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L'Enchanteur 1768—1848

Introduction (suite 2)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 19 min de lecture · p. 21–34 · chapitre 2 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il regarde l'hospitalité envers les Français de passage, ou établis à Londres, comme un privilège en même temps qu'un devoir de sa mission, il s'empresse à parer les salons de l'ambassade de leur présence. Parmi ses hôtes, il cite le duc de Guiche2? et la duchesse3, dont la beauté illuminait ses vingt ans : J'avais donné une petite fête à Mme de Guiche alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et suivie d'un peuple d'adorateurs4 » ; la vicomtesse de Noailles5, aussi agréable, spirituelle et gracieuse que si elle eût encore erré dans les beaux jardins de Méréville » ; le marquis de Custines6, dont le talent d'écrivain donnait alors de si belles espérances; le comte d'Orsay1, frère de la duchesse de Guiche, bientôt à Londres le chef de la fashion et du dandysme. Souvent apparaît M. de Rothschild, « dont le nom a passé des coulisses de la Bourse dans les plus secrètes transactions de la diplomatie2 ».

2. Antoine-Agénor de Gramont, duc de Guiche (1787-1854), lieutenant général, duc de Gramont en 1836 après la mort de son père. ↩

3. Anna-Quintina-Albertine-Ida, comtesse d'Orsay et du Saint-Empire (1802-1882), fille de Gaspard, comte d'Orsay et du Saint-Empire, lieutenant général (1772-1843) et d'Eléonore, baronne de Franquemont, mariée le 23 juillet 1818 au duc de Guiche. ↩

4. Mém. VI, p. 77. ↩

5. Léontine de Noailles (1791-1851), fille de Charles de Noailles, duc de Mouchy, et de Nathalie de Laborde, mariée le 15 avril 1809 à Alfred, vicomte de Noailles, tué en 1812 au passage de la Bérésina. ↩

6. Astolphe-Louis-Léonor, marquis de Custine (1793-1857). ↩

1. Alfred, comte d'Orsay et du Saint-Empire (1801-1851). ↩

2. Chateaubriand à Marcellus, 8 avril 1823, Souv. dipl., p. 192. ↩

Ses relations avec les hommes politiques et les membres du Cabinet sont, dès son arrivée, fréquentes : d'abord lord Londonderry3, principal secrétaire d'État et chef du Foreign-Office, dont il a si profondément pénétré le caractère et les ressources ; lord Bathurst4, secrétaire d'État pour la Guerre et les Colonies, « instruit et poli, il gardait les anciennes manières françaises de la bonne compagnie5 ». - Lord Liverpool6, premier lord de la Trésorerie, « le ministre le plus influent et le plus respecté,.. il jouissait de cette réputation d'homme religieux et d'homme de bien,... il parlait peu, son visage était mélancolique7 » ; - M. Crocker8, membre de l'Amirauté, « célèbre comme orateur et comme écrivain, il appartenait à l'école de M. Pitt1 ainsi que M. Canning2 »3 ; - lord Harrowby4, président du Conseil privé, « parfait gentleman pour le ton... il parlait avec propriété, lucidité et connaissance des faits5 » ; - lord John Russell6, déjà l'une des principales personnalités du parti libéral, qui joua de 1813 à 1878, un rôle si considérable dans la politique anglaise ; - lord Holland7, neveu de Fox8, littérateur renommé, dont le salon à Holland-House était, sous le sceptre de lady Holland9, le rendez-vous de toutes les renommées ; - Sir Robert Peel1, ministre de l'Intérieur, à peine âgé de vingt-quatre ans, au début d'une carrière qui devait jeter un si vif éclat ; - lord Westmoreland2, gardien du sceau privé, que sa pénétration et sa sagacité d'esprit plaçaient parmi les personnages les plus écoutés; - lord Eldon3, lord chancelier, dont les saillies mordantes ne ménageaient pas ses adversaires: - M. Canning, chez qui « l'amour-propre l'emportera à parler à la tribune le langage du propagandiste4 » ; - « partout, les Anglaises dont la troupe venait m'environner à l'heure de mon renom et de ma puissance : leurs hommages ont eu la légèreté de ma fortune5 ». L'une d'elles, miss White, femme de lettres, célèbre parmi les Blue Stockings, demanda un jour, à M. de Marcellus6, la plus usée des plumes de M. de Chateaubriand; quand il la lui apporta chez elle au milieu d'une grande soirée, la plume fut accueillie avec ovation et elle reçut ainsi successivement l'hommage de « Thomas Moore, de Southey, de lady Morgan, du docteur Young, l'archéologue, de sir Humphrey Davy, le grand chimiste, de Sir Th. Lawrence, le peintre, et de sir William Ouseley, l'ancien ministre en Perse, l'orientaliste et voyageur1 ».

