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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre VI (suite 2)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 22 min de lecture · p. 314–329 · chapitre 24 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A cet instant même les nouvelles de Madrid annonçaient l'explosion des événements : « La guerre civile fait de grands progrès et la situation du pays devient de plus en plus critique2 ». Dans la nuit du 6 au 7 juillet, pendant que les insurgés de la capitale bloquaient le palais royal, les bataillons des gardes établis au Prado marchent sur Madrid, ils rencontrent sur la place de la Constitution la garde nationale soutenue par deux pièces d'artillerie, commandée par plusieurs officiers généraux ; un combat sanglant s'engage, et les gardes refoulés occupent le palais, tandis que les troupes de ligne se rallient à la garde nationale. Le Roi, séparé de toutes les autorités, restait environné par les gardes vaincus. La députation permanente des Cortès se forma alors en junte suprême, assistée de deux officiers généraux, deux conseillers d'État, deux membres de la députation provinciale et deux membres de la municipalité. Ferdinand VII réclame pour qu'une capitulation soit accordée aux gardes, il n'obtient que des conditions rigoureuses : les deux bataillons qui n'avaient pas combattu devaient se retirer dans leurs quartiers, les quatre autres déposeraient les armes. Ges malheureuses troupes, dans leur désespoir, tirèrent sur la garde nationale qui les poursuivait avec acharnement, tandis qu'elles fuyaient hors la ville, semant leur route de morts et de blessés1.

2. Montmorency à Chateaubriand, 1er juillet 1822, n° 20, ibid., fo 287, pièce 116. ↩

1. Viel-Castel, Ix, p. 416. ↩

Le corps diplomatique avait aussitôt signé une note collective « qu'il a cru de son devoir d'adresser au ministère espagnol pour garantir, autant qu'il est en lui, la sécurité de Sa Majesté2 ». En apprenant le triomphe de l'insurrection, M. de Montmorency avait mandé à M. de Chateaubriand : « Je vous prie de communiquer ces informations au marquis de Londonderry et de chercher à pénétrer si, à l'aspect de la cruelle situation de l'Espagne, l'Angleterre persistera dans sa résolution de garder une neutralité absolue3 ».

2. Montmorency à Chateaubriand, 15 juillet 1822, n° 24, ibid., fo 308, pièce 125. ↩

3. Id., 11 juillet 1822, n° 23, ibid., f° 304, pièce 123. ↩

« Eh bien, Monsieur le vicomte, répondait M. de Chateaubriand, lord Londonderry n'a point du tout changé de sentiment ; non seulement il ne veut rien faire, mais, dans ce moment, il ose à peine se permettre une remarque, comme s'il craignait qu'une idée communiquée en secret le rendît responsable de l'avenir. Il m'a montré de l'inquiétude, presque des soupçons sur notre sincérité ; il m'a demandé plusieurs fois, en me regardant, si nous ne nous étions pas mêlés des affaires de la péninsule ; si le gouvernement français, ou un parti dans la France, n'avait pas fait distribuer de l'argent au peuple et aux soldats espagnols. Je lui ai facilement démontré que, dans un pays où la loi de finances se discute publiquement, un gouvernement n'avait point d'argent à donner ; et que, quant aux particuliers, ils étaient trop peu riches en Prance pour soudoyer des troupes en Espagne. Est-ce sir Charles Stuart qui endoctrine les ministres anglais? Est-ce de Madrid qu'ils reçoivent leurs prétendus renseignements? Il est certain que lord Londonderry croit que nous avons fomenté les troubles de l'Espagne. Il a fini la conversation par ces mots : - « Avez-vous une communication officielle à me faire de la part de votre gouvernement? - Aucune, Milord, j'ai seulement été bien aise de causer avec vous sur des événements dont le contre-coup peut retentir en Europe. - Si vous en étiez venus à une résolution, a-t-il répliqué, on verrait quel parti l'Angleterre aurait à prendre ; jusque là, je ne peux pas même hasarder un conseil. - Le mot est important, Monsieur le vicomte, je l'abandonne à vos réflexions.

« Lord Londonderry m'a donné lecture de la note qu'il a remise au ministre d'Espagne, M. d'Onis, relativement aux propositions de M. Zéa1. Le gouvernement anglais déclare qu'il attendra, pour se décider sur la question de l'indépendance des colonies espagnoles, le résultat des propositions que le Roi d'Espagne doit faire aux susdites colonies, mais, en même temps, il prévient M. d'Onis qu'il faut que ce résultat soit prochain, car le temps marche et l'Angleterre sera forcée de se soumettre à la nécessité. Cette note vous sera communiquée par sir Charles Stuart.

