Première partie
Citoyen ministre
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
M. de Chateaubriant est un grand auteur et un homme excellent ; cependant, c'est gâter le bon effet que doit produire à Rome la légation de M. le cardinal Fesch que de le faire arriver avec un secrétaire de légation, auteur célèbre, dans les livres duquel on ira chercher quelle est la doctrine et la théologie du cardinal ministre.
Il naît déjà à cette occasion des idées troubles et inquiètes. Tâchez de mieux placer M. de Chateaubriant...
M. le cardinal Fesch est excellent; mais si la mission est gâtée par des alentours mal combinés, il n'aura pas tous les agréments qu'il mérite. Il faudra bien cependant que la chose marche et qu'il s'en trouve content : mais considérez que Rome a besoin d'un soutien sur lequel le Pape s'appuie avec confiance. Si les choses ne s'établissaient pas de cette manière, M. Fesch se tirerait d'affaire, mais le Saint-Siège s'écroulerait.
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
Cacault (3)
(1) Aff. Etrang. : Correspondance de Rome, an XI.
(2) Artaud, né à Paris en 1772, a, en 1803, trente et un ans.
(3) Correspondance de Rome, an 1I.
Il est peu probable que ces préventions se seraient dissipées s'il eût connu ce que Chateaubriand écrivait de Lyon vers le même temps.
Mais Chateaubriand, de sang-froid, ne manque pas de circonspection, nous l'avons vu. Se sentant sur un terrain mal connu, il se présente fort modestement et ne s'aventure en aucune conversation présomptueuse. Il se trouve que Cacault est Breton comme lui, et cela ne fait pas mal. Ce qui nefait pas mal non plus, c'est son admiration pour les merveilles de Rome qu'il s'empresse de découvrir et qu'il voit, avec son âme d'artiste, plus merveilleuses encore qu'elles ne sont. On est étonné de le trouver si simple et si aimable.
Artaud, en le promenant dans Rome, l'observe :
J'eus beaucoup de plaisir, écrit-il, à jouir de ses émotions qu'il exprimait d'une manière simple, franche, et en même temps imprévue. Il parlait peu parce qu'il était comme hors de lui d'admiration... C'était d'ailleurs avec une aménité si douce et si élégante qu'il manifestait ses moindres sensations qu'on ne tarda pas à l'aimer dans Rome (1).
Ainsi, il fait l'effet d'un homme plus occupé d'art que de politique ou de théologie, et Cacault, craignant d'avoir été trop prompt à juger un personnage qu'il ne connaissait pas, et d'ailleurs fort appuyé, se dépêche d'expédier à Talleyrand une seconde lettre particulière pour détruire l'effet de la première :
10 messidor an XI (29 juin 1803).
Le citoyen Chateaubriant est arrivé et m'a paru un digne homme très intéressant, incapable de faire ici le dogmatiseur. Je l'ai reçu et logé chez moi; tout ira bien. Je suis fâché à présent de m'ètre prévenu et alarmé en vous écrivant, mais pour vous seul, qu'il me paraissait très mal vu d'envoyer un docteur imprimé à Rome qui a le privilège exclusif du scavoir divin.
Le citoyen Chateaubriant ne cherchera pas ici à faire du bruit de son ouvrage, ni à se montrer théologien : il s'attachera au travail de la légation ; ainsi tout est bien... (2).
(2) Correspondance de Rome, an XI.
Il écrit cela d'autant mieux qu'Artaud n'étant toujours pas rappelé, il espère encore le faire rester à Rome au mème titre que Chateaubriand :
L'arrêté par lequel il a été nommé est conçu dans les mêmes termes que celui en vertu duquel M. Artaud est secrétaire de cette légation. Je les ai logés ensemble dans ma maison; ils y vivent en frères, sans qu'il y ait ni premier, ni second.
De son côté, et le mème jour (29 juin), Chateaubriand enthousiasmé écrit à Fontanes :
Mon cher et très cher ami, un mot pour vous annoncer mon arrivée. Tout me réussit. Me voilà logé chez M. Cacault qui me traite comme son fils, il est Breton. Le secrétaire de légation, que je remplace ou que je ne remplace pas (car il n'est pas encore rappelé), me trouve le meilleur enfant du monde et nous sommes les meilleurs amis. Je reçois compliments sur compliments de tous les grands du monde, et pour achever cette chance heureuse, je tombe à Rome la veille même de la Saint-Pierre, et je vois en arrivant la plus belle fêle de l'année, au pied même du trône pontifical...
