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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg (suite 5)

Ambassade du general marquis de la Tour-maubourg (suite 5)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 23 min de lecture · p. 161–178 · chapitre 11 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

3° Charger les envoyés près des Cours étrangères de se prononcer uniformément dans l'esprit et dans le sens d'une identité parfaite de sentiments sur la révolution qui avait bouleversé la monarchie des Deux-Siciles ;

4° Charger sans retard leurs ambassadeurs près S. M. Impériale de pleins pouvoirs pour former, conjointement avec le Cabinet autrichien, un point central d'informations, d'explications et d'entente ;

5° Charger ces mêmes représentants des Cours respectives de déposer dans ce centre commun leurs déterminations sur cette ouverture et d'y présenter leurs vues sur les mesures subséquentes, toujours en rapport néanmoins à l'objet consacré au centre d'union morale »1.

1. Pasquier à Decazes, 10 septembre, ibid., fº 389. ↩

Ce programme se présentait sous la forme du langage diffus, nuageux, à la fois vague et pressant, où se complaisait naguère la chancellerie du Saint-Empire, quand l'Empereur requérait les princes allemands : point central d'informations... centre d'union morale, n'étaient-ce pas des appâts dont on pouvait sans défiance s'approcher pour les goûter sans danger? M. Pasquier y discerne promptement, de la part du prince de Metternich, la pensée d'esquiver tout concert préalable. Le duc Decazes, se souvenant peut-être du conseil formulé par le prince de Talleyrand : « contenir l'Autriche en Italie », ne cacha pas à lord Castlereagh l'éloignement de la France à entrer dans une telle combinaison. Il ne lui fut pas difficile de tomber en accord avec le chef du Foreign-Office sur le caractère de propositions en réalité aussi exclusives que mal engageantes. Lord Castlereagh suivait d'autres pensées, et il n'avait pas caché à l'ambassadeur que l'intervention armée de l'Autriche à Naples, arrêtée en principe, « ne pouvait qu'avoir l'assentiment des Cours alliées. » Mais il subordonnait son adhésion à l'obligation pour l'Autriche de s'engager par « une déclaration formelle à maintenir, quels que fussent les événements, l'état de possession en Italie et de n'occuper aucun point sur les frontières du royaume de Naples ou à l'intérieur, que du consentement des souverains1 ». Il repoussait entièrement l'engagement de regarder le royaume de Naples comme en état de révolte contre son souverain légitime, il n'en voyait ni l'objet, ni l'utilité. « Pourquoi, demandait lord Castlereagh, des engagements de la part des alliés qui n'auraient aucune part à l'action? On laissait agir l'Autriche seulement dans l'intérêt de sa conservation personnelle ; dès lors, on n'avait pas d'engagement à prendre envers elle. Seule, elle devait se lier envers les alliés par la garantie de l'Uti possidetis2 ».

1. Decazes à Pasquier, 11 septembre, ibid., f° 395. ↩

2. 1d., 13 septembre, ibid., f° 400. ↩

Au nom des mêmes motifs, il excluait la seconde clause à l'égard de l'admission des nouveaux envoyés napolitains ; il faisait remarquer que « des mesures dilatoires pourraient être efficacement employées pour la retarder indéfiniment3 ». M. Pasquier ayant insisté « sur l'entier désintéressement que l'Autriche devait apporter à cette expédition, en cas d'occupation du royaume de Naples, » lord Castlereagh n'eut aucune peine à exprimer à M. Decazes sa pleine approbation. Cette garantie se trouvait d'ailleurs contenue dans le projet du maintien de l'état de possession sur la base de l'Uti possidetis. « A sa déclaration le chef du Foreign-Office ajouta la réserve de l'entretien des troupes, « l'Autriche ne pouvant pas faire la guerre à ses dépens ».

