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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Chateaubriand (suite 4)

Chateaubriand (suite 4)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 22 min de lecture · p. 281–296 · chapitre 21 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Au lever du 12, j'ai eu, écrivaitl'ambassadeur, l'honneur de présenter au Roi MM. le comte d'Haussonville6, le duc de Guiche, le comte d'Orsay et le baron de Staël7 ; MM. le comte de Boissy1 et le chevalier Desmousseaux de Givré2 ont été également présentés par moi en qualité d'attachés à l'ambassade. La marquise de Londonderry a présenté Mme la duchesse de Guiche au Roi dans le Drawing-room qui a eu lieu hier 13. Ce soir il y a grand bal à la cour, l'Ambassade y est invitée tout entière, faveur marquée, car elle n'a pas été accordée à toutes les autres légations3. »

6. Haussonville (Joseph-Othonin-Bernard de Cléron, comte d') 1809-1894 ; secrétaire d'ambassade en 1836 ; député de Provins (1842) ; rentra dans la vie privée en 1848; auteur de travaux historiques considérables : histoire de la politique extérieure du gouvernement français de 1830 à 1848 ; histoire de la réunion de la Lorraine à la France; l'Eglise romaine et le premier empire ; membre de l'Académie française (1869), président, après la guerre de 1870-1871, de la société de protection des Alsaciens Lorrains, sénateur inamovible (1878) (Grande Encyclopédie). ↩

7. Le baron de Staël (Auguste-Louis), 1790-1827, fils de Mme de Staël; il prit une part active au mouvement pour l'abolition de la traite des Nègres (Grande Encyclopédie). ↩

1. Le comte de Boissy (1798 1866), pair de France, sénateur en 1853, marquis de Boissy à la mort de son père en 1840. ↩

2. M. Desmousseaux de Givré, né en 1794, après avoir appartenu à la diplomatie, siégea dans les assemblées législatives de 1837 à 1848, de 1849 à 1851, il y joua un rôle important. ↩

3. Chateaubriand à Montmorency, 14 juin 1822, ibid., n° 31, f° 237, pièce 106. ↩

C'est au milieu de ce mouvement brillant que l'ambassadeur de France eut l'occasion d'annoncer la paix, d'après les informations du 10 juin qu'il tenait de M. de Montmorency : « J'ai eu le bonheur, de pouvoir communiquer le premier ces bonnes nouvelles à Sa Majesté Britannique Elle-même, hier 13, au Drawing-room. J'avais aussi reçu le 12 au soir, avant tout le monde, la réponse de Sa Majesté Très Chrétienne à l'adresse de la Chambre des Pairs4, et je m'étais empressé d'en faire part à mes collègues; de sorte que le prince Esterhazy, qui n'avait pas de courrier de sa Cour, disait, dans sa joie, à tout le monde : « C'est le Roi de France qui a bien voulu m'annoncer la paix. » — Lord Londonderry a reçu des lettres de Pétersbourg du 26 mai ; elles disent à peu près ce que disent vos lettres de Vienne, mais moins explicitement.

4. Le Roi avait fait une allusion au rétablissement de la paix en Orient. ↩

« Le succès de notre ministère dans les deux Chambres fait grand bruit; et comme rien ne porte plus à la bienveillance que le succès, le nombre de nos amis augmente considérablement. Les plus tièdes et les plus timides vous demandent aujourd'hui de la vigueur et ne désirent que des hommes attachés à la légitimité. Cette paix d'Orient consterne les révolutionnaires, ici comme en France, et le Morning Chronicle a, ce matin même, un article contre les chefs de la Sainte-Alliance, où il fait entendre qu'il faut se défaire des Rois, et surtout de l'Empereur de Russie, à quelque prix que ce soit.