1. Zéa (Francisco Antonio), botaniste et homme d'État columbien (1770-1822). se prononça en 1808 pour le gouvernement du Roi Joseph. fut préfet à Malaga. Rentré en Columbie en 1814, il prit une part active à la guerre de l'Indépendance. Vice-président de la Columbie en 1819, il se rendit en 1820 en Angleterre, en Espagne et en France pour faire reconnaître l'indépendance de son pays ; il conclut en 1821 avec des banques anglaises un emprunt pour lequel il fut désavoué et qui ne fut reconnu qu'en 1825, après sa mort (Biogr. universelle, Michaud. Grande Encyclopédie). ↩

« Les journaux anglais, d'après les journaux français, donnent ce matin des nouvelles de Madrid jusqu'au 8 inclusivement. Je n'ai jamais espéré mieux du Roi d'Espagne et n'ai point été surpris. Si ce malheureux prince doit périr, ce qu'à Dieu ne plaise, le genre de la catastrophe n'est pas indifférent au reste du monde ; le poignard n'abattrait que le monarque, l'échafaud pourrait voir périr la monarchie. C'est déjà beaucoup trop que le jugement de Charles Ir et que celui de Louis XVI. Le ciel nous préserve d'un troisième jugement qui semblerait établir, par l'autorité des crimes, un espèce de droit des peuples et un corps de jurisprudence contre les Rois.

« On peut maintenant s'attendre à tout : une déclaration de guerre du gouvernement espagnol est au nombre des chances que le gouvernement français a du prévoir. Dans tous les cas, nous serons bientôt obligés d'en finir avec le cordon sanitaire, car, une fois le mois de septembre passé, et la peste ne reparaissant pas à Barcelone, ce serait une véritable dérision que de parler encore du cordon sanitaire. Il faudra donc avouer tout franchement une armée et dire la raison qui nous oblige à maintenir cette armée. Cela n'équivaudra-t-il pas à une déclaration de guerre aux Cortès ? D'un autre côté, dissoudrons-nous le cordon sanitaire? Cet acte de faiblesse compromettrait la sûreté de la France, avilirait le ministère et ranimerait parmi nous les espérances de la faction révolutionnaire. Si les royalistes ne triomphent pas en Espagne, nous touchons certainement à une crise qui nous obligera à prendre une résolution et il me semble impossible que nous laissions longtemps notre ambassadeur exposé à toutes sortes d'outrages à Madrid. Avec de la fermeté et de la confiance dans nos forces, nous n'avons rien à craindre. L'hésitation et les demi-partis nous perdraient ; vous pardonnerez à ces réflexions qui sont la conséquence et la suite naturelle de ma conversation avec lord Londonderry et des nouvelles du jour.

« Je vous envoie, Monsieur le vicomte, le passage d'un discours de lord Liverpool à la Chambre des Pairs1. Voilà la pensée du gouvernement anglais, quant aux colonies espagnoles, sortie des nuages où lord Londonderry se plaît à l'envelopper2. »

1. En réponse à quelques explications demandées par Lord Lansdown touchant les relations commerciales de l'Angleterre avec l'Amérique méridionale et la capture d'un bâtiment marchand anglais qui avait été condamné par les autorités espagnoles pour avoir fait le commerce avec ces colonies, lord Liverpool déclare « que non seulement le gouvernement anglais avait été informé de cette capture, mais qu'il avait présenté de suite des remontrances à cet égard au gouvernement espagnol qui n'avait point encore donné d'explication satisfaisante ». Sa Seigneurerie ajoute : « que le commerce avec l'Amérique méridionale est parfaitement libre pour les sujets du Roi de la Grande-Bretagne et rappelle que, d'après l'acte du Parlement récemment passé, les bâtiments espagnols peuvent également faire le commerce entre ce pays et les Etats de l'Amérique du Sud ». Séance de la Chambre des lords du 15 juillet 1822, ibid., f° 311. ↩

2. Chateaubriand à Montmorency, 16 juillet 1822, n° 40, ibid., r° 312. ↩

En réalité, l'ambassadeur venait d'exposer les vues dont il devait, quelques mois plus tard, appliquer lui-même le programme, comme ministre des Affaires Étrangères. A mesure qu'il examinait plus profondément la situation espagnole et sa relation avec les questions continentales, il en dégageait des nouveaux éléments pour affermir sa conviction. M. de Montmorency lui avait écrit le 15 juillet : « Je vous autorise à communiquer au marquis de Londonderry les détails que je vous transmets, s'il ne les a pas reçus directement, mais vous vous abstiendrez de lui en donner ou de lui en laisser prendre copie ».