3. Londonderry (Robert Stewart, vicomte Castlereagh, marquis de) (1769- 1822) gouverneur de l'Irlande, ministre en 1811, ambassadeur auprès des puissances alliées (1814) plénipotentiaires au congrès de Vienne (1814-1815). ↩

4. Bathurst (Henry, comte) 1762-1834 ; secrétaire d'État aux Affaires Etrangères en 1809, à la Guerre et aux Colonies de 1812 à 1827 ; lord président du Conseil sous le ministère du duc de Wellington de 1828 à 1830. ↩

5. Mém. IV, p. 250. ↩

6. Liverpool (Robert Banks Jenkinson, comte de) 1770-1828 ; porta d'abord le titre de lord Hawkesbury ; secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères (1801- 1804) ; à l'intérieur (1804-1806 et 1807-1809), secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères (1809) ; à la guerre et aux colonies (1809-1812) ; premier lord de la Trésorerie dans le ministère qu'il forma (1812-1827). Diclionnary of National Biography. ↩

7. Ibid., p. 261. ↩

8. Crocker (John Wilson) 1780-1857 ; secrétaire de l'Amirauté de 1809 à 1829, ensuite membre du conseil privé. (Dictionnary of National Biography.) ↩

1. Pitt (William) deuxième fils de William Pitt, Lord Chatham (1759- 1806); chancelier de l'Echiquier dans le cabinet Fox (1781-1783). rentré dans ces mêmes fonctions (1783-1801), de nouveau ministre (1803). ↩

2. Canning (George) 1770-1827 ; secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères 1807-1809 et 1822-1827, chargé de former un ministère après la mort de lord Londonderry, il mourut peu après. (D. of. N. Biog.) ↩

3. Ibid., p. 261. ↩

4. Harrowby (Dudley Ryder, comte de) 1762-1847 ; secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères pendant quelques mois en 1807 ; chargé d'une mission sur le continent auprès des Empereurs d'Autriche et de Russie ; ministre président du Conseil (1802-1827) (D. of N. Biog.). ↩

5. lord., p. 258. ↩

6. Russel (lord John) 1792-1878 ; fils du duc de Bedford; membre du parlement depuis 1813, connu par divers travaux littéraires ; payeur général en 1830, lors du ministère Grey, mais sans siéger dans le Cabinet où il fut admis en 1831 ; démissionnaire en 1834. secrétaire d'Etat à l'Intérieur (1835-1839), aux Colonies (1839-1841); premier lord de la Trésorerie dans le Cabinet qu'il forma en 1846, démissionnaire en 1852 ; secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères (1852-1855) ; aux Colonies (1855), aux Affaires Etrangères (1859-1865) ; premier ministre pour la seconde fois avec le portefeuille de premier lord de la Trésorerie (1865-1866). (D. of N. Biog.) ↩

7. Holland (Henry Richard Vassall Fox, lord) 1773-1840 ; lord du sceau privé (1806) ; chancelier du duché de Lancastre dans le ministère de lord Grey (1830-1834) et dans le Cabinet Melbourne (1835), conserva cette fonction jusqu'à sa mort. (D. of N. Biog.) ↩

