Chateaubriand ambassadeur a Londres. CHAPITRE PREMIER AMBASSADE DU COMTE DE LA CHASTRE (1814-1815) AMBASSADE DU MARQUIS D'OSMOND (1Fe PARTIE) (1815-1817) (suite 2)
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Les derniers mois de 1814 avaient été consacrés à obtenir du gouvernement anglais la remise des Iles de la Martinique, de Saint-Pierre et Miquelon, dont le traité avait reconnu à la France la possession. Le Congrès avait été ouvert en octobre à Vienne ; vers ses discussions convergeait l'attention universelle; de ses décisions dépendaient toutes les questions, les négociations étaient donc partout ailleurs suspendues. Lorsque la nouvelle parvint à Londres du maintien du royaume de Saxe, obtenu en partie par la fermeté des négociateurs français, elle y fut accueillie, comme elle l'avait été en France, avec une profonde satisfaction3. L'opinion s'était avec raison alarmée d'un agrandissement de la puissance prussienne, désormais liée à la prépondérance russe, élevée contre l'Autriche pour préparer l'amoindrissement de la Maison de Habsbourg, orientée contre l'Angleterre, et non moins dirigée contre la France. Cette première étape vers de nouvelles destinées aurait peut-être fort avancé les événements auxquels l'Europe devait assister un demi-siècle plus tard.
3. La Chastre à Jaucourt, 24 février 1815. - Jaucourt (François, comte, puis marquis de) 1757-1852) ; député à l'Assemblée législative; membre, puis président du Tribunat; sénateur, 1804 ; membre du gouvernement provisoire 1814, pair de France, tint le portefeuille des Affaires Etrangères après le départ du prince de Talleyrand pour le Congrès de Vienne ; ministre de la Marine (1815) dans le Cabinet Richelieu. ↩
Les dépêches du comte de La Chastre signalaient le développement « des rapports d'amitié et de bienveillance si heureusement rétablis entre les deux cours » ; l'intérêt des hommes politiques « paraissait suivre avec intérêt nos progrès dans la carrière constitutionnelle »; la session du Parlement, la discussion de la loi sur l'importation des grains absorbaient l'attention et provoquaient l'agitation en Angleterre1, lorsqu'éclata à Londres la nouvelle du débarquement de l'Empereur2. Tout d'abord, elle fut reçue par le Ministère comme un événement qui ne faisait pas courir de risques à la paix de la France et du monde. Mais La Chastre qui avait connu l'exil, couru l'Europe alors que Napoléon la tenait sous le joug, en jugea sur-le-champ bien différemment. Il ne doutait pas du génie que Napoléon déploierait, des moyens qu'il ferait surgir et de la ténacité avec laquelle il poursuivrait le succès. Il pressa donc lord Castlereagh de faire connaître les intentions de son gouvernement. Le Ministre déclara que le Cabinet manifestait hautement la résolution d'embrasser la cause de la Maison de Bourbon, si les circonstances l'exigeaient; que l'ordre serait donné aux troupes anglaises dans la Belgique de se tenir aux ordres du Roi; qu'on engageait le prince d'Orange1 à mettre son armée sur le pied de guerre et que lord Wellington serait chargé de notifier aux souverains réunis à Vienne la résolution de l'Angleterre, en les invitant à y accéder »2.
