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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg (suite 6)

Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg (suite 6)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 19 min de lecture · p. 179–192 · chapitre 12 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. de Caraman gardait avec soin le silence prescrit, lorsque, bientôt après, dans une conversation avec le chef du Foreign-Office, il eut l'occasion de comprendre que celui-ci avait déjà connaissance des notes échangées entre M. Pasquier et M. de Nogueira : « Comme il ne m'a pas témoigné le désir d'obtenir à cet égard une communication plus détaillée, je n'ai pas cru devoir aller au-devant d'une demande de sa part3 ».

3. Caraman à Pasquier, 15 mai 1821, ibid., f° 172. ↩

Il paraît bien que lord Londonderry éprouvait quelque dédain pour les récriminations espagnoles, la correspondance ne faisant plus aucune mention des suites de l'incident4. La politique britannique n'avait-elle pas à ce moment ses préoccupations plus vivement sollicitées ailleurs ?

4. Pendant les huit derniers mois de 1821, l'Espagne fut en proie à des agitations profondes ; elles ne donnèrent lieu à aucun échange de vues entre M. de Caraman et lord Londonderry, à peine la correspondance de notre chargé d'affaires en fait-elle, de loin en loin, rapidement mention. ↩

Sur tous les points de l'Europe, elle s'attachait à suivre, pour en tirer des avantages, les mouvements qui la traversaient. Leur principe générateur était dans l'esprit d'indépendance qui agitait les nations. Elles subissaient la réaction logique des longues guerres de l'Empire, des luttes soutenues pour résister à la conquête et à la domination. De ces temps fabuleux, seul, le souvenir des souffrances et des sacrifices pesait encore, alors que s'était voilé le prestige du génie et de la gloire. A l'heure où il expirait, les pensées n'allaient plus chercher, sur le rocher où l'enchaînait une captivité cruelle, le grand capitaine dont les mains avaient tenu le Monde. Cependant la nouvelle de sa mort, parvenue en Europe au commencement de juillet 1821, souleva une sorte de surprise et d'émotion, même parmi ses ennemis les plus décidés, comme au spectacle de la disparition d'un astre dont la lumière avait longtemps ébloui l'univers. « La sensation produite ici, écrivait M. de Caraman, n'a pas été aussi marquée qu'elle aurait pu l'être il y a quelques années... Mais l'espèce d'intérêt qui s'attache aux destinées extraordinaires a paru se réveiller à la nouvelle certaine de sa mort; ses ennemis les plus constants et les plus déclarés s'en sont montrés frappés comme d'un événement remarquable, et ceux qui affectaient de se dire ses partisans n'ont pas dissimulé leurs regrets, en cherchant à jeter sur le gouvernement l'odieux d'une imputation que repoussent également le genre de sa maladie et les circonstances qui ont accompagné et suivi sa fin1. »

1. Caraman à Pasquier, 6 juillet 1821. Aff. Etr. Angleterre, V. 614, f° 226. ↩

Lord Londonderry énonça l'opinion que « cette nouvelle, nous délivrant de toute inquiétude possible, produirait sans doute en France une sensation bien naturelle ».

Plus profonde était l'observation d'un autre homme d'Etat : « lord Westmoreland, qui paraît toujours se plaire à envisager les questions sous un point de vue singulier, prétend que nous ne pouvons qu'y perdre, et que le parti opposé au Roi et à sa famille, et qui regardait jusqu'ici comme son chef un homme que sa position mettait hors d'état de nuire, en adopterait peut-être aujourd'hui un autre plus dangereux pour notre tranquillité2 ».