8. Fox (Charles James) 1749-1806 ; secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères 1782-1783 et 1806-1807. ↩

9. Holland (Elisabeth Vassal, lady) 1770-1845; épousa en 1786 sir Godfrey Webster, se remaria peu après à lord Holland. ↩

1. Peel (Sir Robert) 1788-1850 ; chef secrétaire pour l'Irlande (1812-1818) : président de la commission chargée d'examiner la situation de la Banque d'Angleterre (1819) ; secrétaire d'Etat pour l'Intérieur (1822-1827) et (1828- 1830) ; premier lord de la Trésorerie (1835-1836) ; conserva ces fonctions dans le Cabinet qu'il forma en 1841 ; dut se retirer en 1846. (D. of N. Biog.) ↩

2. Westmoreland (John Fane, comte de) 1759-1841 ; lord du sceau privé de 1798 à 1827, sauf pendant quelques mois en 1806-1807, lors du ministère Whig. (D. of N. Biog.) ↩

3. Eldon (John Scott lord) 1751-1838 ; lord-chancelier de 1801 à 1806 et de 1807 à 1827. (D. of N. Biog.) ↩

4. Ibid., p. 277. ↩

5. Ibid., p. 281. ↩

6. Marcellus (Marie-Louis-Jean-André-Charles Demartin du Tirac, comte de) 1795-1865 ; secrétaire d'ambassade à Constantinople (1815) ; il reçut, en 1820, mission de visiter les Echelles du Levant et rapporta la Vénus de Milo ; premier secrétaire à Londres (1821), y demeura comme chargé d'affaires après le départ de Chateaubriand (1822) ; chargé d'une mission extraordinaire à Madrid (1824) ; représenta la France auprès du duc de Lucques (1826-1829) ; sous-secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, lors du ministère Polignac (1829), se retira peu après. Il rentra dans la vie privée après la révolution de 1830 et se consacra aux lettres ; auteur des Souvenirs diplomatiques, Correspondance intime de M. de Chateaubriand (1853). (Nouvelle Biographie générale Didot.) ↩

1. Souvenirs diplomatiques, p. 120. ↩

Parmi les membres du corps diplomatique, M. de Chateaubriand était en relations particulièrement suivies avec le prince Paul Esterhazy2, ambassadeur d'Autriche ; une confiance réciproque s'établit promptement entre eux, elle valut à l'ambassadeur de France d'importantes confidences à l'heure où la politique du prince de Metternich3 était de concert avec celle du Cabinet anglais ; il fréquentait souvent chez le comte de Lieven4 , ambassadeur de Russie, dont les informations avaient tant de poids pendant la période aiguë ouverte à Constantinople. Par son rare esprit de conversation, sa culture, sa beauté, les amitiés qui l'entouraient, son élégance, la comtesse de Lieven1 exerçait une sorte d'influence européenne ; la considération que lui témoignait Georges IV2, sa correspondance constante avec le prince de Metternich, ses relations avec lord Londonderry, avec M. Canning la plaçaient dans une situation d'autorité reconnue. Mais M. de Chateaubriand ne subissait pas son charme, bientôt il l'appellera « la douairière des congrès ». L'ambassadeur n'avait pas négligé la bienveillance de la marquise de Conyngham3, que la faveur de Georges IV mettait depuis longtemps en crédit: « comme lady Jersey4 elle réunissait chez elle l'opposition ».

