Affirmation de sa politique en prenant le Porte- feuille des affaires Étrangères. - 12 aout 1822 (suite 2)
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« Je crois donc, Monsieur le vicomte, qu'il vous serait impossible de subordonner vos décisions en France, quant au Congrès, aux résoluțions que prendra le gouvernement britannique. Ces résolutions peuvent traîner en longueur. Le Roi reviendra peut-être d'Écosse quelques jours plus tôt, mais les intrigues commenceront à Brighton, et personne ne peut dire quel en sera le terme.
« La nomination d'un ministre, et d'un ministre principal, n'est pas dans ce pays une petite affaire. Ce ministre ne peut arriver qu'avec ses principes et ses amis ; ce n'est plus pour lui qu'il entre, c'est pour son parti, sous peine d'en être abandonné. Il faut donc qu'il négocie, qu'il fasse connaître les conditions du traité à ce qu'on peut appeler ses commetlaus1, et l'on sait combien de difficultés peuvent se rencontrer en chemin. Comment attendre la fin de tout cela ? Quand cette dépêche vous parviendra, nous serons déjà au 23 août, et il sera plus que temps pour vous, Monsieur le vicomte, de vous préparer à partir, ou à faire partir un ambassadeur pour Vienne.
1. Commetlaus, c'est-à-dire ses commettants. ↩
« Mardi 20 août. - P.-S. - J'arrive des funérailles, Monsieur le vicomte; elles ont singulièrement attristé les spectateurs. Le duc de Wellington paraissait fort ému, et lord Liverpool était obligé de se couvrir le visage de son chapeau pour cacher ses larmes. Mais nous avons entendu au dehors quelques cris d'insulte et de joie, lorsque le corps est entré dans l'église : cela est bien digne des révolutionnaires de tous les pays : ces cris n'ont point été répétés par la foule, ils partaient d'un petit groupe qu'on a remarqué. Mon secrétaire particulier2? n'est point revenu de Paris, comme je l'espérais, vous l'aurez sans doute retenu, peut-être jusqu'après le conseil de mercredi 21, afin de m'apprendre quelque chose de positif. Si vous allez au Congrès, Monsieur le vicomte, je regretterais beaucoup de n'avoir pas eu avec vous une conversation avant votre départ. Il y a une foule de choses qu'une dépêche ne peut expliquer, et qu'il serait très important pour vous de connaître.
2. M. de Chateaubriand avait expédié son secrétaire particulier, Hyacinthe Vitorge, à M. de Montmorency afin de lui exposer son désir d'être désigné pour le Congrès. ↩
« Je reprends ma principale nouvelle, Monsieur le vicomte. J'apprends à l'instant, par la voie la plus sûre, que le duc de Wellington est désigné, mais point nommé pour le Congrès : il a refusé la mission, disant qu'il voulait savoir, avant de la remplir, qui serait ministre des Affaires Etrangères, parce qu'il y avait tel homme dont il ne voulait pas recevoir les ordres : il paraît que le noble duc veut lui-même la place de ministre des Affaires Etrangères, il est probable qu'il l'emportera, s'il s'obstine à la vouloir. On espère aussi beaucoup pour M. Canning, comme Leader de la Chambre des Communes ; mais outre le chancelier (on pourra vaincre le Roi), il y a M. Peel qui ne veut pas être dans la Chambrele second sous M. Canning, comme il l'était sous Lord Londonderry. Cependant, comme je vous l'ai dit, on espère un arrangement. Lord Liverpool porte M. Canning et lord Liverpool est très puissant; il n'est pas vrai non plus que celui-ci songe à la retraite, comme je vous l'avais mandé plus haut. La nomination du duc de Wallington et de M. de Canning serait ce qui pourrait nous arriver de plus favorable. Tout cela est encore dans l'avenir ; le Roi qui ne devait revenir que le 28, revient le 24 ; tout changera peut-être à son arrivée. Heureusement, Monsieur le vicomte, nous pouvons marcher sans régler notre sort sur les décisions, les ambitions du gouvernement anglais.
