Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Chateaubriand (suite 3)

Chateaubriand (suite 3)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 23 min de lecture · p. 264–280 · chapitre 20 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Lord Londonderry m'a paru croire à la paix, assurait M. de Chateaubriand. Il prétend que les négociations sont reprises à Constantinople; que, d'un autre côté, l'Empereur de Russie n'ayant pas rompu brusquement sur la nouvelle du rejet de l'ultimatum, on peut espérer d'heureux résultats pour l'Europe. Il croit encore qu'Alexandre a calculé les chances de la guerre et qu'il sait qu'il n'est pas si aisé de rejeter en Asie 4 millions de musulmans. Lord Londonderry instruit par moi, qu'en cas de guerre nous retirerions notre ambassadeur à Constantinople sous certaines clauses et réserves, m'a dit que nous faisions bien, puisque notre ministère pouvait toujours se mettre à l'abri derrière la prérogative royale; mais, qu'en Angleterre, les ministres étant obligés de rendre compte de tout au Parlement, ils ne pourraient jamais défendre, par de bonnes raisons, une mesure aussi hasardée que celle du rappel des ambassadeurs1 ».

1. Au cours de cette dépêche, l'ambassadeur annonce au ministre qu'il lui rend compte par le même courrier, dans une lettre particulière, de quelques affaires, spécialement sur la querelle des pêcheurs de Granville et de Jersey. ↩

L'entretien avait ensuite roulé sur la question des colonies espagnoles : « Lord Londonderry m'a chargé d'avoir avec vous, sur cet objet d'un si haut intérêt, une espèce de négociation. Voici l'enchaînement de ses raisons et la suite de ses idées : deux choses sont à distinguer dans la position des colonies espagnoles, relativement à l'Angleterre et à la France : ces deux choses sont ce qui touche aux intérêts commerciaux et ce qui touche aux intérêts politiques.

« Quant aux intérêts commerciaux, la France et l'Angleterre ne peuvent raisonnablement fermer à des populations industrieuses de nouvelles sources de richesses, parce qu'il plaît aux Cortès d'Espagne de déclarer qu'elles retiennent ce qu'elles ne peuvent pas retenir. Ainsi les souverains de la France et de l'Angleterre peuvent permettre le commerce entre leurs sujets et les habitants des colonies espagnoles. Ils doivent même établir, dans ces colonies, pour la sûreté des négociants français et anglais, des agents qui seront, non des délégués du gouvernement, mais des espèces d'envoyés du commerce.

« Quant à l'intérêt politique, lord Londonderry suppose que les personnes qui dirigent aujourd'hui les affaires de la France n'ont aucune envie de voir se multiplier les gouvernements révolutionnaires. Le gouvernement de Sa Majesté britannique n'aime pas davantage ces gouvernements et ne les reconnaîtra que le plus tard possible; mais pourtant, il arrivera un moment où l'on ne pourra plus reculer, et c'est ce moment qu'il faut prévoir. Lord Londonderry prétend qu'il a refusé tout ce que l'Espagne d'un côté, les colonies espagnoles, d'un autre, ont proposé d'avantageux au commerce anglais, afin de déterminer le cabinet de Saint-James à prendre en mains la cause de la métropole contre les colonies, ou des colonies contre la métropole. Il demande que la France veuille bien agir de concert avec l'Angleterre en tout ce qui regarde la question commerciale et politique des colonies espagnoles. Enfin, il propose d'ouvrir, entre les deux gouvernements français et anglais, une négociation franche et loyale sur les mesures à suivre dans la circonstance présente. Sir Charles Stuart a fait à M. Zéa1 une réponse évasive en le renvoyant à la cour de Londres. M. Zéa demande maintenant à venir traiter en Angleterre. Lord Londonderry ne lui répondra que lorsque vous aurez répondu vous-même, Monsieur le vicomte, aux propositions que je vous transmets aujourd'hui.

