Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Lord Castlereagh exprimait hautement cette opinion, également soutenue par tout le corps diplomatique, et notamment par le comte de Lieven, ambassadeur de Russie, dont le langage paraissait refléter les sentiment mêmes de son souverain. Pour tempérer ces impressions, M. de Caraman faisait valoir « la nécessité de mettre l'esprit de la Chambre des Pairs en rapport avec nos institutions nouvelles » ; il invoquait « l'exemple (d'ailleurs unique dans l'histoire anglaise) de la création de douze nouveaux pairs en 1711 pour assurer une majorité au ministère de la reine Anne....2 » Mais les ministres britanniques persistaient à regarder certains choix comme inconciliables avec les intérêts de la Maison de Bourbon, sa solidité pouvant seule assurer leur triomphe sur l'opposition, « en justifiant toutes leurs mesures passées et en rattachant leur administration aux souvenirs les plus brillants à la fois et les plus récents de l'histoire nationale1 ».
2. Anne (Reine d'Angleterre en 1702) 1664-1714; fille de Jacques II, mariée au prince Georges, frère du roi de Danemark ; succéda à Guillaume III époux de Marie sa sœur aînée; elle eut pour successeur Georges Ir, de la Maison de Hanovre (1660-1727). fils d'Ernest-Auguste, 1er électeur de Hanovre et de la princesse Sophie petite-fille de Jacques Ier, roi d'Angleterre; il avait été appelé à la succession comme le plus proche héritier dans la ligne protestante. ↩
1. Caraman à Dessoles, 2 mars 1819, ibid., f° 47 ; 12 mars, f° 67 ; 16 mars, fo 67; 19 mars, f° 74; 23 mars, fo 77. ↩
Préoccupé de faire tomber des blâmes hostiles à l'harmonie nécessaire des rapports entre les deux gouvernements, le marquis Dessoles se décida « à mettre lord Castlereagh dans la confidence des motifs patents et secrets d'une mesure qui avait eu plutôt pour occasion que pour cause l'opposition constante de la Chambre ». Dans une dépèche au comte Georges de Caraman, il insistait sur « la nécessité où le Roi serait de recourir tôt ou tard à la détermination qu'il venait de prendre, dans l'intérêt de la France, dans celui de la Pairie elle-même. Pour pouvoir suppléer en ce moment à cette influence qui est, en Angleterre, le produit des souvenirs des siècles, et avoir, dès sa création, quelque chose de cette force qui appartient à l'un des pouvoirs de la société, il fallait, en effet, que cette institution fût constituée de manière à exercer sur la génération actuelle une autorité qui devait, pour être réelle, représenter, en quelque sorte, tous les intérêts que les événements avaient fait naître. Ce système pouvait seul offrir à toutes les classes de la société une garantie des droits qu'elles avaient conservés ou acquis, et même à tous les partis, puisque malheureusement il en existait encore, une sauvegarde contre l'intolérance des partis contraires ».
Par ces arguments, il justifiait la nomination des pairs qui avaient siégé durant les Cent-Jours. Il expliquait « qu'une justice sévère eût pu être appliquée, si elle n'avait dû s'adresser qu'à quelques personnalités » et il observait que « si l'on songeait au nombre de ceux qui croyaient que le gouvernement pouvait leur reprocher leur conduite et qui se seraient éloignés de lui par ce sentiment de méfiance, partagé par la grande masse de la nation, on devait reconnaître qu'il fallait calmer leurs inquiétudes ; elles ne pouvaient l'être qu'autant qu'on leur montrerait clairement qu'aucune arrière-pensée ne les menaçait » Il rappelait enfin que « l'Angleterre avait elle-même, à une autre époque, donné un exemple qui indiquait qu'une telle politique pouvait seule assurer des résultats durables1 ».