« Je viens, Monsieur le vicomte, de recevoir une lettre pleine de bienveillance du Roi de Prusse, avec son portrait sur une boîte enrichie de diamants. Le comte Bernstoff1 m'écrit en même temps pour m'exprimer son estime et le désir qu'il a de me rencontrer dans les affaires. Comme je dois ces témoignages flatteurs au choix que Sa Majesté Très Chrétienne avait daigné faire de moi, je me suis cru obligé de vous en instruire2. »
1. Le comte Bernsdorff, ministre des Affaires étrangères de Prusse ; voir note p. 139. ↩
2. Chateaubriand à Montmorency, 19 août 1822. n° 52, A/f. Etr. Angl., V. 615, fº 382. ↩
A travers les considérations, les hypothèses, les prévisions qui s'enchaînent et se répètent, on sent que l'esprit de l'ambassadeur est absorbé par une pensée qu'il n'exprime pas. S'il expose avec tant de minutie les péripéties qui ont précédé la désignation du duc de Wellington comme ambassadeur au Congrès, s'il insiste sur l'opportunité d'un entretien verbal avec M. de Montmorency avant son départ, afin de lui développer « une foule de choses qu'une dépêche ne peut expliquer et qu'il serait très important de connaître, » c'est qu'il compte sur ce moyen pour être appelé lui-même à Paris et faire éclater la nécessité de sa propre présence au Congrès. « Par le poids dont je me sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres1.i Son impatience est très aiguillonnée tout à coup par une lettre du ministre des Affaires Étrangères que lui apporte, de Paris, Hyacinthe Vitorge, son secrétaire particulier (21 août). Elle contenait un passage dont la lecture piqua l'ambassadeur au vif.
1. Mémoires, IV. p, 361. ↩
Abordant « une affaire à laquelle vous semblez mettre un intérêt bien exagéré et bien exclusif... si, après le plus mûr examen nous ne croyons pas possible de mettre à profit la bonne volonté que vous nous avez montré très franchement à cet égard, il faudrait sans doute pour nous déterminer de graves motifs que je vous communiquerais avec la même franchise : l'ajournement est plutôt favorable à votre désir, en ce sens qu'il serait tout à fait inconvenable, et pour vous et pour nous, que vous quittassiez Londres d'ici à quelques semaines, et avant la décision ministérielle qui ne laisse pas d'occuper tous les Cabinets. Cela frappe tellement tout le monde que quelques amis me disaient l'autre jour : si M. de Chateaubriand était venu tout de suite à Paris, il aurait été assez contrariant pour lui d'être obligé de repartir pour Londres... Le chevalier Stuart disait hier que sûrement le duc de Wellington irait au Congrès ; c'est ce qu'il nous importe de savoir le plus tôt possible1 ».
1. Mém. IV, p. 275-276. La réponse datée du 17 août était apportée de Paris à l'ambassadeur par son secrétaire particulier qui « expédié ad hoc revint le 21 août ne rapportant que des refus déguisés sous des phrases obscures ». Souvenirs dipl., p. 87. ↩
« Cette nouvelle lettre de M. de Montmorency, mêlée de quelques phrases ironiques, me confirma pleinement qu'il ne voulait pas de moi au Congrès2. »
2. Mém., ibid. ↩
M. de Chateaubriand s'autorisa sur-le-champ de la fin de la dépêche ministérielle pour annoncer, par courrier extraordinaire, la désignation du duc de Wellington. II écrivit :
« Je reçois à l'instant deux nouvelles qui me paraissent assez importantes pour vous les envoyer par M. de Marcellus ; si j'attendais le départ du courrier ordinaire, elles ne vous parviendraient que lundi 26 du courant3. La copie ci-jointe que vient de m'écrire lord Liverpool4 vous apprendra la nomination de S. G. le duc de Wellington comme ambassadeur au Congrès et le moment du départ du noble duc pour Vienne. J'ai tout lieu de croire qu'il sera accompagné de lord Clanwilliam. S. M. Britannique doit être de retour à Londres le 27 de ce mois, selon les uns, et le 2 de septembre, suivant les autres.
