Troisième partie
Chapitre I. Importance, influence, valeur du pamphlet. - La théorie de la légitimité (suite 3)
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Quant à M. de Fontanes, il n'avait pas cessé d'être Grand Maître d'une Université qui avait seulement cessé d'être impériale. Il faut dire qu'il s'était hâté de remplacer le tambour par la cloche2, depuis que son ami avait dénoncé le scandaleux usage du premier instrument. Fort de cette réforme, il s'était présenté sans sourciller à l'audience de Monsieur, le 22 avril :
(2) Journal des Débats, 23 avril. ↩
Monseigneur, avait-il dit avec sa gravité coutumière et ce sens de l'à-propos qu'il ne perdait jamais, nous avons traversé des temps difficiles...
Oh oui! mais il avait déjà repris son assiette avec cet air de n'avoir pas bougé du bon clown qui, après une dure cabriole, les muscles encore tendus à claquer, n'exhibe au public ahuri qu'une face impassible !
Chateaubriand vit aussi envoyer dans les provinces un bon nombre de commissaires extraordinaires, qui ne lui parurent pas tous inéluctablement qualifiés pour ces fonctions; et il n'en fut pas.
Il sut qu'en cette inorganisation d'un début de régime toutes sortes de gens s'asseyaient à la table du conseil sans en faire partie, sur l invitation de l'un ou de l'autre des ministres; et lui, jamais personne ne lui fit l'honneur de le convier à la moindre délibération.
Il sut que le comte d'Artois commençait à s'entourer d'un conseil privé, d'un M. de Bruges, émigré sans passé, qui ne faisait que de rentrer et qu'un caprice de faveur posait déjà en personnage, et de M. de la Maisonfort que Chateaubriand avait pu connaître en Italie quand il y servait, temps bien oubliés, sous Fesch. La Maisonfort venait de publier un violent écrit d'actualité : Tableau politique de l'Europe depuis la bataille de Leipzig jusqu'au 31 mars 1814, qui avait eu du succès1. Mais était-ce seulement à comparer avec Buonaparte et les Bourbons ?
(1) PASQUIER, II, 358. ↩
Et la province dégorgeait sur Paris un flot de royalistes de vieille ou de fraîche date que M. de Vitrolles, pour se faire des clients, estampillait à l'entrée des Tuileries. D'autres gens se poussaient, par M. Laborie des Débats, dans les antichambres de Talleyrand.
Mais quant à Chateaubriand, personne ne pensait à lui. Bref il lui apparut bientôt qu'il n'y en aurait, si cela continuait, que pour ceux que sa femme appelait « les habits retournés », parce que, tenant les places, ils avaient l'avantage de l'occupation, ou pour les émigrés intransigeants, parce qu'ils plaisaient au comte d'Artois et à ses conseils.
Il n'a pas oublié ces désillusions quand il écrit dans ses Mémoires la page connue où il montre la Restauration « se tripotant » chez les survivants du régime effondré.
Quant à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n'étions admis nulle part; on nous comptait pour rien. Tantôt on nous faisait dire dans la rue d'aller nous coucher ; tantôt on nous recommandait de ne pas crier trop haut Vive le roi! d'autres s'étant chargés de ce soin... (1).
Mais cette indifférence et cette froideur dont souffrait Chateaubriand dans son amour-propre, dans son ambition et dans ses intérêts, ne tenaient pas seulement aux personnes. Les circonstances, voire les principes, y étaient pour quelque chose.
D'abord, une fois Napoléon parti pour l'île d'Elbe, la grave, la capitale question s'était posée : la monarchie restaurée serait-elle décidément constitutionnelle ou absolutiste? Le comte d'Artois, subissant la pression d'Alexandre I, avait bien été obligé, non sans restrictions, non sans mauvaise humeur, d'accepter les conditions du Sénat impérial, mais depuis, par les mille influences royalistes qui s'exerçaient aux Tuileries, par la surenchère des courtisans du prince, les royalistes avaient évidemment regagné beaucoup de terrain, et le comte d'Artois n'était que trop porté naturellement à partager leur horreur des constitutions passées et à venir. Les adhésions motivées, les adresses, les pamphlets prenaient tous les jours une allure de plus en plus absolutiste et de tous côtés on attaquait le Sénat, devenu la cible des légitimistes, moins encore pour l'antipathie qu'inspiraient beaucoup de ses membres que parce qu'il représentait, vaille que vaille, le noyau du parti constitutionnel.