Cette prescription parut à M. de Chateaubriand au moins superflue ; d'une plume alerte, il rappelle la véritable position de la question. « Quand vous ne m'auriez pas, réplique-t-il, recommandé, par votre dépêche n° 24, de ne pas laisser prendre des notes sur les communications que vous avez reçues de Madrid, en date des 6, 7 et 8 juillet, j'aurais aisément senti la nécessité de la discrétion à cet égard. Je me suis même abstenu de lire ces communications à lord Londonderry. Il m'aurait sans doute demandé si, dans un tel état de crise, c'était bien de la destitution des ministres espagnols, du courage de la princesse Carlotta, de la modération de la milice qu'il s'agissait. Il aurait voulu savoir si les gardes étaient totalement détruits, si les provinces prenaient part à l'insurrection, quels hommes et quelles opinions allaient régner; quelles mesures administratives, législatives et judiciaires seraient prises ; quel avenir enfin se présentait à l'Espagne et au reste de l'Europe ?

« J'ai craint de m'exposer à ces questions et de trop initier lord Londonderry au secret de notre corps diplomatique. Je me suis donc contenté de lui envoyer un bulletin de nouvelles composé d'une vingtaine de lignes et pour lequel il m'a beaucoup remercié par écrit. Je n'ai pas cru non plus qu'il fût convenable de faire au noble marquis une visite, tout exprès pour lui parler de M. Hervey1. Que celui-ci ait signé ou n'ait pas signé la note, vous le saurez toujours avant que je puisse vous l'apprendre, puisque ma réponse ne peut vous arriver que le septième jour après votre demande écrite. J'ai déjà vu lord Londonderry pour votre dépêche n° 231 ; recourir encore à lui, pour votre dépêche 242, serait imiter mes prédécesseurs qui l'importunaient, et qu'il laissait des heures entières dans son antichambre. Jusqu'à présent, j'en ai agi autrement pour l'honneur du service du Roi et la dignité du nom français. Je suis très sobre de visite, je laisse venir, et cette conduite m'a réussi complètement.

1. Hervey (Lionel) chargé d'affaires d'Angleterre en Espagne. Le bruit courait qu'il avait refusé de signer la note collective du corps diplomatique à Madrid à la suite des soulèvements du 7 juillet. Il était protégé par le duc de Wellington qui écrivait à lord Castlereagh, le 14 avril 1815 : « J beg leave to recommend to you mr. L. Hervey, the brother of colonel Hervey, who has been for some time at Paris with me. I believe if yon were to appoint him an assistant on the establishement, it would interest him into diplomatie line, and he woul be very useful to sir C. Stuart ». (Despatches de Wellington, tome VIII, p. 32). ↩

1. M. de Montmorency avait chargé M. de Chateaubriand « de chercher à pénétrer si, à l'aspect de la cruelle situation de l'Espagne, l'Angleterre persistera dans sa résolution pour garder une neutralité absolue ». Montmorency a Chateaubriand, 11 juillet 1822, n° 23. 4/f. Etr. Angl., V. 615, f° 304. ↩

2. Pour « pénétrer les intentions réelles du Cabinet britannique quant aux affaires de la Péninsule ». Montmorency à Chateaubriand, 15 juillet 1822, n° 24, ibid., fo 319. ↩

« J'éclaircirai le fait de la signature ou de la non-signature de M. Hervey, sans avoir l'air d'attacher à ce fait l'importance qu'il a réellement, mais qu'il ne convient pas de montrer ici. Le chargé d'affaires en Espagne a certainement des instructions générales conformes à celles des autres agents diplomatiques, relativement à la sûreté personnelle du Roi; toutefois, je ne serais pas étonné qu'il eût refusé de signer la note, cela me semblerait dans l'esprit de la politique du gouvernement anglais : beaucoup de paroles, point d'action. Au reste, avant trois mois, ou les Royalistes auront triomphé en Espagne, ou le parti modéré aura modifié la Constitution. Si l'une ou l'autre de ces chances arrive, nous pourrons rester dans notre position actuelle, en dissolvant toutefois le cordon sanitaire. Mais, si la Révolution suit son cours, l'Europe continentale, et surtout la France, sera forcée de renoncer à une neutralité dispendieuse et pleine de périls.

