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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg (suite 3)

Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg (suite 3)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 22 min de lecture · p. 128–144 · chapitre 9 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cette opinion parut justifiée par les nécessités que sa situation intérieure imposait au Cabinet : « ne lui interdisaient-elles pas de rompre avec l'Espagne ou avec les États-Unis à propos des Florides? N'avait-elle pas avantage à provoquer, entre Washington et Madrid, une tension suffisante pour précipiter la reconnaissance de la république de Buenos-Ayres par les Etats-Unis et s'autoriser de cet exemple pour entrer en relations avec le nouvel État ?1 « C'était prévoir également l'adresse et la duplicité, mais les événements devaient-ils permettre à l'Angleterre de regarder ses intentions comme calomniées?

1. Dessoles à La Tour-Maubourg, 27 septembre 1819. Ibid., f° 269. ↩

Une agitation paraissait s'être propagée en Allemagne, elle avait traversé tous les États. L'Angleterre avait vu les forces du parti libéral accrues dans le Parlement; la Prusse, ardente à la conquête d'influence aux dépens de l'Autriche, avait favorisé, contre sa rivale, les aspirations des partis avancés qui dirigeaient contre elle avec plus d'âpreté encore leurs attaques ; la Bavière était secouée par un esprit d'agressive opposition ; Kotzebue2, le grand écrivain allemand, avait succombé à Mannheim sous le poignard d'un assassin3; Ibelt, principal ministre du duc de Nassau, avait fortuitement échappé à l'arme d'un étudiant exalté, et la jeunesse allemande, en grande partie, se laissait aller à l'enthousiasme pour l'œuvre même du crime. Un mouvement mystérieux se propageait à travers tout le territoire de la confédération; les Etats rivaux, divisés, souvent haineux, crurent à la nécessité d'oublier, devant le danger, leurs séculaires rivalités et leurs récentes jalousies.

2. Kotzebue (Auguste-Frédéric-Ferdinand de), écrivain et publiciste allemand (1761-1819). ↩

3. Charles-Frédéric Sand, étudiant. fils d'un conseiller de justice prussien, poignarda Kotzebue le 23 mars 1819, à Mannheim. ↩

Le prince de Metternich y trouvait l'occasion de reprendre sur le corps germanique une autorité et une direction qu'il sentait amoindries. Son appel fut vite entendu : on convint que les ministres principaux des Cours allemandes se réuniraient à Carlsbad afin de se concerter. Dès les derniers jours de juillet, le chancelier autrichien s'était rendu à Tœplitz, en Bohême, pour se consulter avec le roi de Prusse sur les résolutions pratiques à déterminer ; il ouvrait les conférences le 7 août, à Carlsbad1. Le prince de Metternich les anima de l'esprit même qui devait les conduire en leur présentant comme une nécessité la répression des menées dangereuses et la vigoureuse cohésion des forces confédérées. Cette conviction détermina une déclaration contre la liberté de la presse ; la Confédération se reconnaissait le droit d'en combattre les abus, en contraignant tous les Etats à obéir à ses décisions. La Bavière et le Wurtemberg notamment parurent ressentir quelque humeur d'une attitude peu en accord avec leurs tendances traditionnelles ; le Roi de Wurtemberg2 avait marqué plus particulièrement son sentiment en promulgant une charte constitutionnelle, rendue publique peu de jours avant la réunion des ministres alliés.

1. Les ministres des Affaires Etrangères d'Autriche, de Prusse, de Bavière, de Saxe, de Hanovre, de Wurtemberg, de Bade. de Mecklembourg et de Nassau prirent part aux réunions qui se prolongèrent jusqu'au 27 août. Les résolutions communiquées le 20 septembre à la diète de Francfort avaient été rapidement votées. ↩

2. Guillaume I°r, roi de Wurtemberg (1781-1864). Il succéda en 1816 à son père Frédéric Ier (1754-1816), en faveur duquel le duché, puis électorat de Wurtemberg (1803), avait été érigé en royaume par Napoléon (1806), ↩

