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L'Enchanteur 1768—1848

Talleyrand

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 22 min de lecture · p. 198–213 · chapitre 14 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« J'espère avoir l'honneur de vous voir à la fin du mois1. » M. de Chateaubriand goûta peu la recommandation ; il entendait tout autre chose. Néanmoins, à la rentrée du Roi, lorsque vint le moment de la formation du ministère, il ne cessa pas, au milieu des compétitions, de prêter ses efforts à la combinaison qui en assurait la présidence au prince de Talleyrand. Le nouveau chef du gouvernement lui marqua une grâce presque confiante, mais il n'accueillit pas la proposition de M. Pasquier2, ministre de la Justice, de donner le portefeuille de l'Intérieur à M. de Chateaubriand. Cependant, sur le désir de Mme de Duras3, il le fait nommer pair de France (17 avril). Depuis le 9 juillet, M. de Chateaubriand était déjà ministre d'État. Le grand rôle demeurait encore loin. Il en garda à M. de Talleyrand une rancune dont les Mémoires d'outre-tombe nous ont transmis l'expression irritée. En parlant de cette époque, il dira : « Je m'intéressai bêtement à M. de Talleyrand4 ».

1. Mémoires, III, p. 529. ↩

2. Pasquier (baron), 1767-1862, conseiller d'Etat et préfet de Police sous l'Empire, garde des Sceaux en 1815 ; président de la Chambre des députés 1816 ; ministre des Affaires Etrangères, 1819-1821 ; président de la Chambre des pairs, 1830 ; chancelier, 1837 ; créé duc, 1844; membre de l'Académie française, 1842. ↩

3. « Mme de Duras ne se consolait pas de l'exclusion donnée à M. de Chateaubriand au retour de Gand. Son crédit l'y avait fait ministre de l'Intérieur du roi fugitif et elle ne comprenait pas comment le Roi rétabli ne confirmait pas cette nomination. » Boigne, Mémoires, II, p. 117. - Duras (Claire de Kersaint duchesse de) 1778-1828 ; mariée à Amédée Bretagne Malo de Durfort, marquis, puis de Duras (1771-1838). ↩

4. Mémoires IV, p. 1. ↩

Le duc de Richelieu ne devait pas mettre plus d'empressement à accepter son concours. Après la publication de la brochure, « la Monarchie selon La Charte », qui fut si particulièrement désagréable au Roi, il fut rayé de la liste des ministres d'Etat (1816). A dater de ce moment, M. de Chateaubriand quitta le camp libéral pour se joindre à la droite royaliste ; il devait reprendre sa place dans le camp libéral en 1824. Il avait à la fois des vues de gouvernement et un tempérament d'opposition.

Lorsqu'à la suite des élections de 1820, la force numérique de la droite royaliste se fut considérablement accrue à la Chambre des députés, un remaniement ministériel ne tarda pas à faire entrer MM. de Villèle1 et de Corbière2 au Conseil, M. de Chateaubriand fut nommé ministre à Berlin, avec la promesse d'une prochaine réintégration dans son rang de ministre d'État (30 novembre 1820). Il acceptait cette mission dans la pensée qu'elle serait une étape vers de plus hautes fonctions, « il est certain, écrivait-il à la duchesse de Duras, que jamais je ne pourrai rentrer aux affaires, sans passer par un point intermédiaire3 ». M. de Chateaubriand consentait à ce titre. Il s'en excusait peut-être lorsqu'il disait plus tard : « qui voudrait aujourd'hui être immense sans être vu4 » ? D'actives et dévouées influences s'étaient entremises pour lui frayer les voies : la duchesse de Duras ! « la chère sœur », la marquise de Montcalm1, le duc de Richelieu : il avait fallu vaincre les résistances de Louis XVIII.