2. Id., f° 227. ↩

La question de la traite des Noirs ne cessait pas cependant de tenir en éveil les suspicions de lord Londonderry. Il avait, depuis quelque temps, informé M. de Caraman qu'il faisait réunir tous les documents communiqués jusques là par l'ambassade de France sur la question de la traite, et qu'il les soumettrait au Parlement. Il se plaignait avec aigreur des violations fréquentes commises à l'égard des règlements français ; il citait, en exemple, une dénonciation qu'il venait de recevoir, et dont il comptait informer sir Charles Stuart, « contenant un prospectus d'armement pour un navire du Havre qui devait être expédié à la côte d'Afrique pour y compléter sa cargaison de mulets1 ». La réponse de notre chargé d'affaires se borna à reproduire les observations déjà formulées par le duc Decazes, en appuyant sur « la différence des deux législations, et sur ce que l'amende était classée en France parmi les plus fortes peines correctionnelles2 ».

1. Terme adopté pour suppléer à celui des Noirs. ↩

2. Caraman a Pasquier, 13 mars 1821, ibid., f° 49. ↩

Au mois de juin, M. Wilberforce présentait à la Chambre des Communes une motion relativement à la traite des Noirs. Une adresse au Roi était aussi votée, censurant la conduite de l'Espagne, du Portugal, des Pays-Bas et de la France, et proposant le renouvellement des précédentes représentations. En analysant le discours prononcé à cette occasion par lord Londonderry, M. de Caraman remarquait que, malgré la chaleur dont le ministre était obligé de faire preuve toutes les fois qu'il était question de la traite des Nègres, il avait lieu de croire& « que le Cabinet anglais, en général, n'attache pas une importance aussi grave aux violations qu'il peut avoir à reprocher aux nations étrangères. Lord Westmoreland me disait à ce sujet avant-hier qu'il avait toujours prédit ce qui arrivait; qu'en voulant forcer les autres gouvernements à agir contre leurs vrais intérêts, l'Angleterre jouait un rôle de dupes. Nous n'avons pas le sens commun avec notre prétendue philanthropie, et il me paraît que nous avons aggravé le mal en voulant le déraciner ; la traite continuera à se faire, et ce sera seulement avec un redoublement de circonstances déplorables que nécessiteront l'appât du gain et la crainte de la capture ; nous aurions dû nous borner à stipuler des règlements que l'humanité réclame dans ce commerce. Quant à moi, je m'y suis opposé jusqu'à la fin dans ce Cabinet et je ne me persuaderai jamais que nous puissions déterminer les nations à nous seconder sincèrement sur ce point1 ».

1. Caraman à Pasquier, 29 juin 1821, ibid., f° 220. ↩

Les effervescences orientales n'étaient pas demeurées inactives. En mars 1821, le prince Alexandre Ypsilanti2, à la tête de quelques partisans, franchit la Pruth, entre à Yassy et enlève Bucharest; à ce signal, les principautés danubiennes se soulèvent, la Grèce entière est en révolte. Les Empereurs de Russie et d'Autriche, environnés des représentants des grandes puissances, se trouvaient, au moment où la nouvelle éclata en Europe, encore réunis à Laybach. Alexandre demeurait indécis, mais le prince de Metternich, hostile aux Grecs, parce qu'il redoutait un démembrement de la Turquie et les conséquences d'un accroissement de la puissance slave, parvint à le rallier. Comme le Congrès de Laybach se terminait le 12 mai, la Russie, la Prusse et l'Autriche proclamaient par une circulaire que : « les souverains regardaient comme légalement nulle, et désavouée par les principes qui constituent le droit public en Europe, toute prétendue réforme opérée par la révolte et par la force ouverte... Ils ont agi en conséquence de cette déclaration dans les événements de Naples, dans ceux du Piémont, dans ceux mêmes qui, sous des circonstances très différentes, mais par des combinaisons également criminelles, viennent de livrer la partie orientale de l'Europe à des convulsions incalculables1 ».

