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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Chateaubriand ambassadeur a Londres. CHAPITRE PREMIER AMBASSADE DU COMTE DE LA CHASTRE (1814-1815) AMBASSADE DU MARQUIS D'OSMOND (1Fe PARTIE) (1815-1817) (suite 3)

Chateaubriand ambassadeur a Londres. CHAPITRE PREMIER AMBASSADE DU COMTE DE LA CHASTRE (1814-1815) AMBASSADE DU MARQUIS D'OSMOND (1Fe PARTIE) (1815-1817) (suite 3)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 23 min de lecture · p. 68–83 · chapitre 5 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le Portugal n'avait pas payé à un taux moins élevé les services anglais. Le traité de commerce souscrit en 1808 par la Cour du Brésil, « dans un moment où elle croyait ne pouvoir rien refuser à l'Angleterre pèse également d'un poids écrasant sur les facultés et l'essor économique du Portugal et du Brésil. A Rio-de-Janeiro, le gouvernement du prince Régent reprochait au Cabinet anglais « de n'exécuter que les stipulations qui lui conviennent et de violer ouvertement les autres, notamment par rapport à la traite des Nègres qu'ils empêchent même par des voies de fait et à main armée ». De tous les gouvernements auxquels l'Angleterre veut imposer l'abolition de la traite, « le gouvernement portugais est celui qui y a le plus de répugnance, parce qu'il croit que ce serait tarir la source de la prospérité du Brésil1».

1. Le duc. de Luxembourg venait d'être désigné pour aller, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, à Rio-de-Janeiro remercier le prince Régent qui avait, en 1814, envoyé une mission pour féliciter solennellement le Roi à l'occasion de son rétablissement sur le trône. Il devait terminer les différends qui s'étaient opposés à la restitution de la Guyane. Les explications au sujet de cette affaire importante échangées avec les ambassadeurs portugais au Congrès de Vienne avaient consacré le principe de cette restitution. Le duc ne revint de sa mission qu'à la fin de 1816. Charles-Emmanuel de Montmorency, duc de Luxembourg (1714-1861) : émigré en 1792, entra au service du Portugal; pair de France, maréchal de camp et capitaine de la 3° compagnie des gardes du corps (1814), lieutenant-général (1815), rentra dans la vie privée en 1830. (Nouvelle biographie générale, Didot). ↩

En 1815, l'Angleterre ayant conclu brusquement avec les États-Unis une paix1 dont les événements qui éclataient en Europe pressaient l'accord, le Cabinet anglais avait, dans ces arrangements faits sous la pression de la nécessité, sacrifié quelques-uns de ses intérêts : « Voudra-t-il revenir aujourd'hui sur ce raccommodement et essayer de recouvrer les avantages auxquels les circonstances l'ont forcé à renoncer? » L'ambassadeur était invité à recueillir des éclaircissements précis à cet égard.

1. Traité de Gand, 1815. ↩

Cette préoccupation se rattachait d'ailleurs à des soucis d'un ordre plus général. Le gouvernement français s'inquiétait de l'éventualité qui surgirait « si l'opposition de l'Angleterre à tout ce qui pourrait tendre à diminuer sa prépotence sur les mers, dont aujourd'hui elle peut, sans exagération, se dire la souveraine, rend jamais une lutte indispensable ». Partant de ce principe que « l'intérêt de toutes les puissances leur donne une tendance naturelle vers le rétablissement de l'équilibre maritime », le cabinet des Tuileries admettait qu'à ce moment « elles seraient toutes les auxiliaires de la France »; il calculait « qu'elle se trouvera par sa position, par sa prééminence sur les autres États maritimes du Continent, le chef et l'âme de cette ligue, comme l'Angleterre l'a été de celle qui a amené le rétablissement de l'équilibre continental; ainsi les deux nations auront changé de rôle ». Mais, dans cette prévision des possibilités de l'avenir, « la France cherchera au contraire à les prévenir, en entretenant, autant qu'il peut dépendre d'elle, les meilleurs rapports avec la Cour de Londres. C'est la paix, c'est une paix non moins durable que sincère qu'elle demande et qu'elle mettra tous ses soins à conserver... Elle ne porterait dans cette guerre, ni cette soif de vengeance qui conduit à des fautes politiques que de longs malheurs peuvent à peine expier, ni le désir d'abaisser l'Angleterre au-dessous du rang qui lui appartient naturellement dans le système européen. La France se proposerait uniquement d'écarter les entraves que l'Angleterre aurait mises ou voudrait mettre à l'industrie, au commerce et à la prospérité du continent ».

