement tous les opposants un peu redoutables. Cela se passe en janvier-mars 1802. Le Tribunat est, en outre, réorganisé, divisé en trois sections chargées de discuter les lois devant le Conseil d'État et de les soutenir devant le Corps législatif. Lucien est nommé président de la section de l'Intérieur, celle qui aura à s'occuper du Concordat, dont, dès lors, le vote n'est plus douteux.

Entre temps, pendant que Fontanes travaille1 au discours que Lucien prononcera devant le Corps législatif pour enlever le vote du projet, il ne manque pas de présenter Chateaubriand au grand chef de leur commun parti, comme un précieux collaborateur du Mercure2 et un auteur de grande espérance.

(1) Fréd. MAssoN, Napoléon et sa famille, II, 109. ↩

(2) Cf. Mercure des 5 juillet, 20 juillet, 8 octobre 1801; du 5 avril 1802, etc. ↩

Celui-ci, disent les Mémoires3, avait une maison de campagne près de Senlis (le Plessis-Chamant), où j'étais contraint d'aller dîner.

(3) II, 253. ↩

Il y retrouvait naturellement Fontanes, qui faisait les honneurs de la maison et donnait le ton; La Harpe lisait la des fragments de son poème en train sur la Religion, Esménard du sien sur la Navigation, Fontanes divulguait sa Grèce sauvée, Lucien lui-même une certaine Césaréide, poème en prose sur Jules César dont les deux premiers chants, terminés, excitaient l'enthousiasme. Arnault seul faisait des réserves parce qu'il n'aimait pas les poèmes en prose, que prônaient Fontanes et Chateaubriand, ce dernier au moins en cela conséquent avec lui-même. Boufflers, Rœderer étaient admis dans cette société, d'abord très ouverte, et qui maintenant se fermait. Chateaubriand n'y jouait d'ailleurs qu'un rôle effacé1.

(1) Tous ces détails sont tirés de JUNG, Lucien Bonaparte et ses mémoires, 1, 393 et suiv. ↩

C'est là sans doute que Lucien demanda à jeter un coup d'œil sur les épreuves du Génie du christianisme. Il y mit des notes. Notes politiques ou notes littéraires? Chateaubriand les trouva « assez communes2 » . Ce haut patronage ne put sauver, paraît-il, un certain chapitre sur les Rois athées que la censure de Fouché fit retrancher3, ou du moins disperser dans l'ouvrage.

(2) O.-T., II, 277. ↩

(3) O.-T., II, 184; VILLEMAIN, p. 92. ↩

En somme, on fut prêt, mais tout juste, car les événements couraient grand train.

D'abord le traité d'Amiens, avec l'Angleterre (26 mars 1802), mettait enfin la France en paix avec l'Europe.

Puis, le 8 avril, le Tribunat et le Corps législatif votaient le Concordat, avec, il est vrai, l'adjonction des articles organiques, demi-revanche de l'esprit de la Révolution.

Enfin, le 18 avril, allait être célébré à Notre-Dame le fameux Te Deum auquel Bonaparte et sa famille devaient se rendre dans les voitures du sacre de Louis XVI.

Or c'était le 14 avril que Migneret mettait en vente les cinq volumes du Génie du christianisme. On ne pouvait guère calculer plus juste.

Comme Atala, l'ouvrage avait une préface4, car l'auteur croyait avoir bien des choses à expliquer à ses lecteurs.

(4) On la trouvera notamment dans l'édition BIRÉ des Mémoires d'O.-T., II, 564. ↩

Avant tout, le long retard de la publication, et pourquoi c'était une troisième édition qu'on donnait au public sans qu'il eût connu la première ni la seconde.

Chateaubriand expliquait en termes discrets que la première édition avait été composée à l'étranger et qu'il l'avait refondue à son retour en France :

Je me déterminai à recommencer l'impression à Paris et à refondre le sujet en entier, d'après les nouvelles idées que mon changement de position me fit naître : on ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie.

Le succès d'Atala, en le rendant plus sévère et plus exigeant pour lui-même, avait amené la deuxième refonte, et il publiait enfin la troisième édition. Il ne donnait d'ailleurs ces indications que pour attester son respect du lecteur et lui prouver qu'il avait bien senti toute l'importance d'un tel sujet.

