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L'Enchanteur 1768—1848

Chateaubriand

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 23 min de lecture · p. 231–247 · chapitre 18 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Foreign-Office, M. Planta1, vint porter à l'ambassadeur la réponse verbale du ministre et lui proposer de fixer un jour pour aller dîner à North-Cray2.

1. Planta (Joseph), 1737-1847 ; secrétaire particulier de Canning (1807-1809) ; secrétaire de lord Londonderry à partir de 1813 ; secrétaire adjoint du Trésor (1827-1830); conseiller privé (1834) ; plusieurs fois membre du Parlement de 1827 à 1844 Dict. of N. B. y). ↩

2. Maison de campagne de lord Londonderry, près Londres. « Cette villa, avec un gros arbre devant les fenêtres du côté du jardin, avait vue sur quelques prairies ; un peu de bois taillis sur des collines distinguaient ce site des sites ordinaires de l'Angleterre. Lady Londonderryᵃ était très à la mode en qualité de marquise et de femme du premier ministre ». Mém., IV, p. 235. ↩

« Nous avons choisi mercredi. Je dois arriver deux heures avant dîner pour avoir une conférence avec le Ministre et lui remettre la copie de mes lettres de créance et celle des lettres de récréance de M. le duc de Cazes (sic). Le Roi vient à Londres le 19. Il est probable que ma présentation à S. M. B. aura lieu vers cette époque. Je ne puis rien dire d'important aujourd'hui, Monsieur le vicomte, l'opinion publique s'occupe des affaires de la Turquie et de la Russie et, ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que les journaux semblent avoir changé de rôle, ceux de l'opposition ont l'air d'espérer la paix, ceux du ministère de craindre la guerre. Les fonds sont à 79 3/4.

J'ai trouvé des dispositions à s'alarmer sur l'état de la France, on croyait à des troubles intérieurs, ma présence et mon air assuré produisent déjà un effet favorable, mais je ne puis me dissimuler que j'aurai, à Londres, comme à Berlin, à effacer les impressions fâcheuses que sept années de calomnie ont dû laisser dans les esprits.

«A l'avenir, lorsque j'aurai à vous parler de la France et de l'Angleterre, je ferai deux dépêches séparées ; au moyen de cet ordre, je serai plus clair et vous me lirez plus facilement3. »

3. Chateaubriand à Montmorency, Londres, 9 avril 1822, n° 1. Aff. Etr. Angleterre, V. 615, f° 143. - L'ambassadeur, en suivant cette division. paraît avoir adopté l'habitude de traiter quelques affaires plus spécialement a. Emilie-Anne; fille du 2° comte de Buckinghamshire (1772-1829), mariée à lord Londonderry en 1794. Voir Anglo-Saxon Review (1902). Lady Londonderry lord Castlereagh's letters. dans sa correspondance particulière qui ne figure pas aux archives. Il est possible, d'après les dispositions testamentaires de M. de Chateaubriand, que ses lettres particulières et celles de M. de Montmorency, qu'il avait également conservées, aient été détruites suivant sa volonté. Il ne paraît pas, d'après les communications faites à M. Alfred Nettement, que M. de Montmorency ait ordonné les mêmes destructions. Voir Nettement, Histoire de la Restauration. ↩

Il y avait bien quelque hâte à juger déjà des effets de « sa présence et de son air assuré », quelques heures avant le moment où M. de Chateaubriand allait pour la première fois rencontrer le ministre des Affaires Etrangères. Du moins, on peut voir dans ces expressions une confiance, une résolution d'attitude et une déclaration de programme qui convenaient au caractère de l'ambassadeur comme à ses conceptions personnelles. On retrouvera un reflet très marqué de ces dispositions dans le récit que M. de Chateaubriand adressait le 12 avril à M. de Montmorency1

