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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Affirmation de sa politique en prenant le Porte- feuille des affaires Étrangères. - 12 aout 1822 (suite 4)

Affirmation de sa politique en prenant le Porte- feuille des affaires Étrangères. - 12 aout 1822 (suite 4)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 10 min de lecture · p. 385–391 · chapitre 29 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La rivalité longtemps obscure et latente prenait fin sur ces paroles ; dans ses rapports avec les hommes, M. de Chateaubriand s'était, encore une fois, mal défendu contre les entraînements d'une ambition dont il se persuadait être dépourvu. Il entrait au ministère avec le succès d'une politique qu'il avait depuis longtemps préconisée. Mais il s'était préparé de secrètes rancunes : par un retour étrange, il devait, dix-huit mois plus tard, quitter le ministère, au lendemain du jour où son opinion s'était séparée de celle de ses collègues.

A la veille de son entrée dans le Cabinet, les chances inévitables de l'avenir se présentaient à son esprit : « Me voici sur un théâtre bien orageux. J'en descendrai peut-être bientôt, comme tant d'autres ; mais enfin je ferai tout ce que je pourrai pour n'en pas tomber sans honneur1. »

1. Chateaubriand à Marcellus, 28 décembre 1822, Souv. dipl., p. 110. ↩

Dès sa prise de possession, le nouveau ministre est d'abord préoccupé de faire parvenir au Cabinet anglais, avec l'explication de la démission de M. de Montmorency, le programme de ses propres résolutions à l'égard de l'Espagne. Il écrit à M. de Marcellus :

« M. le vicomte, pour prévenir les fausses interprétations, auxquelles ma nomination au Ministère des Affaires Etrangères pourrait donner lieu à Londres, je dois entrer avec vous dans quelques détails sur les motifs qui ont amené la démission de M. le duc M. de Montmorency, et sur la circonstance de ma nomination.

« Un projet de dépêche avait été fait à Vérone par M. de Montmorency pour être envoyé à M. le comte de La Garde, conjointement avec celles que les Cours d'Autriche, de Prusse et de Russie adressaient à leurs légations. La lettre qu'on a substituée au premier projet, et qui est celle de M. de Villèle, est beaucoup plus forte. Elle a été insérée au Moniteur, par une mesure un peu insolite en diplomatie, mais qui, chez la nation française, devait réussir, et c'est ce qui est arrivé.

« La raison pour laquelle M. de Montmorency a cru devoir donner sa démission n'est donc point son improbation d'une note plus forte que la sienne, mais parce qu'il désirait que le ministre plénipotentiaire de France se retirât de Madrid avec la légation de Russie, d'Autriche et de Prusse.

« Je regrette vivement que M. de Montmorency ait précipité une démarche qui a privé la France d'un ministre plein d'honneur, de vertu et de calme.

« Le Roi n'a pas voulu préciser le moment où M. le comte de la Garde pourrait être rappelé. Il a pensé qu'un souverain, son parent, pouvait avoir besoin d'un appui; que la position géographique de l'Espagne par rapport à la France, exposant celle-ci à une invasion subite, il était bon d'agir avec réserve. Mais, d'un autre côté, la note publiée dans le Moniteur est si menaçante et si explicite qu'il serait possible qu'elle amenât assez promptement le rappel du ministre, si les nouvelles démarches qui lui sont prescrites n'obtenaient aucun succès ; de sorte que si M. de Montmorency eût attendu quelques semaines, il aurait pu atteindre le même but sans se séparer de son ami.

« J'ai refusé pendant quatre jours le portefeuille des Affaires Étrangères, tant parce qu'il sortait des mains d'un homme que j'estime et honore, que parce que, dans le moment actuel, le fardeau de la chose publique me semble trop pesant pour moi. Je n'ai cédé que quand le Roi m'a envoyé chercher et m'a donné ordre de lui obéir.

« Ainsi, Monsieur le vicomte, ma nomination ne doit pas faire supposer aux révolutionnaires d'Espagne que je suis moins ennemi de leurs principes que mon digne prédécesseur

« J'ai été d'avis à Vérone, puisqu'on voulait prendre une mesure, qu'on retirât simplement de Madrid les ambassadeurs, sans autre déclaration qu'une déclaration verbale, étant grand ennemi de ces factums diplomatiques qu'on peut toujours réfuter la plume à la main et qui vous mettent aux prises avec tous les écrivassiers du parti.