1. Villèle (comte de), 1773-1854, député (1815) ; ministre d'Etat avec entrée au Conseil, 1820 : ministre des Finances, 1821 ; et président du Conseil, 1822. ↩

2. Corbière (Jacques-Joseph-Guillaume-Pierre) (1766-1853), ministre d'Etat (1821), de l'Intérieur (21 décembre 1821 à 1828). (Robinet, Dictionnaire historique et bibliographique de la Révolution.) ↩

3. La duchesse de Duras et Chateaubriand, 23 novembre 1820, G. Pailhès, p. 187 ↩

4. Vie de Rancé (Chateaubriand), p. 276. ↩

1. La marquise de Montcalm, dernière sœur du duc de Richelieu, née du second mariage du duc de Fronsac, fils du maréchal de Richelieu (1696- 1788), avec Me de Galliffet; le duc de Richelieu était né du premier mariage avec M#° de Hautefort. ↩

La fonction diplomatique avait toujours attiré le goût de M. de Chateaubriand ; elle donnait carrière à sa faculté d'observer la marche et le sens de l'histoire, de les expliquer par l'application des lois qui ont toujours présidé à la course du fleuve humain. Il aimait la dépêche : « Mon esprit se plie facilement à ce genre de travail : pourquoi pas ? Dante, Arioste, Milton n'ont-ils pas aussi bien réussi en politique qu'en poésie? Je ne suis, sans doute, ni Dante, ni Arioste, ni Milton ; l'Europe et la France ont vu néanmoins par le Congrès de Vérone ce que je pouvais faire2? ». Il ne doutait pas que les dominateurs de la pensée pouvaient encore être les maîtres dans le domaine de l'action.

2. Mémoires, IV, f° 198. ↩

Des bords de la Sprée, ses regards demeuraient fixés sur la France et les mouvements de sa politique intérieure, il guettait déjà l'occasion du retour dans l'arène. Cette préoccupation excitait facilement, dans ses relations avec le ministre des Affaires Etrangères, l'indomptable indépendance de son humeur, il se révoltait contre les reproches qu'il ne lui avait pas adressés.

Le bruit ayant couru qu'il avait été blâmé à Paris pour avoir, avant son arrivée à Berlin, écrit de Mayence, au prince de Hardenberg, qu'il lui aurait même envoyé un courrier, il s'indigne, dément ce commérage et déclare à M. Pasquier :

« Je désire, monsieur le baron, qu'on m'évite des tracasseries. Quand mes services ne seront plus agréables, on ne peut me faire un plus grand plaisir que de me le dire tout rondement. Je n'ai ni sollicité, ni désiré la mission dont on m'a chargé, ce n'est ni par goût, ni par choix que j'ai accepté un honorable exil, mais pour le bien de la paix..... J'ai, grâce à Dieu, autre chose à faire dans la vie que d'assister à des bals. Mon pays me réclame, ma femme malade a besoin de mes soins, mes amis redemandent leur guide. Je suis au-dessus ou au-dessous d'une ambassade et même d'un ministère d'État....., ainsi il serait inutile de chercher des prétextes pour me faire des chicanes. J'entendrai à demi-mot, et vous me trouverez disposé à rentrer dans mon obscurité. » Dans ses Mémoires, à cette citation, il ajoute : « Tout cela était sincère : cette facilité à tout planter là et à ne regretter rien m'eût été une grande force, eussé-je eu quelque ambition1 ».

1. Mémoires, IV, p. 210. ↩

On ne pouvait pas avoir le désintéressement plus impressionnable; c'est qu'en vérité, c'est moins aux choses, aux dignités ou aux événements, c'est surtout aux hommes qu'il jette son mépris.

De Berlin, il scrutait l'Europe. Il avertissait des conséquences des révolutions espagnole, prémontaise et napolitaine. Il jugeait prophétiquement de l'avenir : « L'Allemagne comme l'Italie, désire aujourd'hui l'unité politique et, avec cette idée qui restera dominante plus ou moins longtemps, selon les événements et les hommes, on pourra toujours, en la réveillant, être sûr de remuer les peuples germaniques2 ».