2. Esterhazy (Paul, prince) 1781-1866 ; ministre d'Autriche à Dresde (1810- 1813) ; ambassadeur à Rome (1814) ; à Londres (1815-1842); ambassadeur extraordinaire au couronnement d'Alexandre II (1856), ministre des Affaires Etrangères dans le cabinet austro-hongrois du comte Batthyani (1848). ↩

3. Metternich (Clément, prince de) 1713-1859 : secrétaire au Congrès de Rastadt (1797); ministre à Dresde, Berlin, puis ambassadeur à Paris (1806) ; chancelier et président du Conseil (1809) ; présida le Congrès de Vienne en 1814 et 1815; prit part aux Congrès d'Aix-la-Chapelle (1818), Carlsbad (1819) Troppan et Laybach (1809), Vérone (1825) ; président du Conseil des Affaires ↩

4. Lieven (Christophe comte, puis prince de) 1770-1839; général russe, ambassadeur à Berlin et à Londres (1810-1834) ; gouverneur du prince Alexandre, depuis empereur ; prit une part importante a tous les traites, notamment à ceux qui assurèrent l'indépendance de la Grèce et de la Belgique. ↩

1. Lieven (Dorothée de Beckendorf, comtesse, puis princesse de) 1784- 1857. ↩

2. Georges IV, roi d'Angleterre (1762-1830) ; appelé à la Régence en 1811, lorsque son père Georges III tomba en démence, lui succéda en 1820. ↩

3. Conyngham (Elisabeth Denison, marquise de) fille d'un marchand de la cité de Londres qui réalisa une grande fortune, mariée en 1794 à Henry, baron Conyngham (1766-1832), créé premier marquis de Conyngham (1816) : maîtresse du prince Régent d'Angleterre, son influence se révéla dès qu'il monta sur le trône sous le nom de Georges IV (1820) et dura jusqu'à la mort du roi (1830), elle mourut le 10 octobre 1861. ↩

4. Jersey (Sarah-Sophia Fane, comtesse de) 1785-1867 ; épousa en 1804 George Child Villiers, comte de Jersey (1773-1859). Elle fut pendant long-temps l'une des reines de la société anglaise. (D. of N. Biog.) ↩

De tant de sources différentes affluaient des moyens d'influence et des occasions de sûre information. Si M. de Chateaubriand mettait tous ses soins à les utiliser, son goût exclusivement français et peu cosmopolite ne trouvait pas sa satisfaction dans des habitudes d'esprit et des formes éloignées de sa propre tendance ; il rendait justice à la force née des mœurs dont il notait chaque jour les manifestations, mais ces mœurs ne rencontraient pas ses sympathies intimes. Néanmoins, il s'assimilait profondément l'esprit, les coutumes et les méthodes des institutions anglaises; avec une grande flexibilité il avait mis son jeu diplomatique dans le ton qui s'y adaptait. Si l'accord ne s'ensuivait pas toujours, du moins les échanges de vues avaient plus d'ouverture, plus de portée, notre action plus d'influence et les relations plus d'efficacité. Sa mission fut le point de départ d'une politique précise qu'il continua à Vérone, puis à Paris comme ministre des Affaires Etrangères, après en avoir, à Londres, médité le but et arrêté les moyens. La lecture de ses dépêches donne le sentiment d'une conception politique qui cherche sa réalisation, on sent que sa pensée a un objet, son activité une direction personnelle; son effort obéit à la volonté de les faire prévaloir.

Mais, sous la plume de M. de Montmorency, les nuances sensibles se trahissent : soit qu'il adresse des éloges, soit qu'il cherche à contenir l'ambassadeur, ce n'est pas l'impression invariable de l'accord qui domine. M. de Châteaubriand ne se regarde pas d'ailleurs comme en position d'être contenu on ralenti dans son vol : il aime l'espace, la liberté de l'essor : quand il rend des services, il n'entend en partager ni l'inspiration, ni le mérite. Les hommes ne comptent à ses yeux que par le concours dont s'enrichira son œuvre, il soupçonne volontiers leur rivalité. Le duc Mathieu de Montmorency était une des personnalités les plus considérables de son temps, il appartenait au cercle le plus intime de Mme Récamier, il avait été l'un des hôtes les plus fidèles de Coppet. Mme de Staël avait invoqué son nom lorsque, après la mort de Mme de Beaumont, elle demanda à M. de Chateaubriand son amitié :

