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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Affirmation de sa politique en prenant le Porte- feuille des affaires Étrangères. - 12 aout 1822

Affirmation de sa politique en prenant le Porte- feuille des affaires Étrangères. - 12 aout 1822

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 22 min de lecture · p. 337–352 · chapitre 26 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chateaubriand à Montmorency, 12 août: la mort du marquis de Londonderry à North-Cray ; - 13 août, les détails du drame de North-Cray, les successeurs possibles de lord Londonderry, les conséquences de sa disparition par rapport à l'Angleterre et par rapport à l'Europe, le choix de l'envoyé anglais au Congrès ; - 15 août, enquête du Coroner sur la mort de lord Londonderry, troubles antérieurs dans la santé du chef du Foreign-Office, son courage le rendait très propre aux affaires, son opposition à la politique continentale, le vide qu'il laissera en Europe, personnages cités pour lui succéder ; - 16 août, l'incertitude du choix durera longtemps. - Montmorency à Chateaubriand, 17 août : conséquences de la disparition de lord Londonderry pour l'Autriche, désir exprimé par l'Empereur Alexandre à lord Londonderry de le rencontrer ; - 14 août, lord Bathurst chargé de l'intérim du Foreign-Office ; - 19 août, la fièvre jaune à Cadix. - Chateaubriand à Montmorency, 19 août : les instructions probables de l'envoyé anglais au Congrès, candidatures ministérielles ; - 20 août, les funérailles de lord Londonderry à Westminster, le duc de Wellington désigné, mais point nommé pour le Congrès. - Montmorency à Chateaubriand, 17 août: la désignation de Chateaubriand pour le Congrès ajournée. - Chateaubriand à Montmorency, 21 août : le duc de Wellington nommé ambassadeur au Congrès ; l'Ursule, la Vigilante et la Petite Betsy capturés seront reconduits à Cherbourg. - Voyage de M. de Marcellus à Paris, son objet, 21 août, il revient, 29 août, chargé d'annoncer à Chateaubriand sa nomination comme ambassadeur au Congrès, silence des mémoires sur cette mission. - Billet de M. de Villèle à Chateaubriand, 27 août : l'ambassadeur nommé plénipotentiaire au Congrès. - Chateaubriand à Montmorency, 23 août : ajournement possible d'un choix pour la succession de lord Londonderry. - Montmorency à Chateaubriand, 26 août : l'ouverture des conférences de Vienne pourrait être retardée, nouvelles de Grèce et d'Espagne. - Chateaubriand à Montmorency, 29 août : M. Canning paraît devoir succéder à lord Londonderry, pèlerinage a Hartwell. - Chateaubriand à Villèle, 3 septembre: conversation avec le duc de Wellington, lord Bathurst et lord Liverpool, l'ambassadeur attend son congé ; - 6 septembre, l'Angleterre ne veut se mêler de rien. - Départ de Chateaubriand pour Paris, 8 septembre. M. de Marcellus chargé d'affaires. - Démarches des puissances à Londres pour obtenir l'ajournement du départ de sir William A'Court. - Montmorency à Chateaubriand, Vienne, 11 septembre : il invite l'ambassadeur à se joindre, au nom de la France, à la demande des puissances. — Marcellus à Villèle, 10 septembre: M. Canning succédera à lord Londonderry. - Habileté de M. Canning. - Marcellus à Villèle, 13 septembre : M. de Metternich craint l'influence du duc de Wellington sur l'Empereur Alexandre ; - 1¼ septembre, l'Opposition très hostile à M. Canning. - Chateaubriand à Marcellus, Paris 16 septembre : il demande à Marcellus des extraits de ses dépêches de Londres ; 20 septembre, il suivra, de Vérone, à la fois le Congrès et les affaires à Londres ; - 19 décembre, il arrive de Vérone à Paris, il craint les déceptions.

