Affirmation de sa politique en prenant le Porte- feuille des affaires Étrangères. - 12 aout 1822 (suite 3)
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Après bien des années il écrira : « Je remplissais un devoir plutôt que je ne jouissais d'un plaisir ».
La lettre de M. de Villèle, remise par M. de Marcellus, avait appris à M. de Chateaubriand le départ de M. de Montmorency pour Vienne le 29 août. Il lui faisait aussitôt parvenir sa demande de congé :
« Les affaires étant parfaitement arrangées ici et le service du Roi n'exigeant pas en ce moment ma présence à Londres, je vous prie de mettre mes respects aux pieds de Sa Majesté et de vouloir bien obtenir d'elle la permission pour moi de me rendre incessamment à Paris" »
Avant de quitter l'Angleterre où il croyait reprendre, à son retour de Vérone, ses fonctions, l'ambassadeur adresse deux dépêches à M. de Villèle. Elles sentent l'approche du départ, les communications semblent réservées pour les entretiens qui suivront son arrivée à Paris :
« J'ai reçu la lettre de M. le vicomte de Montmorency, en date du 29 août, par laquelle il m'annonce son départ pour Vienne et votre nomination par intérim au ministère des Affaires Étrangères4. Je vous félicite, Monsieur le comte, de cette nouvelle marque de la confiance du Roi.
4. La lettre de M. de Montmorency datée du 29 août ne figure pas à la correspondance. ↩
« J'ai eu hier,2 du courant, et aujourd'hui3, des conversations très importantes avec le duc de Wellington, lord Bathurst et lord Liverpool. J'aurai l'honneur de vous en rendre compte incessamment à mon arrivée à Paris.
1. La duchesse de Duras et Chateaubriand, p. 126.
2. Mém. IV, p. 276. ↩
3. Chateaubriand à Villèle, 31 août 1822 (particulière) ibid., f 399. ↩
« Le duc de Wellington, Monsieur le comte, m'a dit qu'il partait jeudi prochain 5 pour Vienne. Il passera par Paris, où il ne s'arrêtera que deux jours pour faire sa cour au Roi et pour s'entretenir avec vous. Il compte arriver à Vienne le 17; sa mission, comme celle de M. le vicomte de Montmorency, se bornera aux conférences de Vienne1. L'Angleterre sera représentée au Congrès de Vérone, comme elle l'était à celui de Laybach, par M. Gordon, secrétaire de l'ambassade anglaise en Autriche et chargé d'affaires en l'absence de lord Stewart. Celui-ci n'ira pas à Vérone, à cause de la mort de son frère, le marquis de Londonderry.
1. Contrairement à cette prévision, le duc de Wellington se rendit à Vérone comme plénipotentiaire anglais. ↩
« Je dois avoir une audience du Roi jeudi ou vendredi. S. M. Britannique part à la fin de la semaine pour Windsor' ou Brighton; je n'aurai plus rien absolument à faire ici. La nomination du successeur, ou des successeurs de lord Londonderry, peut avoir lieu incessamment, comme elle peut être retardée ; nul ne le sait, pas même les ministres. Les chances pour les divers candidats restent telles que je les ai indiquées dans mes dernières dépêches. Les étrangers n'exercent aucune influence sur les affaires intérieures de ce pays; aussi tous les ambassadeurs sont-ils absents et ils apprendront par la gazette la nomination du successeur chargé d'entretenir avec eux les rapports diplomatiques.
« Si le congé que je vous ai prié, Monsieur le comte, de demander pour moi à Sa Majesté me parvient, comme j'ose l'espérer, vers la fin de cette semaine, je compte partir dimanche prochain, après l'arrivée du courrier. M. de Marcellus, très au courant des affaires, sera chargé de la correspondance, en attendant que sa position ait été régularisée par vos ordres postérieurs.