Or là-dessus, Chateaubriand, dès sa brochure, avait semblé prendre parti, autant en se prononçant explicitement pour une monarchie tolérante, assise sur la liberté et l'égalité des citoyens, que par ses attaques contre le tyran oppresseur de la liberté.
Par là, il s'était isolé de son ancien parti clérical et théocratique, car les Fontanes et les de Bonald étaient enragés d'absolutisme; et quant au clergé, son attitude n'était pas douteuse, puisqu'on allait jusqu'à prêcher dans les églises contre la manie des constitutions. D'après l'auteur d'une Lettre à l'Empereur de Russie, le seul moyen de sauver la France était « d'en finir avec ce mot funeste de Constitution, et aussi avec ce mot de libéral, qui n'était pas français, qui n'était pas de la langue de Bossuet, de Montesquieu et de Fénelon ». C'était un sieur Marignié, ancien secrétaire général de l'Université et ami particulier de Fontanes et de Bonald, qui s'exprimait ainsi; on l'eût presque deviné, rien qu'au style1.
(1) Brochure citée par DUVERGIER DE HAURANNE, Histoire du Gouvernement parlementaire, II, 102. ↩
Cette attitude de Chateaubriand était-elle due à l'influence libérale de Mme de Duras? A celle du milieu constitutionnel modéré, quoique ardent royaliste, du Journal des Débats? A celle du groupe de Talleyrand, avec lequel, en mars, il avait dû communiquer par les Rémusat? Était-ce qu'il avait particulièrement souffert du despotisme sous l'Empire, tandis que de Bonald et surtout Fontanes en avaient profité? ou simplement que, voyant plus loin que ses coreligionnaires politiques, il se rendait mieux compte des besoins de la situation? Toujours est-il qu'après avoir été un instant mêlé aux ultras, lors de la réunion Mortfontaine, il comptait décidément comme constitutionnel.
De la sorte, il n'avait rien à attendre des hommes du comte d'Artois. Personne n'a dit plus de mal de lui à la postérité que Vitrolles, l'homme de confiance et le factotum du pavillon de Marsan. On peut supposer sans risque qu'il ne le ménageait pas davantage dans ses entretiens avec le prince.
D'autre part, il avait trop violemment attaqué et flétri l'Empereur pour pouvoir compter maintenant, nous l'avons vu, sur les anciens serviteurs de l'Empire, fussent-ils de ses amis. Sa brochure, en dénonçant tant de volontés tyranniques dont ils avaient été les ministres, les mettait en trop mauvaise posture devant l'opinion royaliste. Ils lui en voulaient.
Enfin l'épisode relatif à Pozzo di Borgo lui avait fermé tout recours au tsar, et c'était le troisième et dernier côté vers lequel il eût pu se tourner.
Ainsi, par la force des choses, il se trouvait isolé, n'ayant pour se soutenir que sa plume, à laquelle heureusement le Journal des Débats ouvrait un débouché avantageux.
Mais le roi allait arriver, et tout pouvait changer. Le 20 avril, il avait quitté Hartwell, le jour mème où l'Empereur, abandonnant Fontainebleau, prenait le chemin de l'ile d'Elbe. Après avoir été reçu magnifiquement à Londres, il se dirigeait, par Calais et Amiens, sans hâte, parmi de grandes démonstrations populaires, sur Compiègne, où il devait prendre contact avec les plus notoires de ses sujets.
Il était clair qu'il allait être le maître de l'heure, non seulement parce qu'il était le roi, mais encore parce qu'il arrivait comme l'arbitre souverain qui départagerait les absolutistes et les constitutionnels.
Maintenant, qu'était-il? Personne ne le savait. Venant directement d'un pays où il avait vu fonctionner sous ses yeux les institutions constitutionnelles, on pouvait espérer qu'il leur serait moins défavorable que le comte d'Artois, et c'était à peu près tout ce qu'on pouvait dire, car, des manifestations de sa pensée pendant l'émigration, ou la police impériale n'avait rien laissé transpirer, ou on avait tout oublié.
Chateaubriand avait quelques motifs personnels de compter un peu sur lui, car le mari de la « chère sœur », le duc de Duras, allait, dès Compiègne, reprendre, par le droit de sa charge, ses fonctions de premier gentilhomme de la chambre.