1. Chateaubriand à Montmorency, Londres, 12 avril 1822, n° 4. Aff. Etr. Angleterre, V. 615, f° 146. 1r° division politique n° 4. Le début de la lettre, tel qu'il est reproduit dans les Mémoires, IV, p. 235, est conforme au texte du document des Aff. Etrangères. ↩

« Lord Londonderry s'est d'abord informé des nouvelles de la santé du Roi avec une insistance qui décelait visiblement un intérêt politique. Rassuré sur ce point, il a passé au ministère : « Il s'affermit », m'a-t-il dit; j'ai répondu : « il n'a jamais été ébranlé, et comme il appartient à une opinion, il restera le maître tant que cette opinion dominera dans les Chambres « Cela nous a amenés à parler des élections. Il m'a semblé frappé sur ce que je lui disais des avantages d'une session d'été pour rétablir l'ordre dans l'année financière ; il n'avait pas encore bien compris jusqu'alors l'état de la question.

« La guerre entre la Russie et la Turquie est devenue ensuite l'objet de notre entretien. Sur ce point-là, la politique de lord Londonderry m'a paru saine, il est persuadé que la cause des Grecs est devenue celle des révolutionnaires. Le sujet était délicat et j'ai laissé parler le ministre anglais pour le voir venir ; il s'est tenu de son côté sur ses gardes, et il n'a pas laissé échapper un mot qui pût m'éclairer. Il s'est contenté de déplorer en général les événements qui pourraient amener la guerre. Je crois cependant qu'il cachait quelque chose, car il n'a même pas prononcé le nom de l'Autriche. J'ai fait l'éloge de l'Empereur Alexandre et de sa modération bien connue. - « Il est obligé de recourir aux armes, ai-je dit ; les Russes, une fois chassés de la Moldavie et de la Valachie, mettront moins de hauteur dans leur politique et l'Europe pourra ouvrir avec succès des négociations avant que les Russes passent le Danube1 ' »

1. Le paragraphe qui précède, depuis les mots « la guerre entre la Russie et la Turquie », ne se trouve pas dans le texte donné par M. de Chateaubriand. Mémoires, IV, p. 236. ↩

« Lord Londonderry en me parlant de soldats et d'armées m'a paru dans l'opinion de notre ancien ministère sur le danger qu'il y aurait pour nous à réunir de grands corps de troupes; j'ai repoussé cette idée, j'ai soutenu qu'en menant le soldat français au combat, il n'y a rien à craindre, qu'il ne sera jamais infidèle à la vue du drapeau de l'ennemi, que notre armée vient d'être augmentée, qu'elle serait triplée demain sans le moindre inconvénient, si cela était nécessaire ; qu'à la vérité, quelques sous-officiers pouvaient crier : « Vive la Charte ! » dans une garnison, mais que nos grenadiers crieraient toujours : « Vive le Roi ! » sur le champ de bataille.

« Je ne sais si cette grande politique a fait oublier à lord Londonderry la traite des Nègres. Il ne m'en a pas dit un mot. Changeant de sujet, il m'a parlé du message par lequel le Président des Etats-Unis1 engage le Congrès à reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles. -- Les intérêts commerciaux, lui ai-je dit, en pourront tirer quelque avantage, mais je doute que les intérêts politiques en tirent le même profit. Il y a déjà assez d'idées républicaines dans le monde ; augmenter la masse de ces idées, c'est compromettre de plus en plus le sort des monarchies en Europe. » - Lord Londonderry a abondé dans mon sens, et il m'a dit ces mots remarquables : Quant è nous (les Anglais), nous ne sommes nullement disposés à reconnaître ces gouvernements révolutionnaires ». - Etait-il sincère ?