3. Le courrier ordinaire ne devait partir que le 23 août. ↩
4. Particulière. - « Lord Liverpool présente ses compliments à S. E. le vicomte de Chateaubriand et a l'honneur de l'informer que le duc de Wellington doit se rendre à Vienne pour s'y réunir aux souverains et ministres qui doivent s'y assembler, mais que, dans les circonstances actuelles, il est impossible que Sa Grâce parte avant que quelques jours se soient écoulés après le retour du Roi à Londres. Jife-house, 21 août 1822. » Ibid., f° 392. ↩
« La copie également ci-jointe de la note de lord Clanwilliam¹ vous apprendra, Monsieur le vicomte, que nos réclamations ont été écoutées et que nos vaisseaux vont être renvoyés à Cherbourg.
« Mon secrétaire particulier est arrivé ce soir à 4 heures de Paris et m'a apporté vos dépêches nᵒˢ 33 et 34² et vos deux lettres particulières3.
3. Du 17 et du 19 août 1822. précitées. Ibid., f° 389. a. La Vigilante et l'Ursule dont il a été question plus haut. ↩
« On croit que le duc de Wellington a totalement abandonnée l'idée de se faire nommer ministre des Affaires Etrangères, par la raison qu'il serait obligé de parler à la Chambre des Pairs et qu'il n'a aucune habitude de la parole. On ne sait toujours pas qui remplacera lord Londonderry, soit comme ministre des Affaires Etrangères, soit comme chef de la Chambre des Communes. Le Conseil et le Roi se sont vite décidés pour la question du Congrès parce
1. Particulière. — « Lord Clanwilliam présente ses compliments au vicomte de Chateaubriand et a l'honneur d'informer Son Excellence qu'en conséquence de sa note au comte Bathurst, du 16 août courant, des ordres ont été envoyés aux officiers auxquels les deux négriers français ᵃ avaient été remis de les conduire à Cherbourg, où les bâtiments et les équipages seront délivrés aux autorités françaises, conformément aux désirs de Son Excellence.
« En faisant cette communication confidentielle pour la plus prompte information de Son Excellence, lord Clanwilliam prie le vicomte de Chateaubriand de vouloir bien excuser le retard que l'on pourrait mettre à lui transmettre une réponse officielle aux représentations qu'il a adressées.
Lord Clanwilliam
2. Ces deux lettres ne se trouvent pas aux Archives des Aff. Etr. Nous avons donné plus haut celle que citent les Mémoires (IV, p. 275).
qu'elle était urgente, mais rien ne les presse pour la seconde question et, quoiqu'il soit possible à la rigueur qu'elle soit tranchée, il est possible aussi néanmoins qu'elle soit remise à une époque plus rapprochée de la réunion du Parlement1. »
1. Extraordinaire. - Chateaubriand à Montmorency, 21 août 1822; n° 53., ibid. fº 385. ↩
Le voyage de M. de Marcellus avait un autre objet que l'ambassadeur passe sous silence dans ses mémoires; il était chargé de décider le ministre, et M. de Villèle, à désigner M. de Chateaubriand comme plénipotentiaire au Congrès.