2. Ypsilanti (Alexandre, prince), 1792-1828 ; fils de Constantin Ypsilanti, hospodar de Moldavie (1799) et de Valachie (1802) ; il était colonel (1814) et aide de camp de l'empereur Alexandre, lorsqu'il se mit en 1820 à la tête d'une association pour la délivrance de la Grèce ; vaincu à Draganchan et à Skulleni, il se réfugia en Autriche où il fut retenu en captivité jusqu'en ↩

1. Voir Viel-Castel, V. Ix, p. 504 et suivantes. ↩

L'âme mobile de l'empereur Alexandre rencontrait à Saint-Pétersbourg les aspirations slaves dans toute leur ardeur ; servies par le comte Capo d'Istria, le souverain ne devait pas tarder à les partager. Le 26 juin 1821, il signait un ultimatum à la Turquie, la menaçant si, dans un délai de huit jours, elle ne relevait pas les églises, ne protégeait pas les chrétiens, n'évacuait pas les principautés danubiennes, de lui déclarer la guerre. Le 18 juillet, la note contenant cet ultimatum était remise au Reis-Effendi2 par le comte Strogonoff3, ministre de Russie à Constantinople4.

2. Titre officiel du ministre des Affaires étrangères en Turquie. ↩

3. Strogonof (comte Grégoire), 1770-1857 ; successivement ambassadeur à Madrid, Stockolm et Constantinople, où il donna un appui ferme aux revendications politiques et religieuses des Grecs. ↩

4. Voir Viel-Castel. V. x, p. 280 et suivantes. ↩

Une inquiétude intense gagna rapidement les chancelleries. Le 23 juillet, notre ministre des Affaires Étrangères informait M. de Caraman qu'il venait de recevoir deux communications importantes touchant les affaires de Turquie et de Grèce. L'ambassadeur d'Angleterre lui avait donné lecture de trois pièces : une lettre du Roi d'Angleterre et une autre de lord Londonderry, adressées à l'Empereur de Russie pour lui représenter les maux qui menaçaient l'Europe, si une guerre éclatait, et faire appel à sa modération; une dépêche de lord Londonderry à lord Strangford5, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, lui prescrivant de recommander au Divan une conduite moins violente dans la répression des Turcs contre les chrétiens.

5. Strangford (Percy Clinton Sydney-Smith, vicomte) 1780-1855; envoyé extraordinaire à la cour de Portugal, alors au Brésil, de 1808 à 1815; ambassadeur en Suède, de 1817 à 1819 ; à Constantinople de 1820 à 1824; assista au Congrès de Vérone (1822) ; ambassadeur en Russie pendant quelques mois en 1825; il termina sa carrière par une mission spéciale au Brésil en 1828. (Dict. of nat. Biogr.) ↩

Ces sages conseils étaient depuis longtemps accoutumés à l'accueil qui les attendait au Bosphore.

Le général Pozzo di Borgo1 avait, à la mème heure, fait connaître à M. Pasquier l'ultimatum russe, en faisant appel aux bons offices de la France pour empêcher que des violences ne fussent commises par les Turcs sur la personne de M. Strogonoff.

1. Pozzo di Borgo (Charles-André, général) 1764-1842 ; d'abord secrétaire de Paoli, député à l'Assemblée législative ; passé au service de Russie, ambassadeur de Russie ; à Paris, puis à Londres ; prit une part très importante à tous les Congrès. ↩

En envoyant ces informations à M. de Caraman, le ministre appelait son attention sur le prix qu'il attachait à connaître l'impression du chef du Foreign-Office. Il lui recommandait de ne faire aucune démarche officielle, mais de chercher ses lumières dans ses conversations avec lord Londonderry et ses rapports avec l'ambassadeur de Russie2.