1. Monroë (James), 1758-1831, après avoir pris part à la guerre de l'Indépendance, fut envoyé comme ministre plénipotentiaire auprès de la République française en 1794; commandant en chef pendant la guerre anglo-américaine (1814) ; président en 1817, réélu en 1821 ; a donné son nom à la doctrine qui condamne toute intervention européenne dans les affaires de l'Amérique. ↩

« J'ai dû, Monsieur le vicomte, vous rapporter textuellement une conversation importante; toutefois, nous ne devons pas nous dissimuler que Angleterre reconnaîtra tôt ou tard l'indépendance des colonies espagnoles ; l'opinion publique et le mouvement du commerce l'y forceront. Elle a déjà fait, depuis trois ans, des frais considérables pour établir secrètement des relations avec les provinces insurgées, au Midi et au Nord de l'isthme de Panama.

« En résumé, Monsieur le vicomte, j'ai trouvé dans M. le marquis de Londonderry un homme d'esprit, d'une franchise peut-être un peu douteuse ; un homme encore imbu du vieux système ministériel ; un homme accoutumé à une diplomatie sournoise et surpris, sans en être blessé, d'un langage plus digne de la France; un homme enfin qui ne pouvait se défendre d'une sorte d'étonnement en causant avec un de ces royalistes que, depuis sept ans, on lui représentait comme des fous, et des imbéciles.

« Je vous prie en grâce1, Monsieur le vicomte, de m'instruire souvent de l'état des choses en France et en Europe. Si vous voulez acquérir ici de l'importance, il faut que je ne sois pas réduit à chercher mes renseignements dans les gazettes. Un bulletin de vingt lignes me suffit ; une nouvelle que je saurai deux heures avant tout le monde me rendra nécessaire el fera honneur à votre administration.

1. Cette dernière partie, depuis les mots : « je vous prie en grâce », est retranche dans le texte donné par M. de Chateaubriand, Mém., IV, p. 238. ↩

« J'ai remis à lord Londonderry la copie de mes lettres de créance et celles de rappel de M. le duc de Cazes (sic). Je serai présenté à S. M. B. le 19 de ce mois.

« Le 30, M. Canning doit faire à la Chambre des Communes sa motion pour l'admission des pairs catholiques irlandais dans la Chambre Haute. Il paraît que cette année, à cause des troubles de l'Irlande, on ne fera pas la motion générale de l'émancipation des catholiques.

« M. Foster2, ministre d'Angleterre au Danemark retourne à son poste dans une quinzaine de jours; on lui donne une frégate pour son passage. Il porte l'ordre de la Jarretière au Roi de Danemark ; ces circonstances ont fait renaître le bruit d'un traité.

2. Foster (sir Augustus-John), 1780-1848 ; ministre plénipotentiaire aux Etats-Unis, 1811-1812; en Danemark, 1814-1824; à Turin, 1824-1840 (D. of N. Biog.). ↩

« L'opposition des assemblées des divers comtés est très violente contre les mesures que le ministère propose pour le soulagement de l'agriculture. »

Cette intéressante dépêche trouvait à Paris le plus vif accueil. M. de Montmorency y répondait le 18 avril : « J'ai lu avec beaucoup d'intérêt le détail de votre premier entretien avec le marquis de Londonderry. Je ne puis qu'approuver le langage que vous lui avez tenu.

« J'ai peine à croire qu'il ait été de bien bonne foi quand il vous a dit que l'Angleterre n'était pas disposée à reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles. Au surplus, l'incertitude sur ce point ne sera probablement pas longue, la conduite des Etats-Unis mettra les autres puissances dans le cas de se décider, et l'Angleterre a un trop grand intérêt à s'ouvrir de nombreux marchés pour que sa décision soit douteuse. Je pense que vous pourrez bientôt recueillir à cet égard des notions qui nous seront fort utiles1. »

1. Montmorency à Chateaubriand, 18 avril 1822, n° 2. Aff. Etr. Angleterre, V. 615, I° 159. ↩

Au moment où M. de Chateaubriand s'était mis en route pour Londres la tension des rapports entre la Russie et la Turquie s'était aggravée. Malgré les dispositions conciliantes exprimées par M. de Tatitscheff2, à son retour de Pétersbourg, dans ses entretiens avec le prince de Metternich, l'accommodement ne paraissait pas favorablement engagé. Le comte de Lieven avait été chargé de faire auprès du gouvernement anglais une communication identique à celle que transmettait le général Pozzo à Paris. Il s'agissait de connaître « quelle serait l'attitude des grandes puissances vis-à-vis de la Porte ottomane dans le cas où une rupture surviendrait. On ne se pressera pas sans doute ici (à Londres) de répondre catégoriquement, à moins d'avoir, de la part de la Russie, une garantie assurée quant aux résultats positifs d'une telle guerre1 ».