En Angleterre, les mesures décidées à Carlsbad ne pouvaient pas contrarier les vues du Cabinet, aux prises avec une opposition volontiers perturbatrice dont il repoussait énergiquement les attaques ; sans doute, s'il se garda de laisser paraître son sentiment, pour ne pas provoquer les reproches acharnés de ses ennemis, son silence était l'indication d'une secrète satisfaction. Cependant, notre ambassadeur, ne trouvant pas cette attitude suffisamment expressive, essaya de profiter d'un séjour du comte Capo-d'Istria à Londres pour en tirer un moyen de meilleure certitude. Le ministre russe avait tenu avec lord Castlereagh et les représentants de l'Autriche et de la Prusse des conférences répétées. M. de La Tour-Maubourg s'attacha à rechercher dans quelle mesure les préoccupations européennes avaient pu s'arrêter sur la France, il crut pouvoir demander au chef du Foreign-Office des explications1. La réponse dilatoire qu'il reçut lui fit éprouver une déception facile à prévoir, et M. Dessoles donna sa désapprobation formelle à une démarche évidemment trop pressante. Le ministre des Affaires Etrangères estima que, « si les conférences ne visaient pas la France, son ambassadeur ne pouvait pas demander à y être admis ; si elles étaient tenues contre nous, il fallait paraître s'en mettre peu en peine et, bien plutôt encore, faire tout, s'il était possible, pour avoir l'air de les ignorer »2.

1. La Tour-Maubourg à Dessoles 3 septembre 1819, Ibid., f° 228 ; 7 septembre, 1° 238. ↩

2. Dessoles à La Tour-Maubourg, 13 septembre 1819. Ibid., f° 239. ↩

Le point de vue du ministre présentait évidemment une lacune, puisqu'il excluait l'utilité d'une information précise, qui ne pouvait pas, en tout état de cause, demeurer indifférente. On peut croire du reste que la portée des tendances du Cabinet français avait du faire l'objet d'un examen, elles avaient trop vivement affecté très récemment les préoccupations russes et anglaises pour n'avoir pas été envisagées dans les entretiens du comte Capo d'Istria et de lord Castlereagh, auxquels avaient été appelés l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse. Une telle vraisemblance n'est pas d'ailleurs démentie par le tour évasif de la réponse de lord Castlereagh, surpris des interrogations soudaines, et peut-être trop directes, de M. de La Tour-Maubourg.

Le ministre russe, confident de la pensée impériale, avait à Paris, au commencement de la même année, entretenu Louis XVIII des appréhensions de l'Empereur Alexandre à l'égard de l'orientation de la politique ministérielle? Il avait même suggéré au Roi, comme au président du Conseil et à M. Decazes, l'avis « d'écarter des élections les jacobins, dont l'entrée à la Chambre exciterait en Europe des craintes et des susceptibilités extrêmes1 t ». Pour rassurer Alexandre, le Roi lui avait écrit le 30 avril : « Abandonné par le duc de Richelieu, malgré tous les sacrifices que je faisais pour le conserver, et forcé d'accepter sa démission donnée trois fois en huit jours, j'ai dû composer un ministère étranger aux deux partis extremes. e

1. Viel-Castel, Histoire de la Restauration, viu-p. 71. ↩

et cependantayant la confiance publique. :

L'Empereur, dans une lettre tardive du 25 juin, après avoir invoqué « la sollicitude que, de concert avec mes alliés, j'ai voué à l'établissement d'un ordre de choses, légitimement constitutionnel dans un pays dont la tranquillité est si intimement liée à celle de l'Europe » ajoutait : « J'ai partagé le regret que Votre Majesté exprime. sur la retraite du duc de Richelieu, quoiqu'elle doive se rappeler que j'ai été entièrement étranger au choix qu'elle a fait de lui en 1815, et qu'à Aix-la-Chapelle je n'ai cherché à le faire renoncer au projet, qu'il avait formé dès lors de quitter le ministère, que d'après le désir très pressant que Votre Majesté m'en avait elle-même témoigné... Quelles que soient, au reste, les circonstances qui ont amené ce changement, je ne cesserai de faire des vœux pour que les efforts de Votre Majesté, comme toutes les mesures qu'elle prendra, dans le but de maintenir la tranquillité de la France et d'assurer le bonheur de son peuple, soient couronnés d'un plein succès1 ».

