Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg (suite 4)
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En Espagne, le soulèvement de Cadix s'était étendu avec un succès jugé d'abord improbable ; il avait réussi à se saisir de la place; les exilés espagnols à Londres étaient accourus ; Mina2, alors réfugié en France, les avait rejoints, leur apportant le secours de capitaux importants, remis, affirmait le duc de San-Carlos1, par des banques françaises. Ferdinand VII était peu après contraint de rappeler son ambassadeur en Angleterre, et de le remplacer par le duc de Prias2 « un des seigneurs qui avaient embrassé avec le plus de chaleur la cause constitutionnelle et qui, durant le cours de sa mission, ne paraît s'être fait connaître à Londres que par ses opinions exaltées et par ses ridicules3 ». L'événement avait profondément ému l'Angleterre. M. Pasquier pressait M. de Caraman de le renseigner sur les résolutions qu'il pouvait susciter, « mais lord Castlereagh, tout en faisant profession d'en reconnaître la gravité et d'en pressentir les conséquences, se renfermait dans un imperturbable silence sur les mesures que le gouvernement croirait adopter »4.
2. Mina (don Francesco Espozy) 1781-1836 ; après avoir vaillamment combattu contre Napoléon en Espagne à partir de 1809, il quitta son pays en 1814, mécontent de l'accueil de Ferdinand VII; rentra en 1820, se mit au service des insurgés, fit la campagne de 1823 contre l'armée française, puis se retira en Angleterre, revint en 1834 et combattit avec les constitutionnels. ↩
1. San-Carlos (José-Miguel de Carvajal, duc de) 1771-1878 ; successivement ambassadeur à Paris, puis à Londres (OEttinger, moniteur des dates). ↩
2. Frias (le duc de), ambassadeur d'Espagne à Londres en 1820. (Table du Moniteur). ↩
3. Caraman à Pasquier, 8 février 1820, ibid., fo 39; 21, 31 mars: 21 mars, f° 90 ; 31 mars fo 97. ↩
4. Pasquier à Caraman, 2¼ mars, ibid., f° 116. ↩
A défaut d'informations plus positives, on ne pouvait pas oublier le blâme, constant depuis 1814, du Cabinet et de l'opinion à l'égard du système gouvernemental du Roi d'Espagne; notre chargé d'affaires faisait remarquer que le sentiment intime anglais n'éprouvait « aucun regret d'un état de choses entravant l'essor que la nation espagnole avait pu prendre pendant la dernière guerre, comme devant l'empêcher de reprendre un rang en Europe et de gêner l'influence que l'Angleterre exerçait dans les événements du Nouveau-Monde »5. M. de Caraman devait d'ailleurs être confirmé dans ce point de vue par des observations successivement recueillies ; il les résumait en écrivant que « la Révolution d'Espagne serait jugée et appréciée à Londres sous le rapport de sa liaison avec la question américaine » Le Cabinet ne pouvait pas ne pas tenir compte que « les nombreuses exportations faites à Buenos-Ayres en 1817 lui avaient valu la cessation des troubles dans les districts manufacturiers ». Cette conviction dictait d'ailleurs à la presse les sentiments de satisfaction qu'elle ne cessa pas d'exprimer à l'égard de l'émancipation espagnole1.
5. Caraman à Pasquier, 21 mars, ibid., f° 86. ↩
1. Caraman à Pasquier, 28 avril, ibid., f° 121. ↩
Le Cabinet des Tuileries était, pour d'autres raisons, obligé de garder l'expectative ; il devait, avant tout, éviter le risque de froisser les susceptibilités de la nation espagnole. Ce motif décida Louis XVIII à abandonner le projet d'envoyer à Madrid une mission extraordinaire, pour laquelle il avait déjà désigné le marquis de La Tour du Pin, son ministre à la Haye2, « afin de connaître les intentions de Ferdinand VII et de lui porter un témoignage de l'intérêt et du dévouement du Roi de France3 ».