2. Pasquier à Caraman, 23 juillet 1821, Aff. Etr. Angleterre, V. 614, fos 240-245. ↩

Lorsqu'il eut écouté M. de Caraman, lord Londonderry répondit que les communications analogues à celles du général Pozzo di Borgo lui étaient parvenues trop récemment pour avoir pu être l'objet de son examen ; il loua la modération et la sagesse du parti adopté par la France; il ne doutait pas que la ligne de conduite anglaise ne fût dirigée d'une manière parfaitement semblable, comme en pouvaient déjà témoigner les instructions envoyées à lord Strangford ; au surplus, « il n'avait plus rien à dire en ce moment parce que les événements décideraient de la marche à suivre1 ». Quelques jours plus tard, M. de Caraman écrivait que l'envoyé russe ne croyait pas à la rupture. Estimant sans doute ses propres informations un peu superficielles, il en expliquait la raison par l'impossibilité de pénétrer davantage dans la confiance du ministre anglais, sans dépasser le rôle de simple observateur qui lui avait été tracé2.

1. Caraman à Pasquier, 31 juillet 1821, ibid., pp. 253-254. ↩

2. Id., 3 août 1821, ibid., I° 255. ↩

M. Pasquier, se méprenant peut-être sur les inconvénients de la vacance du poste à Londres, attribua la réserve du ministre anglais à son incertitude sur le parti à prendre. Il y aurait eu plus de vraisemblance à admettre que le moment ne paraissait pas à l'Angleterre suffisamment indiqué pour révéler plus nettement sa couleur. Et cependant, il écrit à M. de Caraman que sir Charles Stuart lui a fait part d'une nouvelle démarche de lord Londonderry auprès de l'Empereur de Russie et du gouvernement ottoman, pour engager de nouveau Alexandre à la modération et lui faire remarquer que les excès commis par les Grecs n'étaient pas moindres que ceux des Turcs. En même temps, le ministre avait chargé lord Strangford d'apporter tous ses soins à calmer l'irritation du Divan et de le prévenir que l'ambassadeur d'Angleterre se retirerait, s'il était attenté à sa sûreté. - N'était-ce pas donner de part et d'autre un avertissement pour inviter au statu quo ?

Simultanément M. Pasquier insistait auprès de la Porte-pour l'engager à réprimer le zèle aveugle des peuples, à distinguer les chrétiens des séditieux et la prévenir des maux que la Turquie appellerait sur elle en faisant appel au zèle religieux des Mahométans. Bien que l'Autriche fît à Constantinople les mêmes représentations, cependant la tension subsistait. M. de la Ferronnays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, en donnait la mesure : « si l'Empereur Alexandre avait le désir le plus sincère d'éviter la guerre, assurait-il, la conduite de la Porte était telle que les plus fâcheuses extrémités étaient à craindre1 ».

1. Pasquier à Caraman, 13 août 1821, ibid., fos 257-259. ↩

L'Empereur de Russie avait découvert à M. de la Ferronnays le fond de sa pensée lorsqu'il lui avait proposé, le 19 juillet2, une alliance avec la France contre les Turcs, en lui développant son projet dans la forme enthousiaste dont il aimait à décorer son langage3.

2. Voir Viel-Castel, V. x, pp. 288 et suivantes. ↩

3. M. Pasquier avait certainement reçu fort avant le 13 août cette information de M. de la Ferronnays. Néanmoins il n'en est fait mention ni dans la dépêche du 13 août que nous venons d'analyser, ni dans aucune autre. Si M. Pasquier a laissé volontairement M. de Caraman dans l'ignorance de ce fait important, c'est évidemment dans l'intention de ne pas soulever à Londres une émotion dont les conséquences eussent pu être sérieuses. ↩

Constantinople prêtait d'ailleurs une oreille mal complaisante aux conseils de la modération. La Porte ayant réclamé, par une note à la Russie, qu'elle lui livrât les insurgés réfugiés sur son territoire, le chargé d'affaires de France et plusieurs légations avaient uni leurs efforts pour entraîner la Turquie à revenir sur une demande si excessive. Loin d'y consentir, elle opposa au refus de la Russie une nouvelle note, de forme comminatoire, à la suite de laquelle le comte Strogonoff quittait Constantinople. Le tzar, selon M. de la Ferronnays, avait approuvé ce départ, il avait jugé la réponse ottomane inconvenante et déplorable; néanmoins il persistait dans sa résolution de tout ménager pour éviter une rupture, et il envisageait la possibilité d'espérer que ses soins, secondés par les démarches des grandes puissances, ne demeureraient point infructueux1.