A la suite de cet exposé général de la situation respective de l'Angleterre et de la France, les instructions prescrivaient au Marquis d'Osmond d'assurer : l'exécution du traité concernant la restitution de nos colonies1, les mesures pour accélérer la rentrée en France des prisonniers faits dans la dernière campagne, la protection la plus efficace aux Français qui éprouveront en Angleterre des injustices ou des vexations, l'assistance dans les affaires particulières de nos nationaux, la surveillance des intrigues visant la politique intérieure de la France.

1. Le traité du 30 mai 1814 avait fait dépendre cette restitution de l'inscription au grand livre de la dette publique de la France d'une somme de 3.500.000 francs. Cette inscription avait été effectuée. Néanmoins, les ordres accompagnés d'instructions directement adressés par le cabinet britannique étaient toujours attendus par les autorités coloniales anglaises ; bien que ces ordres fussent déjà revêtus de toutes les formalités requises, les autorités anglaises n'y avaient aucun égard. Déjà, pour les mêmes causes, la restitution de la Martinique et de la Guadeloupe avait été retardée de plusieurs mois. Nos établissements et comptoirs de l'Inde restaient, à la date de ces instructions (31 décembre 1815), les seules possessions françaises qui n'avaient pas encore été restituées, contrairement au traité du 30 mai 1814. ↩

Le gouvernement du Roi, confiant par expérience dans l'esprit de modération et les sympathies du duc de Wellington, attachait le plus grand prix à connaître « le compte que le duc rendra de notre état intérieur, à savoir : sous quel jour il envisagera les événements qui se passeront en France, comment il jugera les mesures que le gouvernement sera dans le cas de prendre,... les rapports sous lesquels lord Wellington sera avec les ministres, le degré d'influence que ses opinions pourront avoir sur les déterminations du Cabinet Britannique ». L'attention de l'ambassadeur ne devait pas perdre de vue « l'intérêt que le ministère du Roi doit mettre à connaître exactement tout ce qui concerne les finances, les forces de terre et de mer, l'industrie, le commerce et les relations politiques de la Grande-Bretagne, ainsi que l'état de l'opinion publique et des différents partis »1.

1. Le Roi avait décidé qu'au retour de leur mission les ambassadeurs lui remettraient un mémoire détaillé contenant le résumé des négociations dont ils avaient été chargés, celui des principaux événements écoulés sous leurs yeux et des observations qu'ils avaient été à même de faire sur le pays où ils avaient résidé, ainsi que sur le caractère des princes, de leurs ministres, et généralement sur tous les objets de nature à intéresser le bien de son service. Conformément aux règles anciennement établies, les ambassadeurs devaient, à la fin de leur mission, remettre en original, soit à leurs successeurs, soit au département des Affaires Etrangères en cas d'interruption des relations de la France avec la cour près de laquelle ils avaient été accrédités, les chiffres et tous les papiers concernant le service, avec un inventaire duquel il devait leur être donné décharge. ↩

La tâche était lourde de remplir une mission entravée par les difficultés, les complications et les obscurités. Quelques bruits avaient pris consistance, on se disait à l'oreille que le rappel du duc de La Chastre avait été recherché par le parti russe qui suspectait, à cause de ses sympathies anglaises, l'ambassadeur dont il aurait obtenu le remplacement par un envoyé de son choix. Le marquis d'Osmond arrivait à Londres le 16 janvier 1816, résolu à appliquer tous ses efforts à faire tomber les préventions qui l'avaient devancé. Il rencontrait une déception en apprenant que le prince Régent était retenu par sa santé à Brighton, cette circonstance devant retarder pour son prédécesseur la remise de ses lettres de rappel et, pour lui-même, la présentation de ses lettres de créance. A son entrée en fonctions, il crut qu'il lui avait été facile, dans ses premiers entretiens, de convaincre lord Castlereagh que le « Cabinet français marchait toujours dans la même ligne et que notre position nous rattachait plus fortement que jamais au système politique de l'Angleterre, qui voudrait sans doute maintenir son ouvrage et consolider une paix qui garantissait ses intérêts les plus chers »1.