« P.-S. - Il paraît que le départ du duc de Wellington est retardé d'un ou deux jours1. »
1. Chateaubriand à Villèle, 3 septembre 1822, n° 57. Ibid., f° 400. ↩
Entre cette dépêche et celles destinées à M. de Montmorency, une différence apparaît dans la tonalité : précédemment, l'ambassadeur serre le pas, il ne souhaite pas une direction que le ministre s'efforce d'ailleurs de rendre très enveloppée : sans cesse il y a Vérone entre eux. Mais ce fonds de tension, qui excite sa verve, ajoute à la vigueur du tableau qu'il se plaît à peindre; à côté du chef, il parle devant l'histoire ; avec M. de Villèle, la note est celle de l'entente personnelle. Il lui écrit :
« Le conseil de Cabinet qui a eu lieu mercredi 4 du courant, paraît n'avoir rien décidé relativement au choix du successeur de lord Londonderry ; les ministres entre eux, et le Roi avec ses ministres, ne sont pas d'accord. Cet état de choses peut durer plus ou moins longtemps. D'un autre côté, le duc de Wellington est tombé subitement malade. Je l'avais vu lundi dernier se portant à merveille. Il devait partir hier jeudi, et, tout à coup, il a été saisi, dit-on, d'un rhume accompagné de fièvre. Quelques personnes doutent beaucoup de la réalité de cette maladie; elles croyent que le noble duc ne veut pas partir sans être ministre des Affaires Étrangères, ou, du moins, sans savoir à qui cette place sera confiée. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un courrier a été expédié hier au soir, par lord Bathurst, à l'ambassadeur anglais en Autriche. Est-ce pour prévenir M. de Metternich que le duc de Wellington n'ira pas, ou ira plus tard à Vienne ? Est-ce pour porter des pouvoirs à lord Stewart ou à M. Gordon ? Peu importe. Le duc de Wellington ne doit pas aller au Congrès, mais seulement à Vienne, et cela pour y dire que l'Angleterre ne veut se mêler de rien; il peut donc, sans inconvénient, s'épargner les frais du voyage.
« Vous voyez, Monsieur le comte, une nouvelle preuve de la manière dont l'Angleterre se sépare de la politique du continent, par la mission de sir William A'Court. Le moment où plusieurs Cours songent à rappeler leurs ministres de Madrid est précisément celui que l'Angleterre choisit pour y envoyer le sien. Les Jacobins espagnols tireront grand parti de cette circonstance ; ils diront, ce qu'ils disent déjà, que l'Angleterre les soutient, que les puissances sont divisées, etc., etc. Ils en deviendront plus insolents pour la France, tandis que les Espagnols qui luttent contre l'esprit révolutionnaire se sentiront découragés. Le général Alava, ancien aide de camp du duc de Wellington, ne sort pas à Madrid de chez M. Hervey, le chargé d'affaires d'Angleterre qui refusa de signer la note des ambassadeurs, lors de l'insurrection des gardes.
« J'aurai, Monsieur le comte, une foule de choses à vous dire sur la politique anglaise. Il serait même heureux, dans le cas où le duc de Wellington se décidât à partir, que je puisse arriver à Paris avant lui. J'attends le congé demain par exprès, ou dimanche matin par le courrier ordinaire, et mon dessein est de partir dimanche 8 au soir. C'est demain samedi que je dois avoir l'honneur de faire ma cour à S. M. Britannique et de prendre ses ordres pour le continent.
1. Alava (Miguel-Ricardo d') 1770-1843; d'abord attaché à la fortune du Roi Joseph, il passé en 1811 au parti des Cortès de Cadix ; aide de camp de Wellington, général de brigade ; lieutenant-général au retour de Ferdinand VII; ministre plénipotentiaire à Bruxelles, rappelé en 1819 ; zélé partisan de la révolution de 1820 ; chargé d'une mission importante auprès du duc d'Angoulême (1823); ambassadeur à Londres (1834) ; à Paris (1835). (Nouvelle Biogr. générale, Didot.)
« P.-S. - On dit ce soir que le duc de Wellington va un peu mieux, mais on ne fixe point encore le jour de son départ. Je ne serais point étonné que l'Angleterre prît le parti de n'envoyer personne à Vienne1. »
1. Chateaubriand à Villèle, 6 septembre 1822, n° 58. Ibid.. f° 402. ↩
Dans la soirée du même jour, M. de Chateaubriand recevait de M. de Villèle son autorisation de congé ; il lui en accusait réception, par lettre particulière :
« Votre lettre en date du 4 septembre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser à Calais, et qui m'annonce le congé que Sa Majesté veut bien m'accorder, m'arrive à l'instant à Londres. Rien ne pouvant plus retarder mon départ, puisque le Roi me donne audience demain, je partirai certainement dimanche 8 du courant, dans la journée2. »
2. Id., 6 septembre 1822, à 10 heures du soir, ibid., f° 404. ↩
La nouvelle du départ de sir William A'Court pour Madrid décida M. de Montmorency à écrire, de Vienne, à M. de Chateaubriand à Londres, où il le croyait encore. Alarmé d'une manifestation si caractéristique au moment où l'Europe allait se concerter sur la conduite à tenir en présence de la situation en Espagne, il disait :
« Cette considération a frappé comme moi M. le prince de Metternich, et le courrier qui vous remettra cette lettre portera au chargé d'affaires d'Autriche l'ordre de demander à lord Bathurst que le départ de M. A'Court soit suspendu, s'il n'est pas effectué, et que, s'il est déjà parti, il soit invité à prolonger son voyage et son séjour à Paris, ou dans toute autre ville; qu'il n'arrive en Espagne que quand on aura pu décider de conclure comment on doit s'y prendre vis-à-vis de cette puissance.