1. M. Zéa, envoyé de la République de Columbia. Voir note p. 315. ↩

«J'ignore s'il y a, au fond de ces propositions, quelque pensée cachée : le gouvernement anglais, ne se trouvant peut-être pas en mesure de nous devancer, aurait-il l'intention de retarder notre marche par une proposition incidente? Se croirait-il plus fort avec nous pour lutter contre l'esprit d'entreprise des Etats-Unis? Plus je vois le marquis de Londonderry, plus je lui vois de finesse. C'est un homme plein de ressources qui ne dit jamais que ce qu'il veut dire. On serait quelquefois tenté de le croire bonhomme ; il a dans la voix, le rire, le regard, quelque chose de M. Pozzo di Borgo, et ce n'est pas la confiance qu'il inspire. Je le crois pourtant sincère dans cette occasion ; et nos difficultés à nous-mêmes sont si grandes sur la question des colonies espagnoles qu'il me semble que nous avons un grand intérêt à agir de concert avec l'Angleterre. Une négociation de cette nature nous protège contre les attaques de l'opposition, accroît l'importance et la force de notre ministère, nous met à l'abri des remontrances ou des menaces du gouvernement espagnol et nous fait gagner du temps.

«Je penserais donc, Monsieur le vicomte, sauf meilleur avis, que votre réponse doit être amicale. Il serait même utile que la dépêche fût conçue de sorte qu'elle pût être mise sous les yeux de lord Londonderry ; mais, si le Conseil se détermine à traiter, il faut qu'il se souvienne du point dont il est forcé de partir. L'Angleterre a déjà permis le commerce avec les colonies espagnoles et ouvert ses ports aux vaisseaux de ces colonies. Lord Londonderry ne m'a pas caché, comme vous l'avez su, qu'il enverrait dans ces mêmes colonies des agents commerciaux; cette partie de la question est donc déjà jugée. Si j'avais un conseil à donner, je n'hésiterais pas, Monsieur le vicomte, à vous dire que la France doit se hâter aussi d'admettre la liberté du commerce avec les colonies espagnoles. L'Angleterre vous en a donné l'exemple et les circonstances vous y forceront. Cette base une fois établie, il deviendra facile d'ouvrir des négociations avec lord Londonderry. Sa prétention est que le commerce de la France et celui de l'Angleterre soient traités, dans les colonies espagnoles, sur le pied de la plus parfaite égalité. Point d'objections graves à cet égard, car, si quelques marchandises anglaises ont plus de cours que les nôtres dans les colonies espagnoles, quelques-unes des nôtres, à leur tour, ont un plus grand débit que les marchandises anglaises.

« Quant à la politique ou à la reconnaissance des gouvernements de fait, lord Londonderry prétend (et je le crois) que le gouvernement anglais n'a pas plus d'envie que la France de voir se multiplier les constitutions démocratiques. C'est ici, Monsieur le vicomte, que nous avons un immense avantage à nous entendre avec le gouvernement britannique.

« Le gouvernement espagnol, en prenant un parti sur ses colonies, aplanirait bien des difficultés. Si l'Europe est obligée de reconnaître les gouvernements de fait en Amérique, toute sa politique doit tendre à faire naître des monarchies dans le Nouveau-Monde, au lieu de ces républiques qui nous enverront leurs principes, avec les produits de leur sol.

« En lisant cette dépêche, vous éprouverez sans doute comme moi, Monsieur le vicomte, un mouvement de satisfaction. C'est avoir déjà fait un grand pas en politique que d'avoir forcé l'Angleterre à vouloir s'associer avec nous dans des intérêts sur lesquels elle n'eût pas daigné nous consulter il y a six mois. Je me félicite, en bon Français, de tout ce qui tend à replacer notre patrie à ce haut rang qu'elle doit occuper parmi les nations étrangères.

« P.-S. Lord Londonderry a été obligé dans le dernier Comité du Parlement de retirer la première résolution de son projet pour le soulagement de l'agriculture. Il est fâcheux d'accoutumer l'opposition à ces petits triomphes. La misère est à son comble dans les provinces méridionales de l'Irlande »1.