3. Decazes à Pasquier, 13 septembre, ibid., f° 400. ↩

L'ambassadeur, enhardi par le caractère de ces communications, crut pouvoir tenter une exploration plus étendue. Il demanda à lord Castlereagh s'il envisageait, qu'au moment du Congrès, les souverains ou les ministres pourraient traiter sous le même point de vue les questions se rattachant aux événements de Naples et à ceux du Portugal? Formulant une question plus épineuse encore, il pria lord Castlereagh de lui dire si, dans son opinion, « la garantie stipulée par l'Angleterre au profit du Roi du Brésil s'étendait jusqu'à lui prêter secours dans cette occasion contre des sujets révoltés ? »

Le ministre développa avec fermeté ses critiques à l'égard du projet de réunion, sa préférence pour une entrevue entre les souverains de Russie et d'Autriche seulement, soit à Pesth, soit aux confins de la Silésie, avec la présence des ambassadeurs ordinaires accrédités à Vienne. La nécessité très connue de traiter toujours directement avec l'Empereur Alexandre, le voisinage des deux souverains lui paraissaient répondre aux opportunités du moment, en prévenant les inconvénients d'un congrès solennel. Sur la crise portugaise, il rappela à M. Decazes qu'il avait eu déjà l'occasion, dans un précédent entretien, d'expliquer « la distinction fondamentale entre la garantie contre les étrangers et celle contre les sujets, » à propos de la Sicile dont l'Angleterre était garante. Sa préoccupation portait avec persistance sur une éventualité d'une autre nature : l'immixtion de l'Espagne dans les mouvements d'Oporto ; dans cette prévision, « il avait très fortement invité le duc de Prias à éclairer son gouvernement sur les conséquences infaillibles qu'aurait une telle détermination ». Au cas seul de cette intervention, l'Angleterre entendait sortir de sa réserve à l'égard des événements intérieurs du Portugal.

Les objections anglaises ne devaient pas prévaloir contre les résolutions de l'Empereur Alexandre, il avait nettement adopté les points de vue et les propositions de Louis XVIII, entraîné l'adhésion de la Prusse et vaincu les résistances de l'Autriche, liée jusque-là aux préférences britanniques. Le principe du Congrès étant définitivement admis, le duc de Wellington fut désigné pour y représenter l'Angleterre, MM. de Caraman et de la Ferronnays1 furent investis de la mission d'y paraître au nom de la France.

1. La Ferronnays (Auguste, comte de) 1777-1842 ; ministre plénipotentiaire en Danemark, 27 août 1817 ; à Saint-Pétersbourg, 1er juillet 1819 : ambassadeur à Saint-Pétersbourg, 7 mai 1821 ; ministre secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, du 4 janvier 1828 au 22 avril 1829. ↩

Nos envoyés reçurent des instructions afin de définir les résolutions qu'il leur était enjoint d'appuyer. Leurs efforts devaient s'attacher à sauvegarder « l'apparence d'unanimité entre les cinq puissances » ; à faire, avant tout, établir une entente précise « sur ce que l'Autriche devait faire, soit pour ses opérations militaires, soit pour les arrangements politiques du royaume de Naples ; » ils étaient chargés de faire décider si l'Autriche « enverrait seulement une armée d'observation qui n'agirait qu'en cas de besoin, ou si elle devait marcher directement ; » dans ce dernier cas, les instructions leur ordonnaient « d'exprimer le désir qu'elle entrât préalablement en pourparlers afin de ne point compromettre la sûreté de la famille royale en poussant les révoltés au désespoir ». Si l'armée venait à occuper Naples, il était, à l'avis de M. Pasquier, « indispensable qu'une prompte déclaration fit connaître qu'elle n'avait d'autre but que de rendre la liberté au Roi et à la nation, en leur laissant la faculté d'établir les lois constitutives les plus propres à assurer le bonheur et la tranquilité du royaume. » Enfin, le Ministre recommandait « qu'à l'avance on déterminât ce qu'on ferait en cas d'envahissement du royaume des Deux-Siciles et quelle organisation il recevrait » ; il suggérait la pensée « d'établir alors à Naples même une réunion des ministres des cinq Cours, » et non pas à Vienne, « où loin de décider à temps, elle eût pu, tout au plus, approuver ou blâmer1 »

1. Pasquier à Decazes 12 octobre, ibid., f° 416. La correspondance entre le ministre et l'ambassadeur va s'interrompre ; avant de prendre un congé, bientôt suivi de sa démission, le duc Decazes fit un séjour à la campagne chez le marquis de Lansdowne. Nous ne ferons ici que signaler les nombreuses dépêches écrites par l'ambassadeur au sujet de l'affaire de la reine Caroline depuis son arrivée en Angleterre, en avril 1820, jusqu'à l'introduction et à la deuxième lecture du bill rendu par la Chambre des Lords au mois d'octobre. ↩

Le 19 novembre 1820 les délibérations du Congrès, depuis un mois assemblé à Troppau, aboutirent à la signature d'un protocole séparé, par lequel les plénipotentiaires de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse déclaraient leurs résolutions.