« Je vous prie, Monsieur le vicomte, de vouloir bien faire une démarche semblable auprès de lord Bathurst. Nous aurons soin de ne lui donner qu'une forme purement confidentielle, et vous voudrez bien me faire connaître, le plus tôt possible, le résultat qu'elle aura eu1. »
1. Montmorency à Chateaubriand, Vienne 11 septembre 1822. Ibid., f° 407. ↩
la démarche prescrite par M. de Montmorency était identique à celle que faisaient simultanément à Londres les quatre Cours alliées; elle devait rester sans effet. En décidant le départ de sir William A'Court, l'Angleterre ne faisait qu'indiquer sa résolution de tenir, dans les affaires d'Espagne, une conduite nettement indépendante2: « M. de Canning se borne à répondre qu'il était déjà parti, probablement même arrivé à Madrid et qu'il y resterait3. »
2. Au printemps de 1823, lorsque Ferdinand VII sera retenu à Séville et que tout le corps diplomatique résidera à Madrid, sir William A'Court demeurera lui-même à Séville. ↩
3. Viel-Castel XI, p. 447. ↩
La correspondance officielle de M. de Chateaubriand, comme ambassadeur en Angleterre a pris fin, mais non point son rôle dans la tractation des affaires en cours. C'est à Vérone qu'il préparera la politique qu'il devait lui-même appliquer ensuite comme ministre des Affaires Etrangères. Peu de jours après son départ de Londres, le Foreign-Office avait pour chef M. Canning dont l'action devait être si obstinément hostile à la France. M. de Villèle, ministre des Finances et ministre intérimaire des Affaires Étrangères, était élevé à la présidence du Conseil.
« En me chargeant de correspondre avec Votre Excellence, lui écrivait M. de Marcellus, M. de Chateaubriand m'a prescrit un devoir aussi honorable que difficile à remplir. Je serais bien justement effrayé d'avoir à faire succéder mes observations aux siennes, et mes récits à ses récits, si je n'étais fier de partager les principes politiques qui le dirigent, et si je n'avais appris par lui combien les hommes supérieurs sont indulgents. »
Au sujet de la nomination de M. de Villèle à la présidence du Conseil, notre chargé d'affaires informait que « le gouvernement britannique s'est réjoui de voir dans celte mesure un gage de la fixité du système suivi par le ministère français et une nouvelle preuve de sa force... La nomination du successeur de Londonderry ne peut plus tarder que d'un jour ou deux. Il est certain que M. Canning entrera au Ministère. L'opposition du chancelier1 est déjà surmontée, et M. Peel lui-même penche aujourd'hui en faveur de son rival d'éloquence.
1. Lord Eldon. ↩
« Ces deux conversions sont dues à la volonté obstinée de lord Liverpool, à la crainte qu'il ne renouvelât l'offre de sa démission et à la nécessité réelle de rallier au ministère l'influence que M. Canning exerce sur la Chambre des Communes. Fort de sa position, celui-ci paraît refuser tout autre poste que celui de ministre des Affaires Étrangères, on le désigne pour la place de Premier Lord de l'Amirauté, et ces fonctions semblent lui être dévolues dans le dessein de rendre plus rares ses relations avec le Roi dont la répugnance à ce choix n'est nullement déguisée1. Il est néanmoins probable que ce dernier obstacle sera vaincu et que M. Canning sera nécessairement proclamé successeur du marquis de Londonderry.