1. Chateaubriand à Montmorency, 7 mai 1822, n° 21, ibid., fo 204, pièce 82. ↩

M. de Chateaubriand était enclin à l'action, il avait été séduit par les perspectives qu'ouvraient les propositions de lord Londonderry parce qu'elles offraient à la France la possibilité de sortir d'une situation hésitante et un accroissement de prestige. L'esprit pénétrant de Louis XVIII ne manqua de découvrir les réflexions capables d'éloigner une réponse positive.

Après avoir pris connaissance de la dépêche de son ambassadeur, il chargea M. de Montmorency de lui développer le point de vue sous lequel il envisageait la situation. Avec opportunité, le ministre rappelait d'abord que « Sa Majesté a jugé qu'il a fallu que vous eussiez su inspirer une confiance personnelle au ministre anglais pour qu'il se soit décidé à vous faire une ouverture de cette nature, et Elle ne peut donner que de justes éloges au zèle et à l'habileté qui ont pu, en aussi peu de temps, vous placer dans une situation si avantageuse. Quant à la proposition en elle-même, le Roi l'a jugée si grave qu'il a voulu la faire examiner par son Conseil2 ».

2. Montmorency à Chateaubriand, 13 mai 1822, n° 9, ibid., fo 211. ↩

Des considérations capitales étaient donc à retenir : en outre du devoir de pressentir le Roi d'Espagne, il fallait ne pas oublier que « la nation espagnole, disposée à s'irriter contre nous, saisirait avec avidité le premier prétexte plausible pour en venir à une rupture, qui entre dans les vues des hommes qui l'ont jetée dans le désordre et l'anarchie. Son orgueil serait blessé de tout ce que nous ferions trop promptement à l'égard des colonies..... Un démêlé avec l'Espagne prive immédiatement notre commerce d'un débouché considérable ; il donne à l'esprit révolutionnaire la joie de voir naître le désaccord au sein de cette maison de Bourbon qu'il aspire à renverser. Il peut entraîner, au milieu des hostilités, des chances de troubles intérieurs que le gouvernement saurait réprimer, mais qu'il est de son devoir de ne pas affronter. Une pareille situation à l'égard de nos voisins exigerait, de notre part, un degré d'attention, et peut-être un développement de forces qui nous empêcheraient de pouvoir exercer une juste influence sur les affaires d'Orient.

« Une autre raison, la plus pressante de toutes, c'est que, si le Roi se décidait à la reconnaissance ou à l'admission de leur pavillon indépendant, la nation espagnole en rendrait responsable Ferdinand VII, qu'elle voudrait croire d'accord avec la France, et la situation de ce monarque en deviendrait plus périlleuse.

« Enfin, le Roi qui, jusqu'ici, s'est entendu avec tous ses alliés sur les questions graves qui ont intéressé la politique de l'Europe, n'a-t-il pas, dans sa position continentale, des motifs particuliers pour ne pas prendre une telle détermination sur un point qui, depuis si longtemps, fixe leur attention, sans connaître l'opinion qu'ils se sont faite et les vues qu'ils peuvent avoir dans l'intérêt commun ? »