« Mon cher Francis, donnez-moi une place dans votre vie, je vous admire, je vous aime, j'aimais celle que vous regrettez. Je suis une amie dévouée, je serai pour vous une sœur. Plus que jamais, je dois respecter vos opinions. Mathieu, qui les a, a été un ange pour moi dans la dernière épreuve que je viens d'éprouver. Donnez-moi une nouvelle raison de les ménager : faites que je vous sois utile ou agréable de quelque manière... Faites que, de quelque manière, nous nous réunissions. Est-ce que vous ne sentez pas que mon esprit et mon âme entendent la vôtre et ne sentez-vous pas que nous nous ressemblons à travers les différences1 ? »

1. Mémoires, II, p. 384. ↩

M. de Chateaubriand admirait en Mme de Staël « le brillant écrivain i qui s'était, dans Corinne, inspiré de son exemple ; il la nomme, avec Benjamin Constant, Lemercier, Bonald et lui-même, parmi les auteurs qui avaient su exprimer « l'ère nouvelle2 ». Mais si les âmes s'étaient entendues, les différences ne s'étaient pas effacées, et elles demeuraient pour quelque chose dans ce qui le séparait encore de l'ami devenu ministre des Affaires Étrangères.

2. Ibid., p. 288. ↩

Durant le cours de la période politique que nous allons raconter nous avons trouvé M. de Chateaubriand invariablement dominé par une même passion : le dévouement à la France comme aux idées qu'il a servies durant sa longue existence. Sa parole s'est-elle encore élevée pour les défendre à l'heure de sa dernière pensée, dans son testament? Nous avons voulu le rechercher1.

1. Nous avons recueilli : 1° un testament olographe du 29 avril 1825 (legs universel en faveur de Mme de Chateaubriand) ; - 2° testament olographe du 12 juin 1837. (Même legs universel, avec diverses dispositions et déclarations) ; un codicille du 12 juin 1837 ; - 3° testament authentique du 17 mars 1847 (après la mort de Mme de Chateaubriand, legs divers). (Aux minutes de Mme Valpinçon, notaire à Paris.) Nous devons à l'aimable obligeance de Mº Fontana, notaire à Paris, successeur de Mme Valpinçon, la communication de ces trois documents ; et nous lui en exprimons tous nos remerciements. Voir à l'appendice le texte des testaments de M. de Chateaubriand. ↩

Le testament de M. de Chateaubriand contenait-il le cri suprême du génie exprimant toute une vie, à l'instant qui précède le silence définitif devant les hommes? quelque retour sur le passé, un appel aux générations qui l'avaient entendu ou à celles qui lui succédaient, un avertissement pour leurs destinées, une parole émouvante à toutes les âmes? Sera-t-elle le chant dont l'écho accompagnera ses restes près de l'Océan? la flamme près de s'éteindre se consumera-t-elle dans un dernier éclat ?

Nous n'avons rencontré que l'homme seul dans sa simplicité, il apparaît préoccupé d'assurer ses volontés dans des bienfaits, dans l'exécution des intentions de Mme de Chateaubriand, de témoigner son affection à quelques amis, de distribuer des souvenirs entre les compagnons survivants de sa vie, comme si elle avait été obscure et ignorée : nulle attitude autre que celle du recueillement, l'affirmation en peu de mots, forts et précis, de sa foi religieuse ; le passé est fini, les jours sont pleins, il touche à la dernière heure, déjà il a dit : « Le crucifix m'apparaît au bout de tous mes malheurs1 ». A la dernière ligne de ses mémoires, il a encore écrit : «| ne me reste plus qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité2 ». Et dans son testament du 12 juin 1837 : Pour qu'on n'en puisse douter, je déclare que je meurs catholique, apostolique et romain dans la foi de mes pères, ayant bien cherché ailleurs3 et n'ayant avoué qu'être la vérité, la consolation et le repos « .