Venait ensuite un point beaucoup plus délicat. Il s'agissait d'expliquer une conversion que les gens malveillants pouvaient être tentés, vu les circonstances, de rapporter à des motifs intéressés. A vrai dire, l'auteur semblait s'attendre un peu trop à cette interprétation désobligeante, et il prenait les devants, comme s'il la jugeait inévitable :

Ceux qui combattent le christianisme ont souvent cherché à élever des doutes sur la sincérité de ses défenseurs. Ce genre d'attaque, employé pour détruire l'effet d'un ouvrage religieux, est fort connu. Il est donc probable que je n'y échapperai pas, moi surtout à qui l'on peut reprocher des erreurs.

Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions, et du vice de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais, mais j'aime mieux me condamner : je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.

Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses jours une grande amertume; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le vœu de ma mère ; quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru.

Et pour ceux qui, à défaut d'autres considérations, pouvaient voir en l'auteur du Génie du christianisme le porte-parole du parti réacteur, avec infiniment plus de vraisemblance encore qu'à l'occasion d'Atala, on ajoutait :

On voit par ce récit combien ceux qui m'ont supposé animé de l'esprit de parti se sont trompés. J'ai écrit pour la religion, par la même raison que tant d'écrivains ont fait et font encore des livres contre elle; où l'attaque est permise, la défense doit l'être.

La préface se terminait par un hommage au Premier Consul, une offre de concours humble et enthousiaste, une adhésion admirative à sa politique. On y retrouvait la phraséologie en usage dans le parti1 :

(1) Rapprochez l'hommage de La Harpe cité plus haut, page 66, et un peu plus bas l'article de Fontanes du 15 avril, page 91. ↩

Je suis loin de prétendre à aucun succès; mais je sais aussi que tout homme qui peut espérer quelques lecteurs rend service à la société en tâchant de rallier les esprits à la cause religieuse; et dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu'elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l'abîme.

Celui, dit M. Lally-Tollendal, à qui toute force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la France, a dit au prince des prêtres, comme autrefois Cyrus : Jéhovah, le Dieu du ciel, m'a livré les royaumes de la terre, et il m'a commis pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rétablissez le temple de Jéhovah.

A cet ordre du libérateur, tous les Juifs, et jusqu'au moindre d'entre eux, doivent rassembler des matériaux pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable...

Tel est ce morceau fameux. Replacé au milieu des circonstances qui l'expliquent, maintenant que l'histoire des trois éditions nous est à peu près connue, et à peu près aussi celle de la conversion, il n'appelle plus guère de commentaires pour le moment. La suite des faits nous y ramènera.

Au lendemain de la mise en vente (25 germinal an X- 15 avril 1802), Fontanes publiait dans son Mercure un article où l'éloge du Premier Consul était savamment associé à celui du Génie du christianisme.

Raynal avait dit :

Il est passé, le temps de la fondation, de la destruction et du renouvellement des empires! Il ne se trouvera plus, l'homme devant qui la terre se taisait!

Il a pourtant paru, répond Fontanes, cet homme dont la force sait détruire et dont la sagessse sait fonder! Son œuvre est si considérable que les imaginations religieuses la rapportent à quelque dessein divin. Puis il compare Bonaparte à Alexandre, dont Plutarque attribue la fortune à la Providence. Cela lui est une occasion de vanter la sagesse des anciens pour qui « tout ce qui domine et excelle en quelque chose est d'origine céleste », et à qui « le rétablissement du culte national eût paru l'affaire la plus importante de l'État ». De là il arrive à l'ouvrage de ce jeune écrivain qui sera bien accueilli parce qu'il sent, et ne dispute pas.

A quelques jours de là, l'insertion de cet article au Moniteur fit connaître au public que le Premier Consul avait agréé T'hommage.

Bientôt après, en attendant un second article de Fontanes, le Mercure (15 floréal an X - 5 mai 1801) donne un long extrait de René, et termine ainsi :

Ce serait peut-être le lieu de répondre à quelques personnes qui affectent de regarder le Génie du christianisme comme un ouvrage de circonstances. Assurément on n'avait pas encore vu d'ouvrage de circonstances en cinq volumes... On conviendra cependant qu'il est heureux pour l'auteur que les opinions de son livre paraissent conformes à l'esprit du gouvernement, et que ses espérances, à l'instant même où il les exprime, aient été réalisées par la main du héros qui vient de relever les ruines de la France et qui, en affermissant son ouvrage par la religion, répare les erreurs de ceux qui pardonnent encore moins au Génie du christianisme le sujet que le succès.

Les journaux du parti, cela va sans dire, emboîtèrent le pas. Dussaulx, dans le Journal des Débats (20 floréal - 10 mai) fit ressortir l'importance de la quatrième partie, sur le rôle social du christianisme. De Bonald, dans le Publiciste (14 floréal - 4 mai) loua l'à-propos de l'ouvrage, etc...

