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L'Enchanteur 1768—1848

Chateaubriand

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 7 min de lecture · p. 426–429 · chapitre 44 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Vers la fin de son Ambassade à Vienne, le 23 avril 1829, le duc de Laval fut désigné par Charles X pour succéder, comme ministre des Affaires Etrangères, au comte de La Ferronnays, que l'état de sa santé venait d'éloigner de ses fonctions. Du langage du Roi et du rapprochement des dates, il apparaît que Charles X n'eut que beaucoup plus tard la pensée d'appeler au pouvoir le prince Jules de Polignac (8 août 1829) et qu'il n'abandonnait pas la politique libérale de conciliation des partis suivie par le cabinet Martignac. Nous donnons ici le texte de la lettre royale et de la réponse de l'Ambassadeur.

« Paris, 23 avril 1829.

« Vous m'avez accoutumé depuis longtemps, mon cher Duc, à compter sur votre attachement à ma personne et sur votre dévouement pour tout ce qui peut contribuer au bien de mon service. Vous m'avez donné une autre preuve du pouvoir que ces deux sentiments ont pour vous en acceptant, l'année dernière, l'Ambassade de Vienne, en échange de celle de Rome.

« Vous avez été instruit des accidents que le comte de La Ferronnays à éprouvés cet hiver ; la satisfaction que me donnaient ses services et l'espérance que quelque temps de repos le mettrait en état de reprendre ses fonctions m'avaient décidé à ne pas nommer à sa place, et à en confier l'intérim au comte de Portalis. Mais les dernières nouvelles que j'ai reçues du comte de La Ferronnays me donnent la triste certitude qu'il faudra au moins un très long laps de temps pour rétablir sa santé. Je me suis donc décidé à nommer à sa place et c'est à vous, mon cher Duc, que je confie le portefeuille des Affaires Etrangères.

« Les circonstances du moment ne sont pas dangereuses, j'en ai la ferme certitude, mais je ne me dissimule pas qu'elles sont importantes, peut-être même difficiles. D'après ces motifs, je n'attends de vous, en réponse à cette lettre, non des réflexions qu'une modestie exagérée pourrait vous suggérer, mais votre prompte adhésion pour prendre place dans nos Conseils.

« Le comte de Portalis vous envoie l'ordonnance de votre nomination et vous indique en même temps à qui vous devez laisser les affaires de l'ambassade.

« En vous donnant cette grande marque de confiance, j'éprouve une véritable satisfaction à vous renouveler, mon cher Duc, l'expression de tous mes sentiments d'estime et de sincère affection.

Charles

1er mai 1829, à Vienne.

« Sire, « Votre Majesté à daigné m'adresser elle-même ses ordres. Elle exige de mon dévouement sans bornes à sa personne que je vienne prendre place dans ses Conseils, en qualité de ministre des Affaires Étrangères.

« Pour la première fois de ma vie, j'éprouve la mortelle douleur de désobéir aux ordres du Roi.

« Je déclare aux pieds de Votre Majesté, dans toute la simplicité de mon caractère, que je suis dépourvu des facultés indispensablement nécessaires pour remplir, sans préjudice au service du Roi, les hautes fonctions auxquelles ses bontés m'appellent.

« Je n'ai pu puiser une résolution si contraire à la volonté royale que dans la profonde conviction que mes faibles moyens succomberaient des le premier instant, sous le fardeau qui me serait imposé.

« Nos institutions réclament impérieusement que le dévouement autour du trône soit soutenu par une réunion de talents et la puissance de la parole. Ces avantages ne m'appartiennent pas, et ma passion pour le service du Roi est trop dominante dans mon cœur pour ne pas m'éclairer dans le jugement que je porte de moi-même.

« Mais, Sire, en me pénétrant de la lettre si touchante de bonté, mais si impérative de Votre Majesté, je sens tout ce qu'un acte de désobéissance de ma part peut lui causer de juste déplaisir. Mes regrets en sont bien amers ; je prends courage toutefois dans la pensée que je remplis le plus pénible devoir de ma conscience, en renonçant à un poste qui plaçait mes services si près de la personne de Votre Majesté.

« Je suis avec respect, etc. »

En août 1829, le duc de Laval était nommé ambassadeur à Londres, où il remplaçait le prince Jules de Polignac, appelé à la présidence du Conseil et au ministère des Affaires Étrangères. Les tentatives d'intimidation du Cabinet anglais, au moment de l'expédition d'Alger et de la prise de cette ville, rencontrèrent de la part du duc de Laval une défense résolue de la politique française et de ses résultats.

Après les Journées de Juillet et le départ de la famille royale: l'ambassadeur, à ce moment en congé à Paris, se glissa au travers des lignes des insurgés et gagna Rambouillet. Se jetant aux pieds de Charles X, il le supplie de lui confier le duc de Bordeaux : avec deux autres fidèles, il le ramènera à Paris, le présentera aux Chambres et fera proclamer sa royauté. Après un premier refus, il tenta en vain, durant toute une journée, d'être admis auprès du Roi pour lui renouveler ses ardentes instances : les portes lui demeurèrent inexorablement fermées1.