« Le ministère anglais continue de son côté à triompher dans la Chambre des Communes ; il a obtenu le rejet d'une motion pour le rétablissement d'une partie du papier-monnaie. M. Wilberforce doit faire ces jours-ci une proposition concernant la traite des Noirs. Il demandera que certains papiers relatifs à cette traite soient déposés sur le bureau. La France sera fortement attaquée par l'honorable membre de la Chambre des Communes, il vient de publier en français une lettre à l'Empereur de Russie, dans laquelle il conjure le Prince d'interposer sa puissance pour faire exécuter les traités. Il m'a envoyé une lettre avec un billet très amical. Si j'avais eu le temps, je lui aurais envoyé une lettre qui aurait pu devenir publique. Je crois que j'aurais battu notre respectable adversaire et justifié pleinement le gouvernement...

« M. d'Oliveira est venu me faire part officiellement de sa nomination en qualité de chargé d'affaires près la cour de France1. Il a pris congé le 12 du Roi d'Angleterre et il doit partir dans un mois pour Paris2. »

1. Pour le Portugal. ↩

2. Chateaubriand à Montmorency, 1¼ juin 1822, ibid. ↩

En lui faisant connaître la substance de la note russe sur les conditions modérées du rétablissement de la paix en Orient, M. de Montmorency1 espérait donner à M. de Chateaubriand un moyen de surprendre la première impression du Cabinet anglais : « Il est possible, disait-il, que vous en puissiez donner le premier avis à lord Londonderry, ce qui vous permettra vraisemblablement de juger de l'impression qu'elle doit produire sur son gouvernement... Je vous transmets, pour votre information, quelques pièces de la correspondance de M. Bagot2 et de M. de Nesselrode3, sur les dernières résolutions de la Russie et sur la note du Divan du 18 avril. Vous verrez, dans l'une d'elles, que l'Empereur songe à transporter à Kammiech, en Podolie, le siège de la réunion des ministres autorisée à Vienne. »

1. M. de Montmorency ne reçut officiellement du général Pozzo la communication russe que trois jours plus tard ; elle avait été apportée par un courrier chargé de la même mission à Londres. ↩

2. Bagot (sir Charles), 1751-1843 ; il avait pris part aux conférences de Hanovre. Ministre plénipotentaire en France, le 17 juillet 1814, il céda la place au duc de Wellington au mois d'août ; ministre aux Etats-Unis de 1815 à 1820, ambassadeur en Russie de 1820 à 1824, à La Haye de 1824 à 1835, gouverneur général du Canada de 1841 à 1843. (Dictionnary of National Biography, supplément, V. 1.) ↩

3. Le comte de Nesselrode (1780-1862), avait coopéré à toutes les grandes négociations lorsqu'il devint ministre des Affaires étrangères de l'Empereur Alexandre en 1821, succédant au comte Capo d'Ystrias ; ensuite chancelier de l'Empire. Il fut l'auteur du traité du 15 juillet 1840 qui excluait la France du concert européen. Il devait plus tard préparer le traité de Paris en 1856. Il appartenait à une famille saxonne et représentait en Russie l'influence allemande. ↩

Le gouvernement anglais ayant précédemment proposé l'abaissement du tarif imposé aux vins français en Angleterre, en échange d'une diminution des droits frappant certains produits anglais, - coutellerie, acier, ouvrages de fer, de cuivre, d'étain, etc. -, « le gouvernement de Sa Majesté a jugé qu'on ne pouvait, quant à présent, s'occuper de cette question, notait M. de Montmorency, et je viens d'en prévenir M. l'Ambassadeur d'Angleterre, en lui annonçant qu'il n'aurait pas été possible de préparer, pour être présentés dans le cours de la présente session des Chambres, les changements dans les tarifs et les projets de loi nécessaires pour mettre les objets en règle. Le fait est que des considérations d'intérêt pour notre industrie et notre commerce ne permettraient pas, dans le moment actuel, d'ouvrir une négociation sur ce point1. »