2. Ibid., IV, p. 219. Notes écrites a Berlin en 1821. ↩

C'était, près d'un demi-siècle avant leur apparition, la vision saisissante des destinées. Témoin de la Révolution et de l'Empire, M. de Chateaubriand a suivi l'éclosion et la propagande des idées nouvelles accompagnant en Europe la victoire et la conquête; il a jugé que le triomphe des armes devait partout préparer l'exaltation des passions nationales, provoquer la contagion des aspirations à l'indépendance d'abord et, par voie de conséquence, à la puissance, à la domination et à la grandeur. Il découvrait les grandes transformations encore enfermées dans le mystère des temps, mais déjà engendrées par la logique rigoureuse d'un enchaînement nécessaire : il avait traversé le secret de l'avenir.

Ses impatiences l'appelaient en France; à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux1, il demande un congé, le 26 avril 1821 il est à Paris. Peu de jours après, le 30 avril, il était réintégré dans son rang de ministre d'État : « M. de Richelieu me l'avait ôté, M. de Richelieu me le rendit; la réparation ne me fut pas plus agréable que le tort ne m'avait blessé2 ». Et cependant, quelque temps auparavant, il avait écrit de Berlin à la duchesse de Duras : « Le ministère d'Etat qui devait me suivre est resté en chemin3 ». Toujours il aspira avec passion et, quand il reçut, il fit éclat de son indifférence : le poète goûtait également la grandeur dans l'idéal et le néant.

1. Henri, duc de Bordeaux (1820-1883). porta plus tard le titre de comte de Chambord, fils du duc de Berry et de Caroline princesse de Naples. En lui s'éteignit la branche aînée de la maison de Bourbon. ↩

2. Mémoires, IV, p. 223. ↩

3. La duchesse de Duras et Chateaubriand, p. 191. ↩

Durant les semaines qui suivirent son arrivée, M. de Chateaubriand fut tout à l'agitation parlementaire ; la menace de la retraite de MM. de Villèle et de Corbière mettait en question l'existence du Cabinet, dont la majorité ministérielle devait être rompue par le départ des deux représentants de la droite royaliste. Cependant la situation demeurait incertaine, ce doute jetait M. de Chateaubriand dans l'irritation : « Il s'agit de ministères et de la nécessité d'en finir, voilà tout1 », écrit-il à Mme de Duras. Il multiplia ses assauts : « Je suis obligé de courir de tous côtés pour rallier nos amis et en venir à une résolution2..... Nous sommes en négociations3... je ne sais s'ils restent ou s'ils partent : je pencherais maintenant à croire qu'ils s'en vont4... oui, oui, souhaitez qu'ils s'en aillent, c'est ce qu'il y a de mieux. Avec de pareils hommes un replâtrage est ce qu'il y a de pis. Je ne sais rien et je crois qu'il n'y a rien5 ». Puis vient l'accalmie, mais ce n'est qu'apparence : « Les deux magots (Villèle et Corbière) ont eu hier une conversation avec le duc (de Richelieu). Ils devaient donner leur démission. Il n'y a rien de conclu..... M. Pasquier m'avait écrit qu'il voulait me voir ce matin. J'y suis allé. Il m'a déclaré qu'il fallait partir pour Berlin. J'ai répondu que mes amis sortant, je sortirais avec eux. Il m'a répété qu'il fallait absolument un ministre à Berlin. J'ai dit alors qu'il était bien le maître d'envoyer qui il voudrait à ma place, puisqu'il était si pressé..... Je crois que Pasquier a été trop vite. Je crois à une intrigue indépendante du sot duc1..... Je les laisserai venir. Pasquier était furieux au fond de l'âme. Je ne sais ce qu'il avait. Croiriez-vous que les deux magots ne m'ont seulement pas fait dire ce qui s'est passé entre eux et Richelieu, quoique je leur eusse écrit que Pasquier me demandait ?2 »