1. Ibid., p. 74 et 75. ↩

Les termes mêmes de la lettre fixent le point de vue de la politique russe dont les causes et le principe furent sans doute, peu de mois après, affirmés à Londres par le comte Capo d'Istria. La direction qui en résultait était donc à ce moment depuis longtemps connue à Paris : c'est à ce souvenir que lord Castlereagh, rallié à cette ligne de conduite, indiquait probablement l'opportunité de se référer quand il se dérobait aux investigations de M. de La Tour-Maubourg que M. Dessoles avait, non sans raison, jugées inopportunes. Le système d'une sorte de détachement russe dans les combinaisons de la politique intérieure des États était d'ailleurs expressément signalé dans les informations parvenues au Cabinet français, le ministre des Affaires Étrangères les faisait connaître à M. de La Tour-Maubourg lorsqu'il lui écrivait, au sujet des résolutions de Carlsbad, « qu'il savait que l'Empereur Alexandre ne les avait pas complètement approuvées, qu'il avait particulièrement accueilli le Roi de Wurtemberg, loué la constitution que ce prince venait de promulguer, et qu'il l'avait assuré qu'il ne se mêlerait en rien des innovations que l'on voulait introduire en Allemagne1 ».

1. Dessoles à La Tour-Maubourg, 4 novembre 1819, Aff. Étr. Angl., Vol. 612, fo 324. ↩

Les restrictions que formulaient les ministres des Cours secondaires allemandes, au sujet des décisions de Carlsbad, justifiaient pleinement l'attitude de l'Empereur ; ils estimaient que leurs souverains, « en admettant la résolution présidiale, perdraient le droit le plus précieux du gouvernement. Le baron de Saint-Just, envoyé de Saxe à Londres, déclarait « que le Roi son maître, sans se prononcer précisément contre la résolution de Carlsbad, avait cependant manifesté l'intention de se réserver, comme souverain, la connaissance des délits que les abus de la presse pouvaient occasionner et le droit de les réprimer ou de les punir2 ». On peut encore, sans trop s'avancer, présumer que la perspective d'une impulsion dirigée en Allemagne par le prince de Metternich était de nature à ne pas attirer les encouragements de l'Empereur Alexandre en faveur d'une politique de prépondérance autrichienne, tandis qu'il entendait demeurer dans un système de réserve, relié à d'autres pensées d'avenir.

2. La Tour-Maubourg à Dessoles, 2 novembre 1819, 1bid., 323. ↩

A côté de ces questions d'une si haute portée, se traitaient des affaires secondaires dont les négociations entre Paris et Londres poursuivaient depuis longtemps la solution. La convention financière du 25 avril 1818 n'avait pas encore reçu son entière application ; la liquidation des créances françaises dont elle avait reconnu le principe était en suspens. Par les stipulations du 20 novembre 1815, la France avait pris l'engagement de régler les réclamations formées contre elle par des sujets étrangers et l'article 26 de cette convention avait établi la réciprocité en faveur des Français créanciers des gouvernements étrangers ; cependant leur règlement n'avait pas cessé de se heurter aux ajournements soulevés par plusieurs États, particulièrement par l'Autriche1. Le duc de Richelieu avait demandé à Aix-la-Chapelle une fixation de la marche à suivre pour terminer ces paiements ; sa proposition avait été acceptée et consignée au protocole du 16 novembre 1818. Afin de garantir les droits de nos nationaux, et d'opposer un acte conservatoire à des résistances peu équitables, le Cabinet français se refusa à la délivrance du dernier douzième de l'inscription de rente mise, par l'acte du 25 avril 1818, à la charge de la France ; il prévint les gouvernements retardataires que cette mesure serait maintenue, tant qu'ils n'auraient pas satisfait aux obligations qu'ils avaient souscrites.