Les dispositions principales de cet acte portaient que :

« Les États faisant partie de l'alliance européenne qui auront subi dans la forme de leur régime intérieur une altération opérée par la révolte dont les suites sont menaçantes pour d'autres Etats, cessent, par là même, de faire partie de la dite alliance et en resteront exclus jusqu'à ce que leur situation présente des garanties d'ordre légitime et de stabilité ;

« Les puissances alliées ne se bornent pas à déclarer cette exclusion, mais, fidèles aux principes qu'elles ont proclamés et au respect dû à l'autorité de chaque gouvernement légitime, ainsi qu'à tout acte de sa libre volonté, elles s'engageront à refuser leur reconnaissance aux changements consacrés par des voies illégales ;

« Lorsque des Etats, où de pareils changements se seront ainsi effectués, feront craindre à d'autres pays un danger imminent par leur proximité, et lorsque les puissances alliées pourront exercer à leur égard une action efficace et bienfaisante, elles emploieront, pour les ramener au sein de l'alliance, premièrement: des démarches amicales ; en second lieu, la force coercitive, si l'emploi de cette force devenait indispensable ;

« Le royaume de Naples venant de subir des altérations ci-dessus caractérisées, et l'adoption des mesures indiquées au paragraphe précédent étant à la fois impérieusement! nécessaire et possible envers ledit royaume, les puissances alliées statuent que ces mesures seront mises à exécution avec l'intention invariable :

« De respecter l'existence politique et l'intégrité du dit royaume ;

« Et dans le but unique de rendre la liberté au Roi et à la nation.

« Les trois puissances convenaient de laisser temporairement dans les États de Naples une armée d'occupation ; l'Autriche était chargée d'envoyer ses troupes pour remplir cette mission ; le Roi de Naples serait invité à se rendre auprès des souverains alliés, la France et l'Angleterre seraient invitées à adhérer à ce protocole1 ».

1. Affaires Etr. France. Mém. et doc., vol. 717, fos 4 et suivants. ↩

« La France et l'Angleterre se refuseront d'autant moins sans doute, disait la circulaire envoyée le 30 novembre2? par les trois puissances à leurs missions à l'étranger, que le principe en vertu duquel elle a été faite est directement conforme aux traités solennellement ratifiés par ces deux puissances..., que le système concerté entre l'Autriche, la Prusse et la Russie n'est point un système nouveau, et ne présente qu'une application fidèle des maximes consacrées par les transactions qui ont fondé l'alliance générale . Les souverains présents à Troppau ont adressé à Sa Majesté Sicilienne l'invitation de se réunir à eux à Laybach1 ».

2. La date du 30 novembre est donnée par Viel-Castel, V. IX, p. 233. Le document des Affaires Etrangères ne porte pas de date. ↩

1. Aff. Etr. France Mém. et doc., fos 119-121. ↩

Aux instances des trois puissances, la France répondit par une adhésion accompagnée de réserves ; l'Angleterre présenta une protestation contre le principe du protocole, tandis qu'elle pressait l'Autriche d'agir contre Naples.