1. La duchesse de Duras et Chateaubriand, p. 192, 4 mai 1821. ↩

2. Ibid., p. 193, 19 juin 1821. ↩

3. Ibid., 21 juin 1821. ↩

4. Ibid., p. 194, fin juin, samedi. ↩

5. Ibid., fin juin, dimanche. ↩

1. Le duc de Richelieu. ↩

2. La duchesse de Duras et Chateaubriand. 14 juillet 1821. ↩

Le temps s'écoule en bruits contradictoires. Dans son impatience, M. de Chateaubriand est presque sans ménagement pour ses amis. Il écrit à Mme de Duras, toujours fidèle à l'opinion libérale : « Votre colère me fait rire aux larmes... je me sacrifie pour les autres et j'en ai une vraie joie. Oui, ils partent, ils paraissent à peu près brouillés3..... Vous croyez trop cet intrigant qui prétend toujours avoir tout inventé et tout fait4. »

3. Ibid., 24 juillet 1821. ↩

4. Ibid., 27 juillet 1821. ↩

Les négociations se poursuivirent jusqu'au 27 juillet pour se terminer par la retraite de MM. de Villèle et de Corbière. Elle fut aussitôt suivie de la démission de M. de Chateaubriand motivée sur la retraite de ses amis : « Ce que l'usage veut, monsieur le baron », écrivait-il le 30 juillet à M. Pasquier, « l'honneur me le commande, puisqu'il s'agit non d'une faveur, mais d'une disgrâce5. »

5. Mémoires. IV, p. 225. ↩

La crise aiguë s'interrompit durant tout l'été ; quand elle reprit son intensité en décembre, elle trouva M. de Chateaubriand toujours défiant, incrédule. Cependant la nouvelle devient positive : « Oui, du nouveau, les ministres ont donné leur démission avant-hier. Aujourd'hui Villèle et Corbière ont été appelés au Conseil. On forme un nouveau ministère. Dieu veuille qu'il soit bon !..... J'ignore absolument quels ministres, mais je sais que je n'en suis pas..... Je ne crois pas1. »

1. La duchesse de Duras et Chateaubriand, p. 200 et 210, 14 décembre 1821. ↩

Et le lendemain : « Je regrette, je l'avouerai, les Affaires Etrangères. Je suis convaincu que j'y aurais réussi au dedans et au dehors..... Mais je n'ai pas besoin de faire le dégoûté, je n'aurai rien et je m'en console2? »... « Je suis trop bête et trop bon. Je me corrigerai3. »

2. Ibid, 15 décembre 1821, p. 204. ↩

3. Ibid., 18 décembre 1821, p. 205. ↩

Il apprend qu'on lui destine une ambassade, la nouvelle l'irrite : « Toute cette histoire d'ambassade vient de Monsieur4 et de ses amis qui ont l'idée de m'envoyer au dehors comme pis aller. D'ailleurs tout cela m'importe peu. Je ne veux plus rien ... Je réfléchirai, mais je ne sais d'où vous viennent ces craintes sur mon caractère et tant de pitié pour l'homme et pour sa vie5 ». Ses soupçons augmentent, on lui a proposé la présidence de l'Instruction publique : « Moi, chef de division sous Corbière ! Les misérables ! Je n'ai jamais été si blessé. Mathieu6 a déjà perdu la tête de joie !... Au reste, ils parlent aussi, mais vaguement, d'une ambassade... On ne veut que gagner du temps... Monsieur me demande à l'instant... Je vais lui dire tout ce que j'ai sur le cœur »7...