1. Osmond à Richelieu 25 janvier 1816. A/f. Etr. Angl. V. 607, f° 51. ↩

Le principal secrétaire d'État aux Affaires Étrangères mit le plus courtois empressement à répondre « que la Grande-Bretagne n'épargnerait aucun sacrifice pour le maintien de l'ordre légitime et des institutions constitutionnelles établies en France ».

C'était là compliments d'arrivée qui se réitérèrent en plusieurs occasions. Ils allaient recevoir quelques atténuations assez sensibles, aussitôt que les attitudes officielles de la bienvenue eurent fait place à un contact moins solennel. « Lord Castlereagh paraissait toujours dominé par l'idée que les efforts des puissances alliées n'obtiendraient qu'un succès éphémère. Il regardait le gouvernement du Roi comme sans force et hors d'état de satisfaire à ses engagements. Il prétendait que la diversité d'opinions politiques qui, suivant lui, se manifestait dans la famille royale, multipliait beaucoup les chances défavorables. » En vain l'ambassadeur insistait-il sur l'exagération de cette diversité et essayait-il de calmer les appréhensions du ministre. Il semblait aussi embarrassé pour justifier devant le Parlement quelques actes de notre législature ; entre autres, la sanction donnée par le Roi à l'article 7 de la loi d'amnistie bannissant les régicides qui auraient adhéré à l'Acte additionnel, article amendé en contradiction avec l'ordonnance du 24 juillet (1815).

Le duc de Richelieu accueillit ces communications de l'ambassadeur. Elles avaient bien quelques ombres, de nuance assez accentuée, mais il les regardait comme effacées par la pleine lumière des déclarations fondamentales plusieurs fois renouvelées par lord Castlereagh. La contradiction entre l'article 7 de la loi d'amnistie et l'ordonnance royale était, à ses yeux, complètement justifiée « par la nécessité où se trouvait le Roi de céder au vœu unanimement exprimé par les Chambres et de donner une garantie de plus à la paix de la France et de l'Europe » Afin de mettre l'ambassadeur à même de combattre les impressions soulevées par les rapports intentionnellement erronés au sujet de l'état intérieur de la France, le ministre le tenait au courant de tous les actes du gouvernement1. Il appuyait spécialement sur l'opportunité de donner à lord Castlereagh tous les éclaircissements utiles relativement aux troubles du Midi, signalés par les journaux anglais « comme des attentats prémédités contre les protestants1, encouragés par la faiblesse et l'inertie du gouvernement du Roi, malgré les nombreuses attestations des présidents de consistoire certifiant unanimement la loyauté des intentions du gouvernement et l'efficacité des mesures prises pour le maintien des principes de tolérance religieuse consacrés par la Charte »2.

1. Richelieu à Osmond, 6 février 1816, ibid., f° 73. ↩

1. Osmond à Richelieu, 5 février 1816, ibid. ↩

2. Richelieu à Osmond, 6 février 1816, ibid., fo 67. ↩

Les accusations du Cabinet à l'égard de la situation politique et militaire de la France avaient une cause particulière, il y était poussé par « la crainte de ne pouvoir pas répondre aux attaques de l'opposition à laquelle sa résistance à l'Income-tax conciliait d'immenses suffrages »3. D'ailleurs, le rejet de ses propositions en matière financière pour établir la property-tax ne mit pas en cause l'existence ministérielle. Les membres du Cabinet, « obligés de céder sous la clameur publique, avaient tellement raison au fond que la conscience nationale les avait à l'avance justifiés »4.