2. La Tour du Pin Gouvernet (marquis de), né en 1759 ; ministre à la Haye, 9 juillet (1814), ministre plénipotentiaire ad interim à Vienne (1814- 1815), ambassadeur à Turin (19 juillet 1820); démissionnaire (août 1830). ↩
3. Pasquier à Caraman, 23 mars, ibid., f° 121. ↩
M. Pasquier eut la pensée qu'une attitude de réserve serait encore ménagée en proposant à Louis XVIII d'exercer, après la réunion des Cortès, une influence toute morale sur la situation de l'Espagne, en forme amicale, exclusive de toute apparence d'ingérence4. M. de Caraman, chargé de sonder lord Castlereagh. le trouva peu disposé à concourir à une telle action, bien qu'il l'eût présentée comme émanant de sa propre initiative. Le ministre, tout en reconnaissant l'intérêt particulier de la France dans la question espagnole, insista sur l'unanimité de ses informations à l'égard du danger que toute intervention étrangère ferait courir au Roi Ferdinand : « c'est pour cette raison, indiquait-il, que nous avons vu avec plaisir le Roi de France renoncer à l'idée d'envoyer à Madrid une mission spéciale. Notre rôle à tous ne peut, en ce moment, que se réduire à un rôle d'observation ; peut-être les circonstances permettront-elles plus tard d'en adopter un moins passif. C'est alors qu'il seranécessaire, particulièrement entre la France et l'Angleterre, de s'entendre franchement sur la marche à suivre à l'égard de l'Espagne, et je me propose, sous peu de terme, de faire à ce sujet au gouvernement français des communications qui, je l'espère, cadreront avec ses vues1 ».
4. Pasquier à Caraman, 24 avril, ibid., f° 116. ↩
1. Caraman à Pasquier, 12 mai, ibid., fo 136. ↩
Quel était le fond de la pensée britannique, quel but poursuivait sa politique ?
Il semble que ces deux objets soient pénétrés et définis avec une égale sagacité par les instructions de Louis XVIII au duc Decazes, à la veille de son départ pour Londres : L'Angleterre, dont la politique constante est d'accroître sans cesse sa domination commerciale et de la rendre, autant qu'elle le peut, exclusive, aperçoit déjà de nouveaux avantages à recueillir d'un bouleversement qui n'offre à l'Espagne et à presque tous les autres Etats que des chances plus ou moins effrayantes. « La situation de la Grande-Bretagne était en quelque sorte privilégiée, comme le seul État du monde qui, par ses forces maritimes, ses richesses, son influence étendue, puisse espérer de diriger, en partie, le mouvement qui tend à changer le système colonial des Européens, » tandis que « les autres nations n'ont pas le choix du résultat et que leur politique est, en quelque sorte, livrée au hasard ».
Le souci de réserver ces avantages avait excité dans le ministère anglais « une susceptibilité extrême sur toutes les démarches qui peuvent lui faire croire qu'elles voudraient s'immiscer, d'une manière quelconque, dans les affaires de ce pays ». Le projet de la mission spéciale du marquis de La Tour du Pin à Madrid avait soulevé une émotion si vive que « peu s'en est fallu que les intentions bienveillantes du Roi, présentées sous un faux jour par les agents britanniques, n'amenassent des discussions sérieuses entre les gouvernements de France et d'Espagne ».
