Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mesures préparatoires aux négociations de libération du territoire, mars 1818. - Revision des conditions onéreuses de la convention du 20 novembre 1815, le duc de Wellington désigné par l'Autriche, la Russie et la Prusse comme arbitre entre la France et les sujets étrangers dont la convention avait reconnu les droits. - Prétentions de l'Angleterre à l'égard des créances des sujets britanniques. - Convention du 25 avril 1818. - Insuccès de la proposition française du rachat par l'Angleterre de la somme payée au gouvernement français en compensation de ses droits sur le commerce du sel et de l'opium dans l'Inde. - Règlement des créances particulières de négociants anglais et d'une réclamation de l'ancienne Compagnie des Indes ; mai, juin. - Répression des Barbaresques et de la traite des Noirs, insistance de l'Angleterre pour la reconnaissance du droit de visite, objections du Portugal. - Proposition du duc de Richelieu; vote de la loi répressive; de la traite, janvier, juillet. - Lord Castlereagh renouvelle sa demande de ligue maritime, février. - Bruits de la formation d'un corps d'observation sur notre frontière nord après l'évacuation de notre territoire. - Congrès d'Aix-la-Chapelle. libération du territoire, 9 octobre 1818.
Démission du duc de Richelieu, 29 décembre. - Cabinet Dessolles, 30 décembre. Démission du marquis d'Osmond, 19 janvier 1819; le général marquis de La Tour-Maubourg lui succède à l'ambassade de France à Londres. - Méfiances de l'opinion et du ministère en Angleterre à la nouvelle de la fournée de soixante pairs nouveaux. - Explications du comte George de Caraman, chargé d'affaires à Londres, dépêche du marquis Dessoles. - Arrivée du marquis de La Tour-Maubourg à Londres. - Ses instructions au point de vue de la politique générale et des négociations particulières, 26 mars 1819. - Amélioration des rapports anglo-français. - La situation intérieure de l'Angleterre. - Rigueur des décisions anglaises dans l'affaire de l'ancienne Compagnie des Indes, octobre. - Les Barbaresques, mission des commissaires français et anglais auprès des Régences d'Alger, Constantine et Tunis, septembre. - Ajournement des conférences concernant les Barbaresques, octobre. - Différend entre la Suède et le Danemark, attitude réservée de la France, août. - La cession des Florides aux Etats-Unis, politique anglaise, mars-octobre. - Agitations en Allemagne. - Conférences de Carlsbad entre les principaux ministres des Cours allemandes, leurs résolutions1, 2, 3, 7 août. - Satisfaction secrète de l'Angleterre, mécontentement russe. - Le comte Capo d'Istria à Londres, août. - Craintes de l'Empereur Alexandre au sujet de l'orientation de la politique intérieure de la France. - Dispositions des Cours secondaires allemandes. - Contestations au sujet des créances françaises sur les sujets étrangers, négociations, juillet-octobre. - Démission du Cabinet Dessoles, 17 novembre 1819. - Ministère Decazes (20 novembre). - Rappel du général marquis de La Tour-Maubourg nommé ministre de la Guerre ; M. Pasquier prend le portefeuille des Affaires Etrangères.
1. Richelieu à Osmond, 16 mars 1818. 4//. Etr. Angl., V: 611. fo 49. ↩
A la suite des échanges de vues sur l'évaluation définitive du territoire, dont nous avons noté déjà les premières manifestations en 1817, cette question capitale ne devait pas tarder à entrer dans la phase des réalisations. Afin de la préparer, le duc de Richelieu s'efforçait d'obtenir des transactions sur toutes les questions pécuniaires que la France avait intérêt à régler avant d'aborder, et pour en alléger les difficultés, la libération définitive. Il estima qu'il y avait, pour dégager les voies, une opportunité particulière à provoquer d'abord la modification des conventions onéreuses du 20 novembre 1815, dont la revision paraissait déjà admise en principe; il en détermina la première base en adressant à Paris aux plénipotentiaires des Cours alliées ses propositions. Dès lors « les négociations étaient ouvertes ». L'accueil satisfaisant qu'elles obtinrent eut pour conséquence la désignation par l'Autriche, la Russie et la Prusse, du duc de Wellington comme arbitre entre la France et les sujets étrangers dont les droits étaient consacrés par la convention du 20 novembre 1818. Le gouvernement du Roi accepta avec empressement un choix qui était la garantie même de l'impartialité. L'événement réalisa sa prévision et on put bientôt constater avec quel soin, quelle juste appréciation des questions, des droits et de l'équité, un si sage arbitre fixa les solutions ; elles furent tranchées de la manière la plus favorable pour la France, notamment en ce qui concernait la réclamation par les Pays-Bas de rentes et arrérages s'élevant à près de cinquante millions en numéraire.