1. Communications de M. le marquis de Lévis, arrière-petit-fils du duc de Laval. ↩

De semblables démarches, déjà connues, furent également repoussées. On peut citer notamment celle que le duc d'Orléans chargea sir Charles Stuart, ambassadeur d'Angleterre à Paris, de confier au colonel Caradoc (plus tard lord Howden), alors secrétaire de l'Ambassade. Le colonel Caradoc rejoignit le Roi à l'une de ses étapes sur la route de Cherbourg. En remettant à Charles X un billet de Louis-Philippe : - « Croyez, Sire, à tout ce que le colonel Caradoc vous dira de ma part », - il lui offrit, au nom du duc d'Orléans, de ramener à Paris le duc de Bordeaux, dont le lieutenant-général s'engageait à servir les intérêts et à faire proclamer les droits. Charles X se montra disposé à accepter ces propositions, mais « la duchesse de Berry s'y opposa avec force, disant qu'elle ne croirait jamais l'enfant en sûreté quand il serait loin d'elle1. »

1. Récit d'une conversation de lord Howden, alors ministre d'Angleterre à Madrid, avec le comte Raczynski, ministre de Prusse à Madrid, le 11 novembre 1851. Voir notre ouvrage : Deux diplomates, le comte Raczynski et Donoso Cortès, lettre du comte Raczynski à Donoso Cortès, Madrid, 12 novembre 1851, p. 250. ↩

Le vicomte de Chateaubriand au prince de Talleyrand.

Gand, le 28 avril 1815.

Mon Prince, Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire de Bruxelles par M. le duc de Richelieu, les choses ont peu changé de face pour moi; le Roi m'a appelé à son Conseil, il m'a chargé de lui faire des rapports sur l'intérieur. Mais, mon Prince, il faut avoir un intérieur, et nous vous attendons pour nous le rendre. Votre présence ici est absolument nécessaire ; venez, prévenez nos nouvelles sottises. Il faut que vous vous mettiez à notre tête, que nous formions un ministère dont vous serez le guide et l'appui.

Vous savez, mon Prince, combien je vous suis dévoué, je serais trop heureux de contribuer un peu, auprès de vous, au rétablissement de la France, qui a bien besoin, une seconde fois, de votre secours.

Je suis avec respect, mon Prince, de Votre Altesse,

le très humble et très obéissant serviteur.

Le Vicomte de CHATEAUBRIAND.

Je vous ai dit que nous étions perdus, si vous n'ôtiez pas Bonaparte de l'ile d'Elbe; eh bien, mon Prince, nous sommes perdus si vous ne venez pas ôter le roi de Gand. Venez, venez! Rien au monde n'est plus nécessaire2?.

2. Autographe inédit. A/f. Etr. Congrès de Vienne, correspondance du prince de Talleyrand. V. 681. f° 251. Le prince de Talleyrand quitta Vienne le dimanche 11 juin. (Gentz au prince de Talleyrand. Ibid., f° 299, pièce 201). La lettre de M. de Chateaubriand confirme l'indication que nous avons donnée (p. 196) d'une correspondance plusieurs fois répétée, pendant les Cent-Jours, avec le prince de Talleyrand. ↩

Le prince de Talleyrand à la duchesse de Courlande1.

1. Courlande (Charlotte-Dorothée, comtesse de Medem, duchesse de), (1761-1821) ; mariée en 1779 à Pierre, dernier duc de Courlande (1724-1800). ↩

Vienne, le 16 mars 1815.

Je donne le bon exemple pour l'envoi des courriers, car j'en expédie un aujourd'hui. Encouragez un peu Jaucourt à m'en envoyer tous les jours. On est dans une trop triste situation dans une grande ville, où les fausses nouvelles abondent, quand on ne sait rien de positif et de sûr.

Si ce n'est pas tous les jours, au moins que l'on m'écrive dès qu'il y a quelque chose, tout est important; je préférerais que l'on m'écrivît tous les jours. Adieu, chère amie, je vous embrasse, chère amie2.

2. Inédit. Autographe non signé. ibid., f° 175, pièce 111. ↩

Le prince de Talleyrand à la comtesse de Montmorency-

Laval3.

3. Montmorency-Laval (Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongue. comtesse de), morte en 1838, mariée le 29 décembre 1765 à Paul-Louis, comte de Montmorency-Laval (1748-1809). Elle était la mère du duc Mathieu de Montmorency. ↩

Vienne, le 16 mars 1815.

Hier 15, j'ai eu enfin un courrier de Paris, j'ai été le dernier à recevoir des lettres de tous les ministres qui sont à Vienne. Cela m'a fait passer deux jours fort désagréables. Les nouvelles sont bonnes, ainsi je m'en console.

Je crois bien que cette dernière et horrible tentative de Bonaparte ne sera pas de longue durée, mais dans les folies des hommes qu'il faut toujours calculer un peu, j'ai pensé avec une satisfaction extrême que M. était établie et que son sort était fixé. Cette idée a porté de la douceur dans mes ennuis de ne pas avoir de lettres. Adieu, écrivez-moi. Je vous embrasse, Mesdames aussi4.

4. Inédit. Autographe non signé. Ibid., f° 176, pièce 112. ↩