En exprimant à lord Londonderry, dans un entretien confidentiel, que la franchise du Cabinet anglais paraissait au Roi comme « la garantie d'une bonne intelligence que, de notre côté, nous entretiendrons de tout notre pouvoir », l'ambassadeur était invité à lui répondre que, sous le rapport des intérêts commerciaux, « la conduite de l'Angleterre peut être motivée par des considérations particulières ». Il devait lui signaler : « que notre position vis-à-vis de l'Espagne est très compliquée; il est des convenances que les liens qui unissent les deux souverains et la position personnelle du Roi Ferdinand font une loi de respecter ». L'état d'irascibilité de la nation espagnole pouvait en même temps nous faire courir le risque « d'une guerre avec un État limitrophe qui offre à notre commerce un très grand débouché». En faisant valoir les motifs pour lesquels « nous ne pouvons pas, quant à présent, ouvrir la négociation que nous propose la Cour de Londres, surtout quand il s'agit de prendre probablement la même mesure qu'elle relativement aux rapports commerciaux », M. de Chateaubriand devait déclarer que « nous n'en sommes pas moins disposés à nous entendre avec elle pour juger de ce qui peut être fait, par la suite, dans l'intérêt commun à l'égard des États qui ont déclaré leur indépendance. Le champ que ces événements politiques ouvre aux spéculations commerciales est assez vaste pour que les deux États puissent y voir prospérer les intérêts de leurs sujets et nous jugeons parfaitement qu'une sorte d'accord, sur les mesures à prendre et la décision à donner, doit être utile pour tout ». Il devait assurer le chef du Foreign-Office de notre empressement lui suggérer nos vues, à recevoir ses ouvertures dans cet ordre d'idées, et lui donner lecture, s'il le jugeait opportun, sur une copie préparée à part, de la partie de la dépêche s'y afférant1.

1. Montmorency à Chateaubriand, 13 mai 1822, n° 9, ibid., fo 211. ↩

Dans une audience particulière, M. de Chateaubriand communiquait à M. de Londonderry les passages de la dépêche qui lui étaient destinés. « Il a pris son parti en véritable diplomate, loin de paraître blessé du refus que fait notre Cabinet d'entrer en négociation avec le Cabinet de Saint-James pour les colonies espagnoles. Il a fort applaudi au paragraphe, l'a trouvé bien raisonné, bien écrit, et m'a demandé copie pour le mettre sous les yeux de Sa Majesté Britannique... J'ai répondu que, n'étant autorisé qu'à communiquer partie de mes dépêches, je ne croyais pas pouvoir aller plus loin. »

On peut remarquer que lord Londonderry, en recherchant à associer l'action de la France et de l'Angleterre, s'était inspiré de la méthode qu'il avait essayé avec succès vis-à-vis de la Russie, au moyen de l'intervention autrichienne ; dans les deux cas, il entendait attirer, par le jeu d'une tierce puissance, les profits à l'Angleterre. Le langage qu'il tenait à M. d'Onis2, ministre d'Espagne, semble bien découvrir le fond de sa pensée : « Il lui a dit que, si les Cortès voulaient prendre un parti à l'égard des colonies, elles mettraient à l'aise toutes les puissances. »

2. Onis (don Luis de) nommé en 1809, par la Junte suprême d'Espagne, ministre plénipotentiaire aux Etats-Unis. reconnu par le gouvernement en 1815 seulement ; il signa en 1819 le traité de cession des Florides ; ministre à Naples, puis à Londres 1820, destitué 1823 (Biogr. universelle des contemporains). ↩

Prendre un parti, c'était bien la décision à laquelle il avait médité de pousser les Cortès en tentant d'entraîner la France. « Vous verrez bientôt, avait-il ajouté à M. d'Onis, le bill qu'on prépare relativement aux intérêts commerciaux. Dans ce bill, on dira seulement que les vaisseaux des colonies indépendantes pourront être reçus dans les ports de l'Empire Britannique. Mais on évitera avec soin de se servir du mot pavillon, afin que rien ne soit reconnu ».

M. de Chateaubriand, achevait sa dépêche en disant : « La nouvelle de la mort de M. le duc de Richelieu que nous avons apprise avant-hier (19 mai), par un courrier expédié à M. de Rothschild, a fort touché. M. de Richelieu était un honnête homme généralement estimé1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 21 mai 1822, n° 24. Aff. Elr., ibid., f° 221, pièce 89. ↩

Combien était plus juste et plus mérité l'éloge que M. de Montmorency adressait au caractère et à la carrière de ce grand serviteur de la France lorsqu'il avait écrit trois jours auparavant à l'ambassadeur : « Le Roi vient de perdre un de ses plus zélés serviteurs. M. le duc de Richelieu est mort hier matin, après peu de jours de maladie. La France entière regrettera vivement cet homme de bien que son caractère si noble, si beau, avait fait regretter partout où sa destinée l'avait conduit2. »