Au milieu de cet apaisement, une difficulté surgit inopinément. Une convention particulière, annexée au traité du 20 novembre1, avait consacré les créances des sujets britanniques. L'Angleterre paraissait logiquement devoir admettre pour ses nationaux le principe d'une réduction qu'elle agréait pour les créances des nationaux des autres puissances, suivant une convention spéciale2?. Sir Charles Stuart3 intervint, au moment où les créances des sujets anglais allaient être présentées à l'arbitrage de lord Wellington, pour déclarer que ces créances étaient classées dans une catégorie spéciale, que « Sa Grâce, bien qu'invitée par la Russie, l'Autriche, et la Prusse à jouer le rôle d'arbitre dans la négociation, n'avait pas reçu de l'Angleterre les pouvoirs pour prononcer en la même qualité sur les créances anglaises » Le duc de Richelieu rappela que le choix du duc de Wellington avait été proposé par l'Empereur Alexandre, accepté par la Prusse à la demande même de l'Angleterre, que l'arbitrage était devenu ainsi l'objet et la règle générale de la négociation, et que l'autorisation donnée au duc d'exercer les fonctions d'arbitre ne pouvait pas impliquer tacitement que les créances des sujets britanniques étaient exclues de son examen. L'argumentation très spécieuse de l'ambassadeur d'Angleterre risquait de faire rompre l'accord et de provoquer le refus des puissances à se soumettre aux décisions qui les intéressaient. L'embarras s'aggrava par l'accession de M. d'Osmond aux prétentions de sir Charles Stuart, motivée par le fait que ces créances, fondées sur des droits tous différents, avaient été, dès lors, spécialisées, par suite de leur origine qui remontait à la confiscation et à la séquestration prononcées en 1793, en violation du traité de commerce de 1786.
1. Annexée à la convention générale sous le numéro 7. ↩
2. Annexée sous le numéro 13. ↩
3. Voir note p. 100. ↩
L'ambassadeur rappelait que « lord Castlereagh, tout en s'engageant à appuyer la demande en réduction portant sur la convention générale n° 13, en avait expressément distrait la convention particulière n° 7, relative aux créances anglaises, qui devait, suivant Sa Seigneurie, avoir son entier effet, même pour notre avantage » ; il insistait « sur la nécessité pour le gouvernement anglais, en cas de modifications désavantageuses aux parties contractantes, de n'abandonner qu'au prix stipulé par la convention générale n° 13 le remboursement des avances faites pour l'entretien des prisonniers de guerre, et par conséquent d'insister sur ce remboursement estimé à cinq millions de livres sterling, cette somme devant compenser fort au delà tout ce que nous gagnerions à la réduction1 ».
1. Osmond à Richelieu, 12 août 1817, Ibid., V. 609, f° 283. ↩
Le duc de Richelieu avait lui-même paru accepter cette distinction en exprimant « qu'il n'avait jamais eu la pensée de demander des modifications à la convention se rapportant aux créances britanniques distinctes et qu'il serait très reconnaissant des facilités que l'Angleterre apporterait à toutes les autres créances étrangères »1. L'ambassadeur faisait encore remarquer que le point de vue anglais « paraissait avoir été reconnu par les Cours continentales ».