« Il me demanda, dit M. de Marcellus, d'aller plaider moi-même sa cause (21 août). Douze heures après, je débarquais à Calais, et le 24 j'entrais dans le cabinet de M. de Villèle. J'avais compris que, pour réussir, il me fallait parler clair et frapper fort. Je déduisis sans réserve à ce ministre, et surtout à M. de Montmorency, mon chef direct, les motifs généraux, puis les raisons intimes, personnelles et pressantes qui devaient les déterminer, l'un et l'autre, à céder au désir de M. de Chateaubriand. Et, après trois jours de débats, j'emportais enfin les deux lettres confidentielles annonçant sa mission à Vérone. Les deux ministres avaient eu la bonté de me les lire et d'en commenter les termes avant de les cacheter.
« Le 29 août, j'étais de retour à Londres, et je réveillais dans la nuit M. de Chateaubriand qui ne dormait guère. - Eh bien, me dit-il, ils s'obstinent me refuser? - Préparez-vous à partir sous huit jours, repris-je, vous êtes nommé plénipotentiaire à Vérone. - Dans sa joie, M. de Chateaubriand m'embrassa ; mais, le lendemain, il entra brusquement dans ma chambre, tout agité, furieux presque, pour m'expliquer qu'il n'entendait plus partir. Puis vinrent les agitations d'esprit et les incertitudes qu'il a tracées si vivement dans ses Mémoires d'outre-tombe1. »
1. Souv. dipl., p. 87. ↩
Des deux lettres ministérielles apportées à Londres par M. de Marcellus, M. de Chateaubriand ne nous donne dans ses mémoires que celle de M. de Villèle; on pourrait croire en lisant les lignes dont l'ambassadeur fait précéder cette citation qu'il avait entièrement abandonné toute sollicitation pour Vérone :
« Enfin, je reçus tout à coup de M. de Villèle ce billet inattendu qui faisait mentir mes prévisions et mettait fin à mes incertitudes : - « 27 août 1822. Mon cher Chateaubriand, il vient d'être arrêté qu'aussitôt que les convenances relatives au retour du Roi à Londres vous le permettront, vous serez autorisé à vous rendre à Paris, pour, de là, pousser jusqu'à Vienne ou jusqu'à Vérone, comme un des trois plénipotentiaires chargés de représenter la France au Congrès. Les deux autres seront MM. de Caramen et de La Ferronnays2?; ce qui n'empêche pas M. le vicomte de Montmorency de partir après-demain pour Vienne, afin d'y assister aux conférences qui pourront avec lieu dans cette ville avant le Congrès. Il devra revenir à Paris lors du départ des souverains pour Vérone.
2. Le marquis de Caraman, ambassadeur à Vienne ; le comte de La Ferronnays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg. ↩
« Ceci pour vous seul. Je suis heureux que cette affaire ait pris la tournure que vous désiriez : de cœur tout à vous. » -
« D'après ce billet je me préparai à partir1. »
1. Mém. IV, p. 277. ↩
Il semble que la résistance de M. de Montmorency avait été l'obstacle principal à vaincre. A l'arrivée de M. de Marcellus venant annoncer la désignation du duc de Wellington pour Vienne, le ministre ne s'était pas mépris sur l'objet réel du voyage. Il avait adressé à M. de Chateaubriand ces lignes expressives : « Je profite du départ de M. A. de Rothschild pour vous accuser réception de vos dépêches n° 52 et n° 53. La dernière vient de m'être remise par M. de Marcellus. Il était facile de prévoir que lord Wellington serait envoyé à la réunion.
