Première partie
Chapitre V (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il n'est pas douteux que le succès était du, pour une bonne part, aux efforts continus du grand parti clérical que nous avons vu combattre sous Fontanes et sous Lucien l'esprit de la Révolution1. Mais le fruit de ces efforts avait été confisqué par le génie de l'homme exceptionnel qui en bénéficiait présentement, et, de par les circonstances de la lutte, les ci-devant chefs dudit parti s'étaient trouvés désunis, les uns portés sur le devant de la scène et passés premiers rôles, les autres rejetés dans l'obscurité du parterre.
(1) C'est Clausel de Coussergues qui raconte dans la Gazette de France, chargée de donner le ton aux autres journaux, les détails du séjour de Pie VII à Paris; et c'est M. Emery, qui lui fournit les recommandations nécessaires. - GossELIN, Vie de M. Kmery, II, 148. ↩
D'ailleurs, si le porte-étendard de la troupe était réduit à cacher son dépit dans une petite ville de Bourgogne, celui qui en avait été, pendant une période, le chef au moins nominal, disparaissait en mème temps de la scène. Ayant décidément refusé de céder à la volonté trop souvent contrecarrée de son frère et de rompre son mariage avec Mme Jouberthou, Lucien Bonaparte était parti, définitivement cette fois, pour l'Italie1, avec, il est vrai, cette consolation, inconnue à Chateaubriand, des millions rapportés de Madrid.
(1) Il arrive à Rome le 6 mai 1804. ↩
Un autre pratiquant du tout ou rien, celui-là, et un autre disciple de Fontanes, non pour le savoir-faire, mais pour la doctrine, par lui converti et orienté, en lettres comme en politique, jusqu'à l'éclat final exclusivement, et dont l'aventure n'est pas sans présenter quelques curieuses ressemblances avec celle de Chateaubriand, talent ou génie mis à part.
Considérez d'abord cette sensuelle histoire de sauvages vertueux révoltés contre des Européens corrompus : La Tribu indienne ou Edouard et Stellina, parue à Paris, en l'an VII, sous la signature du Citoyen L. B. N'est-elle pas à rapprocher d'Atala ou des Natchez, pour le sujet, la conception, la tonalité exotique; - des chapitres « philosophiques » de l'Essai pour les tendances et les conclusions2 ; - des deux ou des trois pour les dates ?
(2) Les derniers mots en sont que « dans tous les pays de la terre les prêtres sont les artisans du crime et de l'erreur ». ↩
N'est-ce pas ensuite une même conversion ou évolution politico-religieuse qui rapproche l'un de l'autre le héros de Brumaire et l'auteur du Génie du christianisme, par une même reconnaissance du rôle social, politique et moral de la religion et du clergé, découverte opportune où se retrouve le magistère de Fontanes? Chez tous deux ensuite, mêmes grandes espérances nées du succès, même griserie d'orgueil, même éveil de l'esprit d'indépendance et de révolte.
Enfin, même chute suivie de retraite, et même recours aux lettres consolatrices dans la composition parallèle des deux poèmes aux allures d'épopée où cette religion chrétienne que leurs auteurs ont servie, chacun à sa manière, tient encore le premier rang. Que l'un de ces monuments soit bâti d'une prose glorieuse et l'autre de vers pauvrets, il n'importe ; il y a tout de même un air de famille entre les Martyrs, poème de l'Eglise souffrante, militante, finalement triomphante, et Charlemagne ou l'Église délivrée1, l'un comme l'autre agrémentés d'ailleurs de promenades à travers le ciel, le purgatoire et un enfer où, soit dit en passant, les deux auteurs n'ont pas oublié de placer ceux qui sont restés ce qu'ils ont été : mécréants, philosophes et sophistes2.