1. Montmorency à Chateaubriand, 13 juin 1822, n° 16, ibid., fo 251, piece 100. ↩

Quelles seraient les instructions de l'ambassadeur d'Angleterre sur les questions soumises à la conférence ? quelles vues le Cabinet anglais avait-il décidé de suivre en Espagne, où la situation entrait dans une phase plus aiguë? M. de Chateaubriand devait « chercher très confidentiellement » à pénétrer les dispositions projetées2. Au rendez-vous déjà fixé avec le marquis de Londonderry pour le 16 juin à midi, l'ambassadeur eut une prompte occasion de l'entretenir de ces questions. Il le trouva occupé à déchiffrer des papiers arrivés de Vienne, que le prince Esterhazy lui avait confiés. Il écrivait le 18 juin :

2. Montmorency a Chateaubriand, ibid. ↩

« J'ai recueilli des faits importants dans une conversation qui a duré plus d'une heure :

1° Le Cabinet britannique ne donnera point de pouvoirs très étendus à lord Stewart pour agir en conséquence des déclarations que pourrait faire la Russie. L'Angleterre n'est point dans l'usage de laisser le champ libre à ses ambassadeurs. L'Angleterre ne prendra point à Vienne des mesures collectives, de concert avec les autres puissances; elle emploiera seulement son influence particulière afin de maintenir la paix entre la Russie et la Turquie.

2° Il paraît au Cabinet de Saint-James qu'on ne déterminera jamais le Divan à envoyer un plénipotentiaire traiter sur la frontière avec un plénipotentiaire russe. En conséquence, lord Londonderry pense que la Valachie et la Moldavie sont évacuées ; les Cours doivent désirer que la Russie se décide à faire partir un ministre pour Constantinople. Selon le gouvernement anglais, il ne faut pas que ce ministre soit M. de Strogonoff, qui tout brisé en agissant avec trop de hauteur, mais un agent dont les dispositions soient conciliantes et pacifiques. M. de Tatistcheff paraît être l'homme spécial pour cette mission.

« Ainsi, vous voyez, Monsieur le vicomte, que la politique anglaise est toujours la même : elle veut certainement que rien ne remue en Orient, mais elle ne veut courir aucune chance pour les affaires des autres. Le Cabinet anglais a refusé tout net de retirer son ministre à Constantinople; maintenant il ne donnera point de pleins pouvoirs à son ambassadeur à Vienne. La Grande-Bretagne n'entrera dans les intérêts généraux du continent qu'autant qu'ils se lient à ses intérêts particuliers, elle ne fera jamais cause commune avec les monarchies européennes. On ne peut exercer aucune influence sur la Cour de Londres ; en vain vous parlez, le parti est pris, on ne vous écoute pas. Lord Londonderry surtout est immobile; il embarrasse à la fois par sa sincérité et sa retenue; il explique tout franchement, de l'air le plus glacé, sa politique, et garde un silence profond sur les faits. Il a l'air d'être indifférent à ce qu'il dit comme à ce qu'il ne dit pas, et l'on ne sait ce qu'on doit croire, de ce qu'il montre ou de ce qu'il cache.

« J'ai eu cent fois, Monsieur le vicomte, l'occasion de remarquer sa réticence à l'égard des faits. Dans ce moment même, par exemple, l'Autriche fait quelques propositions à l'Angleterre, et lord Londonderry ne m'en a pas dit un seul mot. Un courrier parti de Vienne le 6 est arrivé au prince Esterhazy, qui a eu, samedi dernier 15, une conférence secrète avec le ministre des Affaires Étrangères, et qui est au moment de réexpédier ce courrier à Vienne. Le comte de Lieven, que j'ai fait parler, croit que M. de Metternich a voulu seulement sonder lord Londonderry relativement aux dispositions de l'Angleterre pour les conférences qui doivent se tenir à Vienne.