1. Richelieu à Osmond, 21 août 1817, Ibid., f° 313. ↩
L'alarme causée par ces prétentions à un traitement différent n'eut pas les suites redoutées. Lord Castlereagh renonça à les soutenir et fit parvenir au duc de Wellington les instructions nécessaires pour comprendre les créances anglaises dans son arbitrage2.
2. Convention relative aux créances anglaises, conclue le 25 avril 1818, annexée à la convention portant sur les créances étrangères, signées le même jour à Paris. La première convention stipulait, qu'à l'effet d'opérer le remboursement et l'extinction totale, tant pour le capital que pour les intérêt des créances des sujets de S. M. B., il serait inscrit sur le grand livre de la Dette publique française une rente de trois millions, au capital de soixante millions, avec jouissance du 22 mars 1818. La seconde convention, établie pour l'extinction totale des dettes contractées par la France, dans les pays situés hors de son territoire actuel, envers des communes, des individus ou des établissements particuliers quelconques, et dont le paiement était réclamé en vertu du traité du 30 mai 1814 et de celui du 20 novembre 1815, réglait que le gouvernement français s'engageait à faire inscrire sur le grand livre de la Dette publique une rente de 12.040.000 francs représentant un capital de 240.800.000 francs, avec jouissance également du 22 mars 1818. En fait, sur une dette de 3.500.000 représentant les créances anglaises, nous n'avions obtenu qu'une diminution de 500.000 francs, tandis qu'il était démontré que, dans le travail des liquidations sur la totalité des autres créances étrangères, la réduction qui nous était accordée était proportionnellement beaucoup plus forte. ↩
Les charges que la France dut en conséquence supporter, si lourdes qu'elles fussent, recevaient, dans une certaine mesure, un allègement, puisqu'on en connaissait le terme, mais le Cabinet anglais ne considérait pas qu'il eût reçu une satisfaction suffisante. Lord Castlereagh, en entendant de la bouche de M. d'Osmond les assurances de la gratitude de son gouvernement, témoigna y être sensible, mais il manifesta « la crainte que l'opinion publique ne ressentît une sorte d'aigreur qu'un léger sacrifice eût prévenu »1. Elle resta en effet sous l'impression que nous avions été « traités avec la plus grande faveur », tandis que la comparaison des chiffres faisait ressortir en réalité l'exagération de cette appréciation.
1. Osmond à Richelieu, 5 mai 1818. A//. Etr. Angleterre, V. 611 f 130. ↩
Avec le règlement de cette importante liquidation, le duc de Richelieu essaya de faire coïncider le rachat par le gouvernement anglais de la rente annuelle qu'il payait à la France pour ses droits sur le commerce du sel et de l'opium dans l'Inde, le capital déterminé pour ce rachat devant opérer une déduction sur la totalité des créances britanniques2. Adhésion du Cabinet anglais, des directeurs de la Compagnie des Indes, de l'assemblée des actionnaires, autorisation du Parlement à l'emprunt pour le rachat de la rente ; c'est au terme de ces étapes successives qu'il était nécessaire d'atteindre pour faire concourir, après de longs délais, tant de volontés indépendantes. L'évaluation du prix à fixer se compliquait des conditions de peu de stabilité de la rente à racheter. Les directeurs de la Compagnie ne manquèrent pas de profiter d'un élément si capable d'appuyer leurs prétentions; « consultés par M. Canning, ils énoncèrent l'opinion que deux ans de revenus devaient la racheter1 ». La prétention était excessive et la négociation s'en trouva ajournée.