1. Dessoles à La Tour-Maubourg, 29 juillet, 27 août, Ibid., f° 194 ; La Tour-Maubourg à Dessolles, 27 août, f° 218 ; 12 octobre, f° 286 ; 16 octobre, f° 303. ↩

En réponse à cette notification, M. Dessoles reçut une protestation nette ; lord Castlereagh soutenait, avec les ministres accrédités à Paris, qu'un acte postérieur ne pouvait pas arrêter l'exécution d'un paiement convenu par un traité ; qu'aucun effet rétroactif ne découlait du protocole du 18 novembre 1818 à l'encontre des clauses des traités du 30 mai 1814 et du 20 novembre 1815. L'ambassadeur objectant que les droits des sujets français avaient, eux aussi, la garantie d'un traité, que l'objet direct du protocole était la fixation du mode de règlement de ces droits et que l'acte du Cabinet français avait un caractère essentiellement conservatoire, le chef du Foreign-Office maintint formellement son interprétation. Cependant, il ne contestait pas la droiture de nos intentions et il prenait « l'engagement de faire les plus vives instances auprès de l'Autriche pour la décider à acquitter une dette dont il reconnaissait le caractère sacré1 ».

1. La Tour-Maubourg à Dessoles, 16 octobre 1819, Ibid., f° 303. ↩

La suite de la négociation fut interrompue à la suite de démission du ministère Dessoles (17 novembre 1819). Par une ordonnance royale du 20 novembre, M. Decazes2 était nommé président du Conseil en conservant le portefeuille de l'Intérieur ; le baron Pasquier3? était appelé au département des Affaires Étrangères et le général marquis de La Tour-Maubourg recevait le portefeuille de la Guerre4. La gestion de l'ambassade de France à Londres était de nouveau confiée au comte Georges de Caraman en qualité de chargé d'affaires. Il devait en exercer la fonction jusqu'à l'arrivée du duc Decazes, nommé plus tard ambassadeur en Angleterre (juin 1820).

2. Decazes (Elie, créé comte, puis duc) 1780-1860 ; après avoir sous l'Empire occupé des postes judiciaires, fut. en 1811, conseiller à la Cour impériale; préfet de police à la Restauration (1815) ; ministre de la police et pair de France ; ministre de l'Intérieur (1818) ; président du Conseil (1819) ; ambassadeur en Angleterre (1820) ; rappelé en 1821 ; rallié à la monarchie de Juillet; grand référendaire de la chambre des Pairs (1834). ↩

3. Voir note, p. 117. ↩

4. M. de La Tour-Maubourg quitta Londres dans les premiers jours de décembre 1819. ↩

CHAPITRE III INTÉRIM DU COMTE GEORGES DE CARAMAN AMBASSADE DU DUC DECAZES. - NOUVEL INTÉRIM DU COMTE GEORGES DE CARAMAN 1819-1821.

1820. Le comte Georges de Caraman chargé d'affaires : l'accueil favorable des puissances au Cabinet Decazes fait place à la défiance. - Projet d'une conférence permanente chargée de décider les mesures nécessitées par l'état des affaires en France. - Opposition de lord Castlereagh ; sa lettre à lord Stewart, 14 janvier. - Répercussions sur la conférence réunie à Vienne en conformité des décisions de Carlsbad. - La situation en Allemagne. - Aggravation des événements en Espagne. - L'agitation en Angleterre, résistance de l'opinion, mesures répressives. - Mort de Georges III, 29 janvier. - Assassinat du duc de Berry, 13 février. - Le complot de Carto Street, 23 février. - Le soulèvement s'étend en Espagne, attitude énigmatique du Cabinet anglais, réserve prudente de Louis XVIII. - Le baron Pasquier propose de présenter à l'Espagne des conseils en forme amicale, 24 avril. - Lord Castlereagh insiste pour l'abandon de toute tentative.