« Une entrevue que j'ai eu hier avec l'ambassadeur d'Autriche ne m'a rien fait découvrir. En arrivant chez moi, le prince Esterhazy m'a dit : - « Je ne peux vous montrer toutes les pièces que j'ai reçues par mon courrier parce que lord Londonderry, qui était affamé de nouvelles, me les a prises, mais je vous apporte quelques documents originaux et les extraits des autres. J'ei lu, en effet, une note de M. Bagot à la cour de Russie, relative aux dépêches de lord Strangford, et l'extrait d'une dépêche du ministre autrichien à Pétersbourg mandant à M. de Metternich à peu près les mêmes choses qui vous ont été communiquées par M. de la Ferronnays.

« Dans les idées de lord Londonderry touchant les conférences futures de Vienne, vous apercevrez, Monsieur le vicomte, un penchant décidé du gouvernement anglais pour la cause des Turcs. Il veut que tous les sacrifices soient faits par le Cabinet de Pétersbourg ; il prétend que la Porte n'enverra jamais un plénipotentiaire négocier sur la frontière, et il insiste sur la nécessité où est la Russie de nommer à l'ambassade de Constantinople. Cela couperait court, sans doute, à beaucoup de longueurs et de difficultés, mais l'Empereur Alexandre, qui a déjà agi avec une modération surnaturelle, ne se lassera-t-il pas de tant de concessions, et ne craint-on pas de trop exiger de la dignité du souverain et de l'orgueil de l'homme ? Le prince de Metternich, qui prévoyait l'esprit dans lequel agirait la Cour de Londres, a pris les devants : il a écrit à l'internonce autrichien à Constantinople de se joindre à lord Strangford pour amener les Turcs à faire d'eux-mêmes ce qu'on veut exiger d'eux, de manière que, quand la proposition de la Russie de nommer un plénipotentiaire arriverait à la Porte, le Divan pourrait répondre, sans blesser l'Empereur Alexandre, que, les conditions des traités étant remplies, il n'y a plus lieu à négociation. Les ambassadeurs chrétiens certifieront la vérité du fait, et alors le Cabinet de Pétersbourg pourrait, sans se compromettre, envoyer un ministre à Constantinople. Je tiens ce détail curieux du prince Esterhazy.

« Quelque chose d'inattendu vient encore d'embrouiller cette politique. Le Roi, le jour de son bal (14 de ce mois) me dit assez haut pour être entendu de quelques personnes : - « Vous m'avez apporté hier une bonne nouvelle, je veux vous en apprendre une autre aujourd'hui : il y aura un Congrès, les Rois y vont, le Roi de Prusse doit partir pour Vienne, ainsi j'espère passer à Paris. » - Il est certain que le Roi d'Angleterre a envie d'aller à Paris, je le sais par la marquise de Conyngham et par la comtesse de Lieven, ambassadrice de Russie, femme d'intrigues, qui exerce ici une assez grande influence. De plus, le prince Esterhazy, dans le courant de la conversation dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte, m'a dit qu'il n'était pas chargé d'inviter]officiellement le Roi à aller à Vienne, mais qu'il avait prié officiellement lord Londonderry de s'y rendre. Il est même entré dans des détails sur ce voyage. Voici ses calculs : si le Roi d'Angleterre se décide à aller à Vienne, il ne peut partir que dans les premiers jours d'août, à cause de la longue durée de la session parlementaire. Il mettra trois semaines pour faire la route et il arrivera à Vienne les premiers jours de septembre, époque à laquelle l'Empereur de Russie s'y trouvera. Il pourra y passer la tin du mois de septembre et retourner dans ses Etats en passant par Paris, au moment où les autres souverains se rendront en Italie, pour assister au Congrès qui se tiendra à Vérone.

