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L'Enchanteur 1768—1848

Introduction

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 22 min de lecture · p. 2–20 · chapitre 1 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le génie de M. de Chateaubriand a emporté l'admiration unanime des générations. Elles n'ont pas cessé de subir l'ascendant du penseur et de l'écrivain, du polémiste et de l'orateur politique, du poète et du peintre de la nature. Elles l'ont suivi dans le choc des partis, les batailles parlementaires, les luttes du passé, la puissance ministérielle et les fonctions de la charité. Elles l'ont accompagné, voyageur à travers les continents encore mystérieux du Nouveau Monde et pèlerin à Jérusalem, auprès de ce tombeau, « le seul qui n'aura rien à rendre au dernier jour »1.

1. Le cardinal de Bausset à Chateaubriand, 25 mars 1811, Mém. III, p. 27 (Edition Biré). ↩

Elles ont ressenti avec lui les épreuves accablantes de l'exil ; elles ont été subjuguées par le chantre de la religion et de sa puissance divine ; sur les rives de la Bretagne, comme sur les flots de l'Océan, elles ont vu le contemplateur infatigable de « ma nourrice, la mer2 ; » toujours il leur est apparu observateur passionné de l'infini qui porte l'univers, soit qu'il descende jusqu'aux profondeurs des siècles, ou qu'il pénètre les horizons lointains de l'avenir.

2. Chateaubriand à Joubert, septembre 1812, Ibid., p. 52, note. ↩

Elles ont entendu les plaintes de son âme déjà inquiète à l'ombre des murs de Combourg, âme bientôt extrême, ne concevant « le bonheur que dans la foudre1 ». Elles ont frémi aux récits de ses amours et de ses amitiés ; avides d'en dépouiller le mystère et d'en expliquer les troubles, elles se sont émues des agitations et des surprises qu'il y porte. Elles ont interprété les cris de son cœur et les mouvements de son esprit, dans cet élan douloureux qu'exprime avec tant de tristesse le poète Keats2 :

1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, II, p. 38, édition Garnier 1861. ↩

2. John Keats (1795-1821), Endymion, livre I. ↩

« Therefore, on every morrow, are we wreathing

A flowery band to bind us to the earth,

Spite of despondence, of the inhuman dearth

Of noble natures, of the gloomy days

Of all the unhealthy, and o'er-darken'd ways

Made for our searching...3 Mais les générations n'ont peut-être pas toujours discerné une cause qui réside le plus souvent dans la souffrance inhérente à l'âme, alors surtout qu'elle est habitée par le génie : quand le secret intime de l'homme le plus vulgaire se dérobe presque constamment à notre connaissance certaine, malgré nos investigations les plus acharnées, qui donc saura mettre à nu les ressorts cachés du génie et le degré exact de sa relation avec la commune condition humaine ?

3. C'est pourquoi, chaque matin, nous tressons un lien fleuri pour nous rattacher à la terre, malgré les désespoirs, malgré l'inhumaine disette de nobles natures, les jours obscurs et toutes les routes malsaines et assombries tracées pour notre peine. (Poésies de John Keats (traduction de la marquise de Clermont-Tonnerre.) ↩

La nuée l'enveloppe, souvent elle nous éblouit, jamais elle ne laissera notre vue la pénétrer de toutes parts.

Au surplus, il nous reste ce que nous pouvons atteindre du génie de M. de Chateaubriand, de sa nature, « des habituelles contradictions de son cœur »1, de l'action qu'il a exercée sur le siècle qui l'a suivi. La moisson reste immense, soit qu'on analyse des éléments si complexes, soit qu'on tente un portrait où fixer les traits de l'homme.

1. Vicomte E.-M. de Voguë, discours pour le cinquantenaire des funérailles de Chateaubriand, Saint-Malo, 7 août 1898. ↩

Dans cette introduction nous essaierons d'expliquer par quelles voies le poète est devenu historien, puis homme politique. Nous le montrerons ensuite la plume à la main, tel que ses dépêches le dépeignent, pendant son ambassade à Londres. Nous le verrons aux prises avec les grandes tractations européennes, en lutte ou en négociations avec les hommes d'État les plus puissants. Dans ce rôle, qui n'a pas été encore directement observé, il nous paraîtra mériter un suffrage digne de tous ceux qui accompagnent sa mémoire.