La situation ministérielle de M. de Montmorency. - La note simultanée des puissances à Madrid, le ministre a déclaré à Vérone s'y associer. - M. de Villèle veut se réserver et agir indépendamment à Madrid. - Délibérations du Conseil, Louis XVIII annonce que la note séparée de Villèle est adoptée. - Démission de M. de Montmorency. - Chateaubriand est nommé ministre des Affaires Étrangères, 29 décembre. - vis-à-vis de l'Angleterre ; 13 janvier : il veut la paix, mais avec l'honneur et la sûreté de la France, M. de la Garde ne quittera Madrid qu'après les envoyés de Russie, d'Autriche et de Prusse.

Une sorte de repos s'était partout établi lorsqu'éclata soudain l'événement le plus imprévu : lord Londonderry n'était plus !

M. de Chateaubriand télégraphie1 à M. de Montmorency cette saisissante nouvelle qu'il lui fait sur-le-champ parvenir par courrier extraordinaire :

1. Les Mémoires d'outre-tombe, IV. p. 269, donnent la brève dépêche de l'ambassadeur : « Le marquis de Londonderry est mort subitement ce matin 12, à neuf heures du matin, dans sa campagne de North-Cray. Londres, 12 août 1822, à quatre heures de l'après-midi. » ↩

« Un courrier arrivé au Foreign-Office à midi a porté la nouvelle subite de la mort de M. le marquis de Londonderry, il a expiré, ce matin à 9 heures, dans sa maison de campagne de North-Cray, à 13 milles de Londres. Depuis deux jours, il s'était plaint d'un violent mal de tête1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 12 août 1822, à quatre heures de l'après-midi, n° 48, ibid. f° 365. Il semble d'après ce texte que l'ambassadeur savait déjà quelques données sur le drame de North-Cray. ↩

Le lendemain l'ambassadeur mandait à M. de Montmorency ces détails émouvants :

« Cette mort a été extrêmement tragique. Le noble marquis, étant à Londres le vendredi 9 du courant, se sentit la tête un peu embarrassée ; il se fit saigner entre les épaules, après quoi, il partit pour Nord-Cray, où la marquise de Londonderry était établie depuis un mois. La fièvre se déclara le samedi et le dimanche 11 ; mais elle parut céder dans la nuit du dimanche au lundi; lundi matin 12, le malade semblait si bien que sa femme, qui le gardait, crut pouvoir le quitter un moment. Lord Londonderry, dont la tête était égarée, se trouvant seul, se leva, passa dans un cabinet voisin, saisit un rasoir et, du premier coup, se coupa la jugulaire; et il tomba baigné dans son sang, aux pieds d'un médecin qui venait à son secours. On cache, autant qu'on le peut, cet accident déplorable, mais il est parvenu défiguré à la connaissance du public et a donné naissance à des bruits de toute espèce. Pourquoi lord Londonderry aurait-il attenté à ses jours? il n'avait ni passions, ni malheurs. Il était plus que jamais affermi dans sa place. Il se préparait à partir jeudi prochain, et se faisait une partie de plaisir d'un voyage d'affaires. Il devait être de retour le 15 octobre pour des chasses arrangées d'avance, et auxquelles il m'avait invité. La Providence en a ordonné autrement et lord Londonderry a suivi le duc de Richelieu1.

1. Dans ses Mémoires, IV, p. 271. M. de Chateaubriand cite les passages suivants comme tirés de sa dépêche du 15 août. Ils appartiennent à sa dépêche du 13 août n° 49, telle que nous la transcrivons. Le texte des Mémoires présente quelques différences de forme, des suppressions assez importantes et des fragments qu'on ne retrouve pas dans le document original. ↩