Chateaubriand alla donc à Compiègne, « sans mission », nous dit-il, sinon celle d'envoyé bénévole du Journal des Débats, dans l'espoir qu'il y verrait ou entendrait des choses intéressantes, et peut-être profitables. En fait de « Madames », Mme de Duras y était, ainsi que Mme de Lévis, et on se poussait fort dans le château en attendant Louis le Désiré, si l'on en juge par ce qu'en écrivait à sa fille Mme de Duras, spectatrice interloquée de trop effrontées compétitions1.
(1) Lettre du 21 avril, dans BARDOUX, p. 157. ↩
Le roi arriva le 29. L'intérêt de la journée n'était pas dans les acclamations des personnages haut titrés de l'ancienne noblesse que présentait M. de Duras, « plus duc que feu Saint-Simon » (DE BOIGNE), mais dans la rencontre avec les maréchaux, représentants de l'armée et aussi de la noblesse nouvelle. On avait dit au roi, Talleyrand notamment, qu'il était opportun et prudent de les bien traiter, et les jugeottes les moins pénétrantes de l'émigration percevaient que c'était impérieusement nécessaire. Le comte d'Artois lui-même l'avait compris, car les journaux d'avril mettent un soin particulier à faire connaître à la nation les invitations reçues par MM. les maréchaux Berthier, Moncey, Ney, Marmont, Macdonald, Oudinot, etc., pour la table de S. A. R. au palais des Tuileries. De même le duc de Berry a soin d'entrer à Paris entre deux maréchaux, le prince de Neuchâtel à droite, le maréchal Moncey, à gauche; et le duc d'Angoulême, dans le Midi, chevauche entre Soult et Suchet.
A Compiègne, on fit pareillement. Tandis qu'on se montrait froid et distant pour des puissances comme l'empereur de Russie, ou comme Talleyrand, on eut des attentions pour les maréchaux, qui d'ailleurs s'y prêtèrent avec empressement. Moncey se rendit au-devant du roi jusqu'à Boulogne et eut l'honneur de galoper à sa portière. Ney et Marmont allèrent jusqu'à Mouchy. Puis Berthier porta la parole au nom de tous, et tous parurent pénétrés de la majesté du nouveau maître. Marmont a éprouvé le besoin d'expliquer dans ses Mémoires1 cette fascination subite : « Bonaparte était certes un souverain puissant, mais son élévation était notre ouvrage. Il avait été notre égal à tous ; c'était un chef... tandis que celui qui apparaissait en ce moment devant moi semblait appartenir aux temps et à la destinée. « Le vieil homme impotent, qu'amenait la destinée, s'appuya donc sur leurs bras, leur parla de marcher à leur tète, si, ce qu'à Dieu ne plaise, il fallait tirer l'épée, puis les invita à dîner, par quoi ils furent confondus de reconnaissance et de vénération.
(1) VII, 18. ↩
Mais ce n'était rien que ces choses eussent lieu, si on ne les faisait connaître. On put donc lire dans les feuilles bien pensantes (pour le moment toutes l'étaient) des comptes rendus propitiatoires de ce style :
Sa Majesté au commencement du repas a dit : « Messieurs les maréchaux, je vous envoie du vermout; je veux boire avec vous aux armées françaises. » En sentiment de respect a retenu les maréchaux, qui, dans leur enthousiasme, voulaient répondre par la santé du roi ; mais, par un mouvement spontané, leur cœur l'a portée en silence. Tous leurs regards étaient fixés sur Sa Majesté et sur son auguste famille, etc...1.
(1) Ambigu, 10 mai. ↩
C'étaient ces niaiseries qu'il fallait décorer et monter de ton pour les rendre présentables aux gens de goût, entreprise d'ailleurs accessoire, car que sont, politiquement, les gens de goût? Littérairement, c'était, il faut le reconnaître, « une tâche assez difficile2 » que d'idéaliser la rencontre du monarque podagre avec les lieutenants du conquérant. C'est pourtant à cette besogne ingrate que s'attela Chateaubriand. Il poétisa donc, « avec l'aide des Muses », les effusions préparées, calculées, du fils de saint Louis, en stylisant ses propos par un habile emploi des souvenirs de Henri IV et de Louis XIV.
(2) O.-T., III, 439. ↩
A Madame, raide, compassée, attifée, méconnaissable fille de sa gracieuse mère, et dont la seule apparition dans sa toilette i désolante (Mme DE DURAS) consternait toute élégance, ne pouvant conférer les grâces de la femme, il prêta celles d'un « ange par la beauté, la modestie, la candeur n, glissant d'un mot discret et attendri sur son vêtement, « trace d'un long exil3 » .