Lord Castlereagh répliqua le 19 janvier 1821 par une dépêche contenant une réfutation formelle des doctrines émises dans la circulaire des trois Cours2. Elle était adressée à tous les gouvernements qui avaient reçu du prince de Metternich le document du 30 novembre. En faisant, au nom du Cabinet anglais, au baron Pasquier cette communication, sir Charles Stuart était chargé de lui faire connaître que lord Castlereagh entendait ainsi répondre, écrivait le duc Decazes, « pour rectifier les idées fausses que la circulaire avait dû leur donner sur la manière dont l'Angleterre envisageait les objections et les stipulations des traités. Cette pièce qui est une véritable protestation, est destinée à être communiquée au Parlement, et c'est son véritable, ou du moins son principal objet. Elle est plus forte qu'aucune de celles qui ont été adressées d'ici à Troppau sur le même sujet, quoiqu'elle ne fasse guère que reproduire la dernière dont sir Charles Stuart vous a donné communication. Lord Castlereagh m'a témoigné son regret d'avoir été obligé à cette démarche par celle de la Cour de Vienne et par la publicité qui y a été donnée. Il ne comprend pas quel a pu être le but de cette Cour, en paraissant croire et en publiant que celles d'Angleterre et de France adhéreraient aux actes des trois Cours et les regarderaient comme une conséquence des traités précédents, lorsqu'on savait si bien, du moins à l'égard de l'Angleterre, la fausseté de cette supposition. Dès le mois d'août, et au premier moment où il a été question de prendre en considération les événements de Naples et de se réunir en conférences, le Cabinet anglais a décliné de la manière la plus formelle le principe de l'application des traités précédents à ce cas particulier, et il n'a cessé de renouveler ses déclarations à cet égard dans des termes trop positifs pour qu'aucun doute ait pu rester dans l'esprit des ministres alliés »1.

2. Ibid., Angleterre Corresp., v 614, fos 10-12. ↩

1. Decazes à Pasquier, Londres 23 février 1821, Aff. Etr. Angl. Corresp. V, 614, fos 14 et 15. ↩

En invoquant des principes peu conformes à la politique britannique, en faisant valoir un intérêt européen, le congrès de Troppau ne s'était-il pas abandonné à quelques illusions ? Le Cabinet anglais resta fidèle à ses vues historiques constamment affirmées, telles qu'il devait les soutenir encore dans la question espagnole.

Le Congrès de Laybach, en réalité prolongement de celui de Troppau, aboutit le 2 janvier 1821 à la signature d'une convention particulière entre le Roi de Naples, les Cours d'Autriche, de Russie et de Prusse, en vertu de laquelle les troupes autrichiennes franchirent le Pô le 5 février. La révolution de Naples fut promptement étouffée1.

1. Le Congrès de Laybach se sépara le 12 mai 1821 ; ses débats se poursuivirent sans grand intérêt, la correspondance avec l'Angleterre ne mentionne plus ses travaux. ↩

Le due Decazes avait, depuis quelque temps, manifesté le désir de recevoir un congé; le souci de complications politiques en France, dont l'éventualité pouvait rendre sa présence à Londres nécessaire, avait fait ajourner sa demande, elle fut enfin accueillie en raison de l'état de santé de sa jeune femme. Le 1er mars 1821, il quitta l'Angleterre2 pour n'y plus revenir, bien qu'il dut demeurer titulaire du poste jusqu'à la fin de l'année, au moment où M. de Chateaubriand fut appelé à sa succession. Pendant ce long intérim, l'ambassade resta gérée par le comte Georges de Caraman, en fonctions de chargé d'affaires. Cette situation fit adopter au jeune diplomate « l'attitude de simple observateur dans laquelle il crut devoir se renfermer3 ». Sa correspondance offre une sorte de journal des événements à Londres et des séances du Parlement. Elle ne présente un intérêt de quelque importance, qu'au sujet de tentatives de négociations engagées à Londres par le baron Pasquier, lors des événements dont le Piémont, l'Espagne et la Grèce étaient à ce moment le théâtre. L'esquisse qui va suivre montre avec quelle fermeté de suite le Cabinet britannique envisageait ces situations, et l'attitude indépendante qu'il entendait maintenir.