« J'ai peur, Monsieur le vicomte, qu'il ne paraisse singulier que nous ayons choisi ce moment pour payer une dette de 13 millions à l'Espagne. On prétend avoir ici des nouvelles de Madrid jusqu'au 10 inclusivement. Ces nouvelles seraient à peu près semblables à celles que vous m'avez transmises et annonceraient une espèce d'interrègne dans le gouvernement, par la démission de toutes les autorités1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 19 juillet 1822, n° 41, ibid., f° 316. ↩

Les allégations de lord Londonderry au sujet du rôle qu'il attribuait au gouvernement français dans les événements de Madrid rencontrèrent le démenti énergique de notre ministre des Affaires Etrangères : « Vous avez parfaitement fait, répondait-il à M. de Chateaubriand, de repousser hautement une si injurieuse supposition. Au surplus, les dernières lettres que j'ai reçues de Madrid me mettent sur la voie pour juger de quel côté sont venues au ministre anglais les données qui ont fourni cette opinion qu'il vous a laissé apercevoir. M. Hervey s'est, depuis quelque temps, éloigné de la légation du Roi ; il a paru se lier avec des gens qui trouvent que la France embrasse trop franchement la cause de la monarchie en Espagne ; et enfin il a laissé entendre à M. de la Garde1 lui-même qu'il partageait l'opinion que c'était la France qui avait, par l'intermédiaire de son Ministre, dirigé le Roi, organisé la conspiration et corrompu les gardes. M. de la Garde a répondu comme il le devait à une si absurde insinuation ; mais les rapports de M. Hervey n'en auront pas moins précisé les choses comme il les voyait, sur la foi des hommes dont il s'entoure, et il n'est pas étonnant que lord Londonderry ait donné créance aux bruits calomnieux que les révolutionnaires ont pris à tâche de répandre sur la conduite de la mission du Roi.

1. La Garde (comte de) né en 1780, ministre de France à Madrid. ↩

« Du reste, la marche que M. Hervey a suivie, à l'occasion de la note remise par le corps diplomatique, accrédité près le Roi d'Espagne, pour garantir, autant qu'il était en lui, la sûreté de sa personne, a été entièrement conforme à l'opinion qu'il avait énoncée.

« M. de la Garde me mande sur ce point des détails qui ont beaucoup d'intérêt et que je vous transmets pour vous seul.

« Le 7 juillet, on était convenu de se réunir chez le Nonce2? pour rédiger la note. La divergence des avis paralysa pour le moment cette résolution. Le 8, lorsque les gardes furent repoussés de la ville et que le combat continuait dans les cours du palais dont l'approche était interdite, trois membres de l'assemblée du corps diplomatique jugèrent le péril trop imminent pour ne pas intervenir une seconde fois, avec la solennité propre à produire toute l'impression possible.

2. Auprès de toutes les cours où le gouvernement pontifical a une représentation diplomatique, le Nonce est de droit doyen du corps diplomatique.C'est en vertu de cet usage que ses collègues s'étaient réunis chez lui pour concerter la démarche commune et la note qui devait la faire connaître au ministre espagnol. ↩

« On voulut que, comme français, M. de la Garde se chargeât de la rédaction. Elle fut arrêtée de concert avec le Nonce et le chargé d'affaires de Russie qui la signèrent, ainsi que quelques-uns de leurs collègues réunis en ce moment avec eux. Elle fut envoyée en original aux autres membres du corps diplomatique, avec un billet circulaire portant invitation de la signer. Quoique quelques-uns trouvassent des expressions un peu fortes, ils n'hésitèrent pas à le faire. On alla deux fois chez le ministre d'Angleterre sans le trouver.