2. Montmorency à Chateaubriand, 18 mai 1822, n° 10, ibid., fo 218 pièce 88. ↩

L'action autrichienne avait eu sur les dispositions de l'Empereur Alexandre la plus favorable influence. Après ses conférences à Vienne avec le prince de Metternich, M. de Tatistcheff s'était mis en route pour Saint-Pétersbourg où l'avaient précédé ses dépêches. Il laissait le chancelier sous l'impression des chances probables de la paix. De l'une des étapes de son voyage, M. de Tatistcheff lui mandait, « qu'il avait rencontré un courrier que lui expédiait l'Empereur Alexandre; les dépêches étaient d'une nature tout à fait rassurante sur l'effet produit à Pétersbourg par la note du 28 février. M. de Lebzeltern, ministre d'Autriche1 à la cour de Russie, prévenait M. de Metternich que l'Empereur Alexandre avait été très satisfait de la conduite du Cabinet de Vienne et du renvoi de la note du 28 février2 ». Les informations parvenues à Paris venaient presque aussitôt confirmer la détente en Turquie : « Nous avons des nouvelles de Constantinople du 23 avril ; elles sont meilleures que les dernières. Les ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre ont adressé à la Porte de nouvelles notes dans les premiers jours d'avril et, à la suite des explications qui s'en sont suivies, le Divan, qui a répondu par une note assez vague, a cependant annoncé verbalement sa résolution formelle de faire évacuer la Moldavie et la Valachie. Il était question de consommer cette opération avant le 6 mai. Cette importante information a pu parvenir à Pétersbourg peu de jours après l'arrivée de M. de Tatistcheff, et elle a dû avoir produit une salutaire impression sur l'esprit de l'Empereur Alexandre3. »

1. Lebzeltern (Louis, comte de), 1774-1854 ; fils du baron Adam de Lebzeltern (1745-1818), ministre d'Autriche en Portugal, et d'Isabelle d'Arnaud ; fut ministre d'Autriche à Saint-Pétersbourg lors de l'assassinat de Paul lor (1801) ; créé comte 1823, ministre à Naples (1823) ; marié en 1821 à Zénaïde, comtesse de Laval. (Arch. Aff. Etr. Vienne.) ↩

2. Montmorency à Chateaubriand, 18 mai 1822, n° 10, ibid., fo 218, pièce 88. ↩

3. Id., 23 mai 1822, n° 11, ibid., fo 223, pièce 90. ↩

Venue du monde des affaires, où on devait plus tard si souvent chercher d'utiles données, une autre indication encourageait encore les prévisions pacifiques : « MM. de Rothschild sont à la paix sur les affaires d'Orient. » Par l'ambassadeur de Russie, M. de Chateaubriand avait encore l'occasion de constater l'exactitude des renseignements reçus par M. de Montmorency. « Le comte de Lieven m'a communiqué des dépêches qui ne disent pas autre chose que ce dont vous m'avez instruit1 ». De différents côtés, le ministre des Affaires étrangères était confirmé dans les probabilités d'un arrangement. Il mandait à M. de Chateaubriand : « Le ministre de Prusse en Russie écrivait à sa cour que les explications portées par M. de Tatistcheff avaient eu un grand succès... J'attends d'un moment à l'autre le courrier de M. de la Ferronnays qui doit m'apporter quelque chose de décisif. » Bien qu'il eut quelques raisons de réserver son acquiescement sur le sujet de la communication écrite d'une dépêche, M. de Montmorency autorisait cependant M. de Chateaubriand à donner à lord Londonderry la copie qu'il lui avait demandée, mais, observait-il: « Comme nous mettons toujours de l'importance à cette sorte de communication avec le gouvernement anglais qui ne se fait aucun scrupule de tout imprimer, quand son intérêt particulier l'exige, je pense qu'il convient de ne lui donner cette copie que s'il vous la redemande2 ».