2. Caraman à Pasquier, Londres 9 mars 1821. A/. Etr. Corresp. V. 614, Voir l'ambassade du duc Decazes à Londres par Ernest Daudet qui en a mis spécialement en relief le côté anecdotique. ↩

3. Caraman à Pasquier, Londres 6 mars 1821, ibid., f° 41. ↩

Le 10 mars 1821, un soulèvement militaire à Turin, conduit par le prince de Carignan1, , détermina, le 12 mars, l'abdication du Roi Victor-Emmanuel Ier2 ; le mouvement paraissait près de se propager à travers toute l'Italie. Pour conjurer ce danger, le baron Pasquier crut opportun de transmettre aux plénipotentiaires français à Laybach, deux lettres adressées à Louis XVIII par le duc de Calabre, prince royal de Naples3, pour lui demander sa médiation. Il priait le Roi de communiquer ses lettres aux Empereurs de Russie et d'Autriche, en leur faisant savoir que le Roi de France était prêt à employer ses bons offices pour faire cesser les hostilités. Le ministre exprimait un peu prématurément la pensée que cet acte aurait une influence décisive pour le rétablissement de la tranquillité dans le Midi de l'Europe, si l'Angleterre s'associait à la démarche de la France. « Nous n'avons pu, observait-il, parler d'accommodement qu'à l'égard de Naples, mais si notre intervention, conjointement avec celle de la Grande-Bretagne, était admise, peut-être pourrait-elle s'étendre au Piémont, la révolution sarde menaçant beaucoup plus la tranquillité de l'Europe que n'avait pu le faire la révolution de Naples4 ».

1. Charles-Albert, prince de Carignan (1796-1849) succéda en 1831 à Charles-Félix Roi de Sardaigne. ↩

2. Le duc de Gênevois (1765-1831) succéda à son frère le Roi Victor-Emmanuel Ior (1759-1824) et régna sous le nom de Charles-Félix de 1821 à 1831. ↩

3. Le duc de Calabre, prince royal de Naples (1777-1830) fils de Ferdinand Ier Roi des Deux-Siciles (1751-1825), régna (1825-1830) sous le nom de Fran- ↩

4. Pasquier à Caraman, Paris 17 mars 1821, ibid., fos 65-66. ↩

Presque simultanément, M. Pasquier informait, par une lettre particulière, M. de Caraman, qu'il avait reçu la visite du prince Cariati, chargé de « nous demander si nous consentions à offrir notre médiation ». Le prince Cariati, envoyé à Paris comme ambassadeur par le nouveau gouvernement napolitain, n'y avait pas été reçu en cette qualité1; le ministre lui donna donc à entendre qu'il pouvait se dispenser de répondre à une question qu'il n'avait point de caractère pour lui adresser. Néanmoins, il crut « ne devoir point lui cacher que les plénipotentiaires du Roi avaient eu constamment pour instructions de saisir toutes les occasions qui pourraient s'offrir d'amener les choses à un accommodement, et qu'ils profiteraient sans doute de celle que paraissait offrir la demande de S. A. R. le duc de Calabre; quant à l'offre formelle de notre médiation, c'était une chose qui, dans les rapports où nous étions avec les Cours alliées, ne pouvait avoir lieu que lorsqu'elles y auraient donné leur assentiment » M. Pasquier prescrivait donc à M. de Caraman de faire connaître ces détails à lord Castlereagh, et il présumait que le prince Cinutele serait probablement chargé, auprès de lui, d'une mission semblable à celle du prince Cariati2.

1. Pasquier, Mémoires, v. p. 47. ↩

2. Pasquier à Caraman, lettre particulière, 17 mars 1821. Ibid., V. 164, fos 67-68. ↩

M. de Caraman, ayant porté le 22 mars ces ouvertures à lord Castlereagh, crut prudent de lui demander d'abord quelles étaient les vues du gouvernement anglais sur la situation napolitaine. Il se heurta à un refus courtois, motivé sur « la nécessité de ne pouvoir s'expliquer avant d'avoir conféré avec ses collègues. » Notre chargé d'affaires lui fit alors part de l'objet de la lettre particulière de M. Pasquier. Le chef du Foreign-Office, reliant naturellement le refus de l'Angleterre d'adhérer au protocole du 30 novembre à la proposition nouvelle du Cabinet des Tuileries, l'assura de ses dispositions de franchise et de loyauté envers la France, « mais il a insisté de nouveau sur les nuances qui pouvaient et devaient exister, et m'a fait entendre que nous ne pouvions nous en prendre qu'à nous-mêmes et à notre attitude précédente à Laybach ; il s'était établi alors une divergence d'opinion et de principe qu'il ne serait peut-être pas facile de faire cesser, comme il l'eût été de l'empêcher d'exister, si l'on s'était parfaitement entendu dès le commencement1 ».