« J'apprends avec plaisir que votre demande quant aux vaisseaux retenus à Porthsmouth a été accueillie et qu'ils seront envoyés à Cherbourg, je vous félicite de ce succès. M. »2
2. Montmorency à Chateaubriand, 24 août 1822, n° 35. Ibid.. f° 693. ↩
Longtemps après, en 1839, M. de Chateaubriand écrivait dans ses Mémoires :
« L'homme est aussi trompé par la réussite de ses vœux que par leur désappointement : j'avais désiré, contre mon instinct naturel, aller au Congrès ; profitant d'une prévention de M. de Villèle3, je l'avais amené à forcer la main de M. de Montmorency. Eh bien! mon vrai penchant n'était pas pour ce que j'avais obtenu; j'aurais eu sans doute quelque dépit si l'on m'eût contraint de rester en Angleterre4. »
3. M. de Villèle croyait prévoir que la politique de M. de Montmorency au Congrès tendrait à lier, dans la question espagnole, l'action de la France à celle des puissances, tandis qu'il entendait en demeurer indépendant. ↩
4. Mém. IV, p. 283. ↩
Pendant que M. de Marcellus gagnait en hâte Paris, l'ambassadeur représentait au ministre des Affaires Étrangères l'importance de la désignation du duc de Wellington pour les conférences de Vienne, dans la pensée peut-être de faire ressortir l'opportunité d'y envoyer l'ambassadeur du Roi en Angleterre :
« M. de Marcellus vous a porté dans ma dépêche n° 53 la nouvelle de la nomination du duc de Wellington comme ambassadeur au Congrès. Si vous n'avez pas communiqué cette nouvelle à sir Charles Stuart, je vous prie de ne lui en parler que comme probabilité, car le billet de lord Liverpool est confidentiel et ma discrétion doit être en raison de la confiance qu'on m'a témoignée. »
Après ce préambule, il poursuivait ses considérations sur l'absence de toute vie politique à Londres après le trouble causé par la mort de lord Londonderry :
« Tout a repris son cours naturel : les ministres qui étaient revenus sont repartis pour la campagne ; le corps diplomatique est presque dissous. On n'entend pas plus parler du nouveau ministre que s'il n'était pas à nommer. Ceci s'explique par le concours de diverses circonstances : l'absence du Parlement, celle du Roi et la solitude de Londres dans cette saison ; la politique des partis augmente cette tiédeur et prolonge l'interrègne ministériel.
« L'opposition qui s'est trop avancée dans les dernières sessions sur la réduction des impôts et la réforme parlementaire ne convoite pas ardemment le pouvoir, parce qu'elle ne pourrait donner ce qu'elle a elle-même demandé. Elle n'a ensuite dans ses rangs aucun homme d'éclat : on l'a déjà vu dans ce ministère qu'on appelait tous les talents, et elle n'y put pas tenir.
« Ce peu de chaleur de l'opposition laisse au parti ministériel tout le temps de faire son choix. Il peut même entrer dans sa politique que le ministre des Affaires Etrangères ne soit nommé qu'après la clôture de l'assemblée de Vérone ou de Vienne; un intérim fournirait réponse égale au Congrès et au Parlement.
« Le duc de Wellington dirait au Congrès : « J'attends mes ordres du ministre que le Roi n'a pas encore nommé » ; et le ministre dirait au Parlement : « Je ne suis pas responsable de ce qui s'est passé à Vérone, je n'étais pas ministre ». - J'ai bien étudié l'esprit du conseil britannique : prompt à prendre une résolution quand le moment le presse, il éloigne au contraire toute conclusion quand le temps lui fait défaut.
« L'événement, Monsieur le vicomte, peut détruire tous mes raisonnements et l'on peut avoir ici prochainement un ministre des Affaires Etrangères; mais rien ne me porte à le croire. Un seul fait reste au milieu de mille conjectures, c'est que le duc de Wellington va au Congrès et qu'il ne partira que quelques jours après le retour du Roi.
« Les arrangements ministériels se feront-ils alors? Je l'ignore, mais le Roi ne revenant que dans les premiers jours de septembre, le duc de Wellington ne peut guère partir pour le Congrès avant le 15 du même mois, pour arriver à Vienne du 22 au 25, au moment du départ des souverains pour Vienne. Peut-être aussi M. de Metternich, sur la nouvelle de la mort de lord Londonderry, aura-t-il fait retarder le Congrès.
