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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre VI (suite 3)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 9 min de lecture · p. 330–336 · chapitre 25 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les points de vue développés par M. de Chateaubriand étaient entièrement partagés par M. de Montmorency ; ils concordaient d'ailleurs avec ses propres informations :

« Il est probable, jugeait le ministre, s'il (lord Londonderry) vient sur le continent, qu'il voudra prendre part aux délibérations qui toucheront aux affaires d'Espagne et le langage qu'il vous tient sur ce point annoncerait qu'il y apporte des dispositions peu faciles.

« Il se laisse trop aller aux inspirations de M. Hervey et il donne trop de confiance à ses rapports pour qu'il n'y ait pas là quelque parti pris de voir dans notre conduite tout autre chose que ce qu'elle doit présenter à un esprit impartial et froid. M. de la Garde a eu des relations presque d'intimité avec M. Hervey, qui, personnellement, a des qualités honorables; il l'a vu s'éloigner peu à peu de la légation de France et a remarqué de l'embarras dans ses manières. Les événements s'aggravant ont développé la dissidence de l'envoyé d'Angleterre, et il est très vraisemblable que le germe de cette dissidence était, depuis long-temps, déposé dans les instructions de sa Cour. Quoi qu'il en soit, nous devons éprouver quelque étonnement de voir le marquis de Londonderry accueillir des bruits calomnieux qui traînent depuis longtemps dans les feuilles les plus discréditées et qui, jusqu'ici, n'ont séduit que les esprits déjà disposés à recevoir et à propager les idées de désordre. Il conviendrait mieux qu'il donnât quelque créance à nos déclarations formelles et qu'il se persuadât que le gouvernement du Roi se trouve assez fort pour n'avoir à cacher ni son opinion, ni ses démarches, dans une question qui l'intéresse plus que les autres Cours et qui fixe avec raison la sollicitude de toutes. Du reste, vous avez répondu à ses attaques que nous trouvons un peu vives, et ce que vous avez dit de la note séparée de M. Hervey est plein de justesse et de raison.

« Quand nous avons désiré que les ministres accrédités ici par les quatre grandes Cours reçussent des directions pour pouvoir se concerter avec nous, dans le cas de quelque grand événement en Espagne, notre intention a été d'assurer aux démarches dont l'initiative nous est dévolue une sorte d'assentiment qui doit être la conséquence des rapports qui constituent l'alliance. Nous n'avons pas prétendu nous subordonner; nous avons voulu que l'on nous comprît et que l'on sût que nos vues étaient franches et conformes aux intérêts généraux de l'Europe. Nous jugeons bien que l'Angleterre n'autoriserait pas son ambassadeur à concourir à cette espèce de consultation, mais nous devions la lui demander, puisque nous avions fait la proposition aux trois puissances qui l'ont accueillie. Cette marche était dictée par les antécédents, car les ministres des quatre Cours, investis de toute leur confiance, ont eu souvent l'occasion d'entrer en délibération avec le ministre de Sa Majesté sur des objets de haute politique européenne et d'intérêt général. »

Sur la question du cordon sanitaire, l'opinion du ministre différait de celle de l'ambassadeur :

« Quant au cordon sanitaire, l'intention du Roi est fermement arrêtée : il ne sera point dissous, son utilité pour la santé publique est plus réelle en ce moment qu'en tout autre, car, d'après le témoignage des médecins revenant d'Espagne, c'est dans les mois d'août et de septembre que les dangers de la fièvre jaune sont le plus imminent.

« Les considérations qui en ont démontré l'opportunité sont dans toute leur force, et son effet sur les libéraux de l'un et de l'autre pays est un motif de le conserver. Vous pouvez, Monsieur le vicomte, le dire très nettement au marquis de Londonderry. Nous serions fâchés de n'avoir point son approbation, mais nous avons, pour juger de la convenance de cette mesure, des éléments qui lui manquent ou qu'il n'apprécie point à leur valeur. Du reste, dans vos premières conversations avec lui, vous pourrez aussi tirer de cette dépêche ce qui sera propre, sinon à changer son opinion, du moins à lui faire connaître l'effet qu'elle a produit sur nous et l'ensemble de nos dispositions. »

L'intensité de la crise paraissait en Espagne se ralentir : « Le parti modéré conserve son influence et a repoussé quelques efforts des révolutionnaires, le peuple semble approuver la modération dont on use et montre un égal éloignement pour les deux partis extrêmes. Le général Morillo1 a pris un grand ascendant et peut rendre d'immenses services. »