1. Dessoles à Caraman, 18 mars, ibid., fo 71. ↩
C'est de ce thème que M. de Caraman s'était déjà inspiré dans ses conversations avec les membres du corps diplomatique. Il l'avait développé avec une insistance particulière auprès de lord Castlereagh, qui jugea de telles explications assez probantes pour demander à notre chargé d'affaires une copie de la dépêche de M. Dessoles, afin de la faire connaître au prince Régent et à ses collègues du Cabinet. A la suite de cette communication, « le langage de lord Gastlereagh, et principalement celui du duc de Wellington, se modifièrent sensiblement » Mais, si les intentions du Cabinet des Tuileries parurent au chef du Foreign-Office désormais rassurantes, son sentiment à l'égard des actes politiques du ministère français demeura sans changement.
Les impressions défavorables étaient ainsi déjà atténuées lorsque le marquis de La Tour-Maubourg vint prendre possession de l'ambassade. Les instructions qu'il avait reçues du Roi à son départ avaient pour principal objet de définir d'abord « la situation où les résultats du Congrès d'Aix-la-Chapelle plaçaient la France à l'égard de l'Europe ». Elles rappelaient d'abord que la politique française avait dû, « depuis le traité du 20 novembre 1815, par sa prudence, sa modération, sa loyauté dans l'acquittement de ses engagements, s'attacher à diminuer la haine et la jalousie qu'avaient excitées contre elle, chez presque tous les peuples de l'Europe, les événements de la Révolution et les guerres qui en avaient été la suite ». Mais, après cette période de sagesse au dehors et de réorganisation au dedans, « l'impossibilité de retenir sous le joug un pays tel que la France, du moment que les prétextes manquaient, a fait sentir aux grandes puissances, aussi fortement qu'à celles du second ordre, le besoin de son indépendance, comme garantie de la leur et du maintien de l'équilibre de l'Europe ». Le sentiment de cette nécessité apparaissait déjà avant la réunion du Congrès d'Aix-la-Chapelle, alors que « la France, restant sans système fédératif, sans la possibilité d'en former un, ne pouvant remonter qu'avec le temps, et par le concours d'événements fortuits, au rang qui lui appartient dans la société européenne, n'était pas complètement émancipée ». C'est à l'habileté politique et aux efforts du duc de Richelieu que le pays devait enfin cette émancipation, « le jour où, par les soins du négociateur auquel ses intérêts étaient confiés, elle est parvenue à s'associer aux conseils et à l'influence des quatre puissances qui avaient, jusques là, exercé en Europe une espèce de direction qui menaçait de se perpétuer »
La déclaration d'Aix-la-Chapelle avait expressément consacré la reconnaissance des droits de la France dans le concert de la politique européenne1; elle avait formulé « ces principes qui consacrent l'indépendance des nations, tendent à substituer la justice à la force, la raison aux passions, dans les rapports des peuples et des gouvernements ; ils ont augmenté la puissance morale de la France qui les a si souvent professés et qui, pour ses propres intérêts, ne doit jamais les oublier ». Et les instructions, après avoir mis en relief cette importante évolution dans la nature des liens qui unissaient les grandes puissances, remarquaient avec juste raison que, désormais, « la rivalité de l'Angleterre est sans danger, parce qu'elle ne pouvait plus nuire à la France qu'en ébranlant de nouveau L'Europe catière ».
1. Déclaration jointe au protocole du 15 novembre 1818. ↩
Ces dispositions d'équitable justice recevaient une contre-partie : d'après les informations les plus autorisées, un accord éventuel avait été secrètement conclu à Aix-la-Chapelle en vue de rétablir la quadruple alliance, au cas d'un nouveau bouleversement en France. On ne nous accordait au fond qu'une confiance à réserves. En appelant l'attention de l'ambassadeur sur cette prévision restrictive, il était invité repousser, si les membres du Cabinet y faisaient quelque allusion, la possibilité d'événements de nature à motiver un changement dans l'attitude des puissances. « Notre situation à l'égard de l'Angleterre, disaient les instructions, est celle d'une puissance parfaitement indépendante qui désire et cherche la bienveillance des autres, mais qu'aucune considération ne met dans la nécessité de se plier à ses volontés »
La prépondérance en Europe devant pour une certaine période de temps appartenir à la Russie et à l'Angleterre, le Cabinet des Tuileries apercevait combien « leur jalousie mutuelle nous servira respectivement, et peut-être tour à tour, de sauvegarde contre l'une et l'autre ». D'ailleurs, on pouvait déjà reconnaître que les deux puissances observaient alors également envers la France un système de ménagements qui justifiait cette notation de l'avenir.