« On a envoyé des courriers de toutes parts, aux eaux, aux bains de mer, dans les châteaux, pour chercher les ministres absents ; au moment où l'accident est arrivé, aucun d'eux n'était à Londres ; on les attend aujourd'hui et demain ; ils tiendront un conseil, mais ils ne pourront rien décider; en dernier résultat, c'est le Roi qui leur nommera un collègue, et le Roi est à Edimbourg. Il est probable que Sa Majesté Britannique ne se pressera pas de faire un choix2. Elle voudra attendre tous ses amis. La marquise de Conyngham sera vraisemblablement consultée, et elle n'est pas du voyage d'Ecosse. L'opposition a de l'influence sur les habitudes et l'esprit du Roi : les intrigues s'en mêleront, les ambitions se combattront ; dans le Conseil il y aura deux partis, le parti Grenville et le parti purement ministériel; on sera peut-être deux ou trois mois à attendre le successeur de lord Londonderry. Si le monarque anglais peut vaincre des répugnances, la personne qui a le plus de chances, dans ce moment, c'est M. Canning : il a déjà eu le portefeuille des Affaires Étrangères3 et il est membre, et membre éloquent, de la Chambre des Communes, où le ministère n'a plus de défenseur que M. Peel ; lord Grenville4, dont il pourrait être question s'il n'avait pas renoncé aux affaires, appartient à la Chambre des Pairs. Reste la supposition d'un changement total dans le ministère. Cela est possible, mais peu probable, surtout le Parlement n'étant pas assemblé.

2. Toute la partie qui suit n'est pas citée dans les Mémoires. ↩

3. Il avait été ministre des Affaires Etrangères en 1807 et s'était retiré en 1809, à la suite d'un duel avec lord Castlereagh. ↩

4. Lord Grenville (1759-1834), ministre du Cabinet Pitt en 1783, ministre des Affaires Etrangères en 1790, avait été en 1806 le chef d'un ministère de coalition avec Fox, Erskine et lord Grey. L'échec de sa tentative d'émancipation de l'Irlande le contraignit à se retirer. ↩

« Lord Liverpool, qui jouit de la plus grande considération et que le Roi écoute, influera puissamment sur le choix du nouveau ministre; quelques journaux disent déjà qu'il pense à sir Charles Stuart ; mais sir Charles Stuart n'a ni existence, ni éducation parlementaire. Quand une élection le placerait dans la Chambre des Communes, il est à croire qu'il ne jouerait aucun rôle comme orateur; et il est, de plus, entièrement inconnu aux partis et à l'opinion de ce pays ; ces obstacles pour lui me paraissent insurmontables, à moins qu'on ne trouve un moyen de l'associer à M. Canning.

« La mort du marquis de Londonderry doit être considérée, Monsieur le vicomte, par rapport à l'Angleterre et par rapport à l'Europe.

«2 Quant à l'Angleterre, cette mort est assez funeste. Lord Londonderry n'était pas aimé, mais il était craint; les radicaux le détestaient, mais ils avaient peur de lui. Singulièrement brave, il imposait à l'opposition qui n'osait pas trop l'insulter à la tribune et dans les journaux. Son imperturbable sang-froid, son indifférence profonde pour les hommes et pour les choses, son instinct de despotisme et son mépris pour les libertés constitutionnelles en faisaient un ministre propre à lutter avec succès contre les penchants du siècle; ses défauts devenaient des qualités, à une époque où l'exagération et la démocratie menacent le monde.

1. Ambassadeur à Paris.

2. Ici reprend le texte cité par les Mémoires. ↩

«1 La mode aujourd'hui dans ce pays, et notamment parmi la haute société, c'est d'être dans l'opposition : admirer Bonaparte, crier contre le gouvernement, voilà l'esprit anglais du jour.

1. Cette fin de la dépêche ne figure pas aux Mémoires. ↩

« Je crois au contraire, Monsieur le vicomte, que l'Europe (et en particulier la France), gagnera à la mort du premier ministre de la Grande-Bretagne. Je vous ai souvent parlé de son système anti-continental. Lord Londonderry aurait fait beaucoup de mal à Vienne. Ses liaisons avec M. de Metternich étaient obscures et inquiétantes ; l'Autriche, privée d'un dangereux appui, sera obligée de se rapprocher de nous, d'autant plus que M. Canning, ou lord Grenville, s'ils arrivaient au pouvoir, sont beaucoup mieux disposés à l'égard de la France que ne l'était lord Londonderry.