« La note fut envoyée à M. Martinez de la Rosa qui, après l'avoir lue parce qu'elle lui était personnellement adressée, la remit sous enveloppe et la renvoya. M. de la Garde, forcé de remettre au lendemain l'envoi à la Secrétairerie d'État, profita de l'intervalle pour faire tenir la note au ministre d'Angleterre1, dans le cas où il voulût la signer. Le 9, il la renvoya sans la signer et avec le billet dont je vous envoie copie2?. Elle fut remise au palais3. On sut plus tard, par le chargé d'affaires d'Autriche, que M. Hervey la signerait, si on modifiait quelques expressions. Elle ne put être retirée et on reçut dans la soirée, de M. Martinez de la Rosa, réponse qu'il s'était décidé à la recevoir. Vous avez vu cette réponse dans le Journal des Débats. Elle fut portée (la note) par M. de la Garde à la Cour où le corps diplomatique était rassemblé pour l'audience. On remarqua une grande altération dans les traits du ministre d'Angleterre, quand il entendit la lecture, et il dit, d'une voix fort émue, qu'il avait été bien affligé de devoir, en cette circonstance, se séparer de ses collègues, mais que ses instructions ne lui avaient pas permis d'agir différemment. Il se retira immédiatement, sans s'entretenir avec ses collègues, et, le 10, il a expédié son secrétaire de légation en courrier, sans en prévenir personne. Il avait adressé séparément au ministère espagnol une note dont on ne connaît pas le contenu.

1. Dans toutes les missions diplomatiques de l'Angleterre le conseiller de l'ambassade était muni de lettres de créances l'accréditant comme ministre en l'absence de son chef. C'est sans doute pour cette raison que M. Hervey, chargé d'affaires, est ici qualifié de ministre d'Angleterre. ↩

2. « M. Lionel Hervey à M. le comte de la Garde, Londres 8 juillet 1822. Je suis très fâché, mon cher comte, que je ne puis pas signer la note que vous avez bien voulu avoir la bonté de me communiquer. Je la trouve beaucoup trop forte et elle contient des menaces que je ne me crois nullement autorisé à faire à la nation espagnole. i loid., f° 298. ↩

3. Le ministère d'Etat et des Affaires Etrangères était établi à Madrid au palais royal. ↩

« Vous voyez, Monsieur le vicomte, que l conduite de M. Hervey est assez étrange et que nous devons penser qu'il avait en effet des instructions pour en agir ainsi. Cependant, au premier moment où nous avons appris qu'il n'avait pas signé, sir Charles Stuart me dit qu'il ne le croyait pas, attendu que ses instructions l'y autorisaient1.

1. Quand on apprit que M. Hervey avait refusé de signer la note collective, M. de Montmorency avait écrit à M. de Chateaubriand : a sir Charles Stuart ne croit point à cette nouvelle parce que, selon lui, les instructions données à la légation anglaise l'autorisaient pleinement à une démarche de cette nature ». 15 juillet 1822, n' 24, ibid, f° 308. pièce 125. ↩

« l est inutile que vous parliez de tous ces détails, mais ils pourraient vous servir à pénétrer les intentions réelles du Cabinet britannique, quant aux affaires de la Péninsule..... Nous avons reçu du Cabinet autrichien de nouvelles assurances qu'il n'interviendrait point dans les affaires de l'Espagne, à moins d'en être invité par nous-mêmes, et qu'il nous laisserait constamment le soin de juger quelles mesures pourraient être prises pour mettre un terme aux révolutions qui dévorent ce pays. M. de Tatitschell a fait connaître que telle était aussi la disposition de la Russie..... L'extrait ci-joint de la dépêche de M. de la Garde1 vous fera voir que le parti qui triomphe en ce moment à Madrid annonce quelque modération et qu'il semblerait disposé à tempérer l'ardeur des Constitutionnels..... Sir Charles Stuart m'a dit formellement que la note que M. Hervey a passée, de son côté, à l'occasion des événements de Madrid, était, à peu de chose près, la même que ses collègues ont signée collectivement2?. »