1. La Chastre à Jaucourt, 7 et 9 mars 1815. ↩
2. Id., 12 mars 1815. ↩
1. Guillaume, prince d'Orange (1772-1843) rentré en Hollande en 1813 après la bataille de Leipzig, avait pris aussitôt le titre de prince souverain. ↩
2. Note de lord Fitzroy Somerset, 9 mars 1815. - Raglan (lord Fitzroy) James-Henry Somerset, baron) 1788-1855: fit la campagne d'Espagne de 1808 à 1814 ; marié le 6 août 1814 à Emilie Harriet, fille de lord Maryborough, nièce de Wellington; accompagna Wellington à Paris comme secrétaire d'ambassade en 1814: assista à la bataille de Waterloo, revint à Paris en la même qualité et y demeura jusqu'en 1818; suivit Wellington. dans toutes les fonctions qu'il remplit jusqu'a sa mort; lui succéda en 1852 dans la charge de maître général de l'artillerie ; élevé la même année à la pairie sous le titre de baron Raglan, nominé en 1854 commandant en chef des troupes anglaises en Orient. prit part aux batailles de l'Alma, Balaclava, Inkermann, mort le 28 juin 1855 peu de jours après l'échec de l'assaut de Malakoff (18 juin) (D. of Nat. Biog. Burke Pecrage). ↩
La majorité des membres du Cabinet, autant que le prince Régent, accentuèrent l'expression de leurs sentiments à mesure que parvenaient les détails des succès de l'Empereur et de son entrée à Lyon et à Paris3. Sur le désir de l'ambassadeur, il fut décidé d'organiser une correspondance entre l'Angleterre et les côtes de Normandie et de Bretagne, mais lord Bathurst ne se rallia pas à la proposition d'un débarquement sur ces parages ; il se borna à offrir de faire conduire rapidement armes et munitions dans les ports que désignerait le gouvernement royal4. D'ailleurs, l'esprit public ne laissait échapper aucune circonstance pour affirmer qu'il s'associait aux sentiments du Régent et à la politique du Cabinet. En vue de la guerre qui se préparait et que l'intérêt anglais commandait de soutenir, la property-tax, dont la suppression avait été décidée, était maintenue, à l'approbation générale1.
3. La Chastre à Jaucourt, 20 mars 1815. ↩
4. La Chastre à Jaucourt, 26 mars 1815. ↩
1. La Chastre à Jaucourt, 18 et 20 avril 1815. ↩
Durant les Cent-Jours, le comte de La Chastre adressa au comte François de Jaucourt, à Gand, plus de cent dépêches. A la foule des émigrés français des secours en argent et des armes furent remis par ses soins pour les mettre en état de rejoindre le Roi à Gand ou de gagner la Vendée. A plusieurs reprises, le Régent formula « l'engagement de ne prêter l'oreille aucune proposition que Napoléon pourrait lui adresser. Il refusa même d'ouvrir une lettre autographe que lui écrivit l'Empereur ». Lord Castlereagh, s'inspirant d'une pensée plus politique et se plaçant au point de vue de sa responsabilité ministérielle, se crut tenu à une ligne de conduite opposée; il regarda comme un devoir de sa charge « d'écouter les propositions qui lui étaient faites, de quelque nature qu'elles pussent être et quelque décidé qu'il fût à ne pas les accueillir »2.
2. Id., 2 mai 1815. ↩
Comme l'ambassadeur lui exprimait ses regrets, qu'au cours des discussions du Parlement sur les négociations de Vienne et l'interprétation à donner à l'article 8 du traité du 25 mai3, il eût assigné à la guerre le but exclusif de renverser Napoléon, sans exprimer que le rétablissement de Louis XVIII devait être la condition fondamentale de la paix, lord Castlereagh maintint les déclarations qu'il avait fait connaître et les motifs sur lesquels elles s'appuyaient. Il insista sur le danger que l'opposition en pût tirer argument pour dénoncer la guerre comme perpétuelle, s'il se privait lui-même de pouvoir, au cours des éventualités, traiter avec tout autre gouvernement que celui du Roi1. Mais le ministre ajouta à ces réserves que « l'ambassadeur pouvait avoir toutes garanties sur ses opinions personnelles et qu'il l'engageait à les faire connaître au Roi »2. Lord Castlereagh corrobora ces paroles en exprimant devant le Parlement « son dévouement à la personne de Louis XVIII ». Ces sentiments se rencontraient avec ceux de la nation elie-même; on vit « le plus grand nombre des membres de l'opposition, et entre autres lord Grenville² et M. Grattan, entrer dans les sentiments du Ministère et formuler le vœu que l'Angleterre coopérât vivement à la restauration de Louis XVIII »3.