(1) Le Charlemagne, paraissant à Rome en 1814, attirera à son auteur les félicitations ironiques de Peltier, comme au plus adroit de la bande, ayant su faire Charlemagne quand le chef de ce tripot de brelandiers se laissait enfin mettre la main au collet par l'Europe gendarmée. ↩
(2) Notons que Fontanes, dans sa Grèce sauvée, qui ne vaut guère mieux que le Charlemagne, promène lui aussi sa Muse en un enfer païen, il est vrai, mais où figurent également, en bonne place, athées et sophistes (chant VIII). ↩
Tant les leçons de Fontanes ont ineffacablement marqué ces génies inégaux !
Et lui, l'inspirateur, s'étant dégagé adroitement de liens qui eussent pu finir par l'entraver, sans les détacher tout à fait, car il ne coupe jamais les ponts derrière lui, il a recueilli de sa politique et de ses leçons des fruits magnifiques. Reconnaissons-le d'ailleurs : son rôle en tout ceci apparaît important, et plus même qu'on ne le pense en général. S'il est pour quelque chose dans le Charlemagne auquel pense Lucien, il n'est pas non plus pour rien dans le Charlemagne auquel pense Napoléon. Il y a longtemps que ce grand nom est entré dans son vocabulaire d'adulateur, car, dès avant Fructidor, dans sa lettre du Mémorial au général Bonaparte (1ž août 1797), il a déjà prononcé ces syllabes prestigieuses, et depuis, combien de fois est revenue, sous sa plume ou dans sa bouche, l'évocation flatteuse et tentatrice3 !
(3) Dans sa lettre à Lucien du 19 mai 1801 : « Je me réserve pour écrire l'histoire du nouvel Empire, quand Charlemagne le fondera. » Cf. plus haut, p. 8). Il célèbre le Code civil, conçu vainement par Charlemagne. Cf. p. 206. Le soir de l'exécution du duc d'Enghien, il est le seul donner la réplique au Premier Consul dans le silence général, et lui parle de Char-Lemagne (RÉUSAT, 1, 331), etc... - « Tout habile et réfléchi qu'était l'Empereur, dit d'autre part BARANTE (I, 14¾), il obéissait souvent à son imagination. Les souvenirs, les pompes solennelles, les noms, l'histoire envisagée sous un aspect épique ou théâtral, agirent plus d'une fois sur ses projets. » - Talleyrand, rapporté par Mme de Rémusat, dit du Premier Consul : « Une combinaison de république romaine et de Charlemagve lui tournait la tête. » (RévUSAT, I, 359.) Dans une dépêche de 1806 adressée par l'Empereur à Fesch, on trouve : « Dites bien que j'ai les yeux ouverts, que je ne suis trompé qu'autant que je le veux bien, que je suis Charlemagne, l'épéc de l'Église, leur Empereur, que je dois être traité de même. » (Dépèche citée dans Fréd. Masson, III, 357.) M. Fréd. Masson a d'ailleurs parfaitement noté cette influence de Fontanes : « Nul doute qu'il n'ait été pour beaucoup, à l'origine, dans les théories carolingiennes, dans l'idée de rattacher la quatrième à la seconde dynastie, et de faire de Napoléon le successeur de Charlemagne. » (Napoléon et sa famille, 1, 393.) ↩
Aussi a-t-il pleinement l'oreille du Maître qui lui a dit pendant les négociations du sacre : « Il n'y a que vous ici qui ayez le sens commun1 ! » Ce disant, ne le mettait-il pas hors de pair ?
(1) ARTAUD, Histoire de Pre VII, L, 496. ↩
Et quelques jours plus tard, proclamant, dans sa harangue au Pape (1° décembre 1804), que « toutes les pensées irréligieuses sont des pensées impolitiques», Fontanes proclamait en même temps, et solennellement, sa propre doctrine dont ces journées sont aussi le triomphe. C'est celle qu'il a enseignée à Chateaubriand. Mais l'élève, engagé trop tôt peut-être, a manqué de maturité et de souplesse.