Instructions de Louis XVIII au duc Decazes, ambassadeur de France à Londres, 30 juin 1820. - Mémoire du baron Pasquier sur les affaires d'Espagne, 20 juillet. - Lord Castlereagh se retranche dans l'impossibilité de souscrire aux mesures proposées et expose ses vues sur l'intervention autrichienne en Italie. - Mémoire du baron Pasquier aux puissances sur la gravité de la situation en Italie. - Réunion des souverains à Troppau. - Mémoire du prince de Metternich aux cinq Cours alliées sur la situation de l'Italie. - Eloignement de la France à adhérer aux propositions autrichiennes. - Egale répugnance de lord Castlereagh à y accéder, ses vues sur l'intervention autrichienne dans le royaume de Naples ; ses critiques sur le projet de réunion, ses préférences pour une négociation directe avec l'Empereur Alexandre, sa politique à l'égard de la crise portugaise. Le Congrès est décidé, les instructions aux envoyés français.

Résolutions du Congrès de Troppau, 19 novembre. - Accueil réservé de la France, protestation de l'Angleterre. - Circulaire de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse à leurs missions à l'étranger, 30 novembre 1821. Réfutation des principes affirmés par la circulaire, dépêche de lord Castlereagh, 30 janvier 1821. - Clôture du Congrès de Laybach, 5 février. - Le duc Decazes obtient un congé, 7 mars, le comte Georges de Caraman chargé d'affaires. - Soulèvement militaire à Turin, 10 mars ; lettre du duc de Calabre, prince royal de Naples, à Louis XVIII pour lui demander sa médiation, le baron Pasquier communique sa lettre aux plénipotentiaires français à Laybach et charge le comte Georges de Caraman de faire connaître à lord Castlereagh une demande de médiation du nouveau gouvernement napolitain. - Refus de lord Castlereagh de s'y associer. - Bataille de Novare, 1er avril, soumission de Turin. - Le marquis de Santa-Cruz, ambassadeur d'Espagne à Paris, demande des éclaircissements sur les vues du Cabinet des Tuileries, 7 janvier; le duc de Laval, ambassadeur de France en Espagne, chargé de faire connaître la réponse au Cabinet de Madrid. - L'Espagne fait appel aux sympathies anglaises, réponse négative de lord Castlereagh, mars ; note insistante de M. de Nogueira, chargé d'affaires d'Espagne à Paris, réponse française ; le baron Pasquier au comte Georges de Caraman, les notes espagnoles. - Emotion produite à la nouvelle de la mort de Napoléon connue en juillet.

Soulèvement des principautés danubiennes, mars. - Circulaire de la Russie; la Prusse et l'Autriche désavouent les révoltés, mai; ultimatum russe à la Turquie, 26 juin. - Appel du Roi d'Angleterre à la modération d'Alexandre, juillet ; impressions de lord Londonderry, août. - Le baron Pasquier insiste auprès de la Porte pour une action pacifiante, août. - Note russe à la Turquie, septembre. - Lord Londonderry confiant dans l'accord des puissances, septembre. - Conférences de Hanovre, octobre. - Démission du duc de Richelieu, 1¼ décembre. - Cabinet Villèle, 15 décembre. - Le vicomte de Montmorency, ministre des Affaires Etrangères. - L'unité de direction de la politique française au dehors.

La composition1, et les tendances du nouveau cabinet avaient d'abord favorablement impressionné les puissances, mais leur confiance s'affaiblit peu à peu devant la médiocre fermeté de l'action gouvernementale. Elles reprochaient au président du Conseil de favoriser, par son défaut d'autorité, le relèvement de l'esprit révolutionnaire et les dangers qui en pouvaient résulter pour l'Europe. Les quatre Cours alliées, pénétrées de la réalité de ces menaces, échangèrent bientôt leurs vues sur les moyens de les prévenir. L'Empereur Alexandre en vint à proposer l'envoi au cabinet des Tuileries d'une note pour le mettre en demeure « de pourvoir à sa propre sûreté comme à celle de l'Europe »

1. Présidence du Conseil et Intérieur, Decazes : Affaires Etrangères, Pasquier ; Finances, Roy ; Guerre, La Tour-Maubourg ; Sceaux, de Serre ; Marine, Portal. ↩

Les alarmes prirent une telle consistance qu'elles conduisirent à examiner l'opportunité d'une conférence permanente, chargée de décider les mesures nécessitées par l'état des affaires en France et les changements qui pourraient suivre l'avènement jugé prochain du comte d'Artois.