2. Par une convention conclue le 7 mars 1815, l'Angleterre s'était engagée à payer à la France une rente annuelle d'environ un million de roupies Sicca, la roupie valant 2 fr. 50. La combinaison du rachat offrait l'avantage de réduire considérablement la charge des rentes que le gouvernement était dans la nécessité de demander aux Chambres pour faire face à la masse des réclamations étrangères. ↩
1. Osmond à Bichelieu, ibid., 24 avril, 5 et 15 mai 1818; f° 114 et 140. Richelieu à Osmond, ibid., 14 mai 1818, f° 136. ↩
Le lourd apurement de comptes se poursuit partout ; à la lutte armée a succédé la revendication des intérêts; celle-ci n'ensanglante plus le sol, la possession des territoires a été tranchée, celle des richesses offre toujours son appât aux appétits jamais assouvis ; aucun détail n'échappait aux contestations. Au nombre des réclamations, se trouvait placée une créance relative aux marchandises importées à Bordeaux par des négociants anglais en 1814, sur la foi du tarif publié par M. le duc d'Angoulême, tarit plus tard ensuite révoqué. La convention du 20 novembre 1815 et celle du 25 avril 1818 garantissaient spécialement ce règlement dont une commission mixte débattait depuis plus d'un an le montant. La discussion menaçait de s'éterniser, faute pour les négociants intéressés de pouvoir produire les pièces authentiques qui leur étaient réclamées, lorsque le duc de Richelieu fit proposer à lord Castlereagh une transaction à l'amiable. Le 5 juillet, il signait avec sir Charles Stuart2 un arrangement au terme duquel un paiement de 450.000 francs en numéraire, effectué en mensualités égales pour être terminé le 1er janvier 1819, assurait la prompte extinction de cette dette3.
2. Stuart (Sir Charles) lord Stuart de Rothesay (1779-1845), ministre à La Ilaye (1815-1816) ambassadeur à Paris (1815-1830); à Saint-Pétersbourg (1841-1845) D. of N. Biog. ↩
3. Richelieu à Osmond, 14 mai; 18 juillet 1818, ibid, f 114 et 159 ; Osmond à Richelieu 15 mai, f° 140; 19 mai, l° 143. ↩
On doit citer encore les dispositions bienveillantes de tord Castlereagh à l'égard d'une réclamation de l'ancienne Compagnie française des Indes, sur une confiscation illicite qu'une lacune dans les formalités obligeait les avocats de la Couronne à combattre. Le ministre promit, au nom du Cabinet, qu'une transaction sur la moitié de la somme contestée serait accordée, aussitôt la sentence défavorable rendue1.
1. Richelieu à Osmond, 25 mai 1818, ibid., f° 146. Osmond à Richelieu, 8 mai, 15 septembre 1818, f° 132 et 187. ↩
Parallèlement à ces affaires secondaires mais épineuses, les négociations se continuaient au sujet de la répression des Barbaresques et de la traite des Noirs, mais sans arriver à conclusion. Le sentiment public anglais était particulièrement exalté par l'œuvre de la civilisation des Africains, il s'irritait des obstacles ou des retards ; le Parlement retentissait des objurgations les plus ardentes, elles s'adressaient avec ténacité à la France, soupçonnée de froideur à l'égard de la réforme. M. d'Osmond estimait que « la situation ministérielle de lord Castlereagh était définitivement liée à cette question et que son appui dépendrait de notre accession à ses vues ». Le Cabinet anglais regardait que notre refus d'admettre la visite réciproque excluait notre résolution d'abolir la traite: « Seule, dit-il, elle pouvait mettre un terme à ce coupable trafic ; seule, elle pouvait nous garantir de la rapacité commerciale qui
emprunterait tous les pavillons ; seule, elle pouvait remplir l'engagement contracté à Vienne, qui ne devait être considéré comme définitivement rempli qu'à l'époque où un succès définitif aurait couronné les efforts réunis de toutes les puissances1 ». C'est sur la précision de ce texte que s'appuyait toute l'argumentation de lord Castlereagh dans les conférences qu'il tenait avec les ambassadeurs de France, de Russie, d'Autriche et de Prusse. En réclamant avec persistance la reconnaissance du droit de visite, il faisait ressortir que « l'obtenir d'un traité, et avec réciprocité pour certaines stations exclusivement, prouvait suffisamment que l'Angleterre ne voulait porter atteinte à l'indépendance d'aucun pavillon et repoussait toute idée de suprématie »
1. Déclaration souscrite au Congrès le 8 février 1815. ↩
Invité à une de ces réunions, le ministre de Portugal, le marquis de Palmella, ne s'y était rendu qu'après de longues hésitations ; lord Castlereagh lui exprima, en termes très mesurés, l'espoir des plénipotentiaires de connaître le terme assigné par son gouvernement à la cessation de la pratique de la traite et leur intention de solliciter, sur ce point, la décision de son souverain, par une note adressée à son ministre.