3. Osmond à Richelieu, 5 mars 1816, ibid., f° 110. ↩

4. Id, 1er avril 1816, ibid., 147. ↩

Une affaire particulièrement délicate avait, dès son arrivée, donné à l'ambassadeur un souci sérieux. Le 12 janvier 1816, le ministre de la Police avait décidé l'arrestation de trois sujets britanniques, coupables de manœuvres politiques en vue d'aider à l'évasion de M. de La Valette5; les accusés étaient le général sir Robert Wilson1, M. Bruce2 et M. Hutchinson3, officiers anglais. Afin de prévenir toute émotion trop fâcheuse, le duc de Richelieu avait, à la première heure, écrit à sir Charles Stuart pour l'assurer que « toutes les facilités et les garanties compatibles avec les lois françaises assureraient la défense des inculpés ». Le duc de Wellington, également averti de ces faits, répliqua par une demande portant « qu'à l'avenir aucun militaire de l'armée anglaise ne pût être arrêté, hors le cas de flagrant délit, avant qu'il ne lui en eût été référé et qu'il n'eût accordé une autorisation qu'il s'empresserait de donner toutes les fois que des individus sous ses ordres auraient troublé l'ordre public qu'ils étaient appelés à défendre4 ». Sans repousser le principe exprimé par le commandant en chef de l'armée d'occupation, le due de Richelieu put lui démontrer que la nécessité de prévenir la fuite des coupables et les circonstances de flagrant délit justifiaient, sans aucun doute, la mesure prise contre eux.

5. La Valette (comte de) 1769-1830 ; directeur des postes, il avait été condamné à la peine de mort pour complicité dans le retour de Napoléon en 1815. Mme de La Valette le fit évader en se substituant à son mari ; elle emprunta ses vêtements, dans la prison même, à la veille de l'exécution (10 janvier 1816). ↩

1. Wilson (sir Robert-Thomas) 1777-1829 ; general, prit part a la guerre de la péninsule de 1808 à 1810 ; envoyé en 1812 a Constantinople pour assister l'ambassadeur anglais dans les négociations de paix entre la Turquie et la Russie ; suivit avec l'armée russe les campagnes de 1812 et 1818 en qualité de commissaire anglais ; a la suite de l'armée autrichienne en Italie en 1814 (Dict. of Nat, Biogr.). ↩

2. Bruce (Michaël) était lieutenant dans le même régiment que Hely-Hutchinson. ↩

3. Hely-Hutchinson (John, comte de Donoughmore) 1787-1851 ; servit en Espagne où il obtint le grade de capitaine ; prit part à la bataille de Waterloo (Dic. of Nat. Biogr.). ↩

4. Wellington à Richelieu, 16 janvier 1816, ibid., f° 39. ↩

On avait pu craindre que l'incident n'impressionnât avec quelque vivacité le Cabinet anglais et que les communications dont l'ambassadeur avait été chargé5 fussent accueillies avec aigreur. Mais lord Castlereagh, calculant le discrédit qui devait en rejaillir sur l'opposition, n'en manifesta aucun déplaisir1 et le prince Régent exprima spontanément au marquis d'Osmond « le désir que le cours de la justice ne fût arrêté par aucune considération et qu'on livrât à une entière publicité tout ce qui serait découvert à la charge de Wilson2 ». Lord Kinnaird, compromis dans les mêmes agissements, ayant été invité à quitter la France, réclama hautement l'intervention de l'ambassadeur ; sir Charles Stuart3 se borna à écrire au duc de Richelieu « que le rang de lord Kinnaird4 ne permettait pas de supposer qu'on se départît des égards qui lui étaient dus ». Lord Castlereagh prévint en même temps M. d'Osmond « que, si quelque anglais ayant reçu l'invitation de quitter la France réclamait, pour s'y soustraire, l'appui de son ambassadeur, celui-ci le refuserait, dans le cas où cette invitation aurait pour motif la crainte qu'inspirerait au gouvernement français la conduite de la personne qu'il voudrait éloigner ».