2. Tatitscheff (Dmitri Pavlovitch), 1769-1845 ; successivement ministre plénipotentiaire de Russie à Naples. Madrid et Vienne (Recueil de la société d'Hist. de Russie, t. LXII). ↩

1. Le comte Georges de Caraman, chargé d'affaires de France à Londres, au vicomte de Montmorency, 2 avril 1822, ibid., f° 140. ↩

A Constantinople, le courant n'était pas à l'entente. Le Divan avait adressé à M. de Lutzow2, à la date du 28 février, une note formulant sa réponse aux propositions russes. « Elle contient des récriminations sur le passé, des promesses vagues sur l'évacuation des troupes turques des principautés de Valachie et de Moldavie et le refus de nommer des commissaires pour s'aboucher avec ceux que la Russie se déclarait prête à désigner pour s'entendre sur l'évacuation des provinces, et peut-être sur des questions plus graves. » Afin de prévenir une rupture, le prince de Metternich avait renvoyé au Divan la note dangereuse, en l'invitant à la reprendre. L'internonce d'Autriche et lord Strangford avaient, dès le 10 mars, jugé nécessaire d'accentuer leur attitude en remettant à la Porte une note collective représentant l'urgence « de prendre au moins le parti d'évacuer sur-le-champ les deux principautés ».

2. Voir note p. 349. ↩

Les ministres turcs, inquiets des impressions que la note du 28 février, devait provoquer affectaient d'en interpréter l'esprit ; ils annonçaient le rappel d'une partie des corps cantonnés dans les provinces, la complète évacuation dans un délai rapproché, leur certitude de réduire rapidement la Morée, et leur intention de ne céder aux demandes russes qu'après la disparition du gouvernement indépendant établi par la Russie, dans la crainte qu'elle n'en demandât la reconnaissance. Le prince de Metternich estimait que le meilleur moyen de résoudre une situation déjà trop envenimée serait « d'abandonner la question telle qu'elle a été présentée et défendue jusqu'à ce jour, de proposer une réunion de plénipotentiaires russes et turcs sous la modération, ou du moins en présence des plénipotentiaires des Cours alliées, où l'on s'occuperait du rétablissement des rapports de bonne intelligence avec la Porte et des moyens d'éviter le retour des circonstances qui peuvent les altérer ». De son côté, le baron de Vincent faisait connaître à M. de Montmorency l'intention de la Cour de Vienne, si les résistances de la Porte se prolongeaient et au cas où les Cabinets alliés adopteraient une résolution semblable, de rappeler son internonce et de ne laisser à Constantinople qu'un agent commercial. Le prince de Metternich avait, à la même heure, fait parvenir une communication identique à Londres, où elle avait été portée par le comte Colloredo1.

1. Colloredo-Waldsee (François comte de), 1799-1859 ; fils du comte François Colloredo, mort en 1806 et de Victoire, comtesse Folliot de Crenneville, 1845: marié (1847) à Séverine, comtesse Potocka; ministre d'Autriche à Londres, 1845 et 1852-1856 ; ambassadeur près le Saint-Siège, 1856-1859 ; plénipotentiaire à Zurich, 1859. ↩