Aux assurances de son empressement à transmettre la note annoncée, M. de Palmella ajouta que la constante disposition du Portugal à cesser la traite s'était toujours affirmée, à la condition que l'Angleterre renoncerait aux avantages commerciaux dont le maintien deviendrait intolérable après l'abandon de la traite. Lord Castlereagh, embarrassé par une si juste observation, témoigna de sa disposition à consentir des modifications sur quelques articles du traité, tandis que le ministre portugais ne dissimulait pas qu'il en attendait la suppression totale.
Le duc de Richelieu tenta de faire reconnaître le principe que l'importation des Nègres sur des bâtiments autres que ceux des deux nations qui avaient conservé jusqu'à une certaine époque le droit de faire le commerce l'Espagne et le Portugal), serait universellement prohibée pour les colonies. Il lui fut objecté que, par la convention du 28 juillet 1817 (art. 1er) les Portugais s'étaient engagés « à ne faire la traite pour le compte d'aucun gouvernement et à ne porter des Nègres que dans les pays soumis à la domination de S. M. T. F., et que, par le traité du 23 septembre 1817 (art. 5), les Espagnols avaient souscrit le même engagement1 ».
1. Osmond à Richelieu, 9 janvier, ibid., f° 11 ; 6 février, f° 26; 20 mars, f° 55 ; 5 mai, f° 130. ↩
Dans cette situation, le gouvernement français prit la décision de présenter aux Chambres une loi répressive de la traite2 et une ordonnance royale du 24 juin prescrivit l'établissement d'une croisière sur la côte d'Afrique, avec mission de visiter les bâtiments qui se livreraient au trafic des Noirs. En apprenant cette ordonnance, sir Charles Stuart écrivit au duc de Richelieu pour lui demander si la résolution du Roi avait été motivée par ses propres communications, celles-ci donnant à croire que « les expéditions illicites étaient principalement dirigées par des sujets français ». Il lui fut répondu que « la croisière avait été ordonnée parce que 4.000 Noirs avaient été, dans le cours de l'année 1817, introduits dans l'île Maurice et qu'on avait arrêté un bâtiment anglais ». Cette notification était accompagnée de toutes les pièces officielles établissant l'exactitude des faits.
2. Richelieu à Osmond, 6 juillet 1818, ibid., f° 157. ↩
Ces mesures positives provoquèrent en Angleterre une satisfaction ouvertement manifestée. L'opinion y trouva quelque dédommagement aux déceptions qu'elle éprouvait de l'insuccès des négociations au sujet des Barbaresques. Lord Castlereagh, toujours constant dans la poursuite de la formation de la ligue maritime, proposa à la conférence « de désigner les puissances qui seraient invitées à y accéder et de fixer par aperçu leurs contingents en vaisseaux, frégates ou corvettes, pour déterminer ensuite, avec plus de précision, les sommes qu'auraient à payer ceux des petits Etats sans marine militaire ». En s'abstenant d'entrer dans le fond de la discussion, M. d'Osmond indiqua « qu'en France l'opinion admettait que des escadres séparées, agissant sur un plan concerté, parviendraient aussi sûrement à la répression des pirates Barbaresques qu'une flotte combinée, dont les inconvénients, faciles à prévoir, laisseraient à craindre des suites incalculables ». Lord Castlereagh ne repoussa pas ces observations, mais il insista sur la nécessité de déterminer les contingents dès à présent. Devant l'éloignement persistant du prince Esterhazy, du comte de Lieven et du marquis d'Osmond à répondre à cette invitation, la proposition n'eut aucune suite1.