5. Richelieu à Osmond, 11 mars 1816, ibid., f° 116. ↩

1. Osmond à Richelieu, 6 février, ibid., fº 67; 5 mars, f° 110; 23 avril, f° 173. ↩

2. Le Cabinet anglais fut pressenti sur la manière dont il envisagerait la pensée d'une grâce royale. Il parut d'abord y répugner; puis après réflexion, il fut convenu qu'en cas d'un jugement capital le Roi accorderait la commutation. La condamnation de sir Robert Wilson se borna à trois mois d'emprisonnement, minimum de la peine, article 208 du code pénal. ↩

3. Sir Charles Stuart, voir note p. 100. ↩

4. Kinnaird (Charles, lord) 1780-1826; élu en 1806 pair représentatif d'Ecosse, il rendit de grands services au parti Whig (D. of N. B.). ↩

La communication du ministre avait une portée particulière à ce moment ; le duc de Kent5 venait d'annoncer sa résolution de se fixer en France. D'éventualité faisant prévoir de sérieux embarras au gouvernement français, le prince Régent l'en délivra en donnant à son frère l'ordre d'abandonner son départ.

5. Kent (Ed.-Aug., duc de) 1767-1820 ; 4° fils de Georges III, marié à une fille du duc de Saxe-Cobourg-Gotha, dont il eut une fille, Victoria, reine d'Angleterre. ↩

Les relations de l'ambassadeur de France et de lord Castlereagh s'étaient établies sur un pied d'harmonie et d'entente. Ces dispositions avaient contribué au succès de négociations d'un caractère important, notamment en ce qui touchait la représentation diplomatique auprès de la diète fédérale à Francfort1. La Russie et l'Angleterre y avaient envoyé des ministres, le comte Reinhard2 s'y était rendu en la même qualité au nom de Louis XVIII, mais l'admission de ces trois diplomates rencontrait des difficultés. La Prusse prétendait que l'organisation de l'Allemagne devait échapper à l'intervention des puissances, elle visait à paralyser la diète ou à la conduire. Cette situation faisait entrevoir au duc de Richelieu la possibilité d'exercer sur l'Angleterre une pression en vue d'obtenir qu'elle accréditât elle-même le ministre hanovrien, qui déjà faisait partie de la diète. D'un autre côté, l'Autriche ne paraissait pas disposée à faire sentir son action, toute concentrée sur les questions des rapports entre les puissances alliées et la France; cette préoccupation même devait l'incliner à appuyer l'exclusion du ministre de France. La Russie appuyait avec fermeté l'admission, tous les efforts du duc de Richelieu devaient tendre dès lors à faire adopter par lord Castlereagh la même solution. Notre ambassadeur était chargé de représenter les intérêts de l'Angleterre comme communs et identiques à ceux de la Russie et de la France. Ne leur importait-il pas également « que l'édifice établi par la diète offrît les garanties d'une solidité à laquelle le repos de l'Europe était attaché? ces trois puissances n'étaient-elles pas, au terme des ratifications de l'acte du Congrès de Vienne, co-garantes de l'exécution des stipulations qu'il renferme ? Elles ne pouvaient donc être écartées, alors qu'il s'agissait d'appliquer une de ses stipulations les plus importantes ».

1. Richelieu à Osmond, 8 janvier 1816, ibid., f° 8. ↩

2. Reinhard (Charles-Frédéric, comte), né le 2 octobre 1716 à Schondorf (Wurtemberg) mort en 1837; secrétaire à Londres, 15 avril 1792; premier secrétaire à Naples, février 1793 ; chef de division au département, 9 janvier 1794 ; ministre plénipotentiaire près les Villes Hanséatiques, 24 juin 1795; à Florence, 13 décembre 1797 ; commissaire du gouvernement de Toscane, 4 avril 1799; ministre plénipotentiaire en Suisse, 4 juillet 1799; ministre des Relations Extérieures, 20 juillet 1799; ministre plénipotentiaire à Berne, 22 novembre 1799 ; ministre plénipotentiaire près le cercle de la Basse-Saxe, 15 avril 1802; résident consul général en Moldavie, juillet 1806 ; envoyé en mission en Westphalie, 1808 ; directeur des chancelleries au département, 14 mai 1814; conseiller d'Etat, août 1815 ; retraité, 26 août 1829; ministre plénipotentiaire à Dresde, 14 octobre 1830 ; retraité, pair de France, 12 octobre 1832; membre de l'Académie des Sciences morales et politiques. ↩

Ces développements trouvèrent auprès de lord Castlereagh l'accueil le plus favorable, « il énonça formellement l'opinion que le maintien de la paix, nécessaire à celui de l'ordre social, exigeait que les grandes puissances eussent à Francfort, au moins pour quelque temps, des ministres chargés de calmer les inquiétudes auxquelles les petits États étaient plus particulièrement accessibles, et il assura à l'ambassadeur que des ministres seraient accrédités près la Diète1».