3. Le traité d'alliance conclu le 25 mai 1814, entre les puissance alliées et l'Autriche, renouvelait les stipulations du traité de Chaumont et le Roi de France était invité à y donner son adhésion en vertu de l'article 8 ainsi conçu : « Le présent traité étant uniquement dirigé dans le but de soutenir la France ou tout autre pays envahi contre les entreprises de Bonaparte, S. M. T. C. sera spécialement invitée à y donner son adhésion et à faire connaître, dans le cas où elle devrait requérir les forces stipulées dans l'art. 2, quels secours les circonstances lui permettront d'apporter à l'objet du présent traité ». ↩
1. La Chastre à Jaucourt, 5 mars 1815. ↩
2. Lord Grenville, voir note, p. 340. ↩
3. La Chastre à Jaucourt, 27 mai 1815. L'ambassadeur négocia à Londres un emprunt, et une entente avec le gouvernement helvétique en vue de faire marcher un corps suisse contre Napoléon (La Chastre à Jaucourt 9, 20 et 22 mai 1815). Un concert se forma entre le comte de La Chastre et le ministère anglais en vue de faire débarquer dans les départements du Midi une force de 17.000 Portugais. Lord Castlereagh et lord Bathurst avaient appuyé cette proposition, mais la régence de Lisbonne l'écarta en invoquant l'obligation pour elle de ne disposer des troupes portugaises qu'après la ratification par la cour du Brésil du traité de Vienne (La Chastre à Jaucourt, 14 et 20 juin 1815). ↩
Durant les événements des Cent-Jours, d'importantes questions intéressant notre marine marchande étaient restées en suspens; le sort des nombreux bâtiments de commerce français capturés pendant la guerre n'avait pas été fixé. Les négociations s'ouvrirent à cet effet, suivies conjointement par le comte de La Chastre et M. de Rayneval1; en conformité de leur issue, le prince Régent adressa à l'Amirauté un ordre en vertu duquel « tous les bâtiments français pris ou détenus en raison des dernières hostilités, allant ou revenant de la Martinique ou de Marseille, ainsi que tous les bâtiments ou cargaisons capturés, venant d'un port français quelconque, dans lequel le pavillon blanc était arboré à l'époque où le bâtiment avait mis à la voile de son port de chargement, devaient être relâchés incontinent, en payant les dépenses légitimes occasionnées par lesdites captures ou détentions »2.
1. Rayneval (comte de) 1773-1836; attaché à Copenhague, juin 1800 ; 2° secrétaire à Saint-Pétersbourg, décembre 1801 ; chargé d'affaires, juin 1804; secrétaire à Lisbonne, 24 janvier 1800; 1er secrétaire à Saint-Pétersbourg, 5 décembre 1807; à Londres, 24 juin 1814 ; directeur des chancelleries, 16 décembre 1815 ; directeur des Affaires Politiques, 20 février 1819 : sous-secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, 17 octobre 1820 ; ministre à Berlin, 14 décembre 1821 ; ambassadeur en Suisse, 3 juillet 1825; à Vienne, octobre 1829; à Madrid, 24 février 1832. ↩
2. La Chastre à Jaucourt. 28 août, 5 et 7 septembre 1815. ↩
Une série de mesures également bienveillantes et courtoises contribuèrent à former entre la France et l'Angleterre une entente désirée de part et d'autre. Comment une situation si satisfaisante, particulièrement soutenue par le due de Wellington3, s'obscurcit-elle soudainement? Quelles furent les causes d'une impressionnabilité qui allait jusqu'à l'irritation? Quels motifs poussèrent la presse anglaise à un ton d'aigreur et d'animosité sans cesse croissant? A quels mobiles obéissaient les ministres et les généraux en soulevant d'inexplicables exigences au sujet des moindres détails de chaque affaire? Pourquoi cherchaient-ils à embarrasser, par des résistances ou des objections sans fondement, les négociations françaises avec les puissances?