Les intentions anglaises se révélèrent avec une netteté plus significative dans une dépêche de lord Castlereagh, en réponse à une communication russe. L'Empereur-Alexandre, à la suite du coup de force militaire qui avait imposé à Ferdinand VII la constitution de 1812, avait proposé d'examiner l'opportunité « pour les puissances alliées d'intervenir dans les affaires d'Espagne ; il paraissait croire que la manifestation, par une démarche quelconque, d'un accord unanime de sentiments et de vues, de la part des cinq grandes puissances de l'Europe, aurait un effet salutaire et empêcherait l'Espagne de se livrer à des excès révolutionnaires qui pourraient mettre en danger la paix générale »
La proposition impériale rencontra à Londres une opposition singulièrement résolue, elle donna lieu, non pas seulement à une réponse du ministère anglais au cabinet russe, mais à un mémoire aux quatre Cours alliées. Lord Castlereagh développait nettement des principes et des vues également absolus : « tant que l'Espagne ne menacera pas les autres puissances, celles-ci n'ont aucun droit de se mêler de ses affaires intérieures ». La défense était expresse, elle était suivie d'explications sur les précédents contraires : au temps où les désordres révolutionnaires en France avaient appelé l'intervention étrangère, « ces dangers seuls avaient légitimé les mesures prises contre elle »; et, par une manière de conclusion menaçante, le mémoire affirmait qu'un seul cas pourrait justifier une intervention des alliés : « celui où cette puissance attaquerait d'une manière quelconque l'indépendance du Portugal et tenterait par là de changer l'état de possession établi aujourd'hui en Europe et garanti par les traités auxquels toutes les puissances ont pris part ».
Quand le mémoire parvenait aux gouvernements alliés, ils recevaient une nouvelle note russe provoquée par les communications du ministre d'Espagne à Saint-Pétersbourg. Sous l'impression du mécontentement qu'il en avait ressenti, l'Empereur Alexandre exprimait un blâme formel à l'égard de la révolution qui s'était imposée dans la péninsule et des documents que l'envoyé de Ferdinand Vil avait remis à son ministre des Affaires Étrangères. Il déclarait la nécessité pour les puissances de condamner expressément « les moyens révolutionnaires qui ont donné à l'Espagne des institutions nouvelles » ; il invoquait « l'union contractée par les souverains alliés à Aix-la-Chapelle... l'obligation de combattre les principes révolutionnaires quelque part qu'ils se montrent »; il réclamait « une déclaration uniforme des principales puissances de l'Europe, dans laquelle on rappellerait au gouvernement espagnol les principes qui forment la base de leur union et qui doivent servir de règle à leur conduite ».
Divergence radicale entre la Russie et l'Angleterre ; nécessité d'en combattre les conséquences; précipitation inopportune du langage de l'Empereur Alexandre qui envisage les conséquences sociales de la révolution espagnole dont l'Angleterre ne tient compte qu'au point de vue politique et sous le rapport des destinées des colonies espagnoles et portugaises, tels étaient les éléments sur lesquels Louis XVIII appelait avec insistance l'attention du duc Decazes. Le cabinet anglais opposait une résistance égale à une intervention dans les affaires intérieures de l'Espagne et dans celles de ses colonies américaines. La révolte contre la métropole n'attire-t-elle pas au commerce britannique des profits dont seul il a l'avantage ? C'est tout le secret de la conduite anglaise.