1. Cet extrait ne se retrouve pas dans la correspondance de M. de Chateaubriand. ↩

2. Montmorency à Chateaubriand, 22 juillet 1822 n° 26, ibid., f° 319, pièce 130. ↩

La surprise exprimée par M. de Chateaubriand à l'occasion de l'insuffisance des nouvelles de Madrid ne paraît pas avoir été insensible à M. de Montmorency : « Vous m'annoncez, observa le ministre, que vous n'avez pas jugé à propos de communiquer à lord Londonderry les nouvelles que je vous transmettais d'Espagne parce qu'il vous a paru que ce ministre vous aurait demandé tout autre chose que les détails que vous aviez à lui donner. Sans doute, ces détails ne suffisaient pas pour juger avec certitude quels événements devaient suivre ceux dont nous avions les relations, et quel avenir était réservé à l'Espagne. Mais vous aurez conçu qu'au milieu du tumulte qui régnait à Madrid, au moment où le ministre du Roi expédiait sa dépêche, il était impossible de se former une opinion sur les conséquences que devaient entraîner les scènes dont il avait à rendre compte. Nous connaissons par expérience le chaos des révolutions et nous savons que la chose la plus difficile au monde est de tirer des augures certains sur la direction qu'elles peuvent prendre. La position du ministre de France à Madrid est, comme nous devons le croire, extrêmement délicate, elle n'est pas exempte de dangers personnels. Les délibérations des divers partis sont enveloppées de mystère et, jusqu'à de nouveaux événements, il est presque impossible d'apprécier la tendance des choses. Du reste, vous avez vu, par ma dernière dépêche, que M. de la Garde n'en cherchait pas moins à fournir des données sur la suite des événements du 7, et qu'il jugeait que le parti constitutionnel modéré pourrait avoir l'avantage pendant quelques moments. Ses dernières dépêches annoncent que tout est dans une sorte de calme, que cependant les révolutionnaires parlent du jugement des gardes qui ont été faits prisonniers1.i

1. Montmorency à Chateaubriand, 25 juillet 1822, n° 27, ibid., fo 331. ↩

En Angleterre, l'opinion ne témoignait pas moins d'éloignement que le Cabinet à l'influence française en Espagne : « Décidément, affirmait M. de Chateaubriand, on ne veut pas ici que la France se mêle des affaires de la Péninsule. On prétend que nous ne devons pas nous fier au zèle que montreront Vienne, Pétersbourg, et Berlin. J'ai répondu que l'on méconnaissait l'esprit et la force de la France, que nous déplorions les malheurs de l'Espagne, mais que nous serions toujours guidés par la modération et la prudence ; que nous n'avions d'autre but que de nous mettre à l'abri de toutes sortes de contagions; que si la folie de nos voisins nous obligeait de recourir aux armes pour notre propre défense, nous saurions repousser seuls une injuste agression, mais que nous étions persuadés néanmoins que nous ne serions pas abandonnés dans une cause commune à toutes les monarchies de l'Europe1. »

1. Chateaubriand à Montmorency. 25 juillet 1822, n° 42, ibid., f° 327, pièce 131. ↩

Sa grande liberté d'esprit mettait M. de Châteaubriand en mesure de tout entendre et de reconnaître la justesse d'une critique opportune : « Je sors de chez le marquis de Londonderry, - ajoutait-il, peu d'heures après l'avoir signée, à la dépêche que nous venons de citer, - il s'est expliqué d'une façon beaucoup plus nette que d'habitude; il avait reçu un courrier de Madrid. Il donne tort aux gardes, plutôt au Roi qui devait se mettre à la tête des gardes. L'impression de son gouvernement, m'a-t-il dit, est que nous nous sommes mêlés de tout cela ; que notre ministre à Madrid a été vu avec les officiers des gardes; qu'il y a eu de l'argent donné. Il pense que le parti modéré l'emporte, mais que personne (même les royalistes purs) ne veut plus servir le Roi. Il approuve la conduite de M. Hervey; il pense que M. de la Garde, qu'il considère comme le rédacteur principal de la note, n'aurait dû rédiger une pareille note qu'en commun avec tous les ambassadeurs et qu'il n'aurait pas dû l'envoyer, toute faite et toute signée, à signer à M. Hervey. Il pense que les termes de la note ne sont pas convenables; qu'ils dépassaient le besoin de la circonstance; qu'ils allaient jusqu'à des menaces et que M. Hervey avait bien fait d'adresser pour son propre compte une note plus réservée. J'avoue, Monsieur le vicomte, que j'avais été frappé moi-même du peu de mesure de la note, où j'avais remarqué, entre autres, cette phrase : - le plus léger outrage à la Majesté Royale plongerait la péninsule dans un abîme de calamités. - Abandonnant la guerre de mots, je ne me suis attaché qu'à prouver que la note séparée de M. Hervey était un grand mal, parce que les révolutionnaires ne manqueraient pas de la supposer telle qu'ils voulaient et d'annoncer une division entre les puissances. Lord Londonderry est revenu sur le cordon sanitaire; il m'a fait entendre que nous devrions le dissoudre; qu'il était du plus grand danger pour nous; que nous ne persuaderions à personne que nous avions à craindre une invasion de la part des Espagnols et qu'il en résulterait qu'on nous supposerait le dessein d'envahir. Il lui est échappé deux ou trois mots ironiques sur la chevalerie de l'Empereur Alexandre et, comme je lui parlais de la possibilité de régler quelques affaires à Paris, il m'a répliqué : dans ces conférences, il faudrait admettre le ministre de Russie, tout serait su, nous aurions l'air d'influencer votre gouvernement et de conspirer contre ce que les Espagnols appellent leurs libertés.