1. Pasquier à Caraman, 13 septembre 1821, ibid., fos 279-281. ↩

Lorsque le 18 septembre M. de Caraman reprenait avec lord Londonderry ses entretiens sur les affaires d'Orient, le chef du Foreign-Office ne ménagea pas son blâme à la note turque, en admettant toutefois que, pour le fond, le Divan n'avait pas entièrement tort ; puis, s'épandant en généralités, il exprima sa confiance dans les effets du concours et du bon accord de toutes les puissances et se plut à rendre hommage à la conduite sage et modérée du représentant de la France à Constantinople. Avec une sorte d'orgueil, il insista sur la portée de sa lettre à l'Empereur de Russie2; il dit « qu'il en avait pu calculer d'avance l'effet par la connaissance qu'il avait de son caractère et de ses vues politiques » A son sens, on s'exagérait en France la difficulté de calmer l'irritation qui peut exister en Russie3. Il est vrai que le baron Nicolaï4, chargé d'affaires de Russie à Londres, confiait à M. de Caraman que le Cabinet anglais se faisait illusion sur les chances d'accommodement.

2. Voir le texte de la lettre Viel-Castel, V. x, pp. 283-286. ↩

3. Caraman à Pasquier, 18 septembre 1821, ibid., Pp. 287-288. ↩

4. Nicolaï (Paul-Andréiivitch, baron), 1771-1847 ; chargé d'affaires en Angleterre, 1812; en Suède, 1818 ; à Londres, 1822 ; ministre plénipotentiaire en Danemark. (Recueil de la Société d'Histoire de Russie, t. 62.) ↩

Durant le reste de l'année 18215, le gouvernement français se tient dans une réserve expectante à l'égard des affaires d'Orient, la correspondance diplomatique entre Paris et Londres cesse d'en traiter et les négociations ne se poursuivent plus en Angleterre1.

5. Le couronnement de Georges IV avait eu lieu le 29 juillet 1821, le duc de Gramont, lieutenant-général, chevalier des ordres du Roi, capitaine d'une des compagnies des gardes du corps, y représente Louis XVIII, en qualité d'ambassadeur extraordinaire. Les dépêches du duc de Gramont ne se trouvent plus aux archives des Affaires Etrangères, où il n'existe que l'enveloppe qui les contenait, avec la mention manuscrite : « Dépêches de M. le duc de Gramont, 1821 ». - Antoine VIII, d'abord duc de Guiche, puis duc de Gramont (1755-1836) avait épousé en 1780 Louise-Françoise-Gabrielle Aglaé de Polignac, fille d'Armand-Jules duc de Polignac et de Martine de Polastron (1768 1803). ↩

1. Un volumineux « Précis des événements arrivés à Londres le 13 août 1821 à l'occasion des funérailles de S. M. la Reine » est aux Aff. Etr. Angleterre, V. 614, pp. 305-329. - Amélie-Elisabeth-Caroline princesse de Brunswich (1768-1821), mariée à Georges-Frédéric-Auguste prince de Galles, en 1795, dont la princesse Charlotte mariée à Léopold duc de Saxe Cobourg Gotha. La reine Caroline, séparée de son époux dès 1796, réclama ses droits de souveraine à l'avènement de Georges IV. Le Roi qui lui avait deux fois intenté des procès scandaleux (1806 et 1820) rejeta sa demande et lui refusa son admission au couronnement. S'étant présentée elle-même, elle fut repoussée. Elle mourut de douleur et d'humiliation le 7 août 1821. Le jour de ses funérailles, une rencontre sanglante eut lieu entre les Life-Guards et le peuple qui avait embrassé la cause de la Reine. ↩