« Les chances pour M. Canning se soutiennent1. »
1. Chateaubriand à Montmorency, 23 août 1822, n° 54. Ibid. f° 388. ↩
On sent, sous la plume de M. de Chateaubriand, qu'une autre incertitude le domine, plus vive que l'attente de la désignation du successeur de lord Londonderry. Lorsqu'il reprend la correspondance le 27 août, il vient de recevoir la dépêche de M. de Montmorency du 24 août, il ne parle donc plus de Congrès et rentre dans le cours ordinaire des faits et de leurs commentaires; d'abord la célébration de la Saint-Louis :
« Nous avons célébré la fête de la Saint-Louis ; malheureusement elle arrive à une époque où il n'y a plus personne dans cette grande capitale, j'ai cependant rassemblé tous les Français et les membres du corps diplomatique qui se trouvaient encore ici ; j'en ai retenu quelques-uns qui allaient partir et qui n'ont quitté Londres qu'après la fête. Lord Bathurst est revenu exprès de la campagne pour assister au banquet. La santé du Roi a été portée par ce ministre et reçue avec de vives acclamations. Les souhaits les plus sincères ont été formés pour la longue vie d'un monarque dont l'expérience et la sagesse sont si nécessaires à la paix de l'Europe et au bonheur de la France. J'ai porté la santé de S. M. Britannique. Le lendemain, la Saint-Louis a été chômée par les gens de l'ambassade, et les sujets du Roi d'Angleterre ont participé très cordialement aux réjouissances de la fête du Roi de France.
« Lord Bathurst est retourné à Combewood chez lord Liverpool ; il m'a dit, ce que disent d'ailleurs les journaux, que S. M. Britannique s'embarquera jeudi prochain 29 au port d'Edimbourg et sera à Londres samedi 31. Une chose pourrait hâter la nomination ministérielle : on assure que le duc de Wellington veut, avant son départ pour Vienne, connaître le ministre des Affaires Étrangères. La lutte est toujours entre M. Peel, M. Canning, et à présent lord Bathurst : M. Canning perd du terrain depuis quelques jours. L'opposition semble n'avoir aucun espoir et ne faire aucune démarche. Si lord Bathurst est nommé, on dit que la place qu'il occupe comme ministre des Colonies sera donnée à M. Robinson1, ministre du Commerce. En ce cas, le changement occasionné dans le Cabinet par la mort du marquis de Londonderry sera d'abord peu sensible. Le ministère, qui n'aura plus la même force, conservera quelque temps le même esprit. Sauf M. Peel, les membres de ce ministère se sont plus jeunes et leur caractère est assez irrésolu; reste à savoir si M. Peel orateur se montrera maintenant homme d'État. M. Peel est âgé d'environ trente-quatre ans, son esprit est cultivé, ses manières polies, son extérieur agréable ; il doit tout à son talent, rien à son nom. Fils d'un marchand fort riche, il est marié depuis quelques années une créole des Indes, qui est une des plus belles femmes du temps. Un des frères de M. Peel vient d'épouser la fille de la duchesse de Richmond2. Elle est sans fortune, mais elle donne une grande alliance à la famille de son mari. La duchesse de Richmond est tout à fait mal avec la marquise de Connyngham.