Le même souci l'avait dirigée quand la révolution espagnole avait suspendu les contestations entre les gouvernements de Madrid et de Rio-de-Janeiro, au sujet de la possession de la rive orientale du fleuve de La Plata; le cabinet anglais avait rappelé la flotte envoyée dans ces parages, il avait insisté auprès du Roi de Portugal1 pour le décider à rentrer en Europe, ou à confier à un de ses fils le gouvernement de Lisbonne, afin de conjurer l'éventualité d'une réunion violente du Portugal à l'Espagne. Il avait appuyé cet avertissement par l'envoi à Rio du maréchal Beresford2, chargé de faire connaître « que l'Angleterre, en garantissant l'intégrité de la monarchie portugaise, a dû compter que le gouvernement portugais remplirait l'obligation naturelle de se défendre soi-même »; il devait déclarer, au nom de ses alliés, que, faute par le Roi de Portugal de pourvoir à cette protection, « ils ne seraient plus responsables des événements et se regarderaient comme dégagés par cette conduite seule de tous leurs engagements »
1. Jean VI, roi de Portugal en 1816, régent depuis 1792, étaii resté au Brésil à la paix générale (1815), rentra à Lisbonne en 1820 et accepta la constitution des Cortès. En son absence, le Brésil proclama son indépendance en déférant la couronne impériale à don Pedro, fils de Jean VI. Il mourut en 1826. ↩
2. Beresford (William Carr, vicomte), 1768-1854 ; après avoir fait la cam-. pagne de 1808 en Espagne, il fut, en 1809, nommé généralissime des troupes portugaises avec le grade de maréchal, prit part à toutes les opérations qui eurent lieu dans la Péninsule jusqu'en 1814. Après un court séjour en Angleterre, il retourna en Portugal en 1815 pour y reprendre le commandement de l'armée. Il se rendit, en 1820, à Rio-de-Janeiro, où résidait encore le roi de Portugal, pour réclamer le paiement de la solde de son armée. A son retour à Lisbonne, il trouva la révolution proclamée et on ne lui permit pas de débarquer. Rentré définitivement en Angleterre, il fut nommé, en 1822, lieutenant-général, créé vicomte (1823), reçut le grade de général au titre anglais (1825) : grand-maitre de l'artillerie de 1828 à 1830, ensuite gouverneur de Jersey. (D. of N. Biog.) ↩
L'Angleterre ayant toujours considéré la situation de l'Espagne au point de vue de ses propres visées coloniales, on était fondé à se demander si la réserve où elle s'était tenue, à l'égard de la négociation entre le cabinet de Madrid et le gouvernement des États-Unis sur la cession des Florides, ne cachait pas quelque arrière-pensée : méditait-elle de réclamer des cessions territoriales en compensation des indemnités qu'elle était, d'après les traités, en droit de réclamer à l'Espagne? Malgré les indices qui pouvaient faire soupçonner ce dessein, Louis XVIII avait conseillé à Ferdinand VII de s'entendre avec le cabinet américain sur la cession des Florides, il n'avait pas dissimulé au Roi d'Espagne sa conviction que, de gré ou de force, les Etats-Unis étaient résolus à prendre possession de ces territoires ; dès lors il y avait lieu de poursuivre une entente en vue de préserver la paix.
Dans ses prévisions, le cabinet des Tuileries regardait que la paix générale pouvait recevoir un coup dangereux par un conflit anglo-américain ; le traité de Gand conclu entre ces deux puissances en 18151, à la veille d'une grande guerre continentale, ne paraissait pas avoir établi un état définitif entre l'Angleterre et « le seul Etat qui puisse un jour lutter contre le génie maritime de la Grande-Bretagne ». En face de ce danger du côté de l'Atlantique, une autre rivalité présentait des périls. En Europe, l'Angleterre croyait n'avoir à craindre qu'une seule puissance, la Russie. Le cabinet anglais ne faisait pas doute qu'au jour favorable l'Empire slave romprait son alliance avec les grandes Cours pour étendre davantage encore ses immenses possessions. Cette conviction avait rapproché l'Angleterre de l'Autriche et de la Prusse, plus directement menacées qu'aucun Etat par les aspirations de leur puissant voisin; de communs intérêts avaient donné à leurs rapports un caractère plus intime et à leurs échanges plus d'activité ; les chancelleries observaient avec une soucieuse curiosité ces mouvements capables de conduire à quelque alliance secrète. La France en éprouvait une inquiétude d'autant plus justifiée que ses intérêts ne paraissaient pas déterminer encore clairement de quel côté il lui importait de donner son concours.