Un autre intérêt peut encore se dégager de ce récit : le développement de la politique anglaise à une époque laborieuse, dans la continuité des vues et des méthodes sans cesse rigoureusement conservées.

On ne juge ni les événements, ni les hommes à pied d'œuvre : plus leur taille est haute, plus le recul de l'histoire leur est nécessaire. A la grande distance où nous sommes arrivés du temps où M. de Chateaubriand écrivait à Londres, la force de sa pensée et la puissance de sa vision nous apparaîtront dans leur plus lumineux éclat.

Vers la fin de l'Empire, M. de Chateaubriand est attiré par l'histoire, il s'apprête à quitter les spectacles de la nature pour considérer la course du fleuve humain à travers les âges. Il pressent de graves événements, - « Bonaparte est de connivence avec les orages »1 , - il veut étudier la vie des peuples, découvrir l'énigme qui se dénoue.

1. Mém. III, p. 20. ↩

En 1813, il écrit à la duchesse de Duras2, « la chère sœur » : « Je suis confiné dans mon désert3. Je travaille à l'histoire..... Il est singulier comme cette histoire de France est toute à faire et comme on s'en est jamais douté !1 »

2. Voir note p. 197. ↩

3. La Vallée aux Loups, arrondissement de Sceaux, - (ancienne orthographe Ceaux), - commune de Chatenay a, entre Malabry et le hameau d'Aulnay, au nord de la route de Versailles à Sceaux et de la route des Princes. M. de Chateaubriand s'y était créé, dans un site pittoresque, une maison des champs où il vécut de 1807 à 1816. L'acquisition lui coûta 30.000 francs. Ses embarras de fortune l'obligèrent à vendre sa propriété en 1816. Elle fut acquise pour le prix de 50.000 francs par le vicomte de Montmorency, créé, en 1522. duc Mathieu de Montmorency. Elle appartient aujourd'hui au duc de Doudeauville, son arrière-petit-fils (Etat des communes de la Seine à la fin du xix° siècle, Chatenay (p. 17-18-39-47). a. Chatenay, mentionné notamment dans le livre d'Irminon, abbé de Saint-Germain-des-Prez sous Charlemagne; dans une charte du Ix° siècle parmi les biens confirmés par Charles-le-Simple au chapitre de Paris (voir pour la suite, histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris par l'abbé Lebœuf, II1, p. 538-545). ↩

1. Mem. III. p. 561, appendice. ↩

Le long et profond regard qu'il a jeté sur la suite des temps lui a révélé la médiocrité de la critique, des recherches et du contrôle où végétait la science historique. Il juge vite qu'aucune exploration n'a porté sur ce que nous appellerons la ligne de sommet et que ce graphique de la vie nationale n'a pas été établi. Ses yeux découvrent des lors la nécessité de dégager la route parcourue, de déterminer son orientation depuis le point où elle apparaît ; puis, minutieusement, marcher à la trace et relever tous les mouvements de cette ligne maîtresse, soit qu'elle s'infléchisse sous les accidents et les défaillances, soit qu'elle se relève vers les cimes, pour conquérir, par l'effort de la cohésion dans le travail et la prévoyance, la puissance et la prospérité. S'il a senti la nécessité de changer les méthodes jusques là acceptées, c'est encore parce qu'il a reconnu qu'elles laissaient en arrière l'étude des idées et des lois générales dans lesquelles il a, dès longtemps, rencontré son guide souverain et sa plus haute lumière. C'est de la reconstitution des détails, du groupement des faits, de l'interprétation justifiée de leur sens et de leur portée que jailliront les conclusions. Alors se dressera le relief de la ligne directrice : la ligne de sommet.

L'histoire n'est autre chose que l'instruction de la grande cause humaine.

Lorsque Sainte-Beuve dit : « c'est son procédé habituel de tout rapprocher, de tout grouper, bon gré mal gré, tout ce qui est frappant » il n' cru relever qu'une manière d'art ou de système pour frapper le lecteur ; il ne paraît pas avoir reconnu, chez M. de Chateaubriand, une préoccupation d'une bien autre signification : porter haut les esprits, en les conviant à l'intelligence des idées générales et à la discussion des faits qui ont opéré des conséquences décisives sur la destinée des peuples. Mais n'est-ce pas là véritablement où se situe « tout ce qui est frappant ? » N'est-ce pas un des moyens de dégager la ligne de sommet ? Dès qu'elle aura surgi, la préoccupation naîtra de rechercher l'orientation à lui préparer.