1. M. de Canning disait à M. de Marcellus en 1823 : « Croyez-vous que je serais son ministre s'il avait été libre de me choisir ? Pensez-vous qu'il ait oublié que je me suis constamment soustrait aux orages de sa jeunesse, que j'ai sans cesse combattu ses orgies et ses favoris? Il a pour moi toute la haine que lui donnent ma résistance, mon attitude politique et surtout, je ne vous apprends rien, les souvenirs intimes de son ménage. » Souv. dipl., p. 75. ↩
« Le duc de Wellington se remet lentement de l'indisposition bien réelle qu'il a ressentie...
« La baisse des fonds autrichiens, à la nouvelle de la mort de lord Londonderry, a fait ici plus d'impression sur les esprits que sur les opérations de la Bourse: on a jugé par là de quelle importance pour le cabinet de Vienne était le concours du marquis de Londonderry et quelles espérances on fondait sur son intimité avec le ministre qui dirige la politique de l'Autriche.
« Il est aisé d'apercevoir la jalousie que fait naître ici la noble conduite de notre escadre dans la mer du Levant2 ; tout en cherchant à diminuer le mérite de nos secours, on en prend occasion d'adresser de vifs reproches au gouvernement britannique et de faire contraster son indifférence complète pour les massacres de l'Orient avec son zèle ardent pour l'abolition de la traite. L'Angleterre voit avec envie qu'il est une gloire maritime à laquelle la France seule a droit1. »
2. Pendant l'année 1822, la division navale du Levant, commandée successivement par le contre-amiral Halgan et le capitaine de vaisseau de Viella, avait été chargée d'effectuer une démonstration active sur les côtes de la Grèce et de l'Asie-Mineure. Au 1er juin 1822, la division comprenait : les frégates la Jeanne d'Arc et la Fleur de Lys ; les corvettes la Cornaline et la Bonite ; le brick le Rusé, la gabarre l'Active ; les goëlettes l'Estafette et l'Amaranthe. A ces bâtiments se joignirent ensuite la frégate la Médée, la gabarre l'Emulation ; les goëlettes la Levrette, la Gazelle, l'Olivier. Voir, lettres et instructions du ministre de la Marine, rapports des commandants de ces unités, renseignements sur la guerre entre les Grecs et les Turcs, influence de l'Angleterre (A. N. Marine BB' 426 et 427). On trouve entre beaucoup d'autres, un exemple de la généreuse équité qui présida aux opérations dans la lettre de M. de Villèle, ministre des Finances, chargé de l'intérim du ministère des Affaires Etrangères au marquis de Clermont-Tonnerre, ministre de la Marine et des Colonies (4 septembre 1822) : « le chevalier de Reverseaux (lieutenant de vaisseau) commandant de la gabarre l'Active, sauva la vie à un grand nombre de Musulmans après la prise de la citadelle d'Athènes ; il les a fait partir à bord de plusieurs bâtiments et les a conduits à Smyrnei. Ibid., 427, f°, 5. Voir aussi Moniteur du 12 septembre 1822. L'Angleterre et l'Autriche avaient envoyé une faible force navale sur les côtes de Grèce. L'action française s'appliqua à favoriser la pacification. ↩
1. Marcellus à Villèle, 10 septembre 1822, n° 1, ibid., f° 405. ↩
Pendant que se débattait le choix du ministre des Affaires Etrangères, la conduite de M. Canning avait paru singulièrement habile. Dans ses adieux à ses électeurs de Liverpool2, il avait déclaré ne rien savoir des projets du ministère et avoué en même temps sa disposition de tout accepter. Il se tient éloigné de Londres ; à l'offre du poste de Premier Lord de l'Amirauté, il objecte que ces fonctions ne sauraient être compatibles avec celles de Leader de la Chambre des Communes ; qu'absorbé par sa charge il ne serait pas en mesure de répondre aux attaques dirigées contre toute autre branche gouvernementale; que les connaissances assurées par la direction du Foreign-Office le mettraient à même de répondre à l'opposition ; que, pour tirer parti de son influence, il fallait, non la paralyser, mais l'accroître. Ses partisans mènent pour lui la campagne; dès le 12 septembre, à son arrivée, M. Canning se prépare à servir les intérêts de ses amis, il veut les placer dans les postes de l'administration et de la diplomatie ; il obtient l'adhésion du chancelier à sa nomination, mais il devra