De tels projets provoquèrent l'opposition décidée de lord Castlereagh ; il en exposa avec autant de justesse que de netteté, le 14 janvier 1820, les raisons à son frère, lord Stewart, ambassadeur d'Angleterre à Vienne, dans une lettre qu'il devait communiquer au prince de Metternich. A ses yeux, des précautions d'un caractère si excessif, dangereuses pour l'héritier du trône, se trouvaient en contradiction avec l'esprit même de la constitution britannique ; elles pouvaient amener le cabinet anglais à la nécessité de fournir au Parlement des explications dont la publicité porterait un coup certain aux intérêts qu'on voulait sauvegarder; il rappelait que les événements intérieurs de la France ne pouvaient être envisagés qu'au point de vue de la politique générale de l'Europe, non pas avant, mais après qu'ils se seraient produits; il affirmait que le ministère n'avait jamais cherché « à exercer une influence suivie et systématique sur les conseils de Louis XVII »; il rappelait que « les ministres du Prince-Régent ne se faisaient pas illusion sur les fautes commises par les administrations qui s'étaient succédé dans ce pays et sur les dangers qui pourraient résulter tôt ou tard pour l'Europe de ses dissensions intérieures ; il assurait « qu'ils avaient toujours douté de l'efficacité d'une intervention des alliés à l'effet de prévenir ce péril ». Il observait avec raison que « les obstacles qui s'opposaient à l'établissement d'une administration sage et stable provenaient de tout autres causes que de l'absence de bonnes intentions et des dispositions particulières des ministres du Roi. La nouveauté du régime représentatif, « les effets prolongés de la Révolution », l'organisation électorale, avaient notamment, selon lui, déterminé la situation actuelle. Il exprimait la conviction que les mesures établies en France ne pouvaient pas être abrogées ou modifiées, que «toute démarche comminatoire, toute intervention dans les querelles qui divisaient ce pays ne feraient qu'irriter au lieu de concilier ». Il déclarait nettement que l'intérêt général commandait cette politique d'attente, qu'elle s'imposait à l'Angleterre par le fait de son organisation constitutionnelle et par les nécessités où la plaçaient son long passé de rivalité à l'égard de la France. A l'appui de ces considérations, lord Castlereagh ajoutait qu'aucune stipulation des traités n'avait lié le maintien sur le trône de la branche aînée de la maison de Bourbon aux engagements conclus.

Le même jour 14 janvier, il réitérait ces développements au comte de Lieven, ambassadeur de Russie, dans une dépêche destinée à être transmise au prince de Metternich ; il insistait en le prévenant qu'il regardait une telle discussion comme dangereuse à prolonger par les dissentiments qu'elle était de nature à fortifier. Il accentuait davantage encore ses avertissements en recommandant au ministre des Affaires étrangères de Prusse1 de faire parvenir les mêmes conseils à l'Autriche et à la Russie; il appelait d'une manière pressante son attention sur le point de ne pas perdre de vue le risque de provoquer dans le Parlement anglais des débats compromettants au sujet des questions de politique continentale.

1. Bernstorff (Christian Gunther, comte de) (1769-1835) ministre plénipotentiaire du Danemark à Berlin (1791-1794) ; ambassadeur en Suède (1794- 1797) ; ministre des Affaires Etrangères du Danemark (1797-1810); ambassadeur à Vienne (1811-1816); il passa alors au service de Prusse, où il fut ministre des Affaires Etrangères de 1818 à 1832. Allgemeine Deutsche Biographie. ↩