1. Morillo (don Pablo) général. Après avoir servi glorieusement en Amérique, il fut, de retour en Espagne, capitaine général de Madrid et dissipa, en avril 1321, les insurgés de la Granja, puis il passa aux Constitutionnels : commandant d'un corps d'armée en 1823, il signa un armistice avec les Français. Il fut en 1832 capitaine général de la Galicie (Grande Encyclopédie et Biographie Didot). ↩

M. Durant Saint-André, consul général de France à Madrid, envoyé à Vienne pour porter à M. de Caraman quelques instructions relatives aux affaires d'Orient, avait été reçu par le chancelier autrichien :

« Ce qu'il a échangé et pu recueillir de MM. de Metternich et de Tatitscheff sur les vues de l'Autriche et de la Russie quant aux affaires de la Péninsule, écrivait M. de Montmorency, est de nature à nous satisfaire complètement. Je vous donne ces détails pour votre information seule2. »

2. Montmorency à Chateaubriand, 29 juillet 1822, n° 28, ibid., f° 336. ↩

Et deux jours plus tard il reprenait : « Je vous ai accusé réception de votre dépêche n° 43. Les aperçus qu'elle confirme sur la question d'Espagne, sur celle d'Orient et sur la situation intérieure de l'Angleterre sont pleins de raison et de sagacité..... le prince Esterhazy sort de chez moi. J'ai été complètement satisfait de son langage. Il parle de vous, Monsieur le vicomte, d'une manière parfaite et je loue hautement les rapports qui unissent les deux ambassadeurs3. »

3. Id., 1er août 1822, n° 29., ibid., fo 347. ↩

L'activité des affaires était près de s'éteindre à Londres. La réunion du Congrès approchait, cette perspective surtout inquiétait M. de Chateaubriand ; il ne cessait pas de poursuivre à Paris sa désignation pour Vérone, les amis qui avaient sollicité pour lui n'avaient trouvé qu'une persévérante opposition; il ne lui paraissait néanmoins pas inutile d'annoncer la prochaine stagnation des affaires et l'inaction où il allait se trouver réduit :

« La clôture de la session parlementaire, insiste-t-il, paraît fixée au mardi 6 août. Le Roi la fera en personne ; deux ou trois jours après, il s'embarquera pour l'Écosse. Quand Sa Majesté Britannique sera partie pour Edimbourg et lord Londonderry pour Vienne, notre correspondance, Monsieur le vicomte, finira tout naturellement, car j'aura peu de chose à communiquer à un sous-secrétaire d'Etat et presque rien à apprendre de lui; il est même probable que les deux sous-secrétaires d'État s'en iront à la campagne pour plusieurs mois, selon l'usage anglais. Si, de votre côté, vous allez au Congrès, nos relations diplomatiques se trouveront interrompues, à Paris comme à Londres.

« Vous avez très bien défendu le budget des Affaires Étrangères; les journaux anglais ont cité votre discours et le limes le commente ce matin, mais avec mesure1 - >

1. Chateaabriand à Montmorency, 30 juillet 1822, n° 44, ibid., f° 346. ↩

Bien plus que l'interruption de la vie anglaise, le Congrès, ses amis, la duchesse de Duras, Mme Récamier, le goût de ressaisir quelque chose dans la direction de la politique intérieure de la France et de reparaître sur la scène qu'il aimait à dominer aiguillonnaient les désirs de l'ambassadeur.

« Je n'ai absolument rien à vous mander aujourd hui, disait-il encore ' M. de Montmorency. Tout le monde s'en va; on ne rencontre plus personne ; dans huit jours, après la clôture du Parlement et le départ des ministres, Londres sera un vrai désert. Je désirais voir lord Londonderry pour lui parler d'une foule d'affaires qui ne finissent pas, il m'a renvoyé à mardi prochain, 6 du courant.