1. Caraman à Pasquier, 22 mars 1821, ibid., fos 88-90, ↩

Le principal secrétaire d'État développa avec plus de précision son point de vue dans un nouvel entretien avec M. de Caraman (27 mars). Dès le début, il affirma qu'il n'adopterait pas l'idée mise en avant par M. Pasquier, qu'il n'étendrait pas au Piémont les propositions de médiation suggérées par lui à l'égard de Naples. Sur ce dernier point et en forme de conclusion, lord Castlereagh lui donna communication d'une note verbale adressée à sir Charles Stuart, à Paris, et aux autres agents diplomatiques anglais. La note exprimait que le gouvernement britannique, jugeant « que sa médiation ne lui paraissait pouvoir être offerte que dans le cas où elle serait réclamée par les deux parties belligérantes; que, jusqu'à présent, la demande ne lui en était venue que d'une seule » l'Angleterre « ne croyait pas pouvoir se prêter au vœu manifesté par la France de combiner les efforts des deux gouvernements pour une médiation2 ».

2. 1d.. 27 mars 1821, ibid., fos 97-98. ↩

Cette dernière phrase éveille l'humeur de M. Pasquier. Il s'efforce d'interpréter les résolutions de Laybach, il explique que la France n'avait point alors proposé sa médiation, mais seulement ses bons offices, en subordonnant cette offre à la demande des deux parties contendantes ; qu'elle n'avait point sollicité l'Angleterre de s'associer à cette démarche, puisqu'elle était déjà faite, mais seulement de manifester des vues de paix et de conciliation1.

1. Pasquier à Caraman, 2 avril 1821, ibid., f° 112. ↩

Cette argumentation ne devait pas ébranler lord Castlereagh. Il s'applique à opposer à M. de Caraman « qu'il n'établissait pas de différence entre l'offre de médiation et celle de bons offices, puisque le résultat était toujours une intervention pacifique, sur laquelle on avait proposé de s'entendre; si elle eût été admise pour Naples, elle aurait pu, suivant nous, s'étendre aussi au Piémont; que, de même, la nuance qui pouvait exister entre une invitation faite de notre part à l'Angleterre de se concerter avec nous, ou le vœu exprimé d'entrer dans les mêmes vues de paix et de conciliation, lui paraissait peu sensible et conduisait à la même fin, c'est-à-dire à un accord combiné, sur la matière duquel il s'était déjà expliqué vis-à-vis de moi2 ».

2. Caraman à Pasquier, 6 avril 1821, ibid., fos 119-120. ↩

L'escarmouche était encore dans sa vivacité, que déjà son objet avait perdu son existence : le 24 mars, les Autrichiens occupaient Naples, et le 1e avril, les corps piémontais révoltés étaient battus à Novare par l'armée autrichienne réunie aux troupes restées fidèles. Le 10 avril, Turin avait fait sa soumission.

L'intervention des puissances dans les affaires intérieures du royaume de Naples avait, dès le commencement de janvier 1821, vivement impressionné le gouvernement de Madrid. Le discrédit que la plupart des Cabinets, plus particulièrement celui de Vienne, s'efforçaient de jeter sur la constitution de 1812 adoptée par les Napolitains, l'offre d'une médiation à Naples, sous condition de l'abandon de cette constitution, qu'il imputait à l'initiative française, avaient déterminé le Cabinet espagnol à charger le marquis de Santa-Cruz, son ambassadeur, de présenter à Paris une note « réclamant des éclaircissements sur les vues du Cabinet des Tuileries, l'objet et les intentions médiates ou immédiates de sa politique1. »

1. Note du marquis de Santa-Cruz, 17 janvier 1821. A/f. Etr., V. 712, fos 30 et 33. - Santa-Cruz (le marquis de) ambassadeur d'Espagne à Paris (1820-1821) ministre des Affaires Etrangères, puis de la Maison du Roi, en 1822 (Table du Moniteur). ↩