• La connaissance approfondie des enseignements du passé n'est pas seule en effet suffisante pour déterminer une direction, il faut encore être averti des nécessités de l'heure et de l'avenir. En considérant ces horizons, il faut en quelque sorte tenir conseil en soi-même, écouter la voix des siècles et celle du temps, associer les forces échappées de cette double origine, mettre les besoins, les aspirations et les intérêts en équilibre, presser leur accord ; puis, avec une patiente résolution, marcher en avant.

Tout ce que nous venons d'essayer de définir ne résume-t-il pas les conditions les plus essentielles l'exercice du gouvernement des hommes ? Si M. de Chateaubriand a voulu se préparer à les acquérir, une réflexion profonde l'a entraîné dans une voie où ne paraissaient pas l'avoir porté jusques là les objets de ses travaux. Déjà un lien logique rattache directement les deux parties en apparence si opposées dans sa vie.

Presque d'un bond il s'était élevé aux sphères d'où peut seulement se percevoir l'action des grandes forces morales qui soutiennent le Monde et celle des courants acharnés qui les combattent ; de ces ennemis irréconciliables il a vu le combat sans trêve ; il a mis à le décrire toute la puissance de sa pensée et la magnificence de son langage ; son appel a réveillé les consciences et étonné les intelligences, encore dominées par les troubles du nouvel état social ; des hauteurs où il s'est placé, il a fait descendre la lumière sur les foules surprises d'un éclat qu'elle ne connaissaient plus ; l'harmonie conduit ces clartés qui suscitent la vie, il semble qu'une parcelle d'infini se soit détachée de la voûte céleste pour secourir l'infirmité humaine ! Et après avoir connu lui-même et annoncé à la France ces forces mystérieuses qui se disputent l'empire, M. de Chateaubriand a senti la nécessité de sortir de la conception abstraite, il a été saisi d'une passion : incliner, en les entraînant de ses mains, pour le service de la patrie, les forces qu'il a jugées augustes et bienfaisantes.

De l'œuvre entière de M. de Chateaubriand nous avons jusqu'ici ignoré la suite de ses dépêches durant son ambassade à Londres. Les quelques extraits qu'en citent ses Mémoires fixent incomplètement le caractère de sa correspondance politique, de son tour très personnel et de son intérêt soutenu. Dans leur enchainement, ses dépêches revêtent un langage d'affaires net et précis ; elles offrent un exposé clair et une discussion complète des questions, sous des nuances d'autorité que n'affecte pas d'ordinaire le calcul diplomatique. On ne surprend pas une marche à pas comptés et ralentis ; tout au contraire, la volonté et le goût de s'affirmer, de s'engager, de presser les solutions et, dans une allure rapide, d'aborder directement le but. La personnalité de l'ambassadeur veut s'imposer, elle s'appuie sur le sentiment de sa force, de son ascendant, dans la poursuite résolue du succès. Il serre de près les affaires et il entend que rien ne soit épargné pour en parler avec précision. Il dira à M. de Marcellus : « La familiarité du récit vient en aide à sa clarté ; le trivial même sert dans les affaires et vaut toujours mieux que le guindé1 » - « M. Brougham sera forcé de reconnaître que l'homme des rêveries est aussi un homme très positif, que je suis bon à quelque chose et que je sais faire l'histoire comme le roman2 ». Il se plaît à décocher ce trait à M. Brougham qu'il appelait « le grand moqueur3 ». Mais il n'ignore pas que l'effort le plus décidé n'est pas maître de l'emporter sur la résistance de l'adversaire. N'a-t-il pas écrit déjà : « Nous n'osons nous flatter de posséder cette verge miraculeuse qui fait jaillir d'un rocher les sources d'eau vive1. »