(3) Il avait emprunté l'idée et le mot à Mme de Duras qui, ayant eu de bonnes paroles qu'elle n'osait pas trop espérer et ne se tenant pas d'enthousiasme, écrivait à sa fille : « C'est un ange, un véritable ange! » (Dans BAR-DOUx, Duchesse de Duras, p. 163). ↩
Ce morceau de grand reportage parut anonyme et daté de Compiègne, 1° mai 1814, dans le Journal des Débats du 3 mai, le même jour qu'un long, verbeux et emphatique article de Lally-Tollendal sur « l'entrée du roi à Paris » ; et là encore, si, en parcourant les feuilles du temps, on veut bien prendre la peine de la comparaison, on verra combien Chateaubriand, dans son exercice malaisé, triomphe du rapprochement, non seulement avec Lally, mais avec toutes les platitudes contemporaines.
Son article fait, Chateaubriand, laissant Mme de Duras à Compiègne, revint à Paris pour assister, le 3, à l'entrée du roi, pendant que, le 2, la fameuse déclaration de Saint-Ouen, dont on ne connut que plus tard le pénible enfantement, semblait donner raison aux constitutionnels.
Le roi entra donc dans Paris, vers le milieu de la journée, au travers d'une immense affluence, escorté des princes, des maréchaux, et des troupes disponibles, parmi lesquelles figuraient plusieurs compagnies de la vieille garde. Le public, sans être froid, témoigna moins d'enthousiasme que le mois précédent, pour l'entrée du comte d'Artois; et, quant à l'attitude de la garde, Chateaubriand l'a décrite en un morceau qui est un des plus connus et cités des Mémoires, et qu'il faut cependant transcrire :
C'était un régiment de la vieille garde à pied qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu'à Notre-Dame, le long du quai des Orfèvres. Je ne crois pas que figures humaines aient jamais exprimé quelque chose d'aussi menaçant et d'aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de l'Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs têtes, qui sentaient le feu et la poudre; ces mêmes hommes, privés de leur capitaine, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps, non de la guerre, surveillés qu'ils étaient par une armée de Russes, d'Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie de Napoléon. Les uns, agitant la peau de leur front, faisaient descendre leur large bonnet à poil sur leurs jeux comme pour ne pas voir ; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le mépris de la rage; les autres, à travers leurs moustaches, laissaient voir leurs dents comme des tigres. Quand ils présentaient les armes, c'était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n'ont été mis à une pareille épreuve et n'ont souffert un tel supplice. Si, dans ce moment, ils eussent été appelés à la vengeance, il aurait fallu les exterminer jusqu'au dernier, ou ils auraient mangé la terre.
Au bout de la ligne était un jeune hussard à cheval; il tenait un sabre nu, il le faisait sauter et comme danser par un mouvement convulsif de colère. Il était pâle, ses yeux pivotaient dans leur orbite; il ouvrait la bouche et la fermait tour à tour en faisant claquer ses dents et en étouffant des cris dont on n'entendait que le premier son. I aperçut un officier russe : le regard qu'il lui lança ne se peut dire. Quand la voiture du roi passa devant lui, il fit bondir son cheval, et certainement il eut la tentation de se précipiter sur le roi1.
On a contesté l'exactitude de ces traits magnifiques (2), et le
(1) O.-T., III, 440. ↩
(2) THIERS notamment, XVIII, 112.
duc de Broglie, témoin oculaire, lui aussi, n'a rien vu de tel1. Mais d'autres que lui, et que Chateaubriand, ont vu ce qu'il n'a pas vu :
(1) DE BROGLIE, Souvenirs, 1, 257. ↩
Le cortège, dit Mme de Boigne, avait pour escorte la vieille garde impériale. D'autres raconteront les maladresses commises à son égard avant et depuis ce moment; tout ce que je veux dire, c'est que son aspect était imposant, mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne, pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des cœurs envers ceux qui arrivaient. Les cris de Vive le Roi! se taisaient à son passage; on poussait, de loin en loin, ceux de l'ive la garde, la vieille garde! mais elle ne les accueillait pas mieux et semblait les prendre en dérision. A mesure qu'elle défilait, le silence s'accroissait; bientôt on n'entendit plus que le bruit monotone de son pas accéléré, frappant sur le cœur. La consternation gagnait, et la tristesse contagieuse de ces vieux guerriers donnait à cette cérémonie l'apparence des funérailles de l'Empereur bien plus que de l'avènement du roi2.