Un instant la correspondance de notre chargé d'affaires reprend quelque intérêt. Le 24 septembre Georges IV quittait Londres, accompagné de lord Londonderry pour se rendre à Hanovre et visiter ses États du Continent. Le prince de Metternich vint y rencontrer le chef du Foreign-Office; ainsi se formèrent les conférences de Hanovre auxquelles avait été appelé sir Charles Bagot, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg. On avait inutilement sollicité l'Empereur Alexandre de se rendre à cette réunion ; mécontent de l'Autriche, il déclina l'invitation. Des entretiens qui eurent lieu à Hanovre, un accord semble être né entre l'Angleterre et l'Autriche, dans l'éventualité d'une guerre entre la Russie et la Turquie : à Vienne et à Londres, on se tiendrait dans une attitude d'observation; le prince de Metternich se réservait d'agir sur l'Empereur Alexandre et d'émouvoir dans son esprit chevaleresque sa générosité, sa sollicitude pour la paix de l'Europe et la crainte de provoquer une explosion des passions révolutionnaires; lord Londonderry se préparerait à faire entendre, si les circonstances le conseillaient, un langage ferme et, s'il le fallait, menaçant1.

1. Voir Viel-Castel, V. 10. p. 295. On a affirmé que la réunion de Hanovre avait eu pour but principal de faciliter une entrevue entre le prince de Metternich et la comtesse de Lieven avec laquelle il entretenait une correspondance amoureuse. Voir Jean Hanoteau, lettres à la comtesse de Lieven. Plon 1909, pp. 320-324. ↩

Tandis que l'attente curieuse de l'Europe était tournée vers Hanovre, on s'accordait à Londres pour s'abandonner aux impressions bienfaisantes : « La tranquillité qui règne à Londres et dans toute l'Angleterre, écrivait M. de Caraman, permet de classer l'époque actuelle parmi celles dont les souvenirs, heureusement nuls pour l'histoire, deviennent par cela même plus précieux pour l'humanité »2. La paix extérieure n'inspirait à quelques hommes d'État pas moins de confiance : « Les affaires de Turquie ont, sans doute, été l'objet des conférences qui ont'eu lieu à Hanovre et M. Hamilton m'a manifesté l'espoir qu'il fondait sur cette réunion pour le maintien de la paix en Europe, d'après les connaissances qu'il avait des dispositions pacifiques qui animent lord Londonderry et le prince de Metternich3 ». Ni le chancelier autrichien, ni le principal secrétaire d'État aux Affaires Étrangères n'auraient peut-être eux-mêmes garanti pour l'avenir les mêmes sécurités.

2. Caraman à Pasquier, 2 octobre 1821, ibid., f° 303. ↩

3. Id., 30 octobre 1821, ibid., fº 346. ↩

La situation parlementaire ayant déterminé, le 14 décembre, la retraite du duc de Richelieu, un nouveau Cabinet fut constitué le 15 décembre; le vicomte de Montmorency1 était appelé à prendre le portefeuille des Affaires Étrangères2. Le jour même où il prenait possession du département (15 décembre), il avait notifié à M. de Caraman son entrée en fonctions3. En lui accusant réception, notre chargé d'affaires écrivait : « On parait porté à croire ici à la probabilité de quelque modification dans le système de nos relations politiques. J'ai cherché en général à éloigner cette idée, qui, au surplus, ne semblerait pas devoir inquiéter ici. Le langage de M. de Lieven me ferait croire, Monsieur le vicomte, que la Russie serait plus disposée à s'en alarmer que l'Angleterre. L'absence de lord Londonderry se trouve, à cet égard, fort heureusement placée et je ne serai naturellement appelé à avoir de conversation avec lui qu'après que j'aurai pu recevoir les nouvelles directions que Votre Excellence jugera à propos de m'adresser4 ».