1. Chateaubriand à Marcellus, 30 avril 1823. Marcellus, Souvenirs diplomatiques, édit. 1858, p. 211. ↩

2. Ibid., 13 mars 1823, p. 169. ↩

3. Ibid. ↩

1. Génie du Christianisme, introduction, fin. ↩

Son activité ne se lasse pas, elle s'attache à la fréquence des dépêches et à la multiplicité des informations. Durant son séjour à Londres, du 9 avril au 8 septembre 1822, il adresse cinquante-huit dépêches au vicomte de Montmorency2, ministre des Affaires Etrangères, il n'en reçoit lui-même que trente-six. Il se montre les rênes dans les mains, accélérant volontiers la marche, tenant toujours étroitement le contact avec les hommes et les questions; son attitude exprime la ténacité persistante à ne pas céder et à dominer. Quand il quitte un entretien, il ne doute pas; non pas qu'il annonce qu'il a ville prise, mais il mène persévéramment le siège, sans assaut ; avec une certaine flexibilité dans son attaque, il enveloppe la place, il compte pour la réduire autant sur la force de son droit et de son argumentation que sur l'enchantement de sa voix. Il vise à convaincre et à éblouir à la fois par une action hors de la portée de la diplomatie habituelle. Il veut imprimer à la fonction un caractère qui ne saurait pas retrouver d'imitation. M. de Chateaubriand va donc se présenter à nous sous un aspect qui n'a pas encore été dépeint : le rôle d'ambassadeur.

2. Voir note p. 204. ↩

Dès qu'il entre en fonctions, il intervient avec une mesure recherchée. Souhaite-t-il, en vue d'un objet déterminé, rencontrer le ministre des Affaires Etrangères? il demande un rendez-vous, il ne se prête pas à l'habitude des longues attentes dans quelque salon du Foreign-Office, comme tant de ses collègues ou de ses prédécesseurs; il en fait lui-même la remarque à M. de Montmorency. Il n'entend pas néanmoins se ' borner à traiter d'un objet spécial; il ne se privera pas de l'occasion de surprendre d'autres données ou des impressions générales, il laissera donc quelquefois un peu courir la conversation. On sent à ce moment qu'il explore; il recueille, il déduit, il provoque légèrement la pensée de son interlocuteur, il évolue vite et avec réserve, volontiers il hausse le ton. Mais ses moyens ne sont pas très variés, c'est dans la forme presque constante de la fermeté qu'il a davantage le soin de paraître. L'abandon n'est pas son arme, il ne choisira pas un instant pour détendre l'entretien, amollir la discussion, gagner quelque avantage. Sa méthode emprunte une sorte d'uniformité, son langage conserve une saveur de force et son argumentation un accent de puissance. Ces impressions se dégagent clairement à la lecture des fragments de conversation cités par lui même dans ses dépêches.

Dans la pensée de M. de Chateaubriand, ces procédés répondent particulièrement au mode de l'esprit anglais. Il dit volontiers que seul il connaît à fond l'Angleterre, le principe, l'enchaînement, les desseins et les moyens de sa politique, il ne perd pas de vue qu'elle est guidée par le sang-froid et la persistance : le sang-froid qui vient de la confiance et la persistance qui naît de la tradition. Dès son séjour en Angleterre pendant l'émigration, de 1793 à 1800, une initiation du caractère national s'est lentement formée en lui ; il l'a trouvée dans le contact de la vie journalière et l'épreuve de la souffrance, qui est, pour les esprits, la grande école de la vérité. Sa correspondance, quand on la compare à celle de ses prédécesseurs, accuse une supériorité très marquée ; elle domine par la clarté dans l'analyse des faits et des situations, la peinture des hommes, la force des déductions, par la vision de l'avenir : souvent il en déchire le voile. Qu'il négocie sur les plus hautes questions en litige ou sur les affaires particulières en apparence d'ordre secondaire, un jet de lumière éclate, il a le secret d'élever le sujet, de le rattacher à une conception haute, de lui donner un relief et une vie dont seul il a le secret.