« Quant à ce qui me regarde comme ambassadeur du Roi, lord Londonderry s'était aperçu que je le connaissais, et tout indifférent qu'il était, cela le mettait mal à l'aise. M. Canning et lord Grenville seraient de mes amis. Les anciennes liaisons de lord Londonderry avec nos anciens ministres2 ne le rendaient pas très cordial et très favorable au ministère actuel; cependant, il commençait à être vivement frappé de la marche et de l'amélioration des choses en France, depuis six mois.

2. Le Cabinet Richelieu. ↩

« On ne sait plus qui ira au Congrès. Peut-être n'y enverra-t-on personne; la décision devrait être prise sur-le-champ, puisque le Congrès va s'assembler, et l'on ne voit pas trop comment les instructions pourraient être promptement données, les mesures arrêtées, l'ambassadeur choisi par un Conseil qui sera d'abord occupé de sa propre existence et qui a perdu précisément le ministre des Affaires Étrangères. D'une autre part, comme le Congrès devait s'ouvrir à Vienne, par condescendance pour lord Londonderry qui ne voulait pas mettre le pied en Italie, peut-être les souverains reviendront-ils à leur premier plan et convoqueront-ils le Congrès à Florence.

« Telles sont, Monsieur le vicomte, les seules choses importantes qui se sont offertes à mon esprit dans la présente conjoncture et dont j'ai cru devoir vous entretenir.

« L'Angleterre n'étant point en révolution, les conséquences de la mort de lord Londonderry ne pourront amener, après tout, que des intrigues de partis et de familles. Il ne s'agira plus que de vous tenir au courant des nouvelles ; même les journaux, qui répètent tout, ne vous laisseront presque rien ignorer. Qui sera ministre? Voilà ce qu'on va se demander pendant un temps plus ou moins long, et peut-être jusqu'à la rentrée du Parlement. On ne consultera pas l'opinion étrangère, et comme la Cour de Londres, en dernier résultat, n'entrera jamais dans le système continental, le choix du ministre nous importe assez peu.

« Tout ce qui produit un mouvement en politique affecte momentanément le crédit. Les fonds ont baissé ici et, vraisemblablement, il y aura aussi une légère baisse en France.

P.-S. — MM. de Bourqueney et de Boissy, que j'avais envoyés ce matin à North-Cray pour exprimer à Mme la marquise de Londonderry la part que je prends à son malheur, viennent de revenir ; ils ont vu lord Clanwilliam, qui était dans une profonde affliction et qui ne leur a rien appris. Il ne me reste, Monsieur le vicomte, qu'à vous accuser réception de votre dernière dépêche n° 312. »

2. Chateaubriand à Montmorency, 13 août 1822, n° 49, ibid., f° 366, pièce 168. ↩

On peut voir, par l'exposé qui précède, combien M. de Chateaubriand avait pénétré la situation intérieure, l'esprit général, la position des partis et des personnes. Il ne découvrait pas avec moins de sagacité l'action de ces éléments sur la politique extérieure; sans cesse son regard explorait l'horizon et il y voyait apparaître les facteurs de l'avenir, ombres obscures auxquelles il donnait la vie et la lumière. Au milieu d'elles, il surgissait en « homme positif » qui voit les affaires et les traite à la façon des problèmes exacts, exigeant des solutions précises. C'était à son génie une forme nouvelle, il se plaisait à le rappeler et à dire qu'il n'était pas seulement ce qu'il nommait « l'homme des rêveries3 », il demeurait toujours le penseur et l'observateur de la plus haute puissance.