« Je viens d'écrire à M. le comte de La Garde, et je l'ai invité à élever son ton au lieu de l'affaiblir. Je lui ai prescrit de ne souffrir aucune insulte, de réclamer hautement, à la moindre parole, ou à la moindre action attentatoire à la dignité du Roi de France ; d'écouter, si on voulait revenir à lui, mais de ne se pas faire repousser, en allant lui-même au-devant de ces hommes qui prennent la bienveillance et la raison pour de la faiblesse. J'ai ajouté qu'il devait faire bien entendre, si une bienveillance particulière de notre souverain envers l'Espagne le portait à laisser son ministre à Madrid après le départ des légations de Russie, d'Autriche et de Prusse, que ce ministre ne tarderait pas à les suivre, si l'Espagne n'avait pas recours à lui, comme à la dernière espérance ; et qu'enfin il devait faire remarquer dans son air et dans sa parole : une fermeté qui annonce que la France ne se sépare point de l'alliance continentale et qu'elle pourra avoir recours à des moyens plus efficaces, si ceux de la persuasion venaient à échouer.

« J'ai dû m'empresser, Monsieur le vicomte, de vous donner ces détails. Vous en ferez part verbalement à M. Canning, en passant légèrement sur les points qui pourraient lui faire supposer des idées de guerre. Nous le ferons si nous y sommes forcés, mais nous sommes toujours dans l'intention de l'éviter, autant que cela nous sera possible. Vous lui direz que M. de La Garde a l'ordre de continuer avec sir W. A'Court ses rapports de confiance, et de lui expliquer franchement son intention. Nous espérons que le ministre anglais a des instructions analogues.

« J'écris à M. Canning une lettre particulière que je joins à ma dépêche, et que je vous prie de lui remettre.

« J'essaye de lui faire sentir la nécessité d'engager sir W. A'Court à décourager lui-même par son langage les espérances des révolutionnaires d'Espagne. Je vous engage, Monsieur le vicomte, à lui parler dans le même sens ; tout en admettant que l'Angleterre puisse avoir, quant aux affaires d'Espagne, des idées qui s'écartent de celles des puissances alliées du Continent, nous ne croirons jamais qu'il puisse entrer dans ses intérêts ou dans ses vues de donner des espérances aux partisans des révolutions. Ce serait leur en donner que de ne pas témoigner au moins quelque animadversion contre leur conduite. Nous croyons, à plus forte raison, qu'elle n'encouragera pas leur démarche et que, par exemple, elle ne favorisera pas les emprunts que le ministère espagnol veut faire en Angleterre. Je vous prie de dire à M. Canning que nous le lui demandons très instamment. Vous aurez soin de faire connaître aux légations d'Autriche, de Russie et de Prusse, et en général à celles à qui vous jugerez cette communication nécessaire, les détails que je vous donne dans la première partie de ma dépêche. Vous le ferez toutefois d'une manière très confidentielle ; vous insisterez formellement près des trois premières sur le sens des instructions données à M. de La Garde et sur la ferme résolution où est le Roi de ne se séparer en aucune manière de l'alliance continentale.

« Vous jugerez que je serai très impatient de savoir le résultat des communications que vous devez faire par suite de ma dépêche.

« Tout est fort tranquille ici. La convocation des Chambres est fixée au 28 janvier, par une ordonnance apparue ce matin dans le Moniteur1.

1. Chateaubriand à Marcellus, autographe, 1er janvier 1823, n° 1. Expédiée par M. de Bourqueney. A/f. Et. Angl. v. 616, fº 6. ↩

Sans retard, il découvrit nettement à M. de Marcellus le caractère de la politique qu'il entendait suivre vis-à-vis de l'Angleterre :

« M. Canning se trompe s'il croit donner de la force au ministère français en répliquant à la réponse de M. de Montmorency sur la médiation, et en établissant que la question d'Espagne est une question toute française.

« Cette démarche aura le danger, et M. Canning ne l'a sûrement pas prévu, de nous présenter comme nous étant séparés de l'Alliance. Il sait que telle n'est pas notre intention et que notre union avec les trois Cours continentales est clairement articulée dans la note de M. de Villèle, publiée par le Moniteur1.

1. Le 26 décembre le Moniteur publiait une dépêche adressée à M. de La Garde par M. de Villèle, qui avait repris, à la démission de M. de Montmorency, l'intérim du ministère des Affaires Etrangères; dans la pensée d'écarter le mécontentement des puissances, la dépêche exprimait la résolution du Roi « de demeurer uni à ses alliés, de rappeler son ministre à Madrid et d'avoir recours à des mesures plus efficaces, si ses intérêts essentiels continuaient à être compromis, et s'il perdait l'espoir dans l'amélioration de l'état de l'Espagne i. Viel-Castel, XI, p. 19. ↩

«Quoi qu'il en soit, j'attendrai la démarche de M. Canning. Mais ce que je puis vous dire à l'avance, c'est que nous ne laisserons personne se mêler de nos affaires. Nous avons souffert depuis trop longtemps pour être tentés de prolonger cet état d'inquiétude et de malaise.