3. Wellington (Arthur Colley Wellesley, duc de) 1768-1852: commanda les forces anglaises en Portugal et en Espagne; plénipotentiaire anglais au Congrès de Vienne ; généralissime des armées alliées en 1815 ; commandant en chef de l'armée d'occupation en France ; plénipotentiaire aux Congrès d'Aix-la-Chapelle et de Vérone ; premier lord de la Trésorerie dans le Cabinet Peel de 1828 à 1830; rentré aux affaires en 1834 et en ↩
Le duc de Richelieu1, devenu président du Conseil et ministre des Affaires Etrangères (24 septembre 1815), s'efforça tout d'abord à dégager ces inquiétantes obscurités, sans pouvoir s'assurer de leurs causes réelles et palpables. Le comte de La Chastre pressé de fournir des éclaircissements, n'avait pu que confirmer cette transformation inattendue; autant les ministres anglais avaient été confiants, autant ils étaient devenus froids et réservés, disposés aux contestations. A l'occasion de la restitution de la Guadeloupe, nos réclamations rencontraient une mauvaise volonté et des entraves obstinées ; le Cabinet affectait de considérer cette importante colonie comme une conquête faite sur Napoléon « parce que son pavillon y flottait ». A la vérité, l'ambassadeur croyait trouver à ces changements une explication. Si les sentiments personnels du Régent étaient demeurés fidèles à la France et à son souverain, l'opinion avait abandonné le courant des sympathies qui l'avaient d'abord entraînée. La Chastre assurait que le « prince Régent et le pays tout entier souhaitaient une alliance offensive et défensive avec la France, on ne doutait pas d'y associer le Roi des Pays-Bas1 et le Régent de Portugal2, Naples et l'Espagne, pour constituer ainsi la ligne défensive du Midi contre le Nord. C'est au milieu de ces espérances qu'étaient survenus les Cent-Jours, au terme desquels « le Roi était rentré, par l'appui des étrangers, sans trouver un soldat fidèle et sans punir les coupables ». Une si grande générosité avait, à l'avis de La Chastre, mal impressionné l'opinion. « Le prince Régent et lord Castlereagh lui en avaient témoigné antérieurement leur mécontentement ». Ces faits pourraient peut-être recevoir une autre interprétation : le Cabinet anglais n'aurait-il pas cru reconnaître dans les événements où avait sombré la première Restauration, les symptômes d'une persistante inconstance? De tels caractères auraient-ils découragé les vues de rapprochement, peut-être encore d'alliance? La base d'une politique et d'un système de longue durée avait-elle été jugée sans solidité et sans avenir? Une telle appréciation semble avoir plus de vraisemblance logique que le point de vue de l'ambassadeur.
1. Richelieu (Armand Emmanuel du Plessis, duc de) 1766-1822; petit-fils du maréchal, émigré en 1789 ; servit sous Souvarof dans la campagne contre les Turcs; gouverneur d'Odessa (1803), gouverneur de la nouvelle Russie; rentré en France (1814) ; président du Conseil et ministre des Affaires Etrangères (1815-1818) et en 1820-1821, membre de l'Académie française. ↩
1. Guillaume Ier, roi des Pays-Bas, 1772-1843; fils de Guillaume V, stathouder de Hollande; fut d'abord connu sous le nom de prince d'Orange, duc de Nassau, prince héréditaire des provinces unies de Hollande; reçut en 1815 le royaume des Pays-Bas, formé de la Hollande et de la Belgique; celle-ci, ayant proclamé son indépendance en 1830, se constitua en royaume de Belgique sous le sceptre du prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha dont Napoléon Ier disait : « C'est le plus bel officier que j'aie jamais vu. » ↩
2. Jean VI, 1767-1826, régent de Portugal en 1792, se retira devant l'invasion française en 1807 au Brésil où il prit le titre d'empereur; proclamé roi de Portugal en 1816, il rentra à Lisbonne en 1821. Voir note p. 150 ↩