4. Charles-Philippe, comte d'Artois, Monsieur, frère du Roi (Louis XVIII) (1757-1836) ; Roi de France (1824-1830). ↩

5. Ibid, 20 décembre 1821, p. 202. ↩

6. Le vicomte de Montmorency (1767-1826) créé duc Mathieu de Montmorency, 1822. Député de la Noblesse aux Etats généraux en 1789 ; pair de France, 1814 ; ministre des Affaires Etrangères, 1822 ; plénipotentiaire au Congrès de Vérone ; membre de l'Académie Française, 1825. ↩

7. Ibid., fin décembre, p. 203. ↩

Il ne veut rien entendre : « Votre prince (de Polignac1) est un sot et je lui fais grâce des grimaces de son frère2. Qu'importe les mensonges de Villèle ? Je ne songe plus à tout cela. Je resterai dehors, c'est le mieux. Je ne sais rien, je souffre. « Et cependant il dit encore : « Je crois qu'ils se trouveront trop heureux de me renvoyer, mais je suis décidé à n'accepter que l'Angleterre3 ».

1. Le prince Jules de Polignac (1780-1847); ambassadeur à Londres (1823) ; président du Conseil et ministre des Affaires Etrangères (8 août 1828-28 juillet 1830). ↩

2. Armand, duc de Polignac (1771-1847), aide de camp et premier écuyer du comte d'Artois, 1814 ; maréchal de camp ; pair de France 1817. ↩

3. La duchesse de Duras et Chateaubriand, fin décembre, p. 204. ↩

Il repousse et il espère : « Je n'entends plus parler de rien. Laborie m'a pourtant écrit que demain 28 mon affaire sera faite ou brisée4 ». Et le même jour, quelques heures plus tard, après une visite du prince de La Trémoille : « Mathieu lui avait parlé comme si c'était moi qui allais à Londres5 ».

4. Ibid., 27 décembre, p. 206. ↩

5. Ibid. ↩

Cependant les amitiés agissent; la duchesse de Duras sollicite directement, elle écrit, fait mouvoir les influences, elle parle à la duchesse d'Angoulême6, elle fait intervenir ses amis, Montmorency, Villèle, Lauriston7, elle transmet au « cher frère » les assurances qu'elle recueille, elle se plaint de ses assiduités auprès de Mme Récamier8 dont elle n'ignore pas les démarches pour la nomination de M. de Chateaubriand. En retour, il la gourmande : « Je ne crois guère à l'influence de Lauriston..... Vous radotez sur l'Abbaye. Je n'y dis rien, je n'y fais rien, mais ce bruit que je dois ou que je veux aller à Londres, est si public, si général, c'est une idée si naturelle et qui se présente à tant de monde, qu'on dit cela partout, sans qu'il y ait de secret confié ou trahi. Je suis enfin en paix, parce que je ne veux rien et que je me suis habitué à cette idée..... Pouvez-vous me demander ce que je deviendrai? je deviendrai moi1 ».

6. Marie-Thérèse-Charlotte de France (1778-1851) fille de Louis XVI, dite Madame Royale, mariée à Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Angoulême, fils aîné du comte d'Artois. ↩

7. Alexandre-Bernard Law, marquis de Lauriston (1768-1828), général de division sous l'Empire, ambassadeur en Russie (1811) : commandant l'arrière-garde de la Grande Armée (1812) ; pair de France (1815) ; ministre de la maison du Roi (1820) ; maréchal de France. ↩

8. Julie Bernard (1777-1849), mariée à M. Récamier, son salon fut le centre de toutes les célébrités de l'époque, elle avait inspiré à M. de Chateaubriand un attachement qui dura jusqu'à la mort du grand écrivain. ↩

1. La duchesse de Duras et Chateaubriand, p. 208. ↩

Enfin la décision est prise, M. de Chateaubriand est nommé ambassadeur à Londres ; le calme lui revient, il oublie ses agitations, ses reproches, sa colère, il est tout au présent : « Voici ce que j'apprends par Forbin2 : Mathieu a parlé hier au Roi. La chose est décidée, mais il serait possible qu'elle ne fût pas terminée légalement aujourd'hui3. » Une heure plus tard, il écrit : « Lisez ce billet de Mathieu, renvoyez-le moi, l'affaire est faite4 ». La notification officielle suit aussitôt : « La Panouse est venu hier au soir à onze heures me dire, de la part de Villèle, que la chose est faite irrévocablement, que tout le monde est d'accord et que l'ordonnance serait signée mercredi prochain 9 janvier, au Conseil, avec d'autres ordonnances5 ».