« D'un autre côté, le ministre de Prusse, M. de Werther1, homme de mérite, que j'ai connu à Berlin et qui a en moi la confiance que sa Cour me témoignait, m'a nié la plupart de ces faits. Il m'a dit qu'il n'avait point entendu parler d'un projet de voyage de son souverain. En effet, le Roi de Prusse a une aversion complète pour les déplacements ; il aime la vie privée, hait la représentation et ne demande qu'à rester dans ses États. Vous aurez peut-être, Monsieur le vicomte, par vos relations diplomatiques, des lumières pour éclairer ces obscurités.

1. Werther (Heinrich-Auguste-Alexandre Withelm, baron de), 1779-1859 ; ministre de Prusse à Londres de 1819 à 1824 ; à Paris: de 1824 à 1837 ; ministre des Affaires étrangères de 1837 à 1841. (Algemeine Deutsche Biographie.) ↩

« J'ignore le parti que prendra votre Cabinet au sujet du Congrès de Vienne ; s'il m'était permis d'avoir une opinion, je dirais que, l'Empereur Alexandre se montrant si modéré et si attentif au salut des monarchies continentales, il est convenable et politique de lui montrer la même générosité. Mais, en offrant d'agir dans des intérêts généraux, je pense que nous devrions demander à partager de communs honneurs : des négociations uniquement conduites par l'Autriche et par l'Angleterre sont humiliantes pour la France. Si nous sommes une des cinq grandes puissances alliées, nos ambassadeurs doivent parler et agir comme les ambassadeurs de ces puissances ; si on nous compte pour rien, alors acceptons notre isolement et agissons pour nous, sans nous embarrasser de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Russie. Au reste, si l'on avait distribué habilement à Constantinople l'argent qu'on a dépensé en courriers, il y a longtemps que tout serait fini : on ne persuade pas le Divan, on l'achète.

« Je désire, Monsieur le vicomte, que cette dépêche, qui pourrait avoir son importance, dans le cas où les choses n'auraient pas marché, soit peine perdue pour moi, et que la Porte, en satisfaisant la Russie, ait réduit la politique anglaise à une inutile théorie1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 18 juin 1822, n° 32, ibid., f° 263. pièce 108. ↩

La paix était sauvegardée, mais le prestige russe avait subi une atteinte, ces résultats étaient bien ceux que le Cabinet de Londres avait visés. Tout s'acheminait à les consacrer. A Vienne, les représentants des puissances venaient d'entrer en conférences préliminaires pour prendre connaissance du plan et du travail pour la réunion générale. M. de Metternich en avait préparé l'exposé : « Il paraît rédigé sur les bases du memorandum que M. de Tatitscheff avait porté à Pétersbourg... le cadre de ce travail place la question dans la nécessité de persuader aux Turcs que le repos de l'Europe tient au repos et à la prospérité de l'empire ottoman; que ces deux points étant intimements liés ensemble, il est du devoir des puissances alliées de chercher ce qui peut assurer une base de tranquillité et de stabilité et d'employer tous leurs moyens de persuasion pour déterminer la Porte à adopter des mesures qui puissent rassurer les populations grecques et leur enlever tout prétexte de mécontentement et de révolte1. » Le chancelier autrichien et M. de Tatitscheff, unis dans un étroit accord, se concertaient sur tous les points à fixer. Un courrier avait été expédié à l'Empereur Alexandre « afin de connaître ses intentions relativement à la réunion de Florence. On croit à Vienne qu'elle aura lieu, et que ce sera du 10 au 15 septembre2 ». Ce document recevait son interprétation pratique (21 juillet) au moment où « le prince de Metternich préparait une lettre à lord Strangford pour diriger sa marche, d'après les données fournies par M. de Tatitscheff, sur les vues définitives de l'Empereur de Russie3 ».