La situation générale étant ainsi définie dans ses lignes directrices, il restait à préciser la conduite à tenir au moment des négociations particulières. C'était d'abord la question de la traite des Nègres : « la France croit avoir déjà fait à cet égard tout ce qu'elle peut faire, mais l'Angleterre ne se montre pas satisfaite et annonce hautement l'espoir d'obtenir plus encore. A Aix-la-Chapelle, lord Castlereagh avait insisté pour obtenir un traité général établissant le droit de visite sur tous les navires suspects et une déclaration assimilant ce trafic à un crime contre le droit des gens, punissable à l'égal de la piraterie; la France et la Prusse avaient rejeté ce projet, que la Russie et l'Autriche avaient de leur côté éludé. On s'était borné à convenir que des instructions seraient données aux ministres des différentes Cours à Londres pour reprendre leurs conférences et examiner les moyens propres à la suppression de la traite dans tous les pays de l'Afrique situés au Nord de la ligne1. L'ambassadeur de France avait l'ordre d'opposer un refus invariable à consentir le droit de visite et d'affirmer, en toutes circonstances, que la renonciation de la France à la traite était par elle strictement appliquée.
1. Equatenr. ↩
Sur la question des Barbaresques, après avoir résumé les différentes phases des négociations précédentes, les instructions rappelaient les propositions que les puissances avaient présentées à Aix-la-Chapelle, à l'encontre de celles de l'Angleterre : l'Autriche avait indiqué& » le rétablissement de l'Ordre de Malte modifié » ; la Russie avait préconisé « la destruction des Régences Barbaresques et la colonisation des côtes septentrionales de l'Afrique »; la France avait suggéré l'établissement d'une ligue générale, chaque puissance se réservant d'agir isolément.
Ces propositions ayant été écartées, il avait été décidé que la France et l'Angleterre enverraient aux Régences d'Alger, de Tunis et de Tripoli des commissaires pour leur notifier, « au nom de toutes les puissances de l'Europe, leur résolution de mettre fin à leurs pirateries » et, si elles y persistaient, « la formation, pour les contraindre à y renoncer, d'une ligue de tous les États qui pourrait compromettre jusqu'à leur existence ». L'ambassadeur était donc invité à faire connaître que le Roi allait désigner le commissaire chargé d'effectuer la démarche décidée, avec le vice-amiral anglais déjà nommé. Ses instructions devaient être identiques aux instructions anglaises communiquées au ministère français. Dans le cas où cette mission, appuyée par une communication des cinq Cours à la Porte suzeraine des Régences, resterait sans effet, les conférences de Londres seraient rouvertes pour aviser à une solution.
L'insurrection des colonies que la guerre d'Espagne avait séparées de leur métropole devant être, dans un avenir prochain, l'objet de nouveaux échanges de vues, le Cabinet de Madrid avait tenté de porter la discussion au Congrès d'Aix-la-Chapelle. La France et la Russie avaient appuyé sa demande, l'Angleterre et l'Autriche l'avaient combattue, la Prusse avait paru soutenir le refus. On avait objecté à la France « le danger pour elle de compliquer les questions ». La Russie, abandonnant sa première adhésion, avait invoqué l'opportunité « de ménager l'opinion des autres puissances ». L'Espagne, découragée, avait exprimé « qu'elle renonçait à l'idée de recourir à l'intervention des puissances. » Lord Castlereagh avait pris ensuite, à Aix-la-Chapelle, l'initiative de soumettre aux gouvernements la question de la pacification de l'Amérique, mais dans des conditions dangereuses aux intérêts espagnols. Il voulait que « l'Espagne accordât, dès à présent, aux provinces encore soumises, les mêmes concessions qu'elles offriraient aux provinces insurgées ». Il