Etait-il bien opportun d'ajouter que la clémence royale n'avait pas rencontré en Angleterre l'approbation du gouvernement? On a quelque peine à admettre que l'opinion anglaise prévoyante, sage, par principe et par goût amie de la modération, hostile aux réactions violentes, ait pu voir avec défiance et déplaisir Louis XVIII s'engager vers les voies pacificatrices. Ces objections se présentent d'elles-mêmes, et un examen réfléchi ne les rejettera pas. L'histoire reconnaîtra que La Chastre est plus près de la vérité lorsqu'il écrit : « Le parti allemand profite de ces dispositions, on vante la puissance de l'Autriche dont le système invariable garantit tous les intérêts de l'Angleterre. On s'inquiète aussi de nos liaisons avec la Russie1 ». Notre rapprochement avec l'Empereur Alexandre avait, suivant l'expression du xvI siècle, « donné de la jalousie et merveilleusement scandalisé » le sentiment britannique; le froissement, qui semble avoir alors profondément pénétré l'âme anglaise, devait le conduire à des rapprochements autrichiens, très favorisés sans doute par le prince de Metternich. Quant à la ligue du Midi contre le Nord, qui aurait trouvé si grande faveur en Angleterre, cette conception genre Sécession paraît un peu chimérique.
1. La Chastre à Richelieu, 22 septembre, 26 octobre 1815. ↩
La Convention conclue le 20 novembre entre la France et les puissances alliées, provoquait, quand elle fut connue en Angleterre, les dispositions que nous venons d'exposer2.
2. La Chastre à Richelieu, 2 décembre 1815. La convention du 20 novembre 1815 avait pour objet de compléter l'œuvre du Congrès de Vienne et fixait notamment les arrangements territoriaux, militaires et pécuniaires à la charge de la France. Voir Viel Castel IV, p. 230 et suivantes). ↩
Presque en même temps le comte de La Chastre était informé de son rappel, de sa nomination à la Pairie et de son élévation au titre de duc (24 novembre). Le marquis d'Osmond, ambassadeur à Turin3, était appelé, par ordonnance royale du 29 novembre, à lui succéder. Sa désignation paraît avoir été concertée à Vienne entre le comte de Nesselrode1 et le prince de Talleyrand2 dont l'influence détermina le duc de Richelieu. Ces circonstances firent regarder, dès lors, à Londres le nouvel ambassadeur comme un partisan dévoué de la politique russe.
3. Osmond (marquis d') 1751-1838; ministre à La Haye, 1790 ; à Saint-Pétersbourg, 1791 : ambassadeur à Turin, 28 juillet 1814; à Londres, 29 novembre 1815, démissionnaire en 1819. ↩
1. « Si je n'avais pas lieu de croire que vous ne ferez pas une longue résidence à Turin... » (le comte de Nesselrode à la comtesse de Boigne, Vienne, 1er mars 1815). Boigne Mémoires 11, p. 407. ↩
2. « La nomination du marquis d'Osmond à Londres, quoique signée par Richelieu, avait été faite par M. de Talleyrand ». Ibid. p. 123. ↩
Les instructions3 qu'il reçut appelaient son attention sur l'importance de sa mission, « après des événements qui, en ébranlant de nouveau l'Europe, au moment où elle commençait à jouir d'un repos qu'elle croyait avoir assez chèrement acheté par vingt-cinq ans de guerres et de convulsions, paraissaient avoir non seulement réveillé les jalousies nationales, mais encore jeté entre les peuples de nouvelles semences de discorde. La France et l'Angleterre, dont la rivalité a occupé l'histoire de tant de siècles, ne pouvaient pas échapper à cette funeste influence et, plus que les autres nations, elles en éprouvent en ce moment les effets ». Elles notaient « qu'après la paix de 1814, les ministres anglais, sans négliger de stipuler des avantages positifs en faveur de la Grande-Bretagne, n'avaient cependant aggravé les pertes de la France par aucune condition humiliante ; ils avaient même montré, dans tout ce qui ne touchait pas de trop près à leurs intérêts directs, des sentiments de modération et de générosité qui les avaient associés à la gloire des souverains alliés..., aussi la réconciliation était-elle sincère et tout porte à croire qu'elle ne l'était pas moins de la part de l'Angleterre ».