Des observations d'une si haute portée ne devaient pas influer médiocrement sur la conférence réunie è Vienne depuis le 28 novembre précédent, en conformité des décisions de Carlsbad, dans le but de donner à l'Autriche, par une application interprétative du pacte fédéral, les moyens nécessaires pour arrêter le développement des activités révolutionnaires. Le prince de Metternich ne rencontrait d'ailleurs pas auprès des représentants des Etats germaniques le concours qu'il avait escompté, et la réunion se poursuivait sans qu'on connût de ses délibérations autre chose que leur prolongation. En réalité, l'objet même de la question avait perdu de son actualité par le fait du retour du calme en Allemagne. En Espagne, au contraire, la situation s'était aggravée, le soulèvement étouffé l'année précédente, à Cadix, parmi les troupes assemblées pour une expédition contre les colonies révoltées, avait de nouveau éclaté le 1er janvier; la constitution de 1812 avait été proclamée, mais les insurgés n'avaient pas réussi à s'emparer de Cadix et ils s'étaient répandus dans l'Andalousie, où ils luttaient souvent avec succès contre la répression1.

1. Voir Viel-Castel, VIII, p. 264. ↩

L'Angleterre n'était pas moins éprouvée, les passions anarchiques y avaient fait des progrès presque déconcertants. Manchester, Glascow, avaient été le théâtre de sanglantes explosions, l'Irlande était rançonnée par les bandes qui la parcouraient ; la haine, rendue plus furieuse par la souffrance et la misère, allait à l'exaspération ; dans l'armée elle-même, quelques corps avaient donné l'exemple de la révolte, la protection naturelle de l'ordre paraissait près d'être compromise. Le Cabinet affirma sa résistance avec l'énergie la plus inflexible et il eut l'heureuse fortune de rencontrer dans la conscience nationale cette force indestructible de cohésion et de discipline qui s'est toujours dressée en Angleterre devant le danger public. Les organes de l'opposition dans la presse s'associèrent avec une ardente spontanéité à la défense des lois, le Morning Chronicle déclarait « qu'il était des circonstances où le maintien de la Constitution et des droits sacrés de la propriété justifiait toutes les mesures exceptionnelles ». Le Parlement, s'associant aux vigoureuses manifestations de l'opinion, vota sans retard les lois répressives de la presse et de la liberté individuelle. «L'opposition ne fut qu'un hommage à la faveur populaire à laquelle ses orateurs eussent, pour la plupart, renoncé, s'ils avaient été assurés d'entraîner la majorité1. » Aussi bien, « dans cette lutte du citoyen contre le prolétaire, le même sentiment avait rallié tous les esprits ; les justes et sévères répressions des comtés ne trompèrent jamais l'espoir des ministres dans les fréquentes occasions où ils furent obligés de solliciter l'application des lois pénales2 ».

1. Caraman à Pasquier, 7 janvier 1820, 4//. Elr. Angl., V, 613, f° 7. ↩

2. Id., 7 avril 1820, ibid., f° 105. ↩

A l'heure même où la lutte était le plus intense en Angleterre, la maison royale était frappée par des deuils rapides. Le duc de Kent venait à peine de succomber que le roi Georges III1 mourait à Windsor le 29 janvier. Son successeur Georges IV était presque aussitôt atteint d'une maladie grave, et on put croire pendant quelques jours qu'il allait être, à son tour, emporté dans la tombe. Le changement de règne, survenant au milieu des violentes agitations intestines, n'était pas sans atteindre le prestige de la couronne, « le respect profond que l'on portait au vénérable monarque dont le nom exerçait une sorte de puissance religieuse avait servi à conjurer bien des orages et sa mort laissait le nouveau Roi plus immédiatement en butte à l'animadversion de la populace »2. La position de la nouvelle Reine ajoutait aux complications du moment, le peuple avait embrassé sa cause dans ses différends avec le Roi ; aussi la surexcitation générale atteignait-elle un degré de singulière acuité lorsqu'éclatèrent la rupture des négociations entre les deux époux et l'annonce de la prochaine arrivée de la princesse en Angleterre pour réclamer ses droits au partage du trône. Placé entre les intérêts publics et la volonté du Roi résolu à poursuivre le divorce, menacé par une partie de l'opposition prête à soutenir le dessein royal, le Cabinet était exposé aux chances d'une défaite qui viendrait aggraver les difficultés de la situation générale3.