1. Montmorency à Chateaubriand, 1er juillet 1822, n° 20, ibid., f° 287, piece 116. ↩

2. Id., ¼ juillet 1822, n° 21, ibid., fo 292. ↩

3. Id., 1° août 1822, n° 29, ibid., f° 347. ↩

L'entente austro-russe était donc complète : « Le prince Esterhazy a reçu de Vienne une copie de la lettre que l'Empereur de Russie a fait écrire par M. de Tatitscheff à l'Empereur d'Autriche ; c'est une déclaration générale d'amitié et de paix. » Néanmoins, la surexcitation turque, loin de se calmer, s'était livrée à de nouveaux excès à Constantinople ; dans l'île de Chio, des massacres d'une sauvagerie inouïe avaient eu lieu. L'opposition escompta aussitôt à Londres les chances nouvelles de la guerre, ses journaux « espèrent que des malheurs qui leur sont, au fond, très indifférents rompront les négociations ; aussi ont-ils repris leur insolence et recommencé leurs menaces. Le Morning Chronicle d'hier, 1er juillet, se flatte que les armées du reste de l'Europe embrasseront bientôt la cause des armées de Quiroga1, que le signal leur sera donné par les colonnes prussiennes et par le cordon sanitaire : - C'est de ce côté, dit-il, que les amis de la liberté doivent tourner les yeux, car c'est là qu'on verra briller le premier éclair de l'indépendance2. » La Prusse s'était pleinement associée au programme russe : « Le Cabinet de Berlin a complètement adhéré aux propositions de la Russie sur cette matière... il envoie à Vienne M. de Hatzfeld3 avec des instructions spéciales4. »

1. Quiroga (Antonio) général espagnol (1784-1841) ; chef avec Riego du soulèvement de Cadix en 1820, il se retira en Angleterre en 1823. Rentré en Espagne lors de l'amnistie en 1833, il fut nommé en 1835 capitaine général de Grenade. (Biographie universelle, Michaud.) ↩

2. Chateaubriand à Montmorency, 2 juillet 1822, n° 36, ibid., f° 290. ↩

3. Hatzeld. François-Louis, prince de (1756-1827), gouverneur civil de Berlin (1806). La police impériale ayant surpris une de ses lettres, il allait être traité comme espion, lorsque la princesse de Hatzfeld implora la générosité de Napoléon qui jeta au feu pour le sauver la correspondance saisie. Envoyé en mission spéciale au baptême du roi de Rome (1811), de nouveau à Paris (1813), ministre de Prusse à Vienne (1820-1827), plénipotentiaire à Vérone (1822). ↩

4. Montmorency à Chateaubriand, 8 juillet 1822, n° 22, ibid., fo 299. ↩

Du côté de l'Angleterre, les dispositions paraissaient présenter un caractère de rapprochement vers la France : « Lord Londonderry a dîné chez moi samedi dernier, écrivait M. de Chateaubriand. Rien de plus cordial que Sa Seigneurie : Elle ne m'a parlé que d'union avec la France, que de son attachement pour moi et pour le ministère ; Elle m'a promis d'achever toutes les petites affaires qu'elle n'achève pas. Elle m'a dit au reste qu'il n'y avait rien de nouveau, et c'est ce que m'ont répété, de leur côté, le prince Esterhazy et le comte de Lieven qui me montrent beaucoup d'amitié et de franchise. On est toujours à la question du Congrès ; on le transporte de Florence à Vérone, de Vérone à Vienne, de Vienne à Varsovie1.i

1. Chateaubriand à Montmorency, 9 juillet 1822, n° 38, ibid., pièce 122. ↩

Ces incertitudes et ce temps d'arrêt avaient des causes qu'expliquait M. de Montmorency : « Les difficultés paraissent grandes et l'avantage le plus probable à en tirer, c'est de gagner du temps. De Constantinople, on annonce que les démarches de lord Srangford n'ont pas du tout le succès qu'on en espérait. Les Turcs sont toujours en défiance et sont persuadés que, quand ils auront pris et rempli un engagement, on les forcera d'en contracter de nouveaux. Leur guerre contre les Grecs devient moins heureuse. Ces derniers ont eu des avantages en Morée et le Divan en devient plus intraitable2. »