3. Chateaubriand à Marcellus, 13 mai 1823, Souv. dipl., p. 169. ↩

Le 15 août, M. de Chateaubriand, complétant par de nouveaux détails son récit du drame de North-Cray, analysait les conséquences pour l'Angleterre de la mort de lord Londonderry :

1. Bourqueney (François-Adolphe. baron puis comte de) 1799-1869 ; attaché à Washington, 1816; 3° secrétaire à Londres (1820) ; 2° secrétaire à Berne (1823-1824) ; remplacé dans ce poste après la disgrâce de M. de Chateaubriand (1824) ; devient alors un des collaborateurs du Journal des Debals ; 1er secrétaire a Londres (1835) ; ministre plénipotentiaire intérimaire à Constantinople (1841) ; ambassadeur à ce poste (1844-1848); ministre à Vienne (1853) ; ambassadeur à ce poste (1856-1859) ; sénateur (1856). (Grande Encyclopédie).

« Les renseignements ultérieurs ont confirmé ce que j ai eu l'honneur de vous dire sur la mort du marquis de Londonderry dans ma dépêche d'avant-hier, n° 49, seulement l'instrument fatal avec lequel l'infortuné ministre s'est coupé la veine jugulaire est un canif, et non pas un rasoir, comme je vous l'avais mandé. Le rapport du Coroner1, que vous lirez dans les journaux, vous instruira de tout. Cette enquête faite sur le cadavre du premier ministre de la Grande-Bretagne, comme sur le corps d'un meurtrier, ajoute encore quelque chose de plus affreux à cet événement.

1. Coroner, officier de police judiciaire. ↩

« Vous savez sans doute à présent, Monsieur le vicomte, que lord Londonderry avait donné des preuves d'aliénation mentale quelques jours avant son suicide, et que le Roi s'en était aperçu2. Une petite circonstance à laquelle je n'avais pas fait attention, mais qui m'est revenue en mémoire depuis la catastrophe, mérite d'être racontée. J'étais allé voir le marquis de Londonderry, il y a douze ou quinze jours ; contre son usage et l'usage du pays, il me reçut avec familiarité dans son cabinet de toilette ; il allait se raser et il me fit, en riant d'un rire à demi-sardonique, l'éloge des rasoirs anglais. Je le complimentai sur la clôture prochaine de la session : « Oui, dit-il, il faut que cela finisse, ou que je finisse1. »

2. « Lord Londonderry étant allé lui porter le projet d'instruction qu'il avait rédigé lui-même, et qu'il devait suivre au Congrès, Georges IV prit le manuscrit et, pour mieux en peser les termes, il commença à le lire a haute voix. Il s'aperçut que lord Londonderry ne l'écoutait pas et qu'il promenait ses yeux sur le plafond du cabinet : « Qu'avez-vous donc Mylord? dit le Roi. - Sire, répondit le marquis, c'est cet insupportable John (un jockey) qui est à la porte ; il ne veut pas s'en aller, quoique je ne cesse de le lui ordonner. » Le Roi étonné ferma le manuscrit et dit : «- Vous êtes malade, mylord, retournez chez vous ; faites-vous saigner. » - Lord Londonderry sortit et alla acheter le canif avec lequel il se coupa la gorge. Mémoires, IV, p. 271. ↩

1. On croit généralement qu'au moment où lord Londonderry se frappa à North-Cray il avait aperçu, ou cru apercevoir, par ses fenêtres des individus qui depuis quelque temps le poursuivaient de menaces et que cette vue détermina sa soudaine résolution. ↩

2 Plus le temps s'écoule, et plus on s'aperçoit que la mort du marquis de Londonderry est un très grand événement pour l'Angleterre : les hommes d'Etat sont rares, et malgré les défauts de celui-ci, il sera difficile de le remplacer. Une volonté quine pliait et ne reculait jamais, un courage de grenadier, un profond dédain pour les doctrines du jour et un dédain encore plus profond pour ceux qui les professent, le rendaient très propre au pouvoir. Dans un pays où les institutions ne lui eussent pas résisté, il eût été un tyran ; en Angleterre, où les libertés sont à l'abri, il n'était qu'un utile appui de la Couronne ; à force d'être indifférent, il semblait bon, et comme il ne se souciait de rien, il était, dans la vie privée, d'un commerce égal et facile. Il balançait par cette espèce de douceur et une grande générosité ce que son caractère avait de dominant et sa réputation d'impopulaire.