(2) DE BoINE, 1, 388. - Pas mal, le passage, et ne perdant pas trop au voisinage ! ↩
On conclura de ce rapprochement qu'il doit y avoir bien du vrai dans ce que raconte Chateaubriand de l'attitude des vieux soldats de la garde. Seulement pourquoi, le matin même, dans son article du Journal des Débats, les faisait-il « pleurer» de tendresse à Compiègne, à la seule apparition des princes revenants3?
(3) Quant aux maladresses commises à l'égard de la garde, pourra en chercher le récit dans les Souvenirs de MACDONALD. On verra qu'on avait fait venir à marches forcées de Fontainebleau tout ce qui s'y trouvait de la vieille garde, qu'on avait disposé ces vieux soldats en haie depuis la porte Saint-Denis, sans leur donner le temps de se raser et de se nettoyer ; qu'ensuite on les mena au pas de course dans la cour des Tuileries, et que là le roi, indifférent ou fatigué, ne voulut pas prendre la peine de passer dans leurs rangs, ce qui les mécontenta grandement. On verra ensuite dans THIERS (XVIII, 114) reproduisant les Mémoires manuscrits du général Dupont, comment les gens de la cour, effrayés de les voir occuper les portes des Tuileries, les firent renvoyer outrageusement dans leurs casernes. ↩
Il n'empêche que là encore, ayant vu ce que tout le monde ne voyait pas, il est l'un de ceux qui ont compris les nécessités de la situation, le besoin d'une fusion idéale entre les nouvelles gloires de la France et les vieilles. Cette fusion étant affaire de sentiment et d'opinion, les moyens dont il disposait pour l'essayer : l'art et la poésie, étaient-ils les plus mauvais?
C'est surtout dans les semaines qui suivirent, en mai et en juin, qu'on vit combien Chateaubriand se trouvait, vis-à-vis de ses anciens partenaires, dans la position d'un dissident.
Deux d'entre eux, Fontanes, comme sénateur, et Clausel, comme membre du Corps législatif, s'étaient glissés dans la commission mixte chargée de préparer, conformément aux promesses de Saint-Ouen et d'ailleurs, la constitution qu'on ne pouvait plus éluder, mais qu'on pouvait diminuer et rétrécir. Dans cette commission constitutionnelle, nous savons qu'ils firent, autant qu'ils le purent, figure d'anticonstitutionnels, par leur effort pour appliquer les théories absolutistes de Bonald.
Il faut reconnaître que ce n'était pas seulement par flatterie à l'égard du pouvoir royal qu'ils refusaient, comme leur systématique ami, toute valeur et mème toute réalité aux constitutions écrites, œuvres toujours précaires de fragiles individualités. Quand Fontanes et Clausel réservaient leur respect aux traditions et aux coutumes consacrées par le temps, nées de la collaboration inconsciente et séculaire des générations, éprouvées par un long usage, ils ne faisaient qu'affirmer l'unité et la continuité de leur foi politique dans la lutte qu'ils poursuivaient, alors comme sous le Consulat et sous l'Empire, contre le satanique esprit de la Révolution.
Si cela était d'une bonne politique pour l'heure présente, c'est une autre affaire; mais pour l'unité de doctrine, elle y était, et aussi d'ailleurs, semblait-il, l'utilité immédiate des tenants de cette ligne.
Fontanes soutint donc dans la commission la divinité du droit des Bourbons, préexistant à tout autre droit, sans qu'on sût d'ailleurs s'il l'entendait comme Bossuet, ou si ce n'était qu'une métaphore de sa rhétorique. Chateaubriand avait dit dans Buonaparte et les Bourbons :
L'antiquité, plus reconnaissante que nous, n'aurait pas manqué d'appeler divine une race qui... a compté, dans l'espace de neuf siècles, trente-trois monarques parmi lesquels on ne trouve qu'un seul tyran.
Mais il s'en était tenu là.
Fontanes, lui, alla plus loin. S'opposant à Boissy d'Anglas, qui voulait mettre en tête de la Charte une déclaration d'acceptation du principe monarchique, il disait :
Il ne faut pas lever les voiles qui couvrent les principes du pouvoir. Un pouvoir supérieur à celui des peuples et des monarques fit la société et jeta sur la face du monde les gouvernements divers... Le sage les respecte et baisse la vue devant cette auguste obscurité qui doit couvrir le mystère social comme les religions1.