2. Montmorency à Chateaubriand, 11 juillet 1822, n° 23, ibid., f° 304, pièce 123. ↩

M. de Chateaubriand discernait d'ailleurs que les sentiments intimes du Cabinet anglais ne le poussaient pas à une coopération sans réserve à la politique russe. « Il y a quelque chose de vrai dans le peu de bienveillance de l'Angleterre pour la Russie, comme j'ai été à même de le remarquer plusieurs fois. L'Angleterre désire sincèrement le maintien de la paix en Orient; mais, la guerre une fois commencée, ses vœux, pour ne rien dire de plus, seraient pour les Turcs. Le gouvernement britannique ne serait pas fâché de voir Alexandre descendre de la hauteur où il s'est placé en Europe. Or, si les négociations se prolongeaient, si les Turcs n'évacuaient pas les principautés, la Russie perdrait beaucoup de sa réputation, et c'est peut-être ce que souhaite le Cabinet anglais. Mais les autres Cabinets doivent avoir une politique plus appropriée aux besoins du continent et il importe, en ce moment, au bien général, que l'Empereur de Russie soit puissant1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 12 juillet 1822, n° 39, ibid., f° 306, pièce 124. ↩

L'Empereur Alexandre ne paraissait pas toutefois se laisser impressionner par les dispositions anglaises ; M. de Montmorency en avait reçu de Saint-Pétersbourg la confirmation par un courrier expédié le 2 juillet :

« A cette date, tout était toujours à la paix et l'Empereur, quoique informé de la lenteur des Turcs à évacuer les provinces, ne paraissait pas moins disposé à continuer d'user de la plus grande modération et à éviter une rupture2. »

2. Montmorency à Chateaubriand, 18 juillet 1822, n° 25, ibid., f• 314. pièce 128. ↩

Les débats du Parlement britannique sur une pétition en faveur des Grecs avaient indiqué assez nettement le courant qui entraînait l'opinion générale ; le Cabinet avait, sans effort, obtenu le renvoi de la pétition que l'opposition avait faiblement soutenue : « Toute l'Angleterre est turque, disait M. de Chaleaubriand, par haine de la Russie. Ce sentiment a cela de bon, en ce moment, qu'il est favorable à la paix. Mais il y a au fond de cette politique quelque chose d'inexplicable, ou plutôt de très explicable : la paix, mais avec l'abaissement de la Russie. Voilà le mot. Une chose vous aura sans doute frappé par rapport aux affaires d'Orient. Le Reis-Effendi a répondu dernièrement à lord Strangford et à l'internonce autrichien, lorsqu'on lui a proposé d'envoyer un plénipotentiaire turc sur la frontière, que la Porte n'était point en guerre avec la Russie, qu'il n'y avait aucun sujet de contestation entre les deux Empires et que, par conséquent, il n'y avait lieu à aucune conférence diplomatique. Si vous vous donnez la peine de relire ma dépêche n° 32, vous verrez que lord Londonderry m'avait dit que la Porte refuserait d'envoyer un ambassadeur négocier sur la frontière. Vous y verrez encore que le prince de Metternich, entraîné par le Cabinet anglais, engagerait le Divan à répondre que les conditions des traités étant remplies, il n'y avait plus lieu à négociation. Singulière coïncidence, Monsieur le vicomte ! lord Strangford, d'accord avec l'internonce autrichien, dicterait-il les réponses du Divan ? L'Angleterre jouerait-elle un double rôle ? Tandis que son ambassadeur à Constantinople a l'air d'agir publiquement pour la paix, pousserait-il secrètement à autre chose ? Non pas à la guerre sans doute, mais, je le répète, à la paix, avec l'abaissement de la Russie. En admettant cette hypothèse, on explique toutes les contradictions de la politique anglaise. Il y a évidemment à Vienne, d'autres obscurités que je ne puis pénétrer ici, parce que le prince Esterhazy ne sait rien d'essentiel et ne peut rien m'apprendre1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 19 juillet 1822, n° 41, ibid., f° 316. ↩