1. Georges III, roi d'Angleterre (1738-1820) avait succédé en 1760 à Georges II, son grand-père, il tomba en démence en 1810. ↩

2. Caraman à Pasquier, 28 janvier, ibid., 1° 23 ; 30 janvier, f° 25 ; 1er février, f° 29. ↩

3. Id., 30 janvier, ibid., f° 25 ; 15 février, fo 45. ↩

Au milieu de ces conjonctures, Louis XVIII avait décidé de confier au duc de Richelieu la mission de porter à Georges IV ses félicitations et ses vœux à l'occasion de son accession à la couronne et l'opinion anglaise avait manifesté sa vive approbation pour le choix de l'ancien président du Conseil1 , lorsque la mort tragique du duc de Berry2? vint arrêter le projet du Roi3. L'effroi, l'indignation, la douleur suggérèrent toutes les recherches et toutes les suppositions afin de découvrir la cause du crime ; les passions dénoncèrent les responsabilités, mais nulle démonstration positive ne put à cet égard être établie.

1. Id., 11 février 1820, ibid., f° 43. ↩

2. Charles-Ferdinand, duc de Berry (1778-1820) 2° fils du comte d'Artois, Charles X ; assassiné le 13 février 1820 par Louvel ; de son mariage avec Caroline, princesse de Naples, il laissa une fille Louise, duchesse de Parme (1819-1864) et un fils posthume, le duc de Bordeaux, qui porta plus tard le titre de comte de Chambord (1820-1883). ↩

3. Pasquier à Caraman, 21 février 1820, ibid., f° 53 ↩

On avait cru un moment que le coup avait pu être préparé par une organisation révolutionnaire anglaise que venait de révéler à Londres le complot de Cato-Street. Le 23 février, lord Harrowby, président du Conseil, recevant à dîner tous ses collègues, un groupe anarchiste s'était posté pour se précipiter dans l'hôtel et massacrer les ministres. Déjà les bandes étaient assemblées, les rôles étaient distribués. Thistlewood, chef du complot, devait frapper le duc de Wellington, le boucher Jugs était l'assassin désigné de lord Castlereagh, lorsque la police appela les troupes ; Thistlewood et cinq de ses complices, près de s'élancer dans la demeure de lord Harrowby, étaient arrêtés, pendant que la foule ameutée disparaissait promptement sous la protection des ombres de la nuit4. Le baron Pasquier crut à l'existence de quelque lien entre les auteurs de cette féroce tentative et le meurtrier du duc de Berry, mais l'instruction judiciaire ne releva aucun indice qui pût justifier le soupçon d'une complicité qui pesa un instant sur les coupables exécutés à Newgate le 1er mai1.

4. Par les révélations on crut acquérir la certitude qu'au mois de décembre 1819, les mêmes hommes s'étaient trouvés en armes aux abords de l'ambassade d'Espagne, le soir d'une fête donnée par le duc de San-Carlos à l'occasion du mariage de Ferdinand VII. ↩

1. Caraman à Pasquier, 2¼ février, ibid., f° 56 ; 3 mars, f° 71. ↩

Il est des événements qui ont leur principe dans l'évolution et la contagion des ambiances générales : courants propagés, troubles répandus, causes directes qui se dissimulent trop souvent aux investigations contemporaines pour apparaître tardivement dans les enquêtes de l'histoire. L'Europe traversait alors une de ces crises auxquelles, à un moment donné, participent les esprits déjà insconsciemment préparés. Le système impérial brisé, il semblait que les échos européens répétaient encore les menaces qu'il avait longtemps fait taire; leurs bruits descendaient jusque dans les profondeurs sociales : ils exaltaient les uns, irritaient les autres et contribuaient à faire éclore toutes les conceptions, même les plus criminelles. L'Angleterre avait regardé ses barrières maritimes comme une défense impénétrable, et voilà que les vagues de la mer jetaient sur ses rives ces vents hostiles qu'elle avait cru contenir ou diriger à son gré. Si la générosité a ses déceptions, la politique exclusivement personnelle rencontre aussi ses expiations : leur ennemie commune n'est autre que l'imprévoyance.