1. Traité de Gand (1815), entre l'Angleterre et les Etats-Unis. Il avait rétabli l'état de paix entre ces deux puissances. ↩
Aux affaires qui appelaient, comme nous venons de l'exposer, d'une manière si pressante l'observation, la réflexion et l'action de la diplomatie française, se joignait la question d'un traité de commerce. Si l'acte du 30 mai 1814 en avait prévu l'éventualité, on était, de part et d'autre, resté dans l'expectative, avec le sentiment que le moment n'était pas encore venu de régler, par un accord réciproque, les relations commerciales. L'opinion publique en France eût d'ailleurs difficilement accepté d'en reconnaître l'utilité. Le Cabinet des Tuileries était persuadé de la résistance que toute tentative dans cette voie devait rencontrer auprès du pays ; le gouvernement anglais, exactement informé, n'estimait pas qu'il y eût lieu d'aborder un terrain si défavorablement préparé. Néanmoins, on sentait que cette situation ne pouvait pas demeurer indéfinie et le duc Decazes était invité à « suivre avec soin les progrès de l'opinion publique sur ce point et d'en informer le gouvernement du Roi, de manière à ce qu'il puisse prendre un parti bien mûrement réfléchi1 » « .
1. Mémoire, pour servir d'instructions à M. le duc Decazes, ambassadeur du Roi près S. M. Britannique, 30 juin 1820. Aff. Etr. Angleterre, V. 613. f° 239 et suivants. Les instructions traitent encore de questions dont nous avons déjà consigné les différentes phases ; nous nous bornerons donc à rappeler que l'abolition de la traite des Nègres n'avait pas encore reçu sa réglementation définitive, la politique anglaise ayant constamment entravé la négociation par sa ténacité à réclamer le droit de visite repoussé par les puissances. La France avait proposé de combattre la traite des Nègres non plus seulement dans l'opération des transports, mais sur les lieux où se consommaient l'achat et la vente. Mais l'Angleterre avait, pour retarder la solution, l'intérêt de ménager le Portugal, qui seul refusait de souscrire à l'abolition de la traite ; elle était également embarrassée par la proposition brésilienne contenant l'otre de renoncer a la traite, moyennant renonciation, par la Grande-Bretagne, au traité qu'elle avait imposé au Portugal en 1810. Ce traité, dont l'expiration n'arrivait qu'en 1825, stipulant des priviléges exorbitants en faveur du commerce anglais, paralysait la vie économique du Portugal. Au moment où le duc Decazes recevait ses instructions, les conférences de Londres pour l'abolition de la traite étaient suspendues depuis plus d'un an. Le même document contient des directions au sujet du droit de pêche de la France sur les côtés de Terre-Neuve, concédé par le traité de 1783, et implicitement confirmé par les traités de Paris du 30 mai 1814 et du 20 novembre 1815. Par une convention du 20 octobre 1818, l'Angleterre avait concédé aux Etats-Unis, « en commun avec les sujets de S. M. B., la liberté de pêcher du poisson de toute espèce sur cette partie de la côte de Terre-Neuve qui s'étend du cap Raye jusqu'aux îles du Rameau sur les côtes occidentales et septentrionales, depuis ledit cap Raye jusqu'aux îles de Guirpon. Art. 1 ». Or le traité de 1783 avait réservé à la pêche française une partie importante des côtés où la convention du 20 novembre 1815 reconnaissait le même droit aux Américains. L'Angleterre ne pouvant leur accorder ce privilège que là où elle pouvait elle-même l'exercer, il importait d'établir a si notre droit de pêche est exclusif à son égard v. Les traités d'Utrecht et de Versailles, qui avaient été à cet égard la base du traité de 1783, autant que d'autres documents officiels, n'autorisaient pas à soutenir notre droit exclusif que l'Angleterre avait refusé de consacrer par le traite de 1783. Cependant le ministère anglais avait, dans la pratique, admis l'interprétation française et