3. Instructions pour M. le marquis d'Osmond, 31 décembre 1815. Aff. Etr. Angleterre Suppl. V. 22, f° 110. ↩
Mais des changements profonds sont survenus : « la situation respective des États n'est plus la même... il n'a tenu qu'à l'Angleterre de rétablir en 1815 les rapports de bienveillance et de confiance réciproques qui existaient en 1814 et elle ne l'a pas voulu. Après s'être annoncée au début des négociations comme résolue à demeurer fidèle à ses engagements envers le Roi, à suivre scrupuleusement la ligne qu'ils lui traçaient, on la vit inopinément changer de système et de langage, laisser la Russie soutenir seule le rôle qu'elles s'étaient partagé jusques là et, se rapprochant de la Prusse, appuyer les prétentions les plus exagérées ; mettre enfin la France dans l'alternative de périr par les mains mêmes qui s'étaient armées pour la sauver du joug révolutionnaire, ou de consentir aux plus douloureux sacrifices »
On constatait les faits, sans en pouvoir découvrir l'origine : « Ce changement, dont on ne connaît que très imparfaitement les causes réelles, a été trop subit, trop marqué pour qu'il ait pu échapper aux personnes les moins initiées dans les affaires publiques. Aussi la France entière en a-t-elle éprouvé un ressentiment d'autant plus vif que l'on n'avait pas douté un seul moment que les sentiments magnanimes manifestés par le chef des armées britanniques ne fussent aussi ceux de son gouvernement »
On rappelait que les Anglais « n'ont aucun motif fondé d'aigreur et de mécontentement contre la France. Peut-être aussi craignent-ils que l'injustice et l'oppression dont nous avons été les victimes ne puissent jamais être oubliées et que nous soyons devenus des ennemis irréconciliables »
Il fallait donc détruire cet état d'opinion funeste à la France, funeste à l'Europe : « ce sont ces germes de méfiance, de craintes et de haines réciproques qu'il est essentiel d'étouffer le plus promptement possible ; et c'est le but principal que doit se proposer M. le marquis d'Osmond. Il annoncera les dispositions les plus conciliantes. Il donnera, sans crainte d'être démenti par les faits, l'assurance positive que le Roi travaillera sans relâche à consolider l'état de paix et de bonne intelligence entre les divers Etats. Il fera remarquer que la résignation courageuse avec laquelle la nation se soumet aux conditions onéreuses qui lui ont été imposées est une preuve que le gouvernement a le droit de compter sur le succès de ses efforts. Il fera sentir en même temps qu'il ne suffit pas que nous revenions seuls à des dispositions bienveillantes, qu'il importe surtout que le gouvernement britannique s'attache à détruire les préventions qui peuvent subsister contre la France. Si le Cabinet anglais est de mauvaise foi et conçoit quelque arrière-pensée, sans doute il affectera des craintes qu'il sait aujourd'hui être dénuées de tout fondement et cherchera à entretenir la nation anglaise dans cette jalousie inquiète qui l'a si longtemps tourmentée et lui a fait regarder notre tranquillité comme un obstacle à la sienne... Il nous importe de savoir si le rétablissement de la France comme puissance continentale entre dans les vues du Cabinet de Saint-James, ou s'il adopte secrètement l'idée chimérique qui ne pourrait s'obtenir qu'à nos dépens : en un mot, s'il regarde l'état de choses actuel comme une trêve ou comme une paix véritable »
En regard de la situation de la France vis-à-vis de la Grande-Bretagne, les préoccupations portent naturellement sur la position actuelle et l'avenir des rapports de cette puissance avec les autres Etats de l'Europe : « la Quadruple alliance qui unit l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie est le seul lien politique dont nous ayons connaissance... Le lien viendra à se relâcher de lui-même dès que le besoin de s'unir pour leur défense commune ne se fera plus sentir. D'autres combinaisons politiques se formeront. Peut-être même les bases en sont-elles déjà jetées ? Dans la situation critique où nous sommes placés, il est utile que nous puissions pressentir la marche que suivront les divers États, le jour où la seule affaire de l'Europe ne sera plus de surveiller et d'enchaîner la France ».