demandait une déclaration collective et publique des Cabinets à l'Espagne pour lui notifier qu'en aucun cas, « même si elle faisait aux insurgés les propositions les plus convenables, ils ne lui donneraient de secours d'aucune espèce contre eux ». Les plénipotentiaires représentèrent que de telles ouvertures ne seraient pas accueillies par l'Espagne; ils offrirent, à titre de service à rendre au Cabinet de Madrid, afin de regagner sa confiance, une intervention auprès des États-Unis pour retarder de leur part la reconnaissance de l'indépendance de Buenos-Ayres. Reprenant une indication émanée de lord Castlereagh, ils formulèrent la pensée « d'une intervention amicale des puissances pour engager le Roi à appeler à Madrid le duc de Wellington ; il présiderait en quelque sorte à une négociation que suivraient, de concert avec lui, les plénipotentiaires des différentes Cours »
Ces divers projets ayant été repoussés, lord Castlereagh soutint les déclarations préliminaires qu'il avait d'abord présentées, sans pouvoir faire adopter un principe rejeté par les puissances; elles jugeaient combien, en l'acceptant, « elles sacrifieraient les intérêts de l'Espagne, sans même qu'elle les eût autorisées à s'en occuper, et qu'elles mettraient les leurs à l'entière discrétion de l'Angleterre ». Les conférences se terminèrent sans conclure à aucune résolution. L'Espagne se sentait désormaie livrée à ses propres forces, elle avait perdu confiance dans la médiation de l'Europe, elle paraissait prête à engager, par ses seuls moyens, la lutte pour rétablir ses droits, dût-elle recourir aux armes pour les imposer, même sans attendre la fin de ses différends avec le Brésil.
Une politique imprévoyante, mal soucieuse de leurs propres intérêts, animait l'Espagne et le Brésil. Leur aveugle rivalité multipliait les difficultés, aigrissait les contestations et formait obstacle à tout rapprochement. En 1817, l'Espagne avait invoqué la médiation des cinq grandes puissances, le Portugal l'avait reconnue. Les plénipotentiaires des puissances médiatrices avaient proposé un traité ; le Portugal y avait souscrit; le Cabinet de Madrid persistant, en 1819, à le repousser, le Portugal avait été jusqu'à presser les médiateurs d'imposer leur sentence à l'Espagne. C'était excéder le droit de la médiation. Ils s'efforcèrent donc à faire agréer quelques-unes des propositions espagnoles. Mais le marquis de Palmella opposait des réponses dilatoires et fuyait toute conclusion ; le Cabinet de Madrid n'était pas plus traitable, il prenait plaisir à émettre des propositions incomplètes, sans même y attacher un caractère définitif. Cette situation ne causait d'ailleurs à l'Angleterre aucune contrariété, l'extension de son commerce devant être favorisé par les circonstances qui écartaient de ces régions tous les autres pavillons. Un concours impartial dans l'affaire hispano-portugaise ou dans celle de la pacification des colonies espagnoles était donc peu à espérer. La France avait au contraire un intérêt certain dans le rétablissement de la paix de l'Amérique espagnole, en le préparant par un rapprochement entre Madrid et Rio-de-Janeiro.
Le Cabinet britannique appuyait-il la cour du Brésil, comme en 1810, au prix d'avantages commerciaux sur les autres nations ? Méditait-t-il de reconnaître l'indépendance de Buenos-Ayres, de contrecarrer l'expédition espagnole qui devait partir de Cadix en été ? Le soin de ces informations était spécialement recommandé à l'ambassadeur. La probabilité d'une cession prochaine des Florides par l'Espagne aux États-Unis d'Amérique ne lui était signalée qu'incidemment, on la croyait déjà arrêtée, mais on faisait ressortir « l'accroissement de puissance que cet événement va donner à un pays destiné peut-être à disputer l'empire des mers à l'Angleterre ».