reconnu que les pêcheurs anglais ne pouvaient pas pêcher dans les parties réservées aux pêcheurs français. D'autre part, au commencement de la guerre de l'Indépendance, et par son premier traité avec les Etats-Unis (1778), la France avait imposé aux Amécains la défense de pêcher dans les parties de Terre-Neuve affectées à la pêche française. Mais le traité de 1802 avait abrogé les dispositions du traité de 1778. Dans l'état actuel du différend, les instructions prévoyaient, au cas où les représentations récemment formulées à Washington viendraient à être rejetées, l'opportunité de reprendre la négociation à Londres. Elles ajournaient à ce moment les dispositions à arrêter. ↩
De l'exposition des faits qui précèdent nous voyons ressortir dans un relief évident la situation des questions espagnoles par rapport à la politique anglaise et la connexité qui rattachait les intérêts et les vues britanniques aux événements de la péninsule. Ces intérêts et ces vues avaient un fondement capital : la préservation et l'extension de son commerce, c'est-à-dire la sauvegarde des conditions vitales de sa puissance au dehors et de son existence intérieure. Ainsi s'expliquent une défense souvent âpre pour conserver les positions conquises et les efforts irréductibles pour acquérir des points d'appui nouveaux. Ils ont été souvent taxés d'égoïsme, mais le négoce n'est point affaire de générosité, il ne prospère pas par le sentiment, et les calculs du comptoir ne se nourrissent pas de conceptions philosophiques. La politique extérieure n'est-elle pas d'ailleurs, sous bien des aspects, une sorte de négoce qui demande à être toujours alimenté et soutenu ? Il semble qu'elle en ait depuis quelque temps davantage affecté la forme et plus passionnément poursuivi le but. Elle s'est jetée dans les voies où l'Angleterre avait depuis longtemps précédé les nations en portant son pavillon jusqu'aux extrémités du monde. Durant des siècles, on s'est battu pour la possession des riches territoires : on a appris, depuis lors, à tenir la richesse sans s'emparer des territoires.
Il est facile de pressentir quel accueil pouvait, dans de telles conditions, rencontrer auprès de lord Castlereagh les pensées d'une intervention en Espagne, quelle qu'en pût être la forme. Les Cabinets de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin ayant fait connaître à Paris leur opinion sur la conduite à observer dans la péninsule par les cinq puissances dont le congrès d'Aix-la-Chapelle avait cimenté l'alliance, M. Pasquier répondit par un mémoire où étaient discutées trois éventualités1: 1° les affaires d'Espagne devaient-elles donner lieu à l'intervention actuelle des cinq Cours ; 2° quelle devait être, en cas d'affirmative, la nature de cette intervention ; 3° dans le cas de la négative, quelle conduite devait-on tenir, si les événements devenaient plus graves ?
1. Pasquier à Decazes, 20 juillet, ibid., f° 352. ↩
Sur le premier point, le refus formel répondait aux vues de tous les alliés ; mais le ministre croyait néamoins possible de fixer à leurs ambassadeurs un langage tel que l'accord des puissances et leur coopération à des mesures éventuelles se trouveraient nettement déclarés. Si cette apparence de démarche collective paraissait excéder l'opportunité actuelle, il resterait encore le moyen d'une action individuelle et séparée des ambassadeurs « pour rappeler les grands principes d'ordre social qui n'excluent pas les institutions intérieures qu'une nation peut réclamer et obtenir, mais qui entrent, comme éléments indispensables de repos et de sécurité, dans le système général de l'Europe ». Enfin, si l'Espagne venait à être dominée par les factions révolutionnaires, le mémoire annonçait que « les puissances ne pourraient pas se dispenser de témoigner hautement leur improbation et les suites qu'elles auraient à donner à cette démarche ».