1. Mém., III, p. 34. ↩

2. Mém., VI, p. 480. ↩

3. Voir Revue des Deux Mondes, 1er et 15 juin 1911 : La Genèse du génie du Christianisme. par M. Victor Giraud. ↩

Il tient à assurer certaines conditions à la publication de ses Mémoires. En 1834, il y avait inscrit ces lignes significatives : « A mon travail de trente années, j'avais le dessein d'ajouter une conclusion générale : je comptais dire, ainsi que je l'ai souvent mentionné, quel était le Monde quand j'y entrai, quel il est quand je le quitte. Mais le sablier est devant moi, j'aperçois la main que les marins croyaient voir jadis sortir des flots à l'heure du naufrage; cette main me fait signe d'abréger, je vais donc resserrer l'échelle du tableau sans rien omettre d'essentiel !1 »

1. Mém. VI, p. 444, début du livre X, écrit partie en 1834, partie en 1841. ↩

En réalité, M. de Chateaubriand avait écrit2? les pages annoncées, mais il les a retranchées des Mémoires et il les a fait paraître le 15 avril 1834 dans la Revue des deux Mondes sous le titre de Avenir du Monde. Pourquoi ne maintient-il pas dans son œuvre cette prophétie de « la transformation amenée par l'âge du monde »

2. En 1834. ↩

Nous en verrons peut-être la raison. Lisons d'abord ce passage du testament du 12 juin 1837 :

« Je nomme pour commissaires ou surveillants à l'impression de mes Mémoires M. Ampère3 et Hyacinthe Vitorge⁴, ils s'opposeront à tout changement de texte, mais s'il y avait quelques pages qu'on ne pût publier à cause des lois de septembre5, ils en permettront le retranchement avec la certitude que ces pages seront rétablies plus tard. » Il ajoute plus loin : « Encore une recommandation pour mes Mémoires. Vitorge en connaît la marche et, dans mille endroits, j'ai indiqué ce qui marquerait (sic) et ce que je voulais faire. Dans les dernières parties écrites, la division des livres1 n'est pas marquée. M. Ampère la règlera comme il voudra et coupera le texte, comme il lui semblera meilleur de le faire pour le repos de l'auteur. Ce qui manque aujourd'hui, c'est une partie de ma vie sous l'Empire et une autre partie sous la Restauration ; une manière de conclusion qui aurait eu le sujet de l'avenir présumé du Monde et sur lequel on eût trouvé le tableau du Monde, tel qu'il était à mon entrée dans la vie, et tel qu'il est lorsque je descends dans la tombe et que je m'en vais adieu ».

3. Jean Jacques Ampère (1800-1864) professeur au collège de France, de l'Académie française et de celle des Inscriptions et Belles-lettres, fils d'André-Marie Ampère, le savant mathématicien et physicien. ↩

5. Les lois de septembre (1835), proposées au lendemain de l'attentat de Fieschi, par le duc de Broglie, président du Conseil, embrassaient une série de mesures répressives rangées sous trois rubriques : 1° le jury, le nombre des voix nécessaires pour le verdict de condamnation était réduit de 8 à 7 sur 12, le vote devenait secret, la publication des noms des jurés et du compte rendu de leurs délibérations était punie ; - 2° le jugement des actes de rébellion, d'excitation à la haine ou au mépris du roi désormais qualifiés attentats pouvait, comme tel, être déféré à la Cour des Pairs ; - 3e en matière de la presse le cautionnement était aggravé, des prescriptions relatives aux gérants des journaux étaient édictées, la censure des pièces de théâtre et des caricatures était rétablie. ↩

1. M. de Chateaubriand avait adopté la division en livres. ↩

Mais la conclusion telle qu'il l'entendait a existé ; en 1837 il en signale l'absence dans ce passage de son testament; en 1834, il dit que le temps lui manque pour l'écrire ; en 1834, il publie l'A venir du Monde : le retranchement est donc évident.