Enfin, pour achever le tableau des questions en cours et tracer à M. de La Tour-Maubourg la ligne de conduite qu'il aurait à suivre à leur égard, ses intructions lui prescrivaient de ne rien ajouter au langage déjà exprimé et à la démarche de conciliation amicale effectuée par le Cabinet des Tuileries auprès du Danemark, qui réclamait l'exécution du traité de Kiel1, et de la Suède qui refusait de s'y conformer. Les quatre grandes puissances garantes de ce traité, avaient accueilli, pendant le Congrès d'Aix-la-Chapelle, les réclamations danoises, elles étaient intervenues collectivement auprès du Roi de Suède, sans avoir pu le décider à remplir ses engagements. La France, qui n'était pas garante du traité de Kiel, était disposée à renouveler à Stockolm ses conseils en vue d'un accord, mais elle ne comptait pas prendre une part plus effective au règlement du conflit.
1. Traité de Kiel (14 janvier 1814) entre la Suède et le Danemark, par lequel le Danemark entrait dans la coalition contre la France. ↩
A côté des investigations incessamment poursuivies sur « les rapports extérieurs et les vues politiques de l'Angleterre », l'ambassadeur était invité à « consigner dans ses dépêches tous les faits et renseignements qui pourront bien faire connaître : 1° les forces de terre et de mer de la Grande-Bretagne ; 2° la situation de ses finances ; 3° l'esprit et la force respective des divers partis qui divisent la nation ; 4° les dispositions des catholiques, principalement en Irlande; 5° l'état du commerce en Angleterre et les progrès de l'industrie dans les trois royaumes1 »
1. Instructions pour le marquis de La Tour-Maubourg, ambassadeur du Roi à Londres, signées par le Roi à Paris le 26 mars 1819. Aff. Etr. Angleterre, suppl. V. 22, f° 198. Il était encore rappelé à l'ambassadeur qu'au retour de sa mission il devait remettre au Roi un mémoire détaillé contenant le résumé de ses négociations, des événements principaux dont il aura été témoin et de toutes les observations qu'il aura été à même de recueillir. Il était également averti qu'à la fin de sa mission il devait, suivant une règle générale, remettre en original, soit à son successeur, soit au département en cas d'interruption des relations diplomatiques avec la Cour où il était accrédité, tous les chiffres et tous les papiers concernant le service, avec un inventaire, duquel il lui sera donné décharge. ↩
Le marquis de La Tour-Maubourg prit la direction de l'ambassade à Londres vers la mi-avril. Il s'appliqua tout d'abord à provoquer ces impressions de confiance personnelle et de sécurité politique nécessaires à fonder, dès leur premier contact, entre les hommes appelés à traiter les affaires, et si particulièrement les grands intérêts internationaux. Ses instructions verbales le mettaient en mesure de réitérer et de confirmer les assurances dont le comte Georges de Caraman avait été l'heureux interprète, dans ses communications confidentielles à lord Castlereagh. La netteté de son langage, l'autorité de son caractère, sa franchise courtoise, son vaillant passé militaire, sa glorieuse blessure1 contribuaient à lui attirer le respect et la sympathie. Lord Castlereagh fut, dès l'instant, sensible aux messages de la parole royale qu'il venait d'entendre, il ne tarda pas à donner entière créance à la garantie de si loyales explications et, peu à peu, après quelques entretiens, les appréciations pessimistes et les critiques d'un passé récent s'effacèrent pour faire place à une entente sincèrement rétablie. C'était assurément, dans les conjonctures du moment, la position capitale à conquérir. Peut-être lord Castlereagh était-il disposé à ce rapprochement par l'état des luttes intérieures, et des embarras parlementaires où la majorité ministérielle perdait souvent sa cohésion.