Il ne confie à personne la rédaction de ses dépêches : « sorties de notre tête, nos lettres sont de notre main1 ». Sa haute écriture, le trait profond et large, les lignes espacées et rapides ont une apparence de caractères magnétiques, comme si la main du Destin avait tenu la plume et couru sur le papier. Il ne conçoit d'autre méthode que celle d'écrire lui-même et il aura une sorte d'ironie pour le célèbre crayon marginal de M. de Talleyrand quand il mettait au point les dépêches rédigées sur une trame qu'il a d'avance dessinée2. Polémiste habitue à l'attaque, il prépare des armes a sa défense quand viendra le jour où ses actes seront discutés en public. En 1837, il dira à M. de Marcellus : « J'ai conçu la diplomatie sur un nouveau plan, je parle tout haut1. » Déjà il pressentait le temps où le secret des relations internationales perdra son inviolabilité. « Il garde copie de presque toutes ses lettres2. » Comme l attestent ses Mémoires, elles sont sous ses yeux quand il les compose ; il en cite parfois des fragments qui n'ont pas toujours l'identité de la minute ; à un moment même, il donne comme appartenant au texte des Mémoires des pages empruntées à ses dépêches : telle une partie du portrait du marquis de Londonderry qui appartient à sa correspondance officielle3.

1. Souv. dipl., p. 51. M. de Marcellus parle ailleurs « des brouillons raturés de ses dépêches ». ↩

2. Ibid., p. 48. ↩

1. Souv. dipl., p. 50. ↩

2. Ibid., p. 273. ↩

3. Mém. IV, p. 258. ↩

Dans le rôle actif, il ne paraît plus « accoutumé à vivre caché dans mes propres replis », il s'est élancé « momentanément dans la large vie des siècles4 ». Il oublie son goût du silence, de l'attitude pensive aux heures où « je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son gîte : là je me remets à contempler la feuille qui remue ou le brin d'herbe qui s'incline5 ». C'est bien ainsi qu'on l'a souvent représenté dans le salon de l'Abbaye-au-Bois, chez Me Récamier : méditatif, sur un fauteuil à l'écart, il regarde l'assistance sans paraître l'écouter, il goûte le bonheur dans la bonté des autres ; rarement il laisse tomber quelques paroles : tel un marbre antique qui s'animerait par instants. Il semble étranger au mouvement de ces réunions, semblables à quelques-unes dont les peintures du temps ont fixé le souvenir: des meubles vulgaires, quelques dessins au mur, souvent un lit dans un angle, aux fenêtres des rideaux de mousseline ou de cotonnade ; mais, dans ce décor modeste, quelle animation dans l'attitude des personnages, dans l'expression de leurs physionomies ! on sent la sympathie qui les unit, la vivacité qui charme la conversation, l'écho des voix vient encore frapper nos oreilles, le frissonnement de la vie est toujours présent1.

4. Mém. IV, p. 171. ↩

5. Mém. II, p. 148. ↩

1. Le salon de la Maréchale de Beauvau en 1807, par Leperche (Collection du duc de Rohan). ↩

Quand M. de Chateaubriand rentre dans son cabinet de l'ambassade, son labeur est immense. En même temps qu'il remplit sa fonction diplomatique, il commence ses Mémoires : « C'est à Londres en 18222 que j'ai écrit la plus grande partie de ces Mémoires renfermant mon voyage en Amérique, mon retour en France, mon mariage, mon voyage à Paris, mon émigration en Allemagne avec mon frère, ma résidence et mes malheurs en Angleterre de 1793 à 1800. Là se trouve la peinture de la vieille Angleterre et, comme je retraçais tout cela lors de mon ambassade, les changements survenus dans les mœurs et dans les personnages, de 1793 à la fin du siècle, me frappaient ; j'étais naturellement amené à comparer ce que je voyais en 1822 à ce que j'avais vu pendant les sept années de mon exil d'Outre-Manche1. »

2. D'avril à septembre 1822. ↩

1. Mém. IV, p. 223. ↩

Ainsi il vit à la fois dans l'activité du passé et dans le tourbillon du présent, à la lumière de l'histoire, de l'expérience, et dans le souci des affaires à conduire. Sa vue s'étend sur l'immensité de l'horizon ; les hommes et les événements demeurés dans le lointain du temps prennent, à côté de lui, place sur la scène sans bornes où s'agitent les décisives questions de la politique en cours, la bataille des intérêts, les soubresauts des révoltes, les ambitions implacables, les passions intéressées, le conflit des causes et les dévouements généreux. Dans le feu du combat vers la victoire les souvenirs l'oppressent : « Je ne puis soulever le poids que Londres a mis sur moi », écrit-il à la duchesse de Duras2.