2. Henri, marquis de Forbin des Issarts (1775-1851) quitta la marine française à la Révolution pour servir dans la marine espagnole. Colonel et sous-lieutenant des gardes du corps (1814), lieutenant des gardes du corps (1815), maréchal de camp ; conseiller d'Etat (1823) : député de Vaucluse en 1815 et de 1820 à1824; pair de France (1827). ↩

3. Ibid., 1er janvier 1822, 3 h. 1/2, p. 209. ↩

4. Ibid., 5 heures. ↩

5. 1bid., dimanche 6 janvier 1822. ↩

Mais la paix lui reviendra-t-elle avec le succès ! Cessera-t-il jamais d'être soupçonneux, injuste, souvent ingrat et oublieux? Un peut le regretter, il ne serait peut-être pas vrai de le lui trop reprocher. L'ambition politique vint après 1814, il souffrait à la fois de la repousser ou de la suivre. « Les belles dames qui se mirent à rivaliser à son égard d'adorations et d'adulations1 » l'avaient excité à désirer la puissance et l'éclat, mais toujours& « voyageur ou ambassadeur, il s'ennuie... il arrive, il repart, il harasse ses gens2 ».

1. Chateaubriand et son groupe littéraire, II, p. 385. ↩

2. lbid., p. 82. ↩

Sans cesse son génie dévore son âme; il l'a soulevée jusqu'aux cimes d'où se découvre ce qui échappe à la commune vue humaine. Quand il revient au sol, c'est à peine s'il peut faire comprendre autour de lui ce que la haute lumière lui a révélé : c'est qu'il appliquait les données absolues, qui ont l'étendue de l'infini, aux choses humaines qui sont relatives, dépendantes de la contingence des faits, dès lors finies et limitées, incapables de s'adapter à une force supérieure, sans la recevoir dans la mesure seulement où elle en peut suivre le mouvement. De là tant de contradictions, les fuites vers la solitude, les mots cruels, les imputations injustes, quelquefois les brouilles. Est-ce bien, d'ailleurs, l'amitié qu'il cherchait, c'est-à-dire un échange où chacun donne et reçoit ? Il ne semble pas que tel ait jamais été ce qu'il ambitionnait : ce qu'il voulait, c'était, avant tout, des disciples enthousiastes de sa pensée, ne vivant que d'elle, ardents à la soutenir, à la servir, à dégager et à embellir la route triomphale. Là était le rêve, bien autre la réalité, et alors venait la souffrance, cette souffrance aiguë que tout ravive ; il a appelé l'amitié ou l'amour à son aide, il a voulu les atteindre comme les sources qui abreuveront la soif d'une ardeur à jamais inextinguible.

Poussé par son tourment, il a longtemps erré, ranimant sous ses pas les époques variables de l'histoire, évoquant les grandeurs et les infortunes des temps, y retrempant ses espérances et ses douleurs, répandant la lumière et la vie sur tout ce qu'il traverse. Il chantait alors l'humanité, ses gloires, ses malheurs, la consolation qui l'attendent par delà la vie : c'étaient la foi et la poésie.