1. Osmond à Richelieu, 23 avril 1816, ibid. 173; 7 mai, f° 286 ; 26 juillet, fo 321. Richelieu à Osmond ibid., 2 mai, f° 180. ↩

Ces contestations se rattachaient à un ordre d'idées déjà opposées à l'affermissement de la Confédération germanique. Un autre projet, d'un caractère analogue, prenait, à la même heure, naissance ; il rencontrait d'assez nombreux adhérents : son but était le rétablissement de la dignité d'Empereur d'Allemagne en faveur de la Maison d'Autriche, telle qu'elle en exerçait les droits et les prérogatives avant la paix de Lunéville1.

1. Traité de Lunéville, 9 février 1801. - Richelieu à Osmond, 6 février 1816, ibid., fo 73, ↩

Lord Castlereagh encourageait volontiers cette idée ; sa disposition était de ne lui opposer aucun obstacle, il regardait « qu'en appuyant les prétentions héréditaires de la Maison d'Autriche, on s'assurait une garantie de plus pour la tranquillité de l'Europe ». Le marquis d'Osmond faisait remarquer que « ce plan convenait en effet à l'Angleterre, qui croit n'avoir pas à redouter une puissance purement continentale »2. On peut remarquer que ce point de vue découlait des préoccupations du moment, dont la base était le rétablissement de l'équilibre par l'état de possession. Mais le duc de Richelieu observait avec raison que ce dessein, « accueilli d'abord avec faveur, éprouverait des difficultés sérieuses au moment où il s'agirait des attributions de la dignité impériale3 ». On devait alors rencontrer en effet une hostilité dont le principe trouvait sa source dans un ordre d'aspirations déjà en éclosion assez marquée, elles étaient destinées à fournir plus tard une carrière alors insoupçonnée4.

2. Osmond à Richelieu, 16 avril 1816, ibid,, f° 166. ↩

3. Richelieu à Osmond, 1er août 1816, ibid., fo 340. ↩

4. Une négociation secondaire dans laquelle la France eut à paraître doit être ici signalée : Le prince Borghèse, marié à Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon, avait reçu le domaine de Lucedio en compensation d'une partie du prix des objets d'arts qu'il avait vendus à la France; cette possession acquise à titre onéreux se trouvait dès lors dans la catégorie des biens garantis aux acquéreurs par l'art. 27 du traité du 30 mai 1814. Le gouvernement sarde, appliquant arbitrairement un édit du 17 juin 1815 relatif à la reprise des concessions à titre gratuit, séquestra Lucedio. Cette situation motiva une active intervention des puissances, l'Autriche et l'Angleterre appuyant la revendication du prince Borghèse et la France se joignant à elles par l'intérêt qu'elle avait à ne pas subir le recours que le prince avait contre elle si sa dépossession devenait définitive. Osmond à Richelieu 11 et 19 février 1816, ibid., fo 79 et fo 92. ↩

Les événements de l'Amérique espagnole, qui devaient provoquer l'humeur de l'Angleterre contre la France et l'Espagne, éveillaient déjà l'impressionnabilité des intérêts britanniques. S'arrêtant aux vues les plus sages, lord Castlereagh, pleinement en accord sur ce programme avec le ministère français, visait à décider l'Espagne à abandonner le système du régime prohibitif de ses colonies en matière de relations commerciales. Il jugeait que, « inhabile à satisfaire les besoins de ces immenses contrées, elle serait plus que jamais forcée de les opprimer pour arrêter leurs progrès, tandis que d'impérieux besoins les forceraient à recourir au commerce interlope ; exercé en dépit de tous les obstacles, il ne laisserait à la mère patrie que la haine des Américains... Le ministère britannique semblait très disposé à désirer et à favoriser activement une réconciliation fondée sur les principes les plus larges »1. Ce projet, inspiré des méthodes de la colonisation anglaise, ne devait pas prévaloir; en persistant à appliquer un système en désaccord évident avec la nécessité pour l'Amérique espagnole de poursuivre son propre développement économique, en se refusant à une entente qui lui eût été si profitable, l'Espagne se condamnait elle-même à perdre ces belles provinces ; elle les contraignait à conquérir leur indépendance, elle abandonnait d'avance sa richesse et sa position de grande puissance.