1. A la bataille de Leipsick, un boulet lui avait emporté la cuisse. ↩
Les dernières élections avaient élevé les forces de l'opposition de 80 voix, auxquelles elle était réduite en 1816, à 120 voix, à la suite de la dernière dissolution; au début de la session de 1819, elle comptait 168 suffrages. Mais le chef du Foreign-Office demeurait habile à dissimuler l'inquiétude, la menace du danger n'altérait pas une sérénité chez lui toujours invariable. A ce moment même, le Cabinet avait à faire face à la fixation des questions financières les plus épineuses : règlement de l'état de la Banque; détermination de la quotité des paiements à faire en espèces ou en lingots pour écarter le danger d'une trop grande émission de numéraire dont la plus grande part était exportée2? ; levée de trois millions de livres sterling de taxes additionnelles ; emprunt de douze millions de livres sterling à réaliser, moitié en billets de l'Échiquier, devant concourir, avec une fraction du fonds d'amortissement, au service de l'année1 ; ces mesures nécessaires rencontraient les attaques les plus violentes d'une opposition renforcée et acharnée. La tâche ministérielle se compliquait encore par les discussions relatives à la cession de Parga2 à la Turquie, au bill de l'Avocat-général prohibant les armements en faveur des gouvernements étrangers, auxquelles s'ajoutait le souci de la cession des Florides, des questions des Amériques et de la politique continentale. Un champ si surchargé absorba longtemps le travail gouvernemental et fit ajourner jusqu'à la fin de la session la reprise active des rapports diplomatiques3.
2. Caraman à Dessoles, 5 février 1819. A/f. Etr. Angl. V. 612, f° 37; 5 mars, ibid., [° 59. La Tour-Maubourg à Dessoles, 30 avril, ibid., f° 101. ↩
1. La Tour-Maubourg à Dessoles, 21 mai 1819, ibid., fo 113. ↩
2. Parga, ville forte en Albanie, libre depuis quatre siècles. La place avait été assiégée en 1814 par Ali-Pacha; les Parganistes avaient appelé le secours des Anglais et demandé leur incorporation à la république des les Ioniennes, mais les Anglais les livrèrent à Ali-Pacha. Les habitants, au nombre de 4.000, quittèrent tous leur pays, se refusant à subir la domination de la Turquie, 1819. ↩
3. Des bulletins de la plupart des séances du Parlement sont annexés aux dépêches de l'ambassadeur. ↩
Dans cet intervalle, les négociations spéciales intéressant la France s'offraient d'ailleurs peu nombreuses. En première ligne, se présentait l'affaire de l'ancienne Compagnie des Indes, déjà encours. Lord Castlereagh avait précédemment offert de la régler par l'option d'un arbitrage ou d'un paiement de 80.000 livres sterling ; le duc de Richelieu n'avait pas pu obtenir du chef du Foreign-Office, à Aix-la-Chapelle, une augmentation de ce capital que le Cabinet anglais présentait à titre d'ultimatum. M. de Caraman fit valoir vainement tous les arguments en faveur des actionnaires de l'ancienne Compagnie, il se heurta à une décision irréductible qu'il dut accepter1.
1. Caraman à Dessoles, 5 mars, ibid., Vol. 612, f° 59 ; 23 mars 1819, f° 77. La Tour-Maubourg à Dessoles, 8 juin, ibid., f° 143 ; 5 octobre 1819, ibid,, f° 270. ↩
Cependant, revenait la question des Barbaresques. A Aix-la-Chapelle, lord Castlereagh avait fait revivre le projet de ligue qui conservait son ardent patronage. Il n'avait pas rencontré auprès des souverains plus de faveur qu'auprès de leurs ambassadeurs qui l'avaient déjà écarté ; il avait été résolu qu'avant tout nouveau débat, il serait envoyé, auprès des Régences, deux commissaires chargés de les inviter, au nom des puissances, à cesser un système de piraterie qu'elles étaient décidées à briser. La France et l'Angleterre avaient consenti à remplir ce mandat ; il avait été convenu que « la déclaration aux Régences serait faite en commun, au nom des puissances européennes ». S'inspirant de cette disposition, le marquis Dessoles exprima le désir de connaître le texte des instructions remises à l'agent anglais, mais lord Castlereagh, mal enclin à une interprétation logique de nature à contrarier ses calculs d'indépendance, éluda cette préférence, en se bornant à répondre « que le protocole d'Aix-la-Chapelle indiquait suffisamment la nature et le but de la démarche »2.