2. Ibid., p. 234, note. ↩

L'homme reparaît dans l'intensité de ses sensasions et le tourment de ses souvenirs ; ' chaque pas il retrouve sa vie vécue plus d'un quart de siècle auparavant et les magnificences de l'ambassadeur croisent partout les ombres de son émigration. De même, durant toute son existence, il mènera de front les émotions du passé et les impressions du présent, les douleurs naguère traversées se mêleront au poids du jour ; jusqu'à la fin, il aura sous les yeux chacune des années accumulées. Jamais il ne s'isolera dans les réalités de l'heure ; dans sa vision, les images du temps antérieur n'en seront pas séparées, même è l'instant où il dit : « Ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l'homme1 ».

1. Mém. II, p. 147. ↩

Au cours de ses dépêches nous serons sans cesse frappés par sa faculté à juger les hommes, leur caractère, leur valeur et leurs desseins. Soit qu'il en trace le portrait, soit qu'il les définisse d'un mot, il marque au juste le trait vif, le point sensible, le sens d'une vie, la tendance secrète d'une action. Ses vues de gouvernement l'emportent sur son tempérament d'opposition ; les exigences de la politique internationale, la responsabilité des affaires prennent le pas sur ses préventions qu'il oublie si difficilement, le devoir et les nécessités de sa charge le possèdent entièrement. Mais ce n'est pas sans effort qu'il se tient dans une ligne si exacte ; au bout de peu de mois,. la lassitude le gagne, il aspire à interrompre sa contrainte, il a soif de Paris, il ambitionne d'être envoyé au Congrès ; Vienne, Vérone l'attirent, il se persuade que sa tâche est épuisée à Londres, il voit ailleurs une politique à conduire. Puis, à peine débarqué à Paris, les regrets l'assiègent, il écrit à M. de Marcellus : « Vous savez mieux que personne combien j'ai désiré aller à Vérone, et pour quels motifs. Eh bien ! maintenant j'hésite et je regrette Londres où j'aurais peut-être mieux fait de rester. Il y a dans le cœur ou l'esprit humain des retours ou des pressentiments inexplicables. Puis la vie va vite1 ».

1. Chateaubriand à Marcellus, Paris 12 septembre 1823. Souv. dipl., p. 89. ↩

Il s'étonne des « retours » qui l'ont envahi, leur origine lui échappe : dérive-t-elle d'un mouvement de son cœur ou d'un calcul de son esprit? la cause lui est invisible. Lorsqu'il dessine son propre portrait, nous retrouvons le même doute : « Nature orageuse... l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre.... cet esprit de retenue et de solitude intérieures qui m'empêche de causer de ce qui me touche..., sincère et véridique, je manque d'ouverture de cœur, mon âme tend incessamment à se fermer... Qu'ai-je gagné à ma nature réservée? d'être devenu, puisque j'étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie qui n'a aucun rapport avec la réalité... mon imagination ravale les plus hautes renommées, me déjoue moi-même... mon mépris caché rit... aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé2 »

En exposant son état de nature et ses manifestations constantes il énumère leurs contradictions, il n'en discerne pas la cause, et cependant il la dénonce lui-même : « Comme je ne crois rien, excepté en religion, je me défie de tout. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais dépassé la longueur de mon discours ou de ma brochure3 ».

2. Mém. II, p. 146 et suiv. ↩

3. Ibid., p. 147. ↩

La défiance de tout ! l'explication tient entière dans cet aveu, elle se complète tout à fait lorsqu'il ajoute : « les portraits qu'on a faits de moi, hors de toute ressemblance sont dus principalement à la réticence de mes paroles1... ». La réticence est une fille de sa défiance. Encore une fois il a montré l'effet sans énoncer la cause. Cette irréductible défiance produit les courants ennemis qui le divisent dans son for intérieur, elle jette sa volonté dans une ardeur qu'elle précipite aussitôt en arrière; son cœur, son esprit, son âme ont soif de silence, et ils ressentent en même temps l'impatience d'en sortir : ils aiment tout ensemble la sincérité et la réticence.