1. Osmond à Richelieu, 1er avril 1816, ibid., f° 147 ; 4 juin 1816, f° 228 ; 26 juillet 1816, f° 321 ; 4 octobre 1816, f° 421. ↩

La sollicitude de l'ambassadeur avait à s'exercer sur d'autres questions bien différentes des spéculations de la haute politique ; elles se rattachaient à la situation et aux détresses d'un grand nombre d'émigrés français, laïques ou ecclésiastiques, depuis tant d'années régulièrement assistés par le gouvernement anglais. M. Mausel et M. Parkinson, chefs de l'Emigrant-Office, avaient cessé de comprendre dans leurs répartitions les émigrés qui recevaient des pensions en France depuis la Restauration. Mais il restait la catégorie des subsides assumés par l'Angleterre, dont la France s'était engagée à lui faire remboursement. Les négociations engagées par le marquis d'Osmond aboutirent à des arrangements satisfaisants après l'acceptation par le Cabinet anglais de quatre traites de 10.000 livres sterling, représentant ensemble les avances fournies par l'Angleterre, telles que les avait reconnues une convention conclue entre le duc de La Chastre et M. Mausei1.

1. Richelieu à Osmond, ibid., 7 mai 1816, f° 186 ; Osmond à Richelieu, 21 mai 1816, f° 210 ; 4 juin 1816, f° 228 ; Richelieu à Osmond, 12 juillet 1816, fo 300; Osmond à Richelieu, 6 août 1816, f° 345 ; Richelieu à Osmond, 16 mai 1816, f° 194 ; 1er août 1816, f° 340 ; 21 octobre 1816, f° 436 ; 12 décembre 1816, f° 473. ↩

Dès son arrivée, l'ambassadeur avait été invité par le duc de Richelieu « à réclamer la prompte expédition des warrants2 pour la remise de la Guadeloupe, de la Martinique, de Saint-Pierre et Miquelon, et des établissements de l'Afrique et de l'Inde, aux termes du traité du 30 mai, confirmé par l'article 16 de la convention du 20 novembre 1815 entre la France et l'Angleterre3 ».

2. Voir note p. 87. ↩

3. Osmond à Richelieu, 3 février 1816, ibid., f° 64 ; Richelieu à Osmond, 6 juin 1816, ibid, f° 231. ↩

Cette rétrocession, assez longtemps retardée, devint enfin effective, et les ordres à cet effet obtenus et expédiés. Mais, pour écarter définitivement tout équivoque, le duc de Richelieu pria M. d'Osmond « de pénétrer le sens que lord Castlereagh et lord Bathurst attachaient à l'article 13 du traité du 30 mai; il stipulait que le droit de pêche sur le grand banc de Terre-Neuve, sur les côtes de l'île de ce nom et dans le golfe de Saint-Laurent, serait rendu aux sujets de Sa Majesté pour en jouir sur le même pied qu'en 1792,... la pêche française se faisant à cette époque d'après le mode et dans les limites tracées par le traité de 1783 ». Depuis lors, les Anglais s'étaient établis sur plusieurs points de la partie de la côte de Terre-Neuve attribuée à la France. L'interprétation proposée ayant été admise par lord Castlereagh et lord Bathurst, l'état de choses constitué par la paix de 1783 fut rétabli et une commission mixte fut nommée pour régler les différends entre Anglais et Français, sous la réserve du maintien des transactions particulières qui auraient été formées entre les parties intéressées.