1. Osmond à Richelieu, 6 février, ibid., f° 26 ; 10 février, fo 29. ↩
D'après des informations réitérées de plusieurs côtés, le duc de Richelieu avait été fondé à croire qu'après l'évacuation du territoire, le corps anglais paraissait devoir cantonner dans le royaume des Pays-Bas, tout aux approches de notre frontière2. Ces nouvelles avaient pour origine les achats de subsistances et les préparatifs de casernements signalés aux Pays-Bas. Allions-nous être surveillés par une armée d'observation ? Quelles seraient la surprise du pays, les dénonciations des ennemis du gouvernement, quel trouble gagnerait la nation ? En réalité, aucun plan n'était arrêté, le Cabinet anglais ne s'était préoccupé que d'une possibilité de ne pas licencier l'armée en la maintenant sur le continent. Des causes sérieuses justifiaient peut-être cette précaution : les pertes subies dans l'Inde, la situation tendue au Canada, la lenteur des levées anglaises pouvaient motiver le projet, et l'ambassadeur se borna à énoncer l'opinion que la France garantirait sa propre frontière par un cordon militaire, si 'le Cabinet anglais exécutait la mesure dont on s'entretenait.
2. Richelieu à Osmond, 27 juillet 1818, ibid., f° 166; Osmond à Richelieu, 4 août 1818, f° 170. ↩
Pendant les derniers mois de l'année 1818, tout l'intérêt politique international était concentré à Aix-la-Chapelle, où se réunissait le Congrès. En s'y rendant, le duc de Richelieu s'était arrêté à Spa, pour y rencontrer le duc de Wellington et lord Castlereagh; il put se convaincre qu'il n'y avait, de leur côté, aucun obstacle à prévoir quand se débattrait la date de l'évacuation de notre territoire. Il ne trouva pas chez lord Castlereagh des dispositions aussi favorables à la pensée de recevoir la France dans les délibérations des grandes puissances. Le ministre anglais, tout en admettant l'opportunité « de la faire concourir à toutes les grandes affaires », s'attachait à la nécessité du « maintien de celle des conventions du 20 novembre 1815 par laquelle l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie s'étaient réservé de se concerter, dans l'occasion, sur les mesures à prendre pour empêcher en France une révolution nouvelle » Il repoussait la pensée du duc de Richelieu de comprendre la France dans la quadruple alliance, et par là, « de mettre toutes les parties contractantes à l'abri des ébranlements révolutionnaires ». Soucieux de ne pas paraître rattacher à la question de l'évacuation des combinaisons qui n'en dépendaient pas directement, le président du Conseil abandonna provisoirement l'examen de cette éventualité pour présenter l'idée d'une médiation entre l'Espagne et ses colonies insurgées que lord Castlereagh parut accueillir. L'objet capital des vœux de la France sur l'évacuation de son territoire fut examiné, le 30 septembre, chez le prince de Hardenberg1 et le 1° octobre, chez le prince de Metternich, entre les plénipotentiaires des quatre Cours et le duc de Richelieu; d'un commun accord, le principe en était arrêté et le protocole qui le consacra était signé le 2 octobre. En recevant, le 5 octobre, l'importante nouvelle de la délivrance, le Roi écrivait à son ministre : « J'ai assez vécu puisque j'ai vu la France libre et le drapeau français flotter sur toutes les villes françaises2 ». Le 16 octobre, M. d'Osmond recevait du duc de Richelieu la dépêche l'informant que la convention définitive avait été signée le 9 octobre3.