Le Cabinet de Paris était déterminé à suivre l'exemple de l'Autriche et il se préoccupait de savoir à l'avance la résolution de l'Angleterre ; M. de Montmorency avait chargé M. de Chateaubriand de donner à lord Londonderry connaissance des informations qu'il avait reçues de Vienne par le marquis de Caraman2 et de Constantinople par le marquis de La Tour-Maubourg3. Le ministre des Affaires Étrangères pressait l'ambassadeur de l'informer « de la manière dont on aura reçu à Londres les communications du Cabinet de Vienne1 ». Sa dépêche parvenait à M. de Chateaubriand le 16 avril, à 1 heure du matin. Il venait de quitter le prince Esterhazy, chez lequel il avait dîné avec le comte Colloredo, arrivé en courrier de Vienne. La conversation s'était longuement étendue sur les affaires d'Orient et l'ambassadeur d'Autriche avait fait connaître à M. de Chateaubriand les mêmes informations qu'il reçut de Paris au moment où il rentrait à l'ambassade. Le rap- - pel des ambassadeurs devait être, disait le prince Esterhazy, au cas de la guerre, la première détermination des Cours alliées. « Et c'est un grand parti », avait-il ajouté, en annonçant qu'il se rendrait le lendemain à North-Cray.

2. Caraman (comte, marquis puis duc de), 1762-1839, ministre plénipotentiaire à Berlin, 14 juillet 1814 ; ambassadeur à Vienne, 2 mars 1816 ; retraité, 30 mars 1828. ↩

3. La Tour-Maubourg (Florimond de Fay, marquis de), 1781-1837 ; attaché à Copenhague (avril 1802), à la direction du Nord (juillet 1804), 2° secrécaire à Constantinople (2 juillet 1806), chargé d'affaires (10 novembre 1808), ministre plénipotentiaire a Stuttgard (7 avril 1813), chargé d'affaires a Hanovre (11 septembre 1814), ministre plénipotentiaire à Hanovre (2 octobre 1815) à Dresde (31 mars 1818), ambassadeur à Constantinople (19 juillet 1820), à Naples (25 octobre 1830), à Rome (23 décembre 1832). ↩

1. Montmorency à Chateaubriand, 13 avril 1822, n° 1, ibid., f° 150. ↩

« Ma position était devenue assez embarrassante », répondit M. de Chateaubriand à M. de Montmorency. Il remarquait que « aller porter à la campagne quelques nouvelles contenues dans une dépêche est un empressement qui conviendrait peu à la dignité d'un ambassadeur de France ». D'ailleurs, « le marquis de Londonderry ne prendra pas seul la détermination de rappeler de Constantinople l'ambassadeur d'Angleterre. Il ne revient à Londres que demain mercredi 17, et il ne pourra convoquer le Conseil que le jeudi 18 ». Il se ménagea donc un moyen d'apprendre « dans la conversation quelque chose de ses dispositions particulières pour pressentir au moins l'avenir », en retournant auprès du prince Esterhazy « que j'avais trouvé hier très cordial, très ouvert et qui m'avait proposé de me communiquer ses dépêches. En bon collègue je lui ai rendu sa courtoisie; je lui ai demandé de me recevoir chez lui à midi, il m'a répondu qu'il viendrait chez moi à 1 heure et demie. Il est venu en effet et je viens de lui montrer un extrait de votre dépêche du 13.

« - Vous savez sans doute tout cela, lui ai-je dit, mais comme quelquefois les dépêches des ambassadeurs diffèrent au moins dans les mots, j'ai pensé que vous et lord Londonderry seriez peut-être bien aise de savoir ce que mandent MM. de La Tour-Maubourg et de Caraman. Peut-être allez-vous discuter aujourd'hui à North-Cray cette grande mesure du rappel des ambassadeurs dont vous m'avez parlé hier, et je serai bien aise de savoir quelle est, sur ce point, l'opinion d'un homme d'État tel que lord Londonderry. »