En remettant ce document à lord Castlereagh, le duc Decazes rencontrait, depuis sa récente arrivée, la première occasion de discuter à fond avec le ministre anglais tout ce qui touchait aux événements espagnols et napolitains. Le chef du Foreing-Office approuvait les principes énoncés par M. Pasquier, mais il se retranchait dans une impossibilité de souscrire aux mesures proposées. Au sujet d'une communauté dans le langage à prescrire aux ambassadeurs et d'une action à exercer par eux sur le Cabinet espagnol et sur les Cortès, il faisait remarquer : « qu'une telle détermination serait la reconnaissance d'un droit qu'aucune puissance ne pouvait prétendre sur les autres sans le donner sur elle-même, celui de s'immiscer directement ou indirectement dans l'administration intérieure des autres pays ». Et, après avoir développé avec force ces considérations, il ne craignait pas de les appuyer, en disant « que, dans son opinion, un état de choses semblable établi en France pendant l'occupation lui avait paru être une de nos plus grandes difficultés et un des plus grands obstacles au rétablissement d'un ordre de choses indépendant et stable ». Faisant peut-être allusion à cette récente expérience, il remarquait, « qu'en fait, de telles instructions seraient au-dessus de la portée des membres du corps diplomatique de Madrid, qu'on devait craindre qu'elles ne fussent pas remplies avec l'habileté et la mesure indispensables et qu'elles ne contrariassent complètement le but qu'on se proposerait ». Puis, reprenant un thème qu'il avait expliqué peu de semaines auparavant à M. de Caraman, le ministre affirma, dans les termes les plus positifs, que les alliés ne pourraient rompre les relations diplomatiques avec Madrid qu'au cas de deux éventualités : « une agression de l'Espagne contre le Portugal, dont la Grande-Bretagne avait garanti les possessions ; les mesures, de la part des Cortès ou de tous autres, par lesquelles la vie du Roi serait menacée ; que, pour toutes les autres circonstances qui pourraient survenir et nécessiter un parti semblable, elles ne pourraient être bien appréciées que par les Cabinets eux-mêmes, qu'il était impossible de les abandonner au jugement des agents diplomatiques..., que cela serait particulièrement impossible au ministère anglais, qui ne pourrait jamais justifier devant la Chambre une telle nature et une telle étendue de pouvoirs ».
L'ambassadeur demanda aussitôt à lord Castlereagh si la proclamation d'une république ou le renversement de la dynastie ne lui paraissaient pas devoir également décider une intervention des puissances ; le ministre lui fit entendre cette déclaration digne d'un vétéran autorisé des campagnes diplomatiques : « dans une telle occurrence, il n'y avait pas un agent diplomatique qui pût prendre sur lui de reconnaître le nouveau gouvernement et qui ne cessât sur-le-champ ses relations, lorsque l'autorité du souverain près lequel il était accrédité cessait elle-même, et n'attendît, pour les reprendre, des instructions de son gouvernement1 ».
1. Decazes à Pasquier, 11 août, ibid., f° 375. ↩
Bien différente était la doctrine de lord Castlereagh au sujet d'une intervention de l'Autriche en Italie, à la suite de la révolution napolitaine. L'état politique de l'Europe se trouvant à ses yeux menacé par les progrès de l'insurrection, « il avait déclaré hautement qu'il reconnaissait à l'Autriche, menacée dans ses possessions, le droit d'employer, pour se garantir de la contagion révolutionnaire, telle intervention qu'elle jugerait convenable, en donnant aux puissances européennes les garanties qu'elles étaient en droit d'exiger pour le maintien de l'Uti possidetis2 ». « Les raisons de cette politique se dégagent avec force des insiructions confidentielles envoyées sur le même objet par lord Castlereagh à lord Stewart, ambassadeur d'Angleterre à Vienne : « Nous désirons laisser à l'Autriche toute sa liberté d'action, mais nous réclamons aussi la nôtre. Il est dans l'intérêt de l'Autriche que nous gardions cette position : elle nous permettra, dans le Parlement, de considérer et, par conséquent, de respecter les mesures qu'elle prendra comme des actes d'un gouvernement indépendant, doctrine que nous ne pourrions soutenir si nous y participions3. »
2. Decazes à Pasquier, 11 août, ibid., f° 375 : 15 septembre, f° 407, 11 septembre, f° 395; 13 septembre, fo 400 ; 15 septembre, f° 407. ↩
3. Viel Castel. Restauration, IX. p. 182. ↩
Ce langage n'exprimait pas toutes les vues anglaises, elles comportaient en réalité le dessein de prêter, sous une forme de désintéressement, un concours et un appui aux intérêts autrichiens en Italie; elles se présentaient ainsi dans une apparence qui devait séduire l'esprit de l'ambassadeur de France et assurer à lord Castlereagh les bénéfices d'une position dont il sut, dans la suite, tirer les plus utiles profits.