1. Hardenberg (prince de) 1750-1822 ; après avoir été au service de Hanovre (1778) et de Brunswick (1787), entra au service de Prusse (1790) ; chancelier d'Etat (1810) ; ministre des Affaires Etrangères (1822) ; signa le traité de Paris (1814) : prit part comme plénipotentiaire aux Congrès de Vienne, Aix-la-Chapelle, Carlsbad et Vérone. ↩
2. Viel-Castel, Hre de la Restauration, VII, p. 37 et 72. ↩
3. Une convention postérieure réglant la question financière portait en substance que l'inscription de 6.615.944 francs de rente délivrée par la France aux Cours d'Autriche, de Russie, d'Angleterre et de Prusse, conformément à l'art. 5 de la convention du 9 octobre 1818, resterait en dépôt entre les mains des commissaires desdites Cours jusqu'au 1er juin 1820 ; que le contrat passé entre ces Cours et les maisons Hope et Baring pour la réalisation du capital de la rente de ladite inscription serait annulé : qu'au 1er juin 1820 la France remettrait, en échange de l'inscription de 6.615.944 francs, une somme de cent millions en bons de trésor portant intérêt à 5 p. 100 et payables en neuf mois ; qu'enfin les commissaires des Cours recevraient les arrérages de ladite rente de 6.615.944 francs, inscrite avec jouissance du 22 septembre 1818, qui écherraient avant le 1er juin 1820. ↩
Pendant le Congrès d'Aix-la-Chapelle, le duc de Richelieu avait pu juger, par les informations qu'il recevait quotidiennement de Paris, de l'instabilité du Cabinet. Les élections avaient modifié l'équilibre et les forces numériques des partis, le groupe de droite s'était accru, la majorité ministérielle avait perdu sa cohésion. En arrivant à Paris le 28 novembre, le président du Conseil paraissait cependant avoir abandonné ses projets de retraite, vivement combattus par l'Empereur Alexandre. Il avait cédé à l'ascendant de cette âme généreuse, chevaleresque, qui embrassait passionnément les causes, également capable de suivre les suggestions de la haute raison, les entraînements du cœur ou les attraits de l'imagination. Mais les animosités des partis, les rivalités personnelles, l'amoindrissement d'une majorité fondée sur le centre de la Chambre devaient rendre stériles les efforts vers une entente inspirés du plus noble désintéressement. Pendant plus d'un mois, les pourparlers, les essais de combinaisons étaient demeurés vains et le duc n'était pas parvenu, suivant l'expression favorite du cardinal de Richelieu, à « moyenner les grandes choses ». Le 30 décembre paraissait l'ordonnance royale, signée depuis la veille, qui appelait le général marquis Dessoles1 à la présidence du Conseil et au ministère des Affaires Étrangères.
1. Dessoles (marquis) 1767-1828 ; après de brillants services militaires sous l'Empire se rallia à la monarchie ; pair de France, major général des gardes nationales (1814) ; président du Conseil et ministre des Affaires Etrangères (1814). ↩
Le duc de Richelieu emportait les regrets de tous les hommes éclairés et prévoyants. Il était arrivé au pouvoir dans les conditions les plus difficiles et il avait marqué, à deux reprises, sa carrière ministérielle par les services les plus décisifs : au dedans, orientation habile et prudente ; au dehors, libération du territoire, rentrée de la France dans le concert du système européen. Il semblait avoir personnifié un prestige et une tradition de gouvernement issus de la mémoire du grand cardinal. Par la justesse dans les vues, la ferme modération dans le maniement des affaires, l'élévation du caractère, le don de mériter et d'entraîner la confiance, il était apparu, au milieu des passions et de l'aveuglement des partis, comme une lumière capable d'éclairer la raison des hommes, d'attirer les volontés et de rassurer les consciences. Durant la période cruelle de l'exil, il en avait noblement employé les épuisants loisirs. L'Empereur de Russie l'avait accueilli, il lui avait donné sa confiance, il avait reçu ses services. Sous l'impulsion du duc de Richelieu, la Crimée avait vu s'élever sa prospérité, Odessa1 grandir, devenir le centre de la plus féconde activité. Il était rentré en France, préparé au service public par l'étude et la connaissance des affaires et une longue expérience des hommes. Mais quelles forces ne sont pas discutées et prématurément usées dans l'exercice du pouvoir?