(1) Cité d'après VIEL-CASTEL, Histoire de la Restauration, 1, 423. ↩
Ainsi, ce pathos ayant prévalu, la royauté revenue allait s'imposer mystiquement à la nation, au lieu d'être consentie par un accord bilatéral.
De même; il combattit, de concert avec Clausel, la liberté de la presse, disant ce mot qu'on retint :
Jamais je ne me regarderai comme libre, là où la presse le sera. Il sentait bien que de ce côté il avait tout à craindre, et déjà, dans la nuée des libelles qui s'envolaient de tous côtés après le silence forcé de l'Empire, on ne le ménageait guère. Mais les principes y étaient aussi.
Les mêmes principes sans doute le conduisirent à défendre, dans la même discussion, les droits des premiers possesseurs des biens nationaux (la plus brûlante de toutes les questions d'alors) que les plus ardents partisans des Bourbons n'osaient affirmer, de peur d'ébranler le trône à peine restauré. Mais qu'on put être amené par les nécessités de la politique à confirmer les droits des nouveaux occupants, était une idée qui n'entrait pas alors dans l'esprit de tout le monde.
Je rencontrai sur la place Louis XV M. de Bonald, dit Pasquier2. Il sortait de la Chambre (le jour de la délibération sur la pétition Mathéa) et me dit d'un air effaré : « Savez-vous ce qu'ils viennent de faire? - Non. - Ils se sont prononcés pour la confirmation de la vente des biens d'émigrés! » Je ne répondis rien, ajoute Pasquier, mais je demeurai stupéfait qu'un homme d'un esprit aussi distingué pût avoir conçu quelques doutes à cet égard et être étonné d'un tel résultat.
(2) II, 31. ↩
Lui, Pasquier, comprenait si bien tout ce qn'on voulait!
Quant aux affaires religieuses, alors que l'agitation commençait dans le clergé pour l'abolition du Concordat, qu'on savait détesté des princes, comme pour la reprise des biens et privilèges de l'Eglise, Fontanes et le pieux Clausel demandaient qu'on affirmât dans la Constitution la prérogative de la religion catholique d'être la religion de l'Etat, ce qui eût réduit les autres cultes à n'être plus que tolérés.
Eh bien, maintenant il est clair que Chateaubriand ne marche plus du mème pas que ses anciens amis. Pour le moment, il appuie sa fortune politique, ou du moins l'espérance qu'il en a, d'une part sur le salon de Mme de Duras, et de l'autre sur les bureaux du Journal des Débats. Ce sont deux centres constitutionnels et relativement libéraux.
Toute particulière est la situation de Mme de Duras :
C'était, dit de Broglie1, une personne d'un esprit distingué et d'un noble caractère, mais dont l'existence a été malheureuse parce que sa position était fausse, même à ses propres yeux. Fille d'un constitutionnel, M. de Kersaint, gentilhomme breton, républicain sincère, mais ardent et déclamateur, comme l'étaient tous les républicains de cette époque, née d'un père à qui l'on ne pouvait reprocher aucun acte criminel, mais dont on pouvait citer de regrettables paroles, el'e devait son tabouret à la cour à son mariage, et son mariage au hasard de l'émigration; c'était une grande gêne pour elle dans le coup de feu de la Restauration; aussi son attitude dans le grand monde était-elle un compromis perpétuel entre l'orgueil du rang et la piété filiale...
(1) Souvenirs, 1, 277. ↩
Il paraît que pendant l'émigration M. de Duras, gentilhomme de la chambre, l'avait voulu emmener avec lui à Mittau, où il partait pour faire son service auprès du roi. Il n'était qu'à Hambourg quand le roi lui fit dire que sa femme ne devait point s'attendre à être admise, sur quoi le duc, justement mortifié, jugea convenable de rester à Londres auprès de sa femme.
Mme de Duras, dit Mme de Boigne2 qui raconte le fait, se sentit fort ulcérée. J'ai toujours pensé qu'elle avait puisé dans cette insulte l'indépendance de sentiments qui a honoré son caractère dans la suite.