Est-ce parce que la poésie ne mène ni aux honneurs, ni à la fortune, ni au consulat1, - suivant le mot d'un ancien, rappelé par Sainte-Beuve2, - que Chateaubriand a abandonné son premier culte ? Est-ce parce qu'il s'est dit : « La première partie de ma vie à la poésie, la seconde à l'histoire3 », comme l'assure le grand critique ? Est-ce par une vulgaire ambition qu'il s'est écrié après ses adieux à la Muse: « Qu'elles viennent ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie et m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge, j'emploierai l'âge des regrets au tableau sévère de la vérité4! » D'autres motifs le pressent : des sommets où il a atteint, il a embrassé l'immense horizon du passé, il a suivi la trace des événements et des transformations, il en a discerné les origines, étudié les causes, il a connu les forces qui ont entraîné le Monde. C'est à elles qu'il veut se mesurer pour les incliner vers une marche meilleure, relier le passé et l'avenir, préparer les destinées fécondes dans l'apaisement, le travail et le progrès, au sein de « la liberté et de la gloire » qu'il ne cesse pas de servir. Il a aussi ressenti, comme il arrive d'ordinaire, les influences de la maturité, - « dans un âge plus mûr, l'esprit revient à des goûts plus solides, il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de l'histoire1 — ». Mais, tandis qu'il écrit ces lignes, il a suivi un enchaînement de ses propres conceptions, il a prolongé sa voie, la nuée lumineuse dans laquelle il a vécu l'accompagne encore, elle éclaire la route qui va porter ses pas.

1. Chateaubriand et son groupe littéraire, II, p. 56 Aper (dialogue des orateurs, § 9). ↩

2. Sainte-Beuve (1804-1869), littérateur et critique, membre de l'Académie Française (1845), sénateur (1865). ↩

3. Chateaubriand et son groupe littéraire, II, p. 57. ↩

4. Martyrs, p. 373. ↩

1. Itinéraire, 1, p. 120. ↩

Son culte pour l'histoire, ses vues et son activité politiques sont bien nées des pensées qui avaient pénétré son âme et nourri son esprit, l'unité intellectuelle de sa vie demeure entière. Tout son effort s'est alors assemblé dans le dévouement à la patrie. Si son nom est porté par l'admiration de la postérité à une si grande hauteur, s'il continue à régner, c'est moins par l'enchantement de ses accents, que par le souvenir durable des idées éternelles qu'il a annoncées. Pour le juger, pour le comprendre, il faut donc le considérer, différemment que la plupart des hommes, sous le seul aspect qui rend à sa personnalité son sens, sa flamme : « dans la large vie des siècles2 ».

2. Mémoires, IV, p. 177. ↩

A l'heure où il va prendre la direction de l'ambassade à Londres, la politique anglaise pèse sur la France, elle exerce une influence partout agissante en Europe, elle se prépare à étendre davantage sa domination au delà des mers. M. de Chateaubriand éprouve une joie secrète à prendre avec elle le contact direct, il a l'espérance d'en tirer pour son pays des avantages, il sent la lutte à engager, il mesure déjà « l'immense carrière des faits qui tous ont un égal droit à vous opprimer1 ».

1. Vie et mort du duc de Berry, p. 287. ↩

Caractère des relations entre la France et l'Angleterre - Les instructions remises à M. de Chateaubriand, signées par le Roi le 27 mars 18222, définissaient d'abord le caractère général des relations entre les deux gouvernements : de la part de l'Angleterre « ni prédilection, ni froideur. Elle a presque toujours paru indifférente aux intérêts qui pouvaient nous toucher vivement. Elle n'est sortie de ce rôle que pour témoigner de l'aigreur quand elle croyait voir que nos relations avec la Russie se resserraient ; de l'empressement quand elle pensait que nous pouvions être moins bien avec cette puissance. Nous n'avons pas eu plus de motifs de désirer plus de chaleur dans les sentiments de l'Angleterre. Aucun des deux pays ne songe à donner aux rapports respectifs une direction qui le rapproche ou l'éloigne plus positivement de l'autre. Notre politique vis-à-vis de la Cour de Londres n'a donc véritablement pas, quant à présent, d'objet spécial qui puisse donner lieu de tracer un plan auquel se coordonneraient des démarches suivies. Il ne s'agit que d'entretenir les rapports de bonne intelligence qui existent entre elle et nous »