Le succès ne déçut pas ceux qui l'avaient tant escompté. L'heureux auteur eut à la fois la gloire et le profit. Les biographes n'ont pas manqué de célébrer les mille écus qui tombèrent, paraît-il, en une journée, dans la caisse de Migneret, et Chateaubriand lui-même s'est complu, dans les Mémoires, à chanter sa victoire.

Mais vraiment il semblerait, à lire les pages où, longtemps après, le poète envisageait l'influence et les résultats de son œuvre, qu'il combattit à lui seul, nouveau David, cet énorme Goliath : l'empire voltairien :

Quelle espérance pouvais-je avoir, moi, sans nom et sans prôneurs, de détruire l'influence de Voltaire dominante depuis plus d'un demi-siècle?... N'était-il pas aussi ridicule que téméraire à un homme obscur de s'opposer à un mouvement philosophique tellement irrésistible qu'il avait produit la Révolution? Il était curieux de voir un pygmée roidir ses petits bras pour étouffer le progrès du siècle, arrêter la civilisation et faire rétrograder le genre humain.

Voilà ce qu'il n'eût pas osé, ce qu'il n'eût pas pu dire à ses contemporains dans sa préface de 1802. Mais plus tard, au temps des Mémoires, avait-il oublié quelles forces le secondaient, quelles indications l'avaient mis dans la voie? Étaient-ce des alliés négligeables que Bonaparte, et tout le clergé, et tous les catholiques, sans parler de Fontanes, de Lucien, de La Harpe, de tant d'autres soutiens plus obscurs? N'était-ce pas assez de s'être haussé, ignoré la veille encore, et rien que par le mérite de sa plume, au niveau de tels alliés et de leur avoir fait accepter une fructueuse collaboration par le seul prestige du génie littéraire?

Et puisque l'auteur du Génie du christianisme aimait tant à entrer en parallèle avec Napoléon, comparons un peu leurs deux entreprises.

Rien de plus connu, et d'ailleurs de plus transparent, que les desseins de Bonaparte préparant le Concordat. Ce qu'il veut, c'est un clergé obéissant à un pape docile aux impulsions de sa politique au dehors comme au dedans, une milice spirituelle, prompte à marcher, selon les besoins du moment, contre les révolutionnaires athées, ou, comme disait déjà le Moniteur du 8 thermidor an VIII (27 juillet 1800), « contre ces méchants hérétiques d'Anglais1 ». Les prêtres obéissant comme les agents d'un de ses ministères obéissent au ministre que lui-même tient sous sa main, le catholicisme sera façonné en service public, ayant à ce titre sa place dans l'Etat avec des honneurs dûment réglementés.

(1) Cité par MIT, I, 312. ↩

Ce sera le ministère des consciences, prolongement de l'Intérieur et de la Police générale. Fouché, clair interprète de la pensée du maître, le dit en sa mémorable circulaire aux évêques :

Il y a plus d'un rapport, monsieur, entre mes fonctions et les vôtres. Les miennes sont de prévenir les délits pour n'avoir point à les punir ; les vôtres sont d'étouffer dans le fond des âmes les projets et même la pensée du crime. Notre but commun est de faire naître la sécurité de l'Empire du sein de l'ordre et des vertus2.

(2) Circulaire du 5 fructidor an XII (23 août 1804). ↩

L'aboutissant de cela, c'est le catéchisme que les évêques feront enseigner quelques années plus tard dans tous les diocèses de l'Empire, avec le contreseing de l'Empereur, ordonnant, au nom de Celui qui a prescrit de rendre à César ce qui appartient à César, de se soumettre à la conscription comme à l'impôt, et vouant les réfractaires aux peines éternelles.

Voilà pourquoi l'Empereur dira3 à ce Fontanes qui le comprend si bien :

(3) En 1806: paroles rapportées par Ambroise Rendu, un des collaborateurs et des confidents de Fontanes. Cf. Eugène RENDU, M. Ambroise Rendu et l'Université de France, 1861. ↩

Fontanes ! faites-moi des hommes qui croient en Dieu ; car les hommes qui ne croient pas en Dieu, on ne les gouverne pas, on les mitraille !

De moindre envergure, transposée dans une autre sphère, mais analogue, est l'entreprise de Chateaubriand. Comme le Premier Consul, et d'un œil aussi sûr, il a vu dans le catholicisme une matière sans pareille; non pas seul, du reste, mais avec tout un parti d'ambitieux, mécréants ou croyants (la foi ne fait rien à l'atlaire). Seulement, ou d'autres n'apportaient qu'ambition et intrigue, lui venait avec des dons d'expression véritablement exceptionnels.