1. Odessa, ville de la Russie d'Europe sur la Mer Noire. Catherine II lui avait donné ce nom en souvenir de l'ancienne colonie grecque d'Odessus qui en était voisine. Le duc de Richelieu en fut le gouverneur en 1803 et 1804. ↩
La retraite du président du Conseil détermina la démission du marquis d'Osmond2. L'ambassadeur avait, à la vérité, déjà fait connaître son intention de quitter ses fonctions après l'évacuation du territoire, mais il pressentait l'accueil de l'opinion anglaise à l'égard du changement de système qui venait de se produire en France et l'affaiblissement qu'en éprouveraient ses moyens d'action sur le terrain diplomatique. Le 26 janvier 1819, le général marquis de La Tour-Maubourg1 était appelé à l'ambassade de Londres, où sa désignation rencontra une approbation générale2. Elle était particulièrement accueillie par le duc de Wellington, qui avait, depuis longtemps, eu l'occasion de connaître et d'apprécier, dans des circonstances militaires, le nouvel ambassadeur3.
2. Osmond à Dessoles, 5 janvier 1819. Aff. Etr. Angl. V. 612, fo 20. ↩
1. La Tour-Maubourg (Marie-Victor de Fay, marquis de) 1756-1850 : après d'éclatants services militaires en Egypte, Allemagne, Espagne et Russie, fut pair de France (1814), créé marquis par Louis XVIII. ambassadeur à Londres (1819); ministre de la Guerre dans le Cabinet Decazes (17 novembre 1819) ; gouverneur des Invalides (1822) ; démissionnaire en 1830. ↩
2. Osmond à Dessoles, 2 février 1819. ibid.. f° 36. ↩
3. Lettre de sir Charles Stuart, 28 janvier 1819, ibid., f° 33. ↩
M. d'Osmond quitta Londres le 1er mars, laissant la gestion de l'ambassade au comte Georges de Caraman4. M. de La Tour-Maubourg ne prit possession de son poste qu'au commencement d'avril.
4. Caraman (Georges comte de) 1790-1860: attaché à La Haye, 18 mars 1808 ; à Washington 1812: secrétaire à La Haye. 20 juillet 1815; premier secrétaire à Londres, 17 juillet 1816 ; chargé d'affaires en 1817 et en 1819 ; ministre à Stuttgart, 1er décembre 1820. ↩
Dès le premier moment, la correspondance du chargé d'affaires signale avec détails la déception et la défiance de l'opinion et du gouvernement britanniques, à la suite des changements survenus dans la direction de la politique intérieure de la France5.
5. Le Cabinet était ainsi composé : général marquis Dessoles président du Conseil et Affaires Etrangères ; M. de Serre. Garde des Sceaux : comte Decazes, Intérieur; M. Portal, Marine ; baron Louis, Finances ; maréchal Gouvion-Saint-Cyr, Guerre. ↩
L'inquiétude avait gagné le sentiment public, l'ancienne bienveillance s'était retirée, une attitude d'observation soupçonneuse se prononçait chaque jour davantage et l'impulsion de la cour lui donnait un caractère inquiétant. La presse relatait longuement les événements qui se déroulaient en France et le silence des ministres dénotait une improbation sans ambiguïté. Des manifestations plus formelles éclatèrent lorsque fut connue l'ordonnance du 5 mars, portant création de soixante nouveaux pairs pour modifier la majorité de la Chambre Haute. Elle fut directement critiquée dans une série d'articles insérés au Courrier, on eut des raisons sérieuses d'y reconnaître la plume d'un membre du Cabinet. L'acte du gouvernement français y était dénoncé « comme un gage d'alliance donné à des hommes auxquels leurs fautes avaient ôté tout droit au Pouvoir..... un coup d'État qui faisait du premier corps du royaume l'instrument des volontés d'un ministre..... on s'indignait d'y voir appelés des hommes des Cent-Jours1 qui avaient armé l'Europe contre la France ».
1. Voir Viel-Castel, VII, p. 250. ↩