1. Mém. II., p. 148. ↩

Telle est l'œuvre de la défiance qui enchaîne M. de Chateaubriand dans le refus de se donner définitivement à tout ce qui émane de l'homme seul. De là les arrêts soudains, les changements, les brusqueries, les contradictions, les rancunes qui déconcertent ; et cependant toujours il conquiert, il fascine, parce qu'on sent qu'il plane dans les plus hautes sphères où puisse s'élever l'esprit. On ne saurait être surpris que le prince de Metternich, froid, calculateur, nourri de conceptions directes, peu enclin aux nouveautés, n'ait pas subi un ascendant si complexe: un jour qu'il venait de faire un éloge très étendu du prince de Talleyrand : « M. de Metternich s'est tout autrement exprimé sur M. de Chateaubriand dont il a fait un portrait affreux et qui m'a paru parfaitement ressemblant2. »

2. Duchesse de Dino, chronique IV, p. 152, Vienne, 17 mars 1832. ↩

Quel aurait été M. de Chateaubriand s'il n'avait pas subi l'attrait de la défiance, s'il eût donné aux systèmes la foi, aux hommes la confiance, d'ordinaire génératrices des forces les plus sûres? Son action en eût été peut-être amoindrie ; son âme extrême a été irrésistible quand elle a exprimé cette défiance que les épreuves de la vie mettent souvent au fond de tant d'esprits, il a jeté les cris de la souffrance et les plaintes de la destinée, sa défiance s'est plu à célébrer « les magnificences du néant1 », les cœurs l'ont entendu jusques dans la suite des générations.

1. E.-M. de Voguë, discours à Saint-Malo passim. ↩

N'est-ce pas encore sa défiance qui engendre, avec son dédain pour les moyens de ses adversaires, sa ténacité pour les vaincre, sa constance à « ne pas placer ses champs de bataille dans l'ombre2 ? » Son attaque étonne par sa hardiesse en pleine lumière, son désintéressement plaît à l'honneur français qui l'applaudit quand il s'écrie : « O fortune ! ma tente de pèlerin ne sera jamais ton temple3 ! »

2. Ibid. (lettre inédite de Chateaubriand). ↩

3. Chateaubriand à Marcellus, 24 mars 1823, Souv. dipl. p. 174. ↩

Longtemps on l'a cru rivé à l'espérance, mais déjà sa puissante vision distingue les tumultes qui se préparent. A Londres, en 1822, il discerne le déclin universel; sur le bureau de l'ambassadeur, dans l'éclat de la représentation royale, il écrit : « Ce que j'entrevoyais dans la splendeur du midi, je l'aperçois à la lueur du couchant4 ». Il ne tardera pas à compléter sa pensée; en 1832 il dira : « Mal è propos on est surpris de cette longueur des enchaînements politiques. Nous ne sommes pas, comme il semble à plusieurs, dans une époque de révolution politique, mais à une ère de transformation générale, la société entière se modifie. Quel siècle verra la fin du mouvement? Demandez-le à Dieu. Les générations advenues dans ces périodes ne comptent pour rien, ou plutôt elles sont enfouies, comme matériaux bruts, dans les fondements de l'édifice : sur leurs débris s'élèvera le nouveau temple1 ». Un éclair de génie a jeté son rayon jusqu'aux extrémités de la route.

4. Mém. III, p. 6. ↩

1. Mém. sur la captivité de Mmo la duchesse de Berry, p. 20. ↩

A ses charges multiples s'ajoute celle de l'existence mondaine : fêtes et cérémonies de cour, concerts, bals, dîners ministériels, soirées à l'ambassade, fonctions officielles, vie d'apparat, tourbillon de la season, relations d'élégance, il suffit à tout avec une égale souplesse. « La faiblesse humaine me faisait un plaisir de reparaître connu et puissant là où j'avais vécu ignoré et faible2. » Il se plaît à prendre part aux réunions avides de recevoir « le dominateur de la littérature moderne3 i. Plus tard, à propos d'une séance de la société littéraire de Londres, il écrira : « En d'autres temps j'aurais aimé à y dire quelque chose de ce chétif littérateur en herbe, mourant de faim en 1793, dans ces mêmes rues de Londres qu'il devait traverser, pompeux ambassadeur, en 1822. C'est une pensée, vous le savez, qui ne m'a jamais quitté pendant mon dernier séjour en Angleterre. Mais le chant qui doit rester dans la mémoire de tous ne s'improvise pas comme un son balbutié à l'oreille d'un diplomate1 ».

2. Mém. IV, p. 231. ↩

3. Souv. dipl., p. 393. ↩

1. Chateaubriand à Marcellus, 17 mai 1823, Ibid., p. 249. ↩