Le ministre se borna à déclarer que le bruit d'une offre de la médiation française était entièrement faux, ce qui était à ce moment conforme à la vérité; il exprima, en conséquence, qu'il n'avait pas, pour le reste, à donner les explications qui lui étaient demandées2. Le ministère espagnol, mal satisfait de la réponse, revint à la charge; le 13 février, M. de Santa-Cruz remettait à M. Pasquier3 une nouvelle note reproduisant la question formulée le 17 janvier. Afin de déplacer le siège de la discussion, le ministre fit alors connaître à M. de Santa-Cruz que l'ambassadeur du Roi à Madrid, le duc de Laval, serait chargé de donner au Cabinet espagnol les explications ultérieures qui pourraient être opportunes1.

2. Réponse de Pasquier à la note espagnole. 18 janvier 1821, ibid., fos 33-3¾. Pasquier à Caraman. Ibid., 15 mars 1821, f° 55. ↩

3. Id., 1° 55. - Aff. Etr. Espagne, V. 172, f° 107-112. ↩

1. Pasquier à Caraman. Aff. Etr. Angleterre, V. 614, 16 mars 1821. (La note est en réalité du 11 février. A//. Etr. Espagne, V. 712, fos 107-112. ↩

L'entretien de l'ambassadeur de France avec M. Perez, ministre des Affaires Étrangères espagnol, fut fort vif ; ce dernier persistait à accuser la modération du langage du Cabinet français de n'être destinée qu'à cacher un blâme formel à l'adresse de la constitution des Cortès. Mais, à Paris, on était décidé à ne pas laisser se poursuivre un tel procès de tendances; le moyen s'en présenta dans l'occasion favorable que le gouvernement avait saisie pour faire connaître ses vues sur la question de Naples, sous la forme d'une déclaration verbale à Laybach. Dans une forme générale, elle contenait des explications analogues à celles que l'Espagne pouvait désirer. Le duc de Laval2 fut donc autorisé à en donner connaissance à Madrid. La communication de l'ambassadeur s'étant trouvée coïncider avec l'ouverture des Cortès et un changement de ministère à Madrid, elle parut y provoquer une impression de satisfaction, mais on ne lui dissimula pas que le Cabinet espagnol « ne pourrait se défendre de demander à toutes les puissances, et à l'Angleterre même, de répondre catégoriquement à des explications par écrit1 ».

2. Laval (Anne-Adrien de Montmorency prince puis duc de) 1768-1837 ; maréchal de camp, 9 août; lieutenant-général, 8 octobre 1814; ambassadeur à Madrid, de 1814 à 1821 ; à Rome de 1821 à 1828 ; à Vienne de 1828 à 1829 ; à Londres 1829-1830 : chevalier des ordres du Roi (1814). En 1829, Charles X lui offrit le portefeuille des Affaires Etrangères dans le cabinet Martignac pour succéder à M. de La Ferronayes, il refusa en répondant au Roi qu'il se croyait « dépourvu des facultés indispensablement nécessaires pour remplir, sans préjudice au service du Roi, les hautes fonctions auxquelles ses bontés m'appellent ». Voir à l'appendice p. 424 la lettre du Roi au duc de Laval et la réponse de l'ambassadeur. (Archives du marquis de Lévis, arrière-petit-fils du duc de Laval). ↩