2. La Tour-Maubourg à Dessoles, ibid., 20 avril, 25 mai, 18 juin, 13 juillet La Tour-Maubourg à Dessoles, 16 avril, ibid., f° 94 ; 25 mai, ibid., f° 120 ; 18 juin, f° 143 ; 13 juillet, f° 175 ; 5 octobre ; f° 270. ↩
Les deux commissaires, le vice-amiral sir Thomas Fremantle3 pour l'Angleterre, le contre-amiral Jurien4 pour la France, devaient se rencontrer à Mahon, le 28 juillet. Seul, le contre-amiral Jurien se trouvait au rendez-vous que sir Thomas Fremantle atteignit aux derniers jours d'août seulement ; il expliquait d'ailleurs son retard par des motifs assez peu plausibles. Le 3 septembre, les deux officiers généraux arrivaient à Alger; ils n'apportaient pas de présents et n'étaient pas munis de pleins pouvoirs; leur mission se bornait à faire connaître la déclaration dont ils étaient chargés. Le dey d'Alger l'accueillit avec une sorte de hauteur, il affirma, comme le fit ensuite le bey de Tunis, « sa volonté d'exercer le droit de visite sur tous les navires sans distinction, afin d'y reconnaître ses amis et ses ennemis, de faire arrêter et confisquer tous ceux dont les papiers ne seraient pas en règle, et de s'emparer de tous les navires appartenant à des puissances avec lesquelles il n'aurait pas de traités » Seul, le bey de Tripoli fit à la notification des puissances une réponse aussi courtoise que satisfaisante. Le dey d'Alger avait été jusqu'à exprimer ses doutes sur la réalité de la mission, parce qu'un agent envoyé par lui depuis longtemps en Angleterre, et rentré à Alger le 31 août, « n'avait eu aucun avis à lui donner de la communication qu'il recevait des Cours d'Angleterre et de France »
3. Fremantle (Sir Thomas Francis) 1765-1849 ; vice-amiral, commandant en chef de l'escadre de la Méditerranée en 1818-1819 (Dict. of Nat. Biogr.). ↩
4. Jurien de la Gravière (Pierre Roch) 1772-1849 ; contre-amiral en 1817, vice-amiral en 1831, pair de France en 1832 (Grande encyclopédie). Commandant en 1821 la station navale du Brésil et en 1824 celle des Antilles (Nouvelle Biographie, Didot). ↩
M. de La Tour-Maubourg avait usé de tous les moyens pour découvrir l'objet de la mission de l'envoyé algérien sans arriver à le connaître1. Par quel calcul était-il rentré à Alger trois jours avant les amiraux? Quelle relation avaient ces coïncidences avec l'arrivée de sir Thomas Fremantle à Mahon, un mois après la date convenue ? Le soupçon d'une pression anglaise sur le dey d'Alger parut plus probable encore, lorsqu'on put acquérir la certitude, que le consul d'Angleterre avait eu, dès l'arrivée des commissaires devant Alger, des conférences secrètes avec la Régence et qu'il s'était abstenu de concerter son action avec le consul de France.
1. Dessoles à La Tour-Maubourg, 22 juillet 1819, ibid., f° 188. ↩
En préparant l'échec de la mission, l'Angleterre cherchait à ouvrir les voies à son projet de ligue ; elle avait aussi pour but de servir sa prépondérance maritime à laquelle le droit de visite en mer devait être si favorable. Faut-il se demander si le Cabinet de Londres n'était pas dirigé par l'arrière-pensée d'écarter les desseins de civilisation des côtes septentrionales d'Afrique, dont le programme avait été déjà indiqué au cours des conférences, peut-être en même temps la part que la France pou vait y revendiquer?
Les circonstances que nous venons de relater ne furent pas sans causer une vive déception à notre ambassadeur qui exprima à M. Dessoles « le regret d'avoir mis, dans cette affaire, une franchise qu'on pouvait regarder comme n'ayant pas été réciproque »1. Il semble que lord Castlereagh ait pris lui-même le soin de confirmer cette impression par sa hâte à demander, aussitôt qu'il connut l'échec de la mission des commissaires, la reprise immédiate des conférences sur les Barbaresques, mais leur réunion fut encore ajournée par le retard que les puissances affectèrent d'apporter à l'envoi de leurs instructions, elles ne parvinrent du reste à leurs représentants que vers la fin de l'année2.