En dressant sur pied tout d'une pièce, et presque toute neuve, la poétique du christianisme, juste au moment où l'antique vêtement des Muses païennes montrait si tristement la corde, il détournait au profit de l'art, et, par suite, de sa renommée personnelle, les réserves de poésie et de sentiment que l'Eglise amassait depuis des siècles. « Les prêtres gardent l'âme et me jettent le cadavre » disait Bonaparte avec dépit. Or, ce que visait Chateaubriand en 1802, ce n'était ni plus ni moins que cette domination des âmes qui échappait à la toute-puissance du maître et qu'il pensait s'assurer, lui, quoique laïque, au nom de l'art et du beau habilement confondus ici avec la religion.

De fait, honni des idéologues, qui pénétraient son dessein, il établit en quelque sorte, par le Génie du christianisme, son empire sur l'esprit de ceux ou de celles qui vivent surtout par le sentiment; il régna notamment sur le peuple sensible des femmes, auxquelles il persuadait que « par le seul intérêt de sa beauté, la femme doit être pieuse » et que la philosophie est mortelle à ses attraits1.

(1) Génie du christianisme, I, VI, 5. ↩

Un tel règne ne fut pas, nous le verrons, sans lui procurer contentement et profit. De plus, s'il parvenait à posséder en maître les imaginations, nul doute qu'il ne se promît de passer, lors de quelque occasion qu'il saurait bien faire naître, avec l'aide de Fontanes, de Lucien et d'Elisa Bacciochi, de ce domaine en celui des grandeurs matérielles. Et en attendant ce transfert, il n'avait pas négligé ce qui pouvait préparer et faciliter le passage. L'importance donnée par lui aux chapitres, que Pascal eût méprisés, sur l'importance sociale et surtout politique de la religion et de ses ministres trahit là-dessus son point de vue et ses desseins. De même, si l'on fait abstraction de quelques imprudences bien légères sur le gouvernement représentatif, échappées aux diligentes revisions de Fontanes, et dont il ne manquera pas de triompher après la Monarchie selon la Charte dans ses notes des éditions ultérieures, il s'appliquait à seconder en ses vues l'homme de qui dépendait tout avenir. Il montrait par exemple l'impossibilité de maintenir une masse énorme de paysans éloignés de l'œil des magistrats sans une religion qui leur prêchât le devoir. Et quand il s'écriait : « Détruisez le culte évangélique, et il vous faudra dans chaque village, une police, des prisons et des bourreaux1 », il faisait bien entendre qu'il savait, tout poète qu'il était, voir les choses en homme pratique et comprendre le parti qu'un gouvernement avisé pouvait tirer d'une bonne religion pour faire l'économie de rouages administratifs encombrants et coûteux.

(1) Génie du christianisme, IV, vI, 12. ↩

En vue d'ailleurs de l'intérêt le plus immédiat, cela valait encore mieux que de poétiser le culte et d'harmoniser les scènes de la nature avec les passions du cœur, thèmes qui, traités de sa main; étaient pourtant d'un effet sur, ainsi que le garantissait le récent triomphe d'Atala.

D'autre part, pour Bonaparte comme pour Chateaubriand, cette grosse entreprise n'allait pas sans risques. Le difficile n'était pas de ressusciter le catholicisme, pour l'un en rouvrant les églises et en restaurant le culte, pour l'autre, en pénétrant de poésie le sentiment religieux. Bien que tous deux, et chacun à sa façon, ils aient prétendu nous en faire accroire là-dessus, le catholicisme se portait assez bien pour n'avoir pas à ressusciter, témoin d'un côté les dix-huit cents prêtres réfractaires réconciliés avec les lois, et les deux mille constitutionnels qui, à la veille du Concordat, exerçaient publiquement et régulièrement le culte2; témoin d'autre part l'abondance des ouvrages contemporains du Génie du christianisme, de mème ordre et de même inspiration, que Chateaubriand eut à concurrencer et qu'il n'éclipsa que par une écrasante supériorité de génie3; témoin aussi la considérable force communiquée par le parti religieux aux politiques avisés qui s'appuyaient sur lui ou se rangeaient sous ses bannières.

(2) DESDEVIZES DU DÉSERT, l'Église et l'État en France, 1908, I, 345. ↩

(3) Se rappeler la lettre de Mme d'Anjou, citée plus haut, page 44. ↩