En répondant à cette dépêche, M. de Montmorency remarquait, d'après les lettres de Vienne du 13 juillet, une circonstance qui pouvait venir à l'appui du point de vue de M. de Chateaubriand : « Il n'y a jusqu'ici qu'une conférence préliminaire. On attendait que le Cabinet de Londres envoyât des instructions à son ministre2. » Il mandait trois jours plus tard : « Nous avons des nouvelles de Vienne du 17. Il y avait eu, entre les plénipotentiaires, une seconde conférence préliminaire. On avait la certitude que la Russie ne tenait plus qu'à un seul point pour le maintien de la paix, et ce point est l'évacuation des provinces. On devait adresser à lord Strangford des avis en conséquence, le ministre autrichien se chargerait de les lui transmettre. Le ministre d'Angleterre attendait ses instructions et annonçait savoir qu'il serait autorisé à prendre part aux conférences... Je viens de voir lord Stewart1 qui m'a dit que lord Londonderry se rendrait sur le continent dans les premiers jours. Donc, il passerait ici du 8 au 10 %. »

2. Montmorency à Chateaubriand, 22 juillet 1822, n° 26, ibid., fº 319. ↩

1. Lord Stewart (1778-1854), servit d'abord dans l'armée, campagne d'Espagne (1808-1812) ; ministre à Berlin en 1813, suivit en cette qualité le quartier-général des alliés, créé baron Stewart, 1814 ; ambassadeur à Vienne, 1814-1822; assista en cette qualité aux Congrès de Troppan, 1820, de Laybach, 1821, de Vérone, 1822; ambassadeur à Saint-Pétersbourg, 1835, sa nomination ayant été attaquée aux Communes, retira son acceptation : succéda à son frère comme marquis de Londonderry, en 1822. (Ibid., 25 juillet 1822, n° 27, fo 371. D. of N. Biog.) ↩

Lord Londonderry avait été « pressé » par l'Autriche de se rendre au prochain Congrès. M. de Chateaubriand, mis au courant par le prince Esterhazy des particularités relatives à cette invitation, les découvrait à M. de Montmorency :

« Comme on a senti qu'il (lord Londonderry) aurait une répugnance politique à se rendre en Italie, on lui a proposé de venir à Vienne, et quelquefois à Varsovie. S'il acceptait l'invitation, on commencerait les affaires à Vienne ; on s'y occuperait de l'Orient; et, lorsqu'on entamerait la question relative à Naples et à Turin, lord Londonderry retournerait à Londres, et les souverains iraient achever le Congrès à Florence, comme ils finirent le congrès de Troppau à Laybach. Lord Londonderry semble n'être pas décidé ; il dit que son voyage dépendra de l'état du pays (l'Angleterre) et de la nature des sujets qu'on compte traiter au Congrès. Malgré cette réponse, lord Londonderry laisse percer une envie secrète d'aller à Vienne, ne fût-ce que comme délassement et but de promenade. L'habitude du pouvoir a donné à ce ministre des manières sérieuses, mais il n'est pas naturellement grave, il a, au contraire, quelque chose de la légèreté et de l'insouciance irlandaise.

« Ce qui me fait croire davantage au voyage de lord Londonderry, c'est le départ subit de lord Stewart. Cet ambassadeur est très fatigant en affaires ; il a une haute idée de ses talents, ne cède à aucun conseil et fait quelquefois des scènes qui approchent de la folie1. Son frère lord Londonderry a beaucoup de faiblesse pour lui, mais il sent cependant qu'il ne peut pas le laisser seul au Congrès. Dans ce cas, il serait possible qu'il ne l'ait fait partir qu'avec l'intention de le suivre,

1. Il semble que M. de Chateaubriand devait tenir ces appréciations et ces détails du prince Esterhazy. ↩