2. Instructions pour M. le vicomte de Chateaubriand, ambassadeur du Roi près de S. M. Britannique, approuvées par le Roi le 27 mars 1822 Aff. Etr. Angleterre. V. 615, fos 603 à 134. Ces instructions étant très étendues (31 pages) sont seulement analysées ci-après. ↩

Du rapprochement de cette appréciation et de la constatation sur le même objet expliquée le 29 juin 1814 par le prince de Talleyrand, dans ses instructions au comte de La Chastre, il ressort que la situation ne s'était pas sensiblement modifiée, elle avait conservé ses caractères principaux sous les modalités créées par les circonstances. Les intérêts de la politique française n'étaient pas seulement situés à Londres, ils se rencontraient sur le continent entier, ils apparaissaient à tous les points où des affaires importantes étaient engagées.

Conflit russo-turc. - En Orient, le conflit entre la Russie et la Turquie mettait la paix en péril. Si la guerre était favorable aux Russes, « la Cour de Londres, dans un temps où les plus grands événements se pressent et traînent immédiatement après eux les conséquences qui, autrefois, ne les suivaient qu'à de longues distances, pourra croire menacée sa puissance dans l'Inde ». A côté de cet intérêt particulier, il faut encore prévoir « les chances qui déplacent les bases du système aujourd'hui établi en Europe, donnent lieu à de nouveaux déchirements que cette puissance, comme tous les Etats bien organisés, doit envisager avec crainte ». Il semblait que le Cabinet britannique avait cherché « à se faire illusion et à regarder comme peu probable l'événement qu'il redoute..., c'est du moins le sentiment qui a paru dominer dans les différentes communications qu'il a faites sur ce point au Cabinet de Pétersbourg et au Divan ». Ce point de vue avait d'ailleurs prévalu à Vienne, mais sa solidité n'offrait-elle pas quelque fragilité? « Quelque confiance que l'on puisse avoir dans les sentiments de modération qui animent l'Empereur Alexandre, on doit croire que les dispositions de ses peuples, les intérêts de la religion qu'il professe, peut-être même quelque souvenir des projets de Catherine II, ont pu atténuer la résolution qu'il avait de tout faire pour le maintien de la paix..... La Porte, loin de se montrer conciliante, a témoigné, dans ses communications avec le Cabinet de Pétersbourg, de la raideur et de la défiance..., l'Empereur peut trouver sa dignité, sa conscience même intéressées..., qu'enfin il existe dans ses conseils quelques influences qui peuvent le porter vers la guerre ».

Dans une situation si dangereuse, l'Angleterre a sans doute « préparé quelque plan ». C'est avec l'Autriche qu'elle a peut-être « conclu quelque traité secret..., arrêté ses projets et calculé les chances que peut offrir une nouvelle guerre. Les conférences d'Hanovre ont dû avoir pour objet secret quelque arrangement de cette espèce. Est-on convenu de garder la neutralité ? » L'Autriche en avait annoncé l'intention, l'Angleterre l'avait laissé pressentir : « l'une, retenue par ses difficultés en Italie, la crainte des agitations allemandes et le souci des mécontentements russes », l'autre, « ne craignant que l'agrandissement de la Russie, donnera vraisemblablement tout ce qu'elle pourra de secours aux Turcs, sans la violer ouvertement ».

« A-t-on fait en Angleterre quelques dispositions qui révèlent quelque plan arrêté ? A-t-on prévu le cas d'un succès complet de la Russie et celui d'un partage des provinces de la Turquie d'Europe? A-t-on fixé quelques bases pour ce partage? Doit-on, dans cette hypothèse, faire quelques insinuations à la Russie et la pressentir sur ses propres projets ? L'Angleterre, enfin, entrevoit-elle des chances de guerre pour elle-même et le ministère pourrait-il se mettre en mesure de la risquer dans l'état actuel des finances, au milieu des troubles intérieurs et des dissensions parlementaires ? » L'ambassadeur était invité à rechercher des informations sur ces questions qui portaient graduellement sur toutes les éventualités.