Dans sa prévision d'une grande transformation sociale et de ses causes, ainsi que les expose l'Avenir du Monde, M. de Chateaubriand voit distinctement une organisation nouvelle se substituer entièrement à celle de la société actuelle. Pourquoi a-t-il renoncé à en présenter la description à la fin des Mémoires ? Pour quelles raisons a-t-il pu se décider à la séparer pour en former une page distincte ? A-t-il craint que ce tableau, paraissant comme une conclusion solennelle des Mémoires, ne fût jugé trop excessif par l'opinion contemporaine ? N'a-t-il pas été inquiété surtout par la pensée de couronner ce dernier ivre, où il énumère les dommages subis pendant les cent cinquante précédentes années par la constitution morale de la France, en annonçant la disparition entière de tout ce qui existait ? Lui en a-t-il trop coûté de léguer cette parole définitive de désespérance, de dénoncer la stérilité des efforts et de la lutte dans des mouvements inévitablement destructeurs ? Son instinct d'éternel combattant ne s'est-il pas soulevé contre la perspective du découragement à semer ?

Il a sans doute mieux aimé dire qu'il manquait a une manière de conclusion › à son œuvre historique; il a voulu laisser intactes les forces du combat, quand il a pour objet les causes éternelles du vrai, du bien et du juste, et il a entendu douter que l'évolution humaine dût conduire fatalement aux défaites douloureuses qui ne laisseraient que des vaincus.

S'il a senti que l'idée même de patrie pouvait être menacée de sombrer, il a voulu laisser son image intacte et sa défense ouverte ; par là il reste fidèle à lui-même et à tous, - « les grandes lignes de mon existence n'ont point fléchi »1, - et nous pourrons inscrire à bon droit, sur le bronze de son effigie, ces paroles de Mme de Maintenon après la mort du maréchal de Boufflers : « Le cœur est mort le dernier »1.

1. Chateaubriand, Etudes historiques, avant-propos. ↩

1. Chateaubriand, discours de réception à l'Académie française, non prononce. ↩

Avant d'entrer dans les récits de l'ambassade de M. de Chateaubriand à Londres, nous les avons fait précéder d'un exposé historique des relations entre la France et l'Angleterre, depuis la Restauration en 1814 jusqu'en 1822, et des questions qui ont formé, durant cette période, l'objet des négociations entre les deux gouvernements. Les dépêches échangées, pendant ces sept années, par le ministre des Affaires Etrangères et l'ambassadeur de France en ont fourni principalement les éléments. On y verra les affaires naître et se poursuivre à travers leurs phases différentes, le point de vue français et le point de vue anglais s'associer, se contrarier ou se combattre, la politique des puissances évoluer, et les intérêts respectifs, avec leurs moyens distincts, prendre déjà position pour les luttes des temps qui ont suivi.

En approchant du moment où M. de Chateaubriand prendra possession de ses fonctions diplomatiques en Angleterre, nous expliquerons également les circonstances de la situation intérieure en France qui détermineront sa désignation pour cette mission.

On retrouvera dans cet ensemble une suite suffisamment continue des événements et des affaires jusqu'en 1822 ; elle conduira à établir l'état des questions à l'instant où le nouvel ambassadeur a la charge de les traiter1.

1. Toutes les dépêches de M. de Chateaubriand citées ci-après sont inédites, à l'exception de celles contenues en fragments aux Mémoires : 12, 13, 19 avril ; 7, 28 mai, 28 juin ; 1er juillet; 12, 13, 15 août. Les dépêches de M. de Montmorency sont également inédites, hors deux fragments cités dans les mémoires, signalés en note. Nous n'avons pas reproduit intégralement le texte entier des dépêches, mais nous n'en avons retranché que quelques parties sans importance, ou inutiles, afin d'alléger l'enchaînement du récit. ↩