« L'erreur du ministère anglais vient de l'idée où il est relativement à mon opinion sur la question du moment; sans doute, je désire la paix, mais je ne la veux qu'avec l'honneur et la sûreté de la France.

« Partez de ce point dans vos relations avec M. Canning. Il est impossible que le Roi fasse ici l'ouverture des Chambres, sans qu'il y ait quelque chose de décidé à Madrid, et l'ouverture des Chambres ne sera pas retardée.

«Toutes propositions qui ne seraient pas catégoriques seraient inutiles près de nous. Si l'Angleterre avait voulu parler un langage ferme à l'Espagne et s'opposer aux emprunts, tout serait fini actuellement.

«Si la guerre éclate, c'est qu'elle l'aura bien voulu, et la responsabilité en retombera sur elle.

« Nous avons reçu hier des nouvelles de M. de la Garde jusqu'à la date du 6 de ce mois. Je vous transmets copie de sa dépêche. Dans une lettre particulière datée du 6, il annonce que les ministres d'Autriche, de Russie et de Prusse ont remis leurs notes le même jour, qu'il y a eu grand bruit à la société Laudabusienne (sic), et que la fermentation était grande dans Madrid. Le ministre d'Espagne ici prétend avoir des nouvelles du 7 ; selon lui, et d'après tout le commerce libéral, ces nouvelles seraient de nature pacifique ; une commission prise dans le sein des Cortès serait chargée d'examiner les notes et d'y répondre. Mais que dira et que proposera cette commission? une réponse évasive ne peut nous satisfaire, et il est probable que la conclusion de tout ceci sera le rappel de M. de la Garde. Il pourrait recevoir l'ordre de quitter Madrid huit ou dix jours après le départ des envoyés russe, autrichien et prussien. Ceux-ci se retireront du 19 au 211.

1. M. de Metternich avait demandé que le rappel du ministre de France à Madrid eut lieu simultanément avec celui des représentants des autres Cours. ↩

« Lord Fitz-Roy (sic)2 a passé ici. Sir Charles Stuart l'a amené chez moi à deux reprises différentes et j'étais sorti. J'ai été le chercher sans le trouver; enfin il est parti sans que je l'aie pu voir, et même lui faire remettre les dépêches que je voulais envoyer à Madrid. Je les ai expédiées la nuit dernière par un courrier. J'ai dû prévenir M. de la Garde que le territoire français avait été violé par une colonne de troupes constitutionnelles, dans le but d'égorger quelques soldats blessés de l'armée de la foi, restés dans un village qui touchait à notre frontière. Ce nouveau délit couronne tous ceux dont nous avons à nous plaindre, et nous sommes décidés à mettre un terme à tous ces outrages.

2. Lord Fitzroy Somerset, note, p. 53. ↩

«Je vous écris très rapidement, M. le vicomte, et avec toute la confiance que je mets dans votre discrétion.

« Usez de cette dépêche avec beaucoup de réserve, seulement parlez avec fermeté : dites que notre patience est à bout et que nous voulons en finir.

« Dites à M. Canning que je me propose de lui écrire incessamment. Entretenez les relations les plus amicales et les plus fréquentes avec le prince d'Esterhazy (sic), le comte de Lieven et M. de Werther1.

1. Le baron de Werther, ministre de Prusse à Londres. Il devait l'année suivante (1824) être transféré à Paris. ↩

« J'ai reçu vos lettres particulières2 et j'ai été fort touché des sentiments que vous me témoignez. Vous savez que j'y réponds par un attachement sincère3. »

2. Voir Marcellus à Chateaubriand, Souv. dipl., 31 décembre 1822. p. 109; 1er janvier 1824, p. 110 ; 4 janvier, p. 112; 7 janvier, p. 113; 10 janvier, p. 116. ↩

3. Chateaubriand à Marcellus, 13 janvier 1823, n° 3, 4/f. Etr, Angl., v. 616, l° 37ª ↩

En achevant la lecture des pages où nous avons montré M. de Chateaubriand dans l'activité politique de l'ambassadeur, l'impression subsistera encore d'une pensée dont le vol a traversé les temps qui approchaient.

Par ses écrits, il avait déjà jeté sur les hommes, les faits, l'histoire, l'avenir, une lumière presque aveuglante, nous avions entendu, dans sa surprenante grandeur, la parole de l'homme : nous venons de voir le geste qui tente d'arracher les voiles.