1. Chateaubriand à Montmorency, 24 mai 1822, n° 25, ibid., f° 227, pièce 91. ↩

2. Montmorency à Chateaubriand, 27 mai 1822, n° 12, ibid., f° 228, pièce 92. ↩

M. de Chateaubriand gardait toutefois, malgré la concordance des données parvenues, des inquiétudes: « Les ambassadeurs de Russie et d'Autriche, que j'ai vus hier, ne savent, touchant les événements d'Orient, que ce que vous m'avez annoncé : savoir que le Divan paraît un peu plus disposé à traiter. Dieu veuille, si la détermination est sincère, qu'elle n'ait pas été prise trop tard et qu'on n'ait pas déclaré la guerre à Pétersbourg, tandis qu'on décidait la paix à Constantinople ! » Et il remarquait au sujet de l'adoption d'une constitution monarchique par le Pérou : « La politique européenne devrait mettre tous ses soins à obtenir un pareil résultat pour les autres colonies qui se déclareront indépendantes. Les États-Unis craignent singulièrement l'établissement d'un Empire au Mexique. Si le Nouveau Monde tout entier est jamais républicain, les monarchies de l'ancien monde périront1.i

1. Chateaubriand à Montmorency, 28 mai 1822, n° 26, ibid., f° 232, piece 95. ↩

Pendant que l'absence de toute communication officielle par la Russie laissait subsister l'incertitude sur ses résolutions, les préoccupations générales avaient pris une autre direction : « L'on ne s'occupe guère dans ce moment, que des intérêts commerciaux. Il s'agit d'ouvrir les négociations avec la Columbia, le Mexique et le Pérou pour l'admission des marchandises espagnoles avec les États-Unis pour les Iles Britanniques des Indes occidentales... Si la guerre éclate en Orient, on en fera une affaire mercantile. Les démêlés de la Russie et des Américains pour la traite des sauvages au nord de la Californie ne font de bruit, jusqu'à présent, que dans les journaux. Le Congrès a reconnu l'indépendance des colonies espagnoles, malgré les protestations du ministre d'Espagne... En général, on est un peu fatigué des fêtes ; les ambassadeurs surtout, qui n'attendent que le moment pour aller en congé, sont impatients de la prolongation de la session. Le prince Esterhazy doit partir pour Vienne avec sa femme dans la première quinzaine de juin. Il espère être appelé au Congrès, soit à Florence, soit à Vienne. M. de Rothschild, que j'ai trouvé hier au bal, m'a annoncé qu'ayant terminé avec son frère l'emprunt russe de 23 millions de roubles, il partait demain pour Paris. Si cet emprunt n'était pas si modique, il pourrait faire croire à la guerre1. »

1. Chateaubriand à Montmorency, 31 mai 1822, n° 2T, ibid., fo 232, pièce 96. ↩

Depuis son arrivée, qui datait à peine de deux mois, M. de Chateaubriand avait acquis une autorité dont on a pu déjà rencontrer les effets ; sans faire tort à son incontestable crédit comme ambassadeur, nous devons admettre que la renommée de l'homme avait utilement servi le diplomate. L'empressement dont il était l'objet se ressentait de la faveur britannique envers les personnes aimées de la gloire. Le Roi Georges IV, si personnel dans ses préférences, se plaisait aux attentions gracieuses envers M. de Chateaubriand. Comme il était allé passer quelques jours à Royal-Lodge, à Windsor, il l'avait fait inviter à dîner pour le 6 juin. La dépêche du lendemain rendait compte à M. de Montmorency de la soirée : « Le Roi m'a comblé de bontés. Il ne m'a point envoyé coucher à une maison de campagne voisine, comme le reste de ses hôtes, il a voulu me garder chez lui. Au dessert, quand les femmes se sont retirées, il m'a fait asseoir à ses côtés et, pendant deux heures, il m'a conté l'histoire de la Restauration, me parlant sans cesse du Roi, mon maître, avec l'amitié la plus vraie et l'admiration la plus sentie. Il n'a pas voulu me retenir, à cause de mon courrier, mais il m'a fait promettre de revenir le voir. Ce sont ses obligeantes paroles. Il a lu le discours de Sa Majesté Très Chrétienne, que j'ai eu l'honneur de lui présenter, avec une vive satisfaction1. En arrivant à Londres, je trouve que ce discours a fait monter les fonds2. »