1. Robinson (Frédérich-John), depuis vicomte Goderich et comte de Ripon (1782-1859) ; président du bureau du Commerce Board of Trade (1818) ; chancelier de l'Echiquier (1823-1827) ; secrétaire de la Guerre et des Colonies (1827) ; chargé de former le Cabinet, premier lord de la Trésorerie (1827) ; démissionnaire (1828) ; secrétaire de la Guerre et des Colonies (1830-1833) ; président du Board of Trade (1841), du bureau du contrôle des affaires de l'Inde (1843-1846) (Dict. of Nat. Biography). ↩
2. Richmond (Caroline Paget, duchesse de), fille du premier marquis d'Anglesey, épousa en 1817 Charles Gordon-Lennox, duc de Richmond (1791-1860), morte en 1874. ↩
« Les trois bâtiments français l'Ursule, la Vigilante et la Petite Betsy doivent être à présent dans le port de Cherbourg. Les journaux de l'opposition ont beaucoup crié contre cet acte de pure justice. Si les capitaines et armateurs de ces vaisseaux sont punis selon toute la rigueur de nos lois, nous serons mieux placés pour réclamer contre la violence employée leur capture. »
En terminant, l'ambassadeur passe rapidement sur le voyage de M. de Marcellus à Paris ; il affecte de noter le retard de son arrivée alors qu'il était porteur d'une dépêche extraordinaire à remettre à M. de Montmorency :
« Je reçois à l'instant, Monsieur le vicomte, par le neveu de M. de Rothschild, votre lettre du samedi 24 courant. Quelque accident aura sans doute arrêté M. de Marcellus, puisqu'il ne vous aura remis ma dépêche n° 53 que ce même jour samedi 24, il aurait dû arriver à Paris vendredi 23, à trois ou quatre heures du soir1. »
1. Chateaubriand à Montmorency, 27 août 1822, n° 55. Ibid., fo 397. ↩
La correspondance du ministre prenait vis-à-vis de l'ambassadeur une couleur plus accentuée ; à aucun moment elle n'avait eu un caractère de direction, mais plutôt un tour de ménagement et d'expression retenue ; il fallait une main légère pour éviter les impressions que l'indépendance de M. de Chateaubriand aurait facilement ressenties. Cependant le sentiment intime de M. de Montmorency se fait jour, les traces s'en aperçoivent assez distinctement lorsqu'il écrit la dépêche qui se croise avec celle de l'ambassadeur :
« Je reçois votre dépêche n° 54. Je vous ai accusé réception de celle que m'avait apportée M. de Marcellus. Je dois ajouter que le Roi a vu avec beaucoup de satisfaction que vous ayez obtenu la remise et le renvoi à Cherbourg des négriers français conduits à Porthsmouth.
« L'envoi de lord Wellington à Vienne est maintenant officiel, un courrier arrivé hier de Londres à M. l'ambassadeur d'Autriche confirme tout ce que nous avons dit sur ce point et sur les probabilités pour le choix du nouveau ministre des Affaires Étrangères. Je n'ai rien de Vienne, mais je pense comme vous que la nouvelle de la mort de lord Londonderry aura donné l'idée de reculer de quelque temps l'ouverture des conférences.
« Nos nouvelles du Levant confirment les détails que je vous donnais dernièrement sur les revers essuyés par les Grecs. La division s'est mise entre les chefs et leur situation paraît aujourd'hui très critique. Il est à craindre que cet état de choses n'influe pas d'une manière heureuse sur les dispositions que doit apporter le Divan dans les négociations qui se poursuivent.
« Mes dernières lettres d'Espagne n'annoncent rien d'important, la position n'a pas changé. Les révolutionnaires hésiteront à attaquer la personne du Roi, mais il est probable que leurs doctrines et les funestes éléments qu'ils mettent en œuvre seront plus forts que leurs dispositions du moment et que l'on doit s'attendre à quelques nouvelles invasions.
« Vous aurez appris qu'un Français, M. Coisffier, lieutenant dans les gardes, a été condamné à mort; au départ des dernières nouvelles on assurait le sauver du supplice.
« On a célébré hier ici la fête du Roi, le temps favorisait cette solennité et tous les plaisirs populaires dont elle est le signal. On a remarqué que la multitude qui s'est répandue partout n'exprimait que des sentiments de joie et d'attachement pour son auguste souverain.
« Je vous réexpédierai incessamment M. de Marcellus et pourrai vous faire connaître par lui la décision du Roi, quant à la mission extraordinaire au Congrès.