Il m'a beaucoup remercié, il m'a dit que c'était la Russie qui demandait, en cas de rupture, le rappel des ambassadeurs, que l'Autriche y consentait, mais sous la condition que la mesure serai générale et suivie par tous les gouvernements. Je l'ai assuré qu'il trouverait toujours cordialité, franchise et sentiments monarchiques dans le nouveau ministère français; que nous ne romprions jamais les premiers une alliance qui faisait la sûreté et le repos de l'Europe, et que nous serions toujours prêts à adopter toutes les mesures qui ne blesseraient ni les intérêts, ni l'honneur de notre pays. Il m'a promis de me dire, en revenant de North-Cray jeudi à midi, ce qui se serait passé entre lui et Londonderry. Il doit me montrer aussi la dépêche de Metternich jeudi soir... Vous pourrez être instruit par le télégraphe vingt-quatre heures avant le reste de l'Europe et expédier, si vous le voulez, un courrier pour Vienne. Mais, à vous dire la vérité, je crois que le prince Estherhazy (sic) ne m'apprendra que des choses vagues. Avant la réunion du Conseil, il ne peut y avoir rien de décidé. Je pense comme vous que l'Angleterre inclinera du côté de la politique de l'Autriche ». Après quelques lignes mentionnant l'absence de nouvelles touchant « les sentiments du ministère anglais sur la grave question de l'indépendance des colonies espagnoles », l'ambassadeur ne craignait pas de conclure : « je crois que la France doit prendre son parti, en toute matière, sans attendre pour se déterminer l'autorisation des exemples1 ».

1. Chateaubriand à Montmorency, Londres 16 avril 1822, n° 10, ibid., fo 156. ↩

Le 18 avril M. de Chateaubriand exposait son entretien avec l'ambassadeur d'Autriche à M. de Montmorency :

«Je sors de chez le prince Estherhazy (sic), il m'a tenu parole et m'a raconté en détail sa conversation avec lord Londonderry. Il a mis dans son récit une candeur qui ne me laisse aucun doute sur la vérité de ce que je vais vous dire ; j'ai trouvé dans le jeune ambassadeur d'Autriche une connaissance des affaires et une autorité de jugement dont il n'a pas la réputation.

« Lord Londonderry a donc dit au prince Estherhazy (sic) que le comte de Lieven était venu aussi le trouver à la campagne pour lui faire la proposition de rappeler de Constantinople, en cas de guerre, l'ambassadeur britantannique et qu'une telle question ne pouvait être discutée que dans le Conseil. Je tenais à connaître les dispositions particulières du marquis de Londonderry, elles ne sont pas, d'après ce qu'il en a manifesté au prince Estherhazy (sic), aussi favorables à la proposition qu'on l'aurait pu croire. Il a fait observer à l'ambassadeur d'Autriche que la Russie avait varié dans ses rapports avec la Porte; que tantôt elle présentait les quatre propositions de son ultimatum comme les seules choses sur lesquelles elle demande satisfaction, et que tantôt elle ne regardait plus le même ultimatum que comme un préliminaire à des demandes subséquentes dont on ne connaissait ni l'étendue, ni la nature. Lord Londonderry pense que ces variations ont pu déterminer le gouvernement ottoman à rejeter l'ultimatum, et il a laissé entrevoir que l'Angleterre ne pourrait retirer son ambassadeur que dans le cas où la Russie se renfermerait dans les termes de l'ultimatum.

« Il est donc probable, Monsieur le vicomte, que la réponse du Cabinet anglais sera, comme celle de lord Londonderry, évasive et conditionnelle. A peine avais-je quitté le prince Esterhazy que M. Canning est venu chez moi ; après quelques mots échangés sur la situation de la France, que j'ai représentée telle qu'elle est, forte de son Roi, de ses institutions et de l'esprit de son gouvernement, j'ai fait tomber la conversation sur la guerre de l'Orient et le parti qu'auraient à prendre les puissances, au cas que cette guerre éclatât. M. Canning savait que l'on parlait du rappel des ambassadeurs, il s'est prononcé contre cette mesure. - « Ou nous sommes en paix, m'a-t-il dit, ou nous sommes en guerre avec le la Turquie; si nous sommes en guerre, faisons franchement la guerre ; si nous sommes en paix, pourquoi retirer nos ambassadeurs et prendre parti moralement pour la Russie, sans brûler aucune amorce pour sa cause? - » Mais il a ajouté : - « On ne pourrait motiver la retraite de l'ambassadeur anglais que sur les dangers personnels qu'il courrait à Constantinople, si le gouvernement ottoman n'était pas assez fort pour défendre le corps diplomatique contre les fureurs des janissaires, alors il y aurait une raison de retraite. » - Vous voyez d'ici, Monsieur le vicomte, percer l'opinion d'un homme important, opinion assez semblable à celle de lord Londonderry.