Au reste, la place que j'occupe est charmante : rien à faire, maître de Rome, choyé, prôné, caressé. La seule chose qui va me manquer, c'est l'argent. Il me faut une voiture. Mon prédécesseur en a une ; c'est l'usage. Je vais y employer l'argent de ma quatrième édition; puis j'aurai recours à notre protectrice.
Le ministre va recevoir ma première dépêche. J'ai trouvé une lettre de lui qui m'était directement adressée. Ce qui m'a fait un immortel honneur, vu que toutes les dépêches sont envoyées à l'ambassadeur. Ma réponse est d'environ quarante-huit mots...1.
(1) Correspondance, I, 112. ↩
Telle fut cette griserie des premiers jours pendant lesquels il eut vraiment un peu, selon sa propre expression, la tete troublée. C'était si enivrant, ce rêve réalisé (car il l'était dans son imagination) : maître de Rome, de Rome si belle en la splendeur de ces longs jours d'été, si grande par le souvenir, si séduisante par les promesses de l'avenir!
Mme de Beaumont reçoit de lui deux lettres que nous n'avons pas, mais qui, à en juger par ce qu'elle en écrit à Joubert2, devaient être bien exaltées : « C'est une sorte de délire », dit-elle, délire où son ami voyait, parait-il, « la trace de la dernière charrue romaine » ineffacée dans la campagne déserte, et des villes entières vidées d'habitants, avec des aigles planant sur leurs ruines. Pour l'automne, il se proposait de remonter le Tibre à sa source, « voyage qui n'a pas encore été fait », bien qu'il y eût quelques dangers, et un peu la peste, mais cela ne compte pas. En attendant, il fait son apprentissage d'archéologue et travaille déjà à recueillir de vieilles inscriptions.
(2) Correspondants de Joubert, p. 142. Lettre de juin 1803 (sans quantième). ↩
Sans tarder, et sous l'empire de ces sentiments, négligeant d'attendre le cardinal qu'il croit encore loin, et dont, écrivant à Talleyrand, il n'annonce l'arrivée que pour le 16 messidor (5 juillet), il demande audience au pape, l'obtient, se présente, et reçoit un accueil qui met le comble à ses transports (2 juillet). Pie VII, « le pontife des tribulations », figure pâle, triste, mais grande et digne, est venu au-devant de lui, lui a pris la main, l'a fait asseoir à ses côtés, l'a appelé « son cher Chateaubriand », et, quant à son livre, après lui en avoir parlé en termes flatteurs, ou bien il le lui a montré ouvert sur sa table, comme il l'écrit à Joubert1, ou bien il lui a cité la page et le volume où il en était, comme il le mande à Fontanes2, ce qui du reste n'est pas moins obligeant.
(1) 3 juillet. Correspondance, I, 111. ↩
(2) 6 juillet. Ibid., 1, 116. ↩
Aussi, rentré chez lui, s'est-il hâté de faire savoir à Mme Bacciochi « qu'on ne pouvait voir un pontife plus saint et un prince plus respectable », d'autant qu' « il est sincèrement attaché à la personne du Consul dont il ne parle qu'avec admiration » .
Puis il continue à faire d'agréables constatations : la besogne « n'est rien du tout »; « la société est fort nombreuse; les femmes y sont très belles et personne ne trouve mauvais qu'on en soit très occupé : le Sacré Collège est très indulgent sur cet article « . Cacault et Artaud le comblent toujours de politesses et d'attentions, et voici le plus agréable et le plus important : son ouvrage « est entre les mains de tout le monde; il est traduit, et les cardinaux de Rome, bien moins scrupuleux que les docteurs en Sorbonne, trouvent que c'est un chef-d'œuvre d'orthodoxie1 i.
(1) Correspondance, 1, 116. ↩
C'est là un point qu'il ne peut oublier, nous avons vu pourquoi, et qu'il n'oublie pas, car le 3 juillet, il a écrit à Migneret : la grande édition a-t-elle paru? a-t-il porté le paquet de l'empereur de Russie à l'ambassade? Guéneau a-t-il donné son article au Mercure, etc... Et Migneret est invité à le tenir au courant en lui écrivant souvent2.
(2) 1ozd., I, 114. ↩
Pendant ce temps le cardinal est arrivé, et plus tôt qu'on ne l'attendait, le 1er juillet. Cacault le reçoit, le loge chez lui avec sa suite, et il est probable que Chateaubriand a retrouvé son chef tel qu'il l'avait trouvé à Lyon, car il écrit à Fontanes le 6 juillet : a Le cardinal est bien, très bien.