renoncer à soutenir les pairs catholiques. Le succès dépendait de ces accords. « Dans le chaos de ces négociations compliquées entre les ministres présents et le ministre futur, le Roi disparaît, écrivait M. de Marcellus. Il n'est plus question de sa répugnance ; retiré dans le fonds de son palais, il attend patiemment qu'on lui nomme son ministre et qu'on lui découvre les articles secrets du traité... Il paraît que l'envoi du duc de Wellington Vienne a été vu avec quelque regret par M. de Metternich. Ce ministre connaît l'influence du noble duc sur l'Empereur de Russie et il n'a pas à en attendre la même docilité que ses liaisons intimes et le caractère du marquis de Londonderry lui promettaient... Le prince de Metternich aurait fait renvoyer à Vérone, où le duc de Wellington ne doit pas aller, le débat des grandes questions politiques et n'aurait entamé à Vienne que des points préliminaires sans importance...; si les Cours d'Autriche et d'Angleterre paraissent d'accord sur l'Orient, elles semblent avoir adopté un système entièrement opposé sur la question de l'Espagne1. »
2. M. Canning devait donner sa démission en raison de sa nomination de gouverneur général des Indes. ↩
1. Marcellus à Villèle, 13 septembre 1822, n° 12, ibid., fo 409. ↩
Enfin la nomination de M. Canning est officielle : « Le Roi a donné hier au soir son consentement à ce choix. S. M. Britannique a différé de quelques jours son départ pour Brighton et elle ne s'y rendra qu'après avoir tenu lundi 16 un conseil des ministres, dans lequel elle remettra elle-même à M. Canning le portefeuille du département qui lui est consigné.
« A l'issue de ce conseil, le duc de Wellington, de qui je tiens ces détails, se mettra en route pour Vienne; il compte arriver à Paris dans la soirée du mercredi 18. Il espère faire sa cour au Roi et il ne pense pas pouvoir être à Vienne avant le 30 septembre. Sa santé sérieusement attaquée lui prescrit des ménagements et sa figure m'a paru si altérée que je ne serais nullement surpris d'un nouveau délai dans son départ, ou de le voir forcé de s'arrêter en chemin.
« M. de Metternich, par une lettre du 4, presse vivement le noble duc de se réunir à lui et annonce l'arrivée à Vienne1 de M. de Nessierode2.i
1. Le comte de Nesselrode devait siéger comme plénipotentiaire russe à Vérone, après avoir pris part aux conférences de Vienne. ↩
2. Id., 14 septembre 1822 (lettre), ibib., f° 411 et dépêche n° 3, f° 413. ↩
L'événement suivit comme il venait d'être décidé : « M. Canning, après une audience particulière du Roi, a reçu des mains de Sa Majesté, dans un conseil privé tenu hier, lundi, le portefeuille des Affaires Etrangères. Il a notifié aussitôt sa nomination au corps diplomatique.
« L'opposition manifeste avec violence son hostilité contre M. Canning : le Times surtout est sorti, dans cette circonstance, de la ligne de modération qu'il suit en général; il a montré une animosité personnelle, et il a paru se souvenir de ses anciennes jalousies d'écrivain, en traitant le ministre comme s'il était encore un rédacteur rival3.i
3. Id., 17 septembre 1822, n° 4, ibid., fo 416. ↩
Ces nouvelles trouvaient M. de Chateaubriand tout aux préoccupations de sa mission à Vérone, et de l'action de l'Angleterre au Congrès :
« Écrivez-moi souvent, je vous prie, mandait-il à M. de Marcellus. Tenez-moi au courant de tout. Envoyez-moi, si vous en avez le temps, un résumé, ou même des extraits de vos dépêches. Il n'y a nul inconvénient, puisque l'ambassade de Londres n'a cessé ni de m'appartenir, ni surtout de m'intéresser.
« On s'occupe de mes instructions, qui seront les instructions générales pour le Congrès ; car M. de Montmorency n'a rien arrêté, ni rien emporté avec lui.
« J'ai refusé d'aller à Vienne, où on ne fera rien et où je n'aurais point de mission, aimant mieux être à peu près chargé de tout au véritable Congrès1. »
1. Chateaubriand à Marcellus, Paris, 16 septembre 1822, Souv. dipl., p. 92. ↩
L'action prochaine l'attire et l'anime : « Dans quinze jours je serai à Vérone; j'aurai, de là-bas, un œil dirigé sur le Congrès et un autre dirigé sur Londres, où j'espère bien vous embrasser avant le 1er janvier2 ».