« Gela confirme, Monsieur le vicomte, tout ce que j'ai eu l'honneur de vous mander dans mes précédentes dépêches sur les dispositions de l'Angleterre : n'attendez rien d'elle et faites ce qui vous paraîtra le mieux pour l'Espagne. Si le gouvernement français n'est pas décidé à une action, il sera presqu'impossible qu'il maintienne le cordon sanitaire jusqu'à l'époque des résolutions qui pourront être prises au Congrès. Si on veut le dissoudre, ce cordon, il ne faut pas manquer le prétexte naturel de la fin de la saison de la fièvre jaune. L'humeur du Cabinet anglais contre notre armée est manifeste : il cache, sous l'apparence de l'intérêt que lui inspire notre sûreté, l jalousie que lui cause la renaissance de notre prospérité et de nos forces1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 25 juillet 1822, n° 42, ibid. ↩

L'ambassadeur ne se faisait donc aucune illusion sur les dispositions du chef du Foreign-Office, également convaincu par les assertions de M. Hervey et résolu repousser toute idée de s'unir aux puissances continentales, en vue de donner en Espagne un appui à un programme modéré. II en démontrait à M. de Montmorency avec évidence les motifs :

« Vous aurez vu, par ma dernière dépêche n° 42, que les soupçons de lord Londonderry sur notre influence Madrid s'étaient changés en certitude. Votre dépêche n° 26 m'apprend que vous croyez connaître l'auteur de ces calomnies. Lorsque je verrai lord Londonderry, je tâcherai d'effacer de son esprit une idée qu'il pourrait faire partager ici au corps diplomatique ; il serait inutile d'entrer avec lui dans de longues justifications ; je me servirai pour tout raisonnement de sa propre phrase : - Vous ne me croyez pas ? lui dirai-je, eh! bien, qu'est-ce que cela fait? - Il rira et me croira peut-être, quand j'aurai l'air de ne plus me soucier qu'il me croie.

« Les affaires d'Espagne sont très compliquées; ce serait une funeste erreur de compter sur le Roi : si aujourd'hui le parti qui veut le pouvoir absolu triomphait, demain Ferdinand se plongerait dans un nouvel abîme. Bonaparte a prouvé que la conquête de l'Espagne est impossible. En cas d'attaque, le projet de la faction est d'emmener le Roi et la famille royale à Cadix. L'Angleterre demeurant neutre, ou mème penchant du côté des Cortès, il n'y aurait aucun moyen d'arracher le Roi de sa prison. S'il se formait en Espagne un parti modéré qui voulût améliorer la Constitution, ce serait le vrai et le seul moyen de salut; mais il est possible que la sanglante échauffourée de Madrid ait reculé cette chance de succès.

« La note séparée de M. Hervey vous prouve, Monsieur le vicomte, que je ne vous ai pas trompé sur l'esprit de la constitution britannique. Je m'en suis expliqué franchement avec lord Londonderry : - « Jamais, lui ai-je dit, la petite satisfaction d'amour-propre qu'éprouve votre ministère d'avoir présenté une note plus réservée ne peut compenser le mal qui résulte de la dissidence de M. Hervey. Vos radicaux sont ici dans la joie et nos libéraux triomphent : c'est ainsi qu'on ranime et qu'on nourrit les espérances révolutionnaires i. - J'ai bien peur, Monsieur le vicomte, que le Congrès de Vienne ou de Florence1 ne donne lieu à d'autres divisions2 ».

1. Des conférences préliminaires avaient précédé à Vienne la réunion du Congrès dont le siège était à ce moment désigné pour Florence ; il fut ensuite fixé pour Vérone. ↩

2. Chateaubriand à Montmorency, 26 juillet 1822, n° 43, ibid., f° 334. ↩