« Enfin M. Canning a été remplacé chez moi par M. le comte de Lieven. J'ai trouvé, et je devais m'attendre à trouver en lui des sentiments bien différents. Nous avons touché sur-le-champ la grande question du rappel des ambassadeurs. Le comte de Lieven m'a dit que cette mesure n'était demandée par sa Cour que dans un esprit de paix, pour obliger la Turquie à renoncer à ses projets hostiles ; que la Russie, loin d'élever ses prétentions, les modérait et abandonnait une partie importante de l'ultimatum ; que l'Angleterre, ayant reconnu la justesse de la cause de la Russie, puisque lord Strangford a présenté des notes au Divan, il ne voyait pas de raison pour ne pas rappeler lord Strangford, lorsque ces notes étaient repoussées. Le comte de Lieven est connu pour un chaud partisan de la guerre ; il m'a paru assez mécontent du système anglais et il a terminé sa conversation par ces mots prononcés d'un ton méprisant : - « Quand ils retireraient leur ambassadeur, cela ne les engage à rien, puisque tous les partis ici protestent qu'ils resteront neutres dans la querelle, excepté les radicaux qui veulent la guerre pour la guerre. » - De tout ceci, Monsieur le vicomte, j'ai conclu que le gouvernement français peut agir sans subordonner, jusqu'à un certain point, ses résolutions à celles de l'Angleterre. Vous trouverez, sans doute, que les partis les plus francs sont les meilleurs ; or, il y en a deux à suivre : ou déclarer que, dans aucun cas, nous ne retirerons notre ambassadeur (ce qui nous met à part de tout) ; ou dire que nous sommes prêts à le rappeler, si la Turquie refuse de tenir les conditions formelles des traités. Le second parti nous met bien avec l'Europe et conserve l'accord si nécessaire entre les grandes puissances. Le premier peut être justifié par l'isolement dans lequel on a laissé notre ambassadeur à Constantinople; on ne l'a pas adjoint comme médiateur aux ambassadeurs de l'Autriche et de l'Angleterre ; au Congrès de Leybach, nous agissions au moins de concert avec la Grande-Bretagne ; notre rôle à Constantinople prêtera aux attaques de l'opposition à la Chambre des députés. Il est fâcheux d'avoir toujours des notes signées par l'internonce autrichien et par lord Strangford et de n'entendre jamais parler de nous, nous les plus anciens alliés de la Porte et si puissants naguère en Orient. Mais M. de La Tour-Maubourg n'est pas de la nomination du ministère actuel, il était parti depuis longtemps avant la nomination de ce ministère. La Porte a longtemps différé la réception de M. de La Tour-Maubourg. Voilà, Monsieur le vicomte, les raisons que je mets en avant quand le besoin est : vous jugerez peut-être à propos de faire cesser notre rôle passif à Constantinople, prendre une part active aux affaires européennes ; on me paraît très disposé à venir à nous. Je ne puis me dissimuler qu'on me recherche ici ; on était peu habitué à un langage diplomatique ferme, et je vois qu'il a déjà produit un heureux effet.