2. Toute la partie qui suit ne figure pas dans les Mémoires. ↩

« Au dedans comme au dehors, sa mort se fera sentir ; non pas que je la regarde comme un malheur pour le continent, mais dans les commencements elle laissera un vide. Lord Londonderry s'était trouvé depuis quinze ans mêlé à toutes les transactions diplomatiques; il connaissait personnellement les souverains étrangers et les ministres dirigeant dans les Cours. Si comme Anglais, et par le tour de son esprit, il était opposé à la politique continentale, du moins, il ne protégeait pas les révolutionnaires ; il eût profité des révolutions, mais il ne les eût pas excitées. Dans le cas où l'Europe, mieux conseillée, eût conçu qu'il fallait se passer de l'Angleterre, comme l'Angleterre s'isole de l'Europe, lord Londonderry se serait peu formalisé ; il voulait la paix et n'était jaloux que de la Russie.

« Il est toujours question de M. Canning pour les Affaires Etrangères. On met aujourd'hui sur les rangs M. Peel, ministre de l'Intérieur, le duc de Wellington, et le marquis de Wellesley1. Le Roi a dû apprendre hier soir à Edimbourg (s'il y est arrivé) la déplorable nouvelle ; il est impossible de savoir, ou même de prévoir, le moment où Sa Majesté Britannique fera un choix. Elle ne peut guère revenir avant la fin du mois et alors les intrigues commenceront.

1. Wellesley (Richard Colley, marquis de) (1760-1842). gouverneur général de l'Inde de 1797 à 1805 ; ambassadeur extraordinaire à Séville en 1809 ; secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères de 1809 à 1812 ; chargé la même année de former un ministère après l'assassinat de Perceval, 1° lord de la Trésorerie, il échoua dans sa mission ; lord-lieutenant de i Irlande de 1820 à 1828, puis de 1832 à 1834. (D. of N. Biog.). ↩

«On ne parle plus de sir Charles Stuart comme ministre, mais à présent on l'envoie comme ambassadeur au Congrès. Il y a dans cette nouvelle quelque chose de plausible ; du moins, sir Charles a des connaissances diplomatiques et il n'y a personne ici qui soit un peu au fait des Affaires Étrangères. J'ai vu hier matin les deux sous-secrétaires d'État, lord Clanwilliam et M. Planta; ils étaient consternés. Je me suis présenté chez lord Liverpool, mais il était déjà reparti pour la campagne ; le chancelier y est aussi retourné, ce qui prouve qu'on ne se presse pas et que rien ne peut vaincre les habitudes2?. »

2. Chateaubriand à Montmorency. 15 août 1822, n° 30, ibid., f° 370. ↩

Le lendemain l'ambassadeur, continuant ce qu'il appelait « ses dires à M. de Montmorency1 », reprenait :

1. Mémoires, IV, p. 271. ↩

« On a des nouvelles du Roi qui a été forcé par les vents contraires de relâcher dans le port de Berwick. On croit qu'il sera arrivé mercredi matin à Edimbourg : il y aura appris la mort du marquis de Londonderry. Le corps de cet infortuné ministre sera apporté lundi prochain, dans la nuit, à Londres, et les funérailles auront lieu mardi à Westminster.

« Même incertitude sur la nomination du ministre des Affaires Étrangères ; incertitude qui durera sans doute longtemps ; je crois que la dépouille de lord Londonderry sera partagée. On dit que si lord Hastings arrivait promptement des Indes, il serait mis à la tête du Conseil. Ce noble marquis est fort attaché à la maison de France. On attend à tout moment ici le duc de Wellington2 ».