(2) 1, 307. ↩
L'explication manque un peu d'élévation. En tout cas, cette indépendance, fort réelle et honorable en effet, jointe à son goût pour les gens de valeur, surtout s'ils étaient écrivains, fit d'elle, sous l'Empire, la plus fidèle et la plus enthousiaste des admiratrices de Chateaubriand, et cela dès le temps de l'article du Mercure.
A Compiègne, le Roi et Madame, à qui la Restauration imposait des ménagements, s'étaient montrés pour elle moins dédaigneux qu'à Mittau1, et quelques bonnes paroles avaient transporté sa foi royaliste, encore avivée de l'importance prise à la cour par son mari dès l'arrivée du Roi.
(1) Le roi avait fait, en arrivant, du prince de Talmont, récent époux de sa fille Claire, un colonel de vingt-sept ans. ↩
Mais, indépendamment du sentiment filial, Mme de Duras était trop intelligente pour tomber dans l'aveuglement des purs de l'absolutisme; elle restait convaincue que l'observation loyale de la Constitution était nécessaire au maintien de la monarchie restaurée.
Chateaubriand partageait son sentiment. Il ne lui a pas donné dans les Mémoires la place à laquelle elle eût eu droit; elle avait, quand il en arrêta le texte, le tort d'être morte depuis longtemps, et elle avait eu de son vivant celui de manquer de charmes extérieurs. C'est pourquoi il l'appelait toujours « chère sœur », qualification qui avait, avec l'avantage d'être affectueuse, celui de s'opposer en même temps à toute déviation non désirée. Du moins a-t-il plusieurs fois salué son souvenir, et toujours avec respect. Dans le plus important des passages qu'il lui a consacrés, il a reconnu en termes honorables une partie de sa dette :
Une forte et vive amitié remplissait alors mon cœur : la duchesse de Duras avait de l'imagination et un peu même dans le visage de l'expression de Mme de Staël... Des rapports de famille, de province, d'opinions littéraires et politiques, m'ouvrirent la porte de sa société. La chaleur de l'âme, la noblesse du caractère, l'élévation de l'esprit, la générosité des sentiments, en faisaient une femme supérieure. Au commencement de la Restauration, elle me prit sous sa protection... (2).
Effectivement, la duchesse de Duras rêvait de faire de son « frère n ce que son amie Mme de Staël, qu'elle venait de retrouver, libérale et orageusement passionnée comme elle, avait fait, sous le Directoire, de Talleyrand décavé. En le portant au ministère, elle avait d'un coup fait la fortune de ce maître d'intrigues; et Mme de Duras ne doutait pas que Chateaubriand, une fois sorti des positions subalternes, ne fournît, par ses talents, avec infiniment moins d'entregent, mais plus de vues, une carrière d'homme d'État non pas semblable, mais équivalente. Pour le moment, les ministères étaient occupés, mais ce n'était pas, même alors, des fonctions à vie, et, d'ailleurs, il y avait d'autres emplois presque aussi relevés et que Chateaubriand n'eut sans doute point refusés.
Seulement, son libéralisme, qui contribuait à le rendre cher à la fille du Girondin, n'était pas une bonne recommandation pour ceux qui entouraient les princes.
Du côté du Journal des Débats, il trouvait même accueil fraternel, même conformité de vues, et même appui, mais non pas aussi désintéressé.
A la chute de l'Empire, les Bertin n'avaient pas tardé d'un seul jour à ressaisir leur feuille, baptisée depuis qu'ils en étaient dépossédés Journal de l'Empire, encore nommée telle au 31 mars, et rebaptisée dès le 1° avril Journal des Débats comme par le passé. Mais ils n'avaient pu ressaisir les abonnés perdus par le resserrement des frontières, et c'en était fait pour toujours de la clientèle d'un empire de cent trente départements. En outre, les lecteurs n'ayant pas tous suivi la volte-face du journal, et Geoffroy, « prince de la critique » et colonne du feuilleton, s'étant juste avisé de mourir en ce temps-là, il y avait crise à la rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois1. De sorte que les Berlin, sentant le besoin de ramener le public, furent tout aises de retrouver Chateaubriand, l'ancien ami, dont la renommée littéraire était hors de pair, d'accueillir, pour commencer, de larges tranches de Buonaparte et les Bourbons, et en un mot d'associer à sa fortune la leur, celle de leur journal et celle de leur caisse.
(1) Cet embarras excite les railleries du Nain Jaune qui parle de 12 000 abonnés perdus sur 22 000. ↩