1. La Tour-Maubourg à Dessoles, 8 octobre 1819, ibid., f° 272. ↩
2. Protocole annexé à la lettre du 22 novembre 1819. ↩
L'Angleterre avait accepté de prêter sa médiation au différend entre le Danemark et la Suède. Les questions qui s'y rattachaient furent l'objet de conférences spéciales, dont lord Strangford1 eut la direction ; elles aboutirent à un traité définitif par lequel la Suède s'obligea à payer à la Norvège trois millions d'écus de banque de Hambourg, en dix termes mensuels età 4 p. 100 d'intérêt. La France, non garante du traité de Kiel, point de départ de la contestation, n'était pas intervenue à la discussion ; elle s'était bornée à faire exprimer à Stockolm des conseils de sagesse et d'équité. Cependant M. de La Tour-Maubourg fut invité à assister à la séance du 2 septembre, où lord Castlereagh fit connaître aux plénipotentiaires le résultat satisfaisant de la négociation2.
1. Voir note, page 183. ↩
2. La Tour-Maubourg à Dessoles, 6 juillet, Ibid., f° 164 ; 28 septembre, f° 262 ; 12 octobre, f° 286. ↩
De l'antre côté de l'Atlantique, un événement déjà prévu s'était réalisé : les États-Unis avaient obtenu de l'Espagne la cession des Florides3 par un traité signé à Washington. La nouvelle, depuis longtemps pressentie, souleva dans le public anglais la plus vive agitation. L'opinion vit dans cet agrandissement la révélation d'un système d'extension menaçant pour le Canada; déjà la grande république, bornée à l'Ouest par l'océan Pacifique, s'appuyait directement à l'Est sur le golfe du Mexique : voudrait-elle englober d'autres territoires et prolonger sa domination sur les colonies qui l'avoisineraient encore? Le souci devenait européen, si on envisageait quelles résotions pouvaient être abordées par le Cabinet anglais.
3. Les Etats-Unis achetèrent les Florides à l'Espagne en 1819. Le Traité des Florides fixa les limites entre les Etats-Unis et le Mexique. ↩
Avait-il connu le projet sans le combattre, faute d'avoir pu le faire échouer? M. de La Tour-Maubourg se croyait en mesure d'y répondre catégoriquement, il regardait les informations recueillies à des sources, sûres ses yeux, comme positives ; il en déduisait que l'Angleterre ne nourrissait aucune pensée secrète de s'élever contre l'application du traité ; le Cabinet anglais ne devait done pas dès lors être soupçonné d'ingérence lorsque, plus tard, Ferdinand VII refusa de ratifier le traité. Les dépêches de Madrid paraissaient autoriser cette interprétation. Mais l'ambassadeur ne persiste pas toujours à envisager la situation sous cet aspect, il en vient à admettre l'imminence d'une intervention armée de l'Angleterre. Le 3 août, il croit à la guerre immédiate, il écrit qu'une escadre, sous les ordres de l'amiral Popham, est prête à appuyer le refus de l'Espagne; il assure que l'Angleterre, au cas de la ratification du traité, songe à s'emparer de la Havane, il ne doute pas que les États-Unis saisiront les Florides, qu'il y ait ratification ou non1. Ses impressions pessimistes furent effacées par des confidences spontanées de lord Castlereagh qui le ramenèrent à ses premières appréciations. Le chef du Foreign-Office avait fortement insisté sur ses intentions pacifiques et sa volonté de n'influencer en rien les résolutions espagnoles2. L'Angleterre voulait-elle seulement réserver l'avenir et garantir ses intérêts présents?
1. Caraman à Dessoles, 26 mars, Ibid., f° 81 : La Tour-Maubourg à Dessoles, 14 mai, f° 109. 3 août, f° 198 ; 10 août, f° 206 ; 24 août, f° 215 ; 2½ septembre, f° 256 ; 1er octobre, f° 269. Dessoles à La Tour-Maubourg, 19 avril, [° 97; 24 juin, fo 150; 29 juillet, f° 194 ; 30 août, fo 222. ↩
2. La Tour-Maubourg à Dessoles, 24 septembre 1819, Ibid, f° 256. ↩