« Je crois devoir vous transmettre un article du Morning Chronicle, qui a paru ce matin1. Je soupçonne que cette nouvelle fureur vient de quelques nouvelles fâcheuses que les Jacobins auront reçues d'Espagne. Quoi qu'il en soit, l'article est affreux et il me paraît attaquable devant les tribunaux. C'est à vous, Monsieur le vicomte, et au Conseil à décider. Cependant il ne faut pas perdre de vue que les lois sur la liberté de la Presse sont ici extrêmement vagues et que l'opinion des jurés est, en général, contre tout gouvernement étranger qui attaque un sujet anglais2. Je consulterai des hommes de loi en attendant votre réponse3. »

1. Voir appendice p. 411. ↩

2. A plusieurs reprises l'ambassadeur avait eu l'occasion de signaler au ministre des articles de presse violemment injurieux pour la France. L'opportunité d'une plainte judiciaire avait été toujours déconseillée. Nous ne rapportons dans la correspondance de M. de Chateaubriand que le cas de l'article du Morning chronicle du 2 août 1822, pour citer un exemple des coutumes anglaises en matière de poursuites analogues. ↩

3. Chateaubriand à Montmorency, 2 août 1822, n° 45, ibid., fo 348. ↩

L'échange de dépêches se poursuit, mais on sent que les préoccupations sont fixées ailleurs : quelles seront les résolutions des puissances au sujet de l'Espagne? Que décideront-elles au Congrès ? La question d'Orient, la situation de l'Italie, les affaires particulières ne sont qu'ombres lointaines. De Madrid on apprend cependant que le ministère va être remplacé par un Cabinet d'opinion plus avancée.

« Mes dernières nouvelles d'Espagne sont du 28, dit M. de Montmorency. Le Roi avait voulu aller à Saint-Ildefonse et ce qui restait de ministres l'en a dissuadé. Les nouveaux ministres ne sont point encore nommés, et il paraît que Catatrava1 en sera le chef ; il avait refusé la première fois, on croyait qu'il accepterait la seconde invitation du Roi : MM. Martinez de la Rosa et Javelli s'éloignent décidément des affaires et il paraît que le ministère qu'on attend sera beaucoup plus libéral. Cependant la lutte existe encore entre les modérés et les révolutionnaires et, au milieu de cela, on affecte de montrer beaucoup de respect pour la personne du monarque... Je vous disais, dans ma dernière dépêche, que j'avais été très content de la manière dont le prince Esterhazy s'exprimait sur les grandes questions qui occupent l'Europe. Je sais que, de son côté, il a été très frappé du langage que je lui ai tenu et qu'il est complètement désabusé sur les bruits absurdes répandus en Angleterre, relativement à notre intervention dans les affaires d'Espagne. Une chose assez remarquable, et dont je suis certain parce qu'elle me revient de deux côtés différents, c'est que, depuis deux jours, sir Charles Stuart s'explique d'une manière beaucoup plus convenable sur le même point et qu'il ne nous accuse plus d'avoir fomenté les troubles de Madrid2. »

1. Calatrava (José-Maria). 1781-1846 ; son rôle aux Cortès de Léon et de Cadix détermina son emprisonnement à Melilla en 1814. L'amnistie de 1820 lui ayant rouvert les portes de l'Espagne, il fut nommé député ; il siégea parmi les constitutionnels les plus ardents. En 1823, il fut ministre de Justice et de Grâce, puis de l'Intérieur. Le rétablissement de Ferdinand VII le força à s'expatrier. Il passa en Angleterre et ne rentra en Espagne qu'en 1830. (Grande Encyclopédie. - Biographie universelle et portative des Contemporains) (1834). ↩

2. Montmorency à Chateaubriand, 5 août 1822, n° 30, ibid., fo 350. ↩

Peut-être ce changement était-il résulté des entretiens de sir Charles Stuart avec le prince Esterhazy à Paris ? L'intimité des deux Cours pourrait autoriser cette explication. La politique anglaise vis-à-vis de l'Espagne ne subissait néanmoins, dans l'opinion de M. de Chateaubriand, aucune variation.

« Tout le corps diplomatique quitte Londres, répète-t-il au ministre des Affaires Étrangères, il n'y restera pour ainsi dire que sir W. A'Court dont le séjour ici se prolonge indéfiniment1; apparemment qu'on est très satisfait des services de M. Hervey en Espagne2. » Et revenant au Congrès et à l'attitude que comptait y tenir lord Londonderry : « quant à l'Espagne, il refusera de s'en occuper3 ».

1. Sir W. A Court était nommé ambassadeur d'Angleterre en Espagne. ↩

2. Chateaubriand à Montmorency, 6 août 1822, n° 46, ibid., f° 352. ↩

3. Id., 9 août 1822, n° 47, ibid., f° 361. ↩

CHAPITRE VIL MORT DU MARQUIS DE LONDONDERRY. - SA SUCCESSION. - CHATEAUBRIAND DÉSIGNÉ POUR LE CONGRÈS DE VÉRONE.