Avant qu'il ne connût officiellement les dispositions de lord Castlereagh, Louis XVIII en avait pressenti le danger. Dès le commencement d'août, le Roi avait prescrit à M. Pasquier l'envoi aux puissances alliées d'un mémoire destiné à les éclairer sur la gravité des événements survenus en Italie et les menaces qu'ils dirigeaient contre l'ordre social européen. Le mémoire s'inspirait « de la nécessité d'un concert préalable propre à légitimer ce qu'une puissance en particulier pourrait exécuter » ; il formulait « la proposition d'une nouvelle réunion des souverains pour peser ces graves intérêts1 ». L'Empereur d'Autriche2?, sous une incitation d'origine vraisemblablement anglaise, avait, presqu'au même moment, invité l'Empereur Alexandre à se rendre à Pesth pour assister à des revues. Le motif officiel devait ainsi couvrir une rencontre dont le but réel était de fixer la modalité d'une intervention armée de l'Autriche en Italie. Empêché par l'ouverture de la diète de Varsovie de se rendre en Hongrie, l'Empereur de Russie proposa de fixer au commencement d'octobre une rencontre à Troppau, près des frontières de la Silésie3. Le souverain russe, déjà acquis aux désirs de l'Autriche, la pressait d'engager les opérations et de préparer l'adhésion des autres puissances alliées. Il lui conseillait de faire parvenir à ces puissances la proposition d'ouvrir à Vienne des conférences entre les ministres qui y étaient accrédités. Dans sa pensée, ces conférences devaient avoir pour objet un travail préparatoire et les souverains renouvelleraient à Troppau les réunions d'Aix-la-Chapelle. Mais le prince de Metternich visait à constituer à Vienne le centre des négociations dont il méditait de s'attribuer une direction sans contrôle.
1. Pasquier à Decazes, 10 août, ibid., f° 371. ↩
2. François Ior (1768-1835) avait succédé en 1792 à son père Léopold II comme empereur d'Allemagne, sous le nom de François II, qu'il quitta en 1806 pour prendre le titre de François 1er, empereur d'Autriche, à la suite des pertes et des revers que Napoléon lui fit subir pendant la campagne de 1805. ↩
3. Pasquier à Decazes, ¼ septembre. ibid., f° 381. ↩
Le chancelier autrichien, poursuivant son but, adressa par l'intermédiaire du baron de Vincent1, au Cabinet des Tuileries, en même temps qu'aux autres puissances alliées, un mémoire dont la conclusion se formulait dans les cinq articles suivants :
1. Charles (baron de Vincent) 1757-1834 : issu d'une famille de Lorraine ; entré en 1776 au service militaire de l'Autriche, il parvint, après des services distingués, au grade de général de cavalerie (1815) ; ambassadeur à Paris de 1815 à 1825. ↩
« 1º Prendre réciproquement l'engagement de regarder le royaume de Naples comme placé dans un état de révolte contre son souverain légitime ;
2° Régler leur langage et leur conduite en conséquence de cette prémisse ; ne point regarder les actes du Roi de Naples, depuis le 6 juillet 1820, comme étant émanés de sa libre et pleine volonté ; en conséquence, ne recevoir de la part du nouveau gouvernement ni envoyé, ni ambassadeur, et ne point entrer en explication avec lui sans s'être concerté préalablement avec les alliés ;