1. Pasquier à Caraman 16 mars 1321. Ibid., fos 56-59. ↩

L'appel aux sympathies anglaises n'était pas à ce moment sans témérité; l'accueil qu'il rencontra auprès de lord Castlereagh ne devait donc pas suivre les espérances castillannes. Le chef du Foreign-Office déclara aussitôt à M. de Caraman que ses idées étaient en complet accord avec celles de M. Pasquier. Puis, selon sa méthode habituelle de faire à chacun une part de critique, il exprima, qu'à son avis, le ministre des Affaires Étrangères avait adopté un ton trop haut, blessant pour l'orgueil castillan. Quant aux explications ultérieures que le Cabinet espagnol s'obstinait à réclamer, lord Castlereagh s'étonna qu'il pul, avec tant d'insistance, exiger l'énoncé d'une opinion qu'il se serait offensé d'entendre prononcer, si elle s'était déclarée sans sa provocation. En ce qui regardait l'intention du gouvernement de Madrid de demander à toutes les puissances, et à l'Angleterre même, catégoriquement et par écrit, de nouvelles et plus amples explications, le principal secrétaire d'État affirma à M. de Caraman qu'il n'avait reçu à ce sujet aucune note verbale, et il prononça, avec cette ironie souriante et dédaigneuse dont il lui plaisait volontiers de faire usage, que seulement le duc de Prias, ambassadeur d'Espagne à Londres, lui avait fait part verbalement des vues de sa Cour, mais d'une manière obscure et inintelligible2.

2. Caraman à Pasquier, 20 mars 1821, ibid., fos 72-73. ↩

A Madrid, on ressentit assez efficacement ce procédé de douche froide, suivant une des expressions plus tard familières au vocabulaire diplomatique du prince de Bismark. Le gouvernement espagnol, mal disposé cependant à se décourager, eut donc recours à d'autres expédients. D'une manière détournée, il renouvela sa demande d'explications, sous forme d'une note verbale que M. de Nogueira, chargé d'affaires d'Espagne à Paris, eut l'ordre de remettre à M. Pasquier1. De l'opinion du Cabinet des Tuileries sur la question d'Espagne, de ses principes quant à l'intervention étrangère dans les affaires intérieures d'un État, il n'était plus question2. La note exprimait en termes calculés, « qu'il serait très agréable à Sa Majesté Catholique de voir ratifier d'une manière encore plus solennelle les assurances verbales que lui avait données le duc de Laval » ; elle faisait toutefois remarquer que « la défense faite à l'ambassadeur de mettre par écrit les explications qu'il avait eu ordre de donner verbalement ne s'accordaient pas aussi parfaitement qu'il était désirable avec les protestations d'amitié qu'il avait faites3 ».

1. Note verbale de M. de Nogueira, 23 avril 1821. 4/f. Etr. Espagne. V. 712 f° 326-327. ↩

2. Pasquier à Caraman 3 mai 1821. Aff. Elr. Angleterre. V. 614, fos 151-154. ↩

3. Note verbale de M. de Nogueira. Aff. Etr. Espagne, V. 712, fº 326. ↩

La réponse à la note espagnole présenta un caractère de fermeté courtoise digne du ton royal. Le ministre écrivait que : « Sa Majesté l'avait autorisé à déclarer qu'elle n'a, à l'égard de l'Espagne, que des intentions pacifiques ; qu'elle aime à croire qu'il n'y aura jamais, entre cette puissance et la France, aucune cause réelle de mésintelligence ; qu'elle mettrait tous ses soins à l'écarter4 ». Il semble qu'on entend la voix même de Louis XVIII faisant connaître à son Conseil le langage qu'il va tenir au nom de la France. Cette impression se dégage encore de la lecture de la dépêche de M. Pasquier, transmettant quelques jours plus tard à M. de Caraman la copie de ces deux notes. Le ministre observait qu'il était douteux que le Cabinet de Madrid y trouvât tout ce qu'il désirait, mais que la dignité du gouvernement du Roi ne lui permettait pas de répondre aux explications que le Cabinet espagnol voudrait provoquer, sans articuler nettement ses questions ; il croyait que le gouvernement castillan aurait désiré intérieurement que ces explications portassent sur les bruits ridicules qu'on fait courir relativement à l'envoi prétendu de troupes russes en Espagne ». La dépêche se termine par un ordre précis de ne parler de ces deux notes à lord Londonderry1 que s'il vous attaque lui-même sur cette question2 ».

4. Note au chargé d'affaires d'Espagne, 30 avril 1821. A/f. Elr. Espagne, V. 712, fos 349-350. ↩

1. Lord Castlereagh venait de succéder à son père dans le titre de marquis de Londonderry, crée en 1816 ; nous le désignerons dorénavant sous ce nom. ↩

2. Pasquier à Caraman, 3 mai 1821. Angleterre, V. 614, fos 152-154, ↩