C'était avec le royaume des Pays-Bas que l'Angleterre a eu récemment les rapports les plus intimes : « C'était à son impulsion qu'il obéissait entièrement et lui devait son existence, c'est sur elle exclusivement que le nouvel État paraissait devoir se reposer du soin de sa défense. Autrefois une alliance fondée sur de pareils motifs eût pu durer plusieurs siècles ». Mais la situation s'est modifiée, le projet de mariage du prince d'Orange1 avec la princesse Charlotte d'Angleterre2? a été rompu, le prince s'est uni à une grande-duchesse, sœur de l'Empereur Alexandre. A la Russie cette alliance ouvre des agrandissements d'influence : « elle offre au royaume des Pays-Bas un appui qui lui rendra moins nécessaire et peut-être même tout à fait superflu, celui de l'Angleterre. Il croira surtout n'en avoir plus besoin lorsque la France, en suivant de son propre gré la politique sage qui est dans les vues de son gouvernement, mais que les circonstances lui donnent l'apparence de ne suivre que par nécessité, aura prouvé qu'elle renonce entièrement à toute vue d'agrandissement du côté de la Belgique. Dans cette éventualité n'arriverait-il pas que les Pays-Bas, puissance essentiellement maritime, reprennent cet esprit de rivalité commerciale qui animait la Hollande, avant que le sentiment de sa propre conservation l'eût borné à n'être qu'un des satellites de la Grande-Bretagne ? »
1. Guillaume prince d'Orange (1792-1848) ; roi des Pays-Bas, en 1840 : marie en 1816 à Anne-Paulovna (1795-1865), fille de Paul Ier. ↩
2. Charlotte d'Angleterre, princesse de Galles (1796-1817) fille de Georges-Frédéric, prince de Galles (Georges IV) et de Caroline de Brunswick, mariée à Léopold prince de Saxe-Cobourg, plus tard Léopold Ior roi des Belges en 1831. ↩
Entre l'Angleterre et la Prusse « leurs intérêts permanents ne sont pas tels qu'ils doivent les lier nécessairement et pour toujours... il est indubitable que la Prusse tend e réunir les différentes parties qui composent la monarchie ». Le Hanovre ne pourrait-il pas être l'objet de l'ambition prussienne ? « la possession de cette province lui donnerait une solidité qui lui manque,... le gouvernement britannique ne voudra pas s'exposer au hasard de laisser à une seule puissance le pouvoir de lui fermer à la fois tous les ports depuis l'embouchure du Niémen. L'esprit de conquêtes et d'envahissement poussé jusqu'au vertige qui semble, en abandonnant la France, s'être répandu sur la Prusse, altère en ce moment les rapports qui paraissaient devoir naturellement exister entre ces deux pays ».