« P.-S. - Je joins ici l'extrait de mes derniers rapports de Grèce. M. le général Pozzo, qui me quitte à l'instant, part demain pour Vienne. Nous apprenons dans ce moment que M. le marquis de Casa-Irugo1 est rappelé et remplacé par M. de San Lorênzo2, qui est ici un peu lié avec les libéraux et qui est neveu du duc del Parque3, fort avancé dans la révolution espagnole4. »
1. Casa-Irugo (Carlos-Maria-Martinez marquis de) 1765-1824; ministre des Affaires Etrangères en 1818, il fut accusé d'avoir ratifié le traité de cession des Florides et traduit devant le Conseil d'Etat (1819); ministre à Paris (1821-1822) ; président du Conseil et ministre des Affaires Etrangères ↩
2. San-Lorenzo (Justino-Fernandez de Villavicencio, deuxième duc de) envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiare en France en 1822, en Angleterre en 1823. (Table du Moniteur.) ↩
3. Parque-Castrillo (le duc del) 175š-1838: il se distingue comme général dans la guerre de la Péninsule; se prononça en 1820 pour la Révolution ; président des Cortès en 1822; exilé en 1823 : amnistié en 1824 (Biogr. univ. Michaud.) ↩
4. Montmorency à Chateaubriand, 26 août 1822, n° 36. Ibid., f° 394. ↩
La correspondance devait se clore sur ces lignes, M. de Montmorency quittait Paris le 29 août pour se rendre aux conférences de Vienne. La dépêche que lui adressait à la même date M. de Chateaubriand allait parvenir à M. de Villèle, chargé de l'intérim du département pendant l'absence du ministre :
« J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre dépêche n° 36 et de vos deux lettres datées du 24, du courant5. Le Roi doit partir ce soir d'Edimbourg ; et comme le vent est favorable, il peut arriver samedi 31 août ou dimanche 1er septembre. Les conjectures relatives à la nomination du ministère n'ont point changé depuis ma dernière dépêche, on reparle de M. Canning.
5. Nous citons, p. 360, celle de ces deux lettres qui est aux Affaires Etrangéres. ↩
« J'attends samedi ou dimanche M. de Marcellus. Ayant mon temps libre pour vingt-quatre heures, je vais remplir un devoir et accomplir un pèlerinage : je pars à l'instant pour Hartwell !1 Je serai de retour demain assez tôt pour ajouter un post-scriptum, s'il y avait quelque chose qui valût la peine de vous être mandé.
1. Hartwell, château dans le comté de Buckingham, à 60 kilomètres, nord-ouest de Londres, résidence de Louis XVIII en Angleterre de 1811 à 1814. C'est d'Hartwell que le roi était parti pour rentrer en France. 2, Chateaubriand à Montmorency, 29 août 1822, n° 56. Ibid., f° 398. ↩
« P.-S. Londres. — 30 août. — Je ne trouve, Monsieur le vicomte, rien absolument de nouveau è mon retour d'Hartwell. S. M. Britannique est toujours attendue dimanche; peut-être arrivera-t-elle plus tôt si elle a profité du coup de vent. Je m'occupe à mettre en ordre quelques notes sur Hartwell pour les adresser directement au Roi². »
Depuis longtemps la duchesse de Duras pressait M. de Chateaubriand de visiter Hartwell. « Vous reviendrez d'Angleterre sans avoir vu Hartwell. Cela est pitoyable. Ce n'est pas le moyen de gagner le Roi. Vous n'imaginez pas combien il est sensible à ces choses-là. » - Elle renouvelait encore ses instances : « Allez donc vous promener à Hartwell. Ecrivez au Roi et citez un peu de latin. Envoyez-moi votre lettre. M. de Duras la remettra au Roi ». Il cède enfin, il mande à « la chère sœur » que le pèlerinage est accompli, « qu'il vient d'écrire au Roi, qu'il a cité un vers d'Horace, qu'il désire que M. de Duras remette sa lettre à Sa Majesté avant son arrivée »