2. Chateaubriand à Montmorency, 16 août 1822, n° 51, ibid., f° 372. ↩

M. de Montmorency, répondant le 17 août à M. de Chateaubriand, adoptait les points de vue que l'ambassadeur lui avait succesivement exposés dans ses dépêches du 13. « Il est probable, observait-il également, que c'est à Vienne que la perte du marquis de Londonderry sera la plus vivement ressentie. L'impatience que l'on témoignait de l'y voir arriver dénotait un grand besoin de s'accorder avec lui sur les grandes questions que le gouvernement constitutionnel ne pourrait traiter sans de grands ménagements. Quel que soit le successeur de ce ministre, quel que soit le plénipotentiaire au Congrès, le prince de Metternich aura nécessairement de nouvelles combinaisons à proposer pour maintenir l'espèce de liaison qu'il avait avec le Cabinet de Londres... Nous n'avons rien de nouveau d'Espagne. On a reçu à Vienne les réponses qu'on attendait de Pétersbourg, il paraît que l'Empereur a approuvé les instructions envoyées à lord Strangford et à M. de Lützow1.

1. Lutzow (Rudolphe comte) 1780-1838; ministre à Copenhague (1812-1814), à Stuttgard (1814-1818), internonce à Constantinople (1818-1823), ministre à Turin (1823-1827), ambassadeur à Constantinople, où il fut le collègue de M. de Chateaubriand (1827-1848). Wurzbach, Biographisches Lexikon des kaiserthum Oesterreich. V. 16. On a vu que ses instructions devaient être soumises à l'Empereur Alexandre, en vue de préparer la conformité de l'action austro-russe dans la question grecque. ↩

Sa Majesté à dû partir le 16, s'arrêtera quelques jours à Varsovie et sera toujours à Vienne vers le 7 (octobre). Elle avait envoyé un courrier au comte de Lieven pour le charger d'exprimer à lord Londonderry le désir de le rencontrer à Vienne et de lui dire que, dans le cas où il ne pourrait pas venir jusques dans cette capitale, elle lui demandait de lui indiquer un autre lieu où elle lui promettait de se rendre également.

M. de Capo d'Istria a obtenu un congé pour se rendre aux eaux d'Ems que l'état de sa santé rend nécessaire2.

2. En réalité le comte Capo d'Istria avait été écarté des conférences de Vienne. ↩

« La clôture de la session des Chambres vient d'être prononcé3 »

3. Montmorency à Chateaubriand, 17 août 1822, n° 33, ibid., f 378. ↩

Lord Bathurst4 avait été désigné, dès le 14 août, pour remplir l'intérim des Affaires Etrangères, « lord Bathurst est un homme d'affaires, écrivait M. de Montmorency, et je pense que vous en pourrez obtenir une réponse convenable1 ». Au cours de la même dépêche le ministre signalait à l'ambassadeur une nouvelle d'Espagne qui pouvait justifier le maintien du cordon sanitaire français sur la frontière des Pyrénées : « La fièvre jaune vient de se déclarer dans le port de Cadix. Des lettres du 29 juillet reçues à Barcelonne rapportent les détails et les événements ; elles portent que plusieurs bâtiments de guerre escortant un convoi de la Havane, et dont un navire, l'Achille, avait perdu 29 hommes à la fois, n'ont pas voulu se soumettre à la quarantaine et que les équipages révoltés ont débarqué de vive force. Les lettres ajoutent que la maladie avait éclaté le lendemain dans la ville2 ».