Afin de faciliter les rapports civils et commerciaux entre l'Ile Bourbon restituée à la France et l'Ile de France rendue à l'Angleterre, de pleins pouvoirs furent expédiés à sir Charles Stuart pour signer une convention qu'un acte du Parlement en Angleterre et une ordonnance royale en France devaient ratifier1.

1. Osmond à Richelieu, 1er juillet 1816, ibid., f° 266 ; 5 juillet 1816, fo 277 ; 9 août 1816, f° 348 ; Richelieu à Osmond, 25 juillet 1816, f° 330 ; 26 septembre 1816, fo 409. ↩

La préoccupation populaire la plus répandue en Angleterre continuait à s'attacher avec passion à l'abolition universelle de la traite. Le ministère avait, à maintes reprises, affirmé la faveur qu'il accordait à tout moyen propre à sa réalisation ; soit qu'il voulût ranimer son prestige aux yeux de l'opinion, soit qu'il se flattât d'avoir découvert un moyen apte à son but, le Cabinet conçut la pensée de réunir l'action de toutes les puissances chrétiennes sous la forme d'une ligue contre la traite des Blancs, exercée dans la Méditerranée par les Barbaresques1. Il escomptait pouvoir fortifier ainsi sa position, absorber à son profit l'enthousiasme des masses et détourner les attaques incessantes d'une opposition mal satisfaite des résultats acquis par les sacrifices écrasants de la guerre soutenue pendant une si longue période d'années.

1. Etats Barbaresques, ainsi nommés des Berbers, ses habitants indigènes. Ces états comprenaient les territoires de Tunis, Alger, Tripoli-Maroc et Sidy-Hescham. ↩

A l'ouverture des conférences entre les ministres des grandes puissances, le duc de Richelieu fut surtout frappé des calculs de l'Angleterre en vue de servir son commerce, sous le couvert d'une entreprise d'apparence exclusivement philanthropique dont sir William Sidney Smith avait ardemment préconisé le principe2.

2. Sidney Smith (sir Wiliam) 1764-1840 ; amiral en 1821, chargé en 1793 par l'amiral Hood, maître de Toulon, d'incendier la flotte française dans le port ; prisonnier en 1795, détenu deux ans au Temple d'où il s'échappa; • défendit Saint-Jean d'Acre contre Bonaparte en 1799 qu'il força à s'éloigner signa en 1800 la convention d'El-Arich avec Kleber, protégea la Sicile pendant l'occupation française à Naples, accompagna le roi de Portugal au Brésil en 1807. Il consacra la dernière partie de sa vie à des œuvres philanthropiques et fonda une société pour l'abolition de la piraterie dans la Méditerranée. ↩

Il jugeait la destruction des Barbaresques préjudiciable à notre commerce du Levant, il estimait leurs attaques peu dangereuses et leur respect pour notre pavillon suffisamment assuré. Il se sentait mal garanti par la conception d'une ligue dont l'Angleterre garderait le commandement, tandis que la France, encore dans les entraves des événements, n'y tiendrait qu'un rôle en désaccord avec son rang légitime. Il discernait l'éloignement de l'Autriche pour un système qui comportait pour elle des sacrifices sans profits. Par ses instructions à notre ambassadeur, il lui prescrivit d'éluder les discussions et « de se retrancher sur la ferme volonté du Roi de maintenir l'abolition de la traite telle qu'elle avait été décrétée ». Il mettait M. d'Osmond en garde contre « toute demande d'intervention du gouvernement français auprès de Sa Majesté Catholique pour l'engager à accéder à cette mesure ». Il l'invitait expressément « à faire sentir à lord Castlereagh que le premier besoin de la France était le repos et qu'elle ne pouvait l'obtenir qu'en s'interdisant une intervention qui, dans les circonstances où elle était placée, serait peut-être de trop peu de poids ». Les conférences n'eurent d'ailleurs aucun résultat pratique, sauf toutefois de mettre en relief le peu de goût des puissances à souscrire aux engagements auxquels elles étaient invitées1.

1. Osmond à Richelieu 19 novembre 1816, ibid, f° 451 ; 26 novembre 1816, f° 456; 20 décembre 1816, fo 483; Richelieu à Osmond, 1er avril 1816, fo 148 ; 30 mai 1816, f° 219. ↩