2. Id., Paris, 20 septembre 1822, ibid., p. 95. ↩
Il allait se mesurer avec la politique anglaise dont M. Canning dessinait à M. de Marcellus en souriant les résultats : « A vous la gloire militaire, suivie de désastres et de ruines ; à nous les transactions prosaïques de l'industrie et une prospérité croissante! Trahit sua quemque voluptas !3 »
3. Marcellus à Chateaubriand, 30 novembre 1822, ibid., p. 108. ↩
D'autres fonctions attendaient M. de Chateaubriand à son retour de Vérone ; le 19 décembre il écrit :
« J'ai repassé les Alpes et j'arrive. J'ai besoin d'oublier pour quelques jours la politique... Je crois bien vous revoir à Londres dans le courant de janvier, sauf le chapitre des déceptions, toujours long dans ma destinée4. »
4. Chateaubriand à Marcellus, 19 décembre 1822, ibid, p. 108. ↩
La situation ministérielle de M. de Montmorency traversait, dans ce moment même, de sérieuses difficultés. Leur origine remontait aux conférences de Vienne où les divergences entre le président du Conseil et le plénipotentiaire français s'étaient d'abord accusées pour s'accentuer davantage encore à Vérone. M. de Villèle avait toujours mis M. de Montmorency en garde contre le danger de se faire, devant le Congrès, « le rapporteur de la question d'Espagne c'est-à-dire l'interprète d'une politique rivée à une action uniformément commune des puissances ; il préconisait au contraire la nécessité de garantir les libres décisions du gouvernement français. « Voyez-les venir, ne vous engagez pas trop1 ».
1. Le carnet de M. de Villèle donne un résumé très précis du programme à poursuivre à Vérone, quant aux affaires d'Espagne : « L'affaire d'Orient étant terminée, ou tout au moins assoupie, grâce aux soins de l'Angleterre et de l'Autriche, cette réunion de souverains, assez inopportune pour le reste et surtout pour notre situation à l'égard de l'Espagne, doit être considérée comme un moyen de distraire la Russie de la question d'Orient : concentrer l'action du Congrès sur l'Italie, évacuation de Naples et du Piémont, réconciliation du prince de Carignan avec le roi de Sardaigne, parce qu'elle éloignait toute prétention de la maison d'Autriche à cette couronne; éviter d'appeler les délibérations exclusives du Congrès sur la question d'Espagne... Il importe à l'honneur de notre pays qu'il restât seul juge de la part qu'il voudrait prendre dans la direction de cette question et des voies et moyens à adopter pour la terminer, selon ses intérêts et sa convenance. Traité à conclure avec les puissances continentales pour contenir le mauvais vouloir de l'Angleterre. L'action de la Russie en Espagne nécessite que ses troupes traversassent notre territoire, ce que nous ne pourrions permettre sans honte, déconsidération et péril. L'Autriche, pour distraire la Russie de la question d'Orient, faisait bon marche de nos repugnances. La Prusse, satellite de la Russie, prêterait les mains à tout ce que celle-ci voudrait. L'Angleterre, contraire à l'entreprise, s'y opposerait à force ouverte, ou la contrarierait par tous les moyens. Nos plénipotentiaires provoqués répondraient : Nous nous chargeons de l'Espagne. Notre cordon renforcé est aujourd'hui changé en armée d'observation. Nos forces augmentées de 50.000 hommes depuis notre entrée au ministère sont suffisantes pour nous garantir du danger et vous en prévenir nous-mêmes. Ce serait l'accroître que de vouloir nous aider matériellement de vos armes. Leur passage sur notre territoire soulèverait l'indignation de la France entière ; nous ne le souffrirons pas, mais nous accepterons l'appui moral d'un traité qui, par la promesse que vous nous feriez de venir à notre secours, si nous le réclamions, empêcherait l'Angleterre de prendre parti dans la péninsule pour les révolutionnaires et contre nous. Faire traiter utilement au Congrès la reconnaissance des gouvernements établis au Brésil et dans les Amériques espagnoles. Carnet de M. de Villèle. Histoire de la Restauration. Nettement, V. VI, p. 231. ↩
M. de Montmorency envisageait qu'une entente étroite avec les puissances découlait des alliances de la France ; il se laissait entraîner par un point de vue de politique uniquement européenne ; le cabinet des Tuileries entendait au contraire conserver la liberté de son initiative et ne suivre que les nécessités de la propre sûreté de la France. La position des facteurs européens pouvait justifier les réserves de M. de Villèle : l'alliance continentale était dirigée par M. de Metternich, la confiance de l'Empereur Alexandre assurait au chancelier autrichien la coopération prussienne, tandis que des liens secrets unissaient l'Angleterre à l'Autriche contre la puissance russe. La tendance de M. de Montmorency conduisait donc la France à une dépendance hasardeuse, dans une question où sa dignité, sa position de grande puissance et son intérêt devaient seuls être consultés. M. de Villèle tenant, à bon droit, un compte exact des impressionnabilités de l'opinion et des interprétations de la presse, avait la volonté de n'engager une action française que pour les cas déjà déterminés dans son esprit.