« J'oubliais de vous dire que le prince Esterhazy m'a montré plusieurs pièces intéressantes ; et à l'instant même, il vient de m'envoyer une dépêche de M. de Metternich au baron Vincent, avec un billet dont j'ai l'honneur de vous transmettre une copie. Vous connaissez cette dépêche concernant l'Italie que M. Vincent était chargé de vous communiquer. Je serais bien aise de savoir si vous y avez fait une réponse officielle, et dans quel esprit était cette réponse, afin que les observations qu'on me demande soient conformes aux vôtres. J'aurai soin de peser mes paroles pour la Cour de Vienne, à laquelle elles seront certainement transmises.

« N'ayant rien de positif à vous mander, je ne vous ai point envoyé de courrier extraordinaire.

« Le l'Parlement a repris ses séances hier 17 ; il ne s'est rien passé de remarquable dans les Chambres. Le Roi est revenu hier à Londres; j'aurai l'honneur de lui être présenté demain. Je m'empresserai de vous rendre compte de l'audience royale. Si j'apprends quelques détails politiques au palais, je les ajouterai aussi demain à la présente dépêche par post-scriptum. Le Courier nous a enfin comptés au nombre des grandes puissances, j'espère que nous le serons aussi dans l'opinion.

« 19 avril. P.-S. Je n'ai rien appris de politique au palais1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 18 avril 1822, n° 12, pièce 65, ibid., f° 162. ↩

En résumé, nous voyons : chez lord Londonderry, critique de ce qu'il appelait les variations des agissements russes et volonté de leur imposer des limites ; - chez M. Canning, argumentation spécieuse et défiante à l'égard de la politique russe ; - chez les hommes d'Etat anglais, similitude dans un programme d'expectative résistante ; - du côté de l'Autriche, entente évidente avec Londres ; - dans la bouche du comte de Lieven, interprétation adoucie des demandes de la Russie, mais irritation profonde contre l'opposition anglaise à la justice de la cause russe; - au milieu de ce jeu compliqué, M. de Chateaubriand déclare que la France doit présenter une attitude indépendante et résolue. Ces points de vue s'inspiraient également de la différence des tempéraments et des intérêts.

L'ambassadeur était donc entré déjà activement dans le mouvement des affaires lorsqu'il présenta au Roi Georges IV ses lettres de créance, le 19 avril. Il se rendait à l'audience solennelle, au milieu de l'apparat de sa fonction, porté par « la voiture de gala que Buschnell, forgeron, orfèvre, peintre universel a confectionnée tout entière en treize jours1 ».

1. Souv. dipl., p. 73. ↩

« Je vois encore d'ici, écrira-t-il plus tard, ce brave Buschnell nous accompagnant à Carlton-House à cheval, couvant des yeux cette fille de son cœur, veillant sur son trésor dans les cours royales et le ramenant en triomphe dans Portland-Place2. »

2. Ibid., p. 175. ↩

Au sortir de la cérémonie, il mandait à M. de Montmorency :

« J'ai eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté Britannique. J'ai été introduit à 2 heures et demie, avant le lever, dans le cabinet du Roi. Il n'y avait auprès de Sa Majesté que lord Londonderry. J'ai été frappé de l'air de bonté, et presque de jeunesse, répandue sur toute la personne du Roi. Sa Majesté, avec une grâce toute particulière, s'est empressée de me demander des nouvelles du Roi, mon maître, dont il m'a parlé avec une noblesse d'expression et une effusion de cœur infiniment remarquables. Je lui ai dit que Sa Majesté Très Chrétienne jouissait d'une santé parfaite, qu'Elle m'avait particulièrement chargé de le prier de visiter son royaume, où Elle serait heureuse de lui rendre l'hospitalité qu'Elle en a si généreusement reçue. Le Roi d'Angleterre a répondu que, s'il se rendait cette année sur le continent, il irait certainement voir le Roi de France à Paris, qu'il craignait seulement que Sa Majesté Très Chrétienne ne voulût s'occuper de lui, qu'il désirait voir Paris en simple voyageur et sans importuner le Roi de France ; mais, a-t-il ajouté en regardant lord Londonderry, on ne peut rien décider que d'après les circonstances.