Au Nord, et par rapport à l'Angleterre, la Suède « n'osera jamais se compromettre vis-à-vis d'elle, puisqu'un simple blocus continué pendant une saison lui enlèverait la Norvège par le même moyen qui la lui a fait acquérir; et, quant au Danemark, la réconciliation n'est point sincère... une agression injuste, en le forçant à chercher un dangereux secours dans l'alliance du gouvernement qui opprimait l'Europe, l'a poussé à la ruine et à sa destruction presque totale »
Avec une sagacité pleine de pénétration dans l'avenir on remarquait : « le rapprochement que les derniers événements ont produit entre les gouvernements de France et de Russie est peut-être même une des causes de la mauvaise volonté que le Cabinet britannique nous a témoignée »
Exclusion des produits de l'industrie étrangère, système politique intérieur, jalousie du prince Régent contre l'Empereur Alexandre, ces causes concourent à éloigner l'Angleterre de la Russie. D'autre part, la France « n'a pas plus d'intérêt que l'Angleterre à favoriser de nouveaux empiètements de la Russie soit en Europe, soit dans le Levant. Si la France acquérait quelque jour de l'influence sur le Cabinet russe, elle n'en userait indubitablement que pour le maintien de l'équilibre européen ; et, sous ce rapport, ses vues devraient être absolument conformes celles de la Grande-Bretagne, à moins que cette puissance ne se laisse égarer par des idées basées sur une théorie imaginaire, dont l'application ne mènerait qu'à satisfaire l'ambition des grandes puissances aux dépens des petites »
A côté de la Russie, « la défense de l'empire ottoman contre ses agressions étant le seul rapport sous lequel il puisse occuper politiquement les autres Puissances de l'Europe, les relations de l'Angleterre avec cet Empire seront purement commerciales, de même que celles de la France... Ce sera une guerre sourde entre nos négociants et les leurs. Nous pourrons encore soutenir avec avantage la concurrence sur beaucoup d'objets »
Après quelques considérations sur l'imprudence avec laquelle le cabinet de Vienne a abandonné les îles Ioniennes à l'Angleterre, l'attention de l'ambassadeur était appelée sur « les plans qu'on suppose à l'Autriche, quant à la partie de l'Italie qui est encore indépendante et qu'elle a, dit-on, le projet de soumettre à ses volontés, sinon par la conquête, au moins par des liens fédératifs... l'intérêt commun de l'Angleterre et de la France à maintenir l'indépendance des petits États s'applique à l'Italie, comme à l'Allemagne ; ainsi l'on doit supposer que l'Angleterre n'acquiescera pas à ce projet ».
La Sardaigne et le royaume des Deux-Siciles « étant les seuls États de l'Italie qui aient des rapports intimes avec l'Angleterre, ces rapports n'ont rien qui puissent nous porter ombrage » ; sur cette confiance le ministère fonde l'espoir que ces deux grands États « se rapprocheront bientôt de la France et la regarderont comme leur alliée naturelle, plutôt que l'Angleterre, dont la jalousie commerciale peut blesser leur intérêt, et que l'Autriche, dont les vues d'agrandissement doivent leur donner de constantes inquiétudes »
En Espagne, la politique anglaise, si acharnée à la délivrance de la nation, « loin de fonder une communauté de sentiments et de vues, avait placé les deux gouvernements dans des rapports de défiance sans cesse alimentée. Par les journaux ministériels, par ses propres manifestations, le Cabinet « blâme lui-même ouvertement les décisions du gouvernement de Madrid, sans aucun ménagement pour l'amour-propre du souverain... il paraît presque considérer, comme une injure faite à l'Angleterre, les mesures qu'il prend contre des hommes qui ont été les instruments dont elle s'est si utilement servie pour opérer la révolution qui a relevé le trône ».
De cette intervention d'apparence si généreuse l'Angleterre a exigé en paiement de lourdes compensations : « la - Cour de Madrid a dû s'engager à renoncer au Pacte de Famille, l'Angleterre s'est réservé le droit de commerce avec les colonies espagnoles insurgées ; par là elle oppose un obstacle invincible au projet de ramener à l'obéissance de la mère patrie les provinces qui s'y sont soustraites. On a même tout lieu de soupçonner que le gouvernement britannique aide les insurgés, autant qu'il peut sans se mettre dans la nécessité de rompre ouvertement avec l'Espagne ». Quant à l'Amérique espagnole elle-même, « on n'a eu sur les événements qui s'y passent depuis six ans que des récits tellement vagues et contradictoires qu'il est impossible d'en faire les matériaux d'un plan de conduite quelconque ; et pourtant, si cette révolution est inévitable, l'intérêt de la France veut qu'elle tâche de ne point laisser l'Angleterre s'emparer exclusivement du commerce de ces vastes contrées »