1. Voir note p. 204. ↩

2. Le Cabinet était ainsi composé : M. de Peyronnet, Justice; le vicomte de Montmorency, Affaires étrangères ; M. de Corbière, Intérieur; le maréchal duc de Bellune, Guerre ; le marquis de Clermont-Tonnerre, Marine ; M. de Villèle, Finances ; M. de Lauriston, ministre de la maison du Roi, conservait son portefeuille. Tous les éléments du ministère appartenaient exclusivement à la droite. Pour la première fois depuis 1815, il n'y avait pas de président du Conseil. ↩

3. Le courrier annonçant à M. de Caraman la nouvelle de l'entrée du vicomte de Montmorency au ministère des Affaires Etrangères lui apportait une lettre de M. Pasquier, en date du 8 décembre, pour lui annoncer que, sur sa proposition, le Roi l'avait désigné pour le poste d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire en Wurtemberg. ↩

4. Caraman à Montmorency, 21 décembre 1821, ibid., f° 378. ↩

« Quant à nos rapports politiques, lui répondait M. de Montmorency, il est important que vous fassiez bien comprendre que la direction sur ce point ne recevra aucune modification. Vous aurez donc soin de régler en conséquence votre langage avec les membres du ministère, les agents diplomatiques, et surtout, mais sans affectation, avec le comte de Lieven, qui paraît concevoir des doutes. J'ai, au surplus expédié un courrier à Pétersbourg1 et je pense que les explications que donnera M. de la Ferronnays ne laisseront pas de doute sur la franchise des dispositions que nous annonçons au nom du Roi2 ».

1. L'inquiétude attribuée à la Russie se fondait d'abord sur l'orientation de la politique française en Orient, où elle était soupçonnée d'intentions peu favorables aux impulsions slaves ; elle ne portait pas moins sur la couleur du ministère. ↩

2. Montmorency à Caraman, 24 décembre 1821, ibid., f° 380. ↩

De nouveau s'affirmait l'unité de direction de la politique extérieure. Egalement soutenue dès le commencement de la Restauration, au milieu des difficultés de la situation internationale, en face de la coalition exigeante, à travers les rivalités ou les méfiances des gouvernements, cette direction était demeurée française dans ses vues, invariable dans son principe, flexible dans sa forme, constante dans son but et ses moyens, ferme et courtoise dans son attitude et son interprétation, prudente et digne dans sa marche. Elle a contraint l'Europe à la discussion de nos intérêts et, le plus souvent, à l'adoption des solutions équitables. Les changements des titulaires du portefeuille ont été sans influence sur l'orientation de notre politique internationale : tous s'étaient inspirés des nécessités des temps et des intérêts permanents du pays.

L'histoire n'a pas davantage oublié le rôle habile et l'impulsion féconde du souverain : pénétré des droits de la France, initié à la connaissance des facteurs, guide prévoyant, il a exercé, vis-à-vis de l'étranger, la fonction royale avec autant d'autorité que de souplesse.

Ainsi se fondent, en dépit du conflit des intérêts et des entreprises des hommes, sur le respect des droits et la confiance dans les caractères, la puissance et l'influence d'une nation au dehors.

L'inébranlable fermeté dans la défense des intérêts permanents, la fixité dans la direction ne protègent pas moins l'existence de l'État que celle des familles. Aux époques difficiles qui ont suivi les longues guerres de la Révolution et de l'Empire, elles ont maintenu l'unité française, constitué la force victorieuse des calculs qui la guettaient et sauvegardé notre action politique, en même temps que notre indépendance nationale.

Ces pensées expriment avec vérité, nous le croyons, le jugement de l'impartiale conscience historique et les conclusions de son examen1.

1. Nous n'avons pas compris dans l'exposé qui précède, en raison de leur peu de développement, ce qui concerne, durant l'année 1821, les négociations engagées entre la France et l'Angleterre au sujet de la traite des nègres, un court récit des brefs échanges de vues sur cette question est placé à l'appendice. ↩