4. « Lord Bathurst au vicomte de Chateaubriand. Le soussigné a l'honneur d'informer le vicomte de Chateaubriand, qu'en conséquence de la mort déplorable du marquis de Londonderry le soussigné sera prêt à recevoir de Son Excellence les communications qu'elle pourrait avoir à faire au gouvernement de Sa Majesté de la part de sa Cour, jusqu'à ce que S. M. ait daigné nommer un successeur au décédé. « Le soussigné prie Son Excellence le vicomte de Chateaubriand de recevoir les assurances de sa considération la plus distinguée. (Signé) « Bathurst. » Département des Affaires Etrangères, 14 août 1822. » Aff. Etr. Angleterre, V. 615, fo 375. ↩

1. L'Ursule, la Vigilante et la Petite Betsy avaient été saisis comme négriers et conduits à Plymouth. L'ambassadeur réclamait contre l'illégalité de leur capture et demandait qu'ils fussent relâchés. On verra peu après qu'ils furent rendus et conduits à Cherbourg. ↩

2. Montmorency à Chateaubriand, 19 août 1822, n° 34. 4/f. Etr. Angl., V. 615, fº 380. ↩

A la veille des funérailles de lord Londonderry, « deux choses occupent maintenant le public, remarquait M. de Chateaubriand, la nomination d'un ambassadeur au Congrès et la nomination d'un ministre des Affaires Etrangères.

« Quant à la première, il a été décidé, dans un conseil tenu hier à Combewood, maison de campagne de lord Liverpool, que ce serait le duc de Wellington qui irait au Congrès ; on lui adjoindrait lord Clanwilliam ; on n'attend plus que l'agrément du Roi. On assure que les instructions remises au noble duc sont moins étendues que celles dont lord Londonderry avait tracé le plan pour lui-même. Je ne doute pas que ces instructions, qu'elle qu'en soit la lettre, ne se réduisent à ceci : oublier entièrement l'Italie, ne se mêler en rien des affaires d'Espagne, négocier pour celles d'Orient en maintenant la paix, sans accroître l'influence de la Russie : c'était là toute la politique de lord Londonderry.

« Il paraissait certain que le comte Capo d'Istria resterait aux eaux d'Ems et n'irait pas à Vienne, à cause de l'inimitié déclarée qui régnait entre lui et lord Londonderry. La mort de ce dernier changera peut-être la position et la résolution du ministre russe. On croit savoir que le duc de Wellington a pour instructions d'éviter, autant qu'il pourra, tout séjour en Italie, afin de préparer une réponse au ministère lorsqu'il sera attaqué par l'opposition dans les deux Chambres.

« Quant à la nomination du ministre des Affaires Etrangères, on ne sait ni dans quel rang, ni dans quel temps elle se fera. On parle même de changements plus considérables et de la retraite volontaire de lord Liverpool1. Cet homme respectable est, en effet, d'une très mauvaise santé, et surtout très fatigué de la vie politique. Il est au moment d'épouser en secondes noces une femme d'un certain âge, comme une garde pour ses souffrances et ses vieux jours. Au reste, les candidats pour la place vacante par la mort du marquis de Londonderry sont toujours M. Peel et M. Canning. Mais le premier ne paraît pas avoir assez de consistance pour être le chef (Leader) de la Chambre des Communes, et le second a contre lui le Roi. le chancelier et beaucoup d'ennemis. Je persiste à croire qu'il y aura partage des dépouilles et que le chef ou Leader de la Chambre des Communes ne sera pas en même temps ministre des Affaires Étrangères. Je suis persuadé que la disparition subite du premier ministre changera tôt ou tard l'esprit et la force du Cabinet.

1. Cette prévision ne devait pas se réaliser. ↩

« A tout cela, Monsieur le vicomte, nous ne pouvons rien du tout. S'il survenait un ministère dans une nuance un peu forte de libéralisme, il nous ferait grand mal, mais nous ne pouvons l'empêcher. J'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, les étrangers ne peuvent agir ici en aucune sorte sur les décisions du gouvernement. Un agent diplomatique qui s'aviserait de parler de choix ministériels, et même d'interroger trop sérieusement ses voisins, se perdrait sans retour. Le principe est bon en soi, et nous nous serions bien trouvés de l'avoir adopté il y a cinq ou six ans.

« Le combat entre les candidats, les partis et les opinions va s'établir dans les journaux qui ne laisseront rien ignorer, et la meilleure dépêche sera la gazette.