Deux politiques opposées se trouvaient donc en présence. M. de Montmorency crut à la possibilité de les concilier et il y appliqua, avec la plus généreuse sincérité, tous ses efforts. A son retour à Paris, le conflit inévitable se produisit, quand vint au Conseil la discussion sur l'envoi simultané à Madrid d'une note commune par l'Autriche, la Russie, la Prusse et la France. A Vérone, M. de Montmorency avait déclaré s'y associer. En présence des observations de ses collègues, le ministre tenta d'obtenir de M. de Metternich un ajournement de la démarche collective ; le refus formel arriva le 20 décembre à Paris, où M. de Chateaubriand était rentré la veille. Le 23 décembre le Conseil délibéra : l'envoi simultané des notes à Madrid fut adopté par la majorité. Mais d'actives influences intervinrent et lorsque, le surlendemain 25, la question revint en délibération devant le Roi, le Conseil vota unanimement dans le sens opposé aux vues de M. de Villèle.
Louis XVIII résuma alors les deux solutions ; à travers son habituelle élégance de langage, la netteté des argumentations et le double exposé, rien ne perçait de sa préférence. Chacun gardait espoir, lorsque le Roi, en concluant, déclara sa décision pour l'envoi à Madrid de la note française séparée, dont le président du Conseil avait présenté le texte ; puis il leva la séance.
Dans le même conseil, M. de Montmorency avait communiqué son projet de réponse négative une proposition de médiation anglaise, apportée par le duc de Wellington. Le Roi avait approuvé le refus. L'indépendance française était donc complètement affirmée.
Les circonstances qui venaient de se dérouler entraînaient la démission du ministre des Affaires Etrangères ; le soir même elle était agréée par le Roi. Peu d'instants après, M. de Villèle venait chez le souverain et lui proposait de confier à M. de Chateaubriand le portefeuille vacant : il faisait valoir la signification que ce choix assurait à l'intégralité des résolutions de Vérone, relatives au concours des puissances dans l'éventualité d'une intervention anglaise ; l'opportunité de rallier au Cabinet la fraction de la Chambre qui obéissait à l'influence de l'ambassadeur à Londres. Louis XVIII acceptait en principe les motifs du président du Conseil, mais il lui objectait sa propre certitude de la parole que M. de Chateaubriand avait donnée à M. de Montmorency de ne rien accepter ; il se borna dès lors à autoriser M. de Villèle à porter, à titre personnel, sa proposition, sous la réserve de la ratification royale. M. de Chateaubriand reçut verbalement ces ouvertures dans la soirée même du 23 décembre ; il y répondit, dans la matinée du 26, par un refus mélangé de considérations de nature à laisser apercevoir qu'il n'en était pas à son dernier mot. L'entretien du lendemain emportait son consentement. Le 27, dans la soirée, il était reçu par Louis XVIII et la nomination était signée le 29.
M. de Chateaubriand avait écrit le 28 décembre à M. de Montmorency; il l'informait qu'à la suite d'instances nouvelles, il cédait aux ordres du Roi; les assurances qu'il y ajouta firent peu d'illusion au ministre démissionnaire ; sa réponse à son successeur exprimait sans ambiguïté « que je m'en rapportais à nos amis communs et au public pour apprécier le sacrifice de son obéissance1 t »
1. « Le mois de décembre à Paris. Ma retraite », par le duc Mathieu de Montmorency. (Documents inédits cités Histoire de la Restauration, Nettement V. VI, p. 348. ↩