1. Le 9 et le 16 mai un cinquième de la Chambre des députés avait été soumis à l'élection. Le résultat général maintint la majorité et l'opposition ne gagna que trois voix. Le Roi ouvrit la session le 4 juin. Son discours expliquait notamment la nécessité de la session pour rétablir la régularité de l'ordre financier: il exprimait l'espoir de voir, grâce aux efforts concertés entre la France et ses alliés, la tranquillité renaître en Orient. (Voir Viel Castel, II, p. 111 et suiv.) ↩

2. Chateaubriand à Montmorency, 7 juin 1822, n° 29, ibid., fo 239, pièce 100. ↩

« Sa Majesté voit avec plaisir, lui répondait M. de Montmorency, que le Roi d'Angleterre continue de vous traiter de la manière la plus gracieuse, et elle en tire un augure favorable pour la suite des affaires que vous avez à suivre. »

C'est par la voie autrichienne que furent d'abord connues les résolutions de la Russie. Un courrier, expédié le 21 mai de Pétersbourg, annonçait au prince de Metternich « que l'Empereur Alexandre, ayant adopté les principes posés dans le mémorandum que M. de Tatistcheff lui avait apporté de Vienne3, se décidait à remettre à la décision de ses alliés la discussion des affaires générales de l'Europe.

3. Le mémorandum posait en principe la distinction à établir entre la question de droit, c'est-à-dire l'observation des traités existants, et la question de convenances concernant la protection à accorder aux Grecs. ↩

« L'Empereur désire que les Cabinets autorisent les ministres accrédités à Vienne à se réunir pour discuter cette question avec le plénipotentiaire qu'il y enverra, et que l'on croit devoir être M. de Tatistcheff, qui était attendu à Vienne dans les premiers jours de ce mois.

« En attendant, l'Empereur regarde l'évacuation des principautés par les Turcs comme satisfaisant à la question de droit, et il paraît disposé à envoyer à Constantinople un ministre pour rétablir les rapports diplomatiques sur le pied où ils étaient avant les événements de l'année dernière. On croit que M. de Tatistcheff sera chargé de cette mission. »

C'était le succès de la politique anglaise ; il était accompagné par des satisfactions que l'amour-propre ne devait pas moins accueillir : « C'est par lord Strangford que l'on a été informé à Pétersbourg de l'évacuation des principautés. L'Empereur, très satisfait de cette communication, a voulu faire passer par cet ambassadeur l'avis de l'envoi prochain d'un ministre russe à Constantinople1. »

1. Montmorency à Chateaubriand, 10 juin 1822, n° 15, ibid., f° 24ö, pièce 103. Voir aussi, ibid., 6 juin 1822, f° 242, pièce 241. ↩

Ces nouvelles étaient confirmées successivement par les dépêches du comte de La Ferronnays2, par les communications du général Pozzo di Borgo et celles du chargé d'affaires d'Autriche à M. de Montmorency : « L'Empereur envoie M. de Tatistcheff à Vienne et désire que les ministres accrédités près la cour d'Autriche s'entendent avec cet envoyé et M. de Metternich, sur les démarches à faire près la cour ottomane dans le cas où l'évacuation de la Valachie et de la Moldavie ne s'effectuerait point3. Il désire aussi que l'on se concerte sur les mesures à prendre pour pacifier les provinces insurgées et assurer à la nation grecque quelques garanties contre l'oppression des Turcs. Il demande que le Roi envoie à son ambassadeur à Vienne des instructions en conséquence1. »

2. Montmorency à Chateaubriand, 13 juin 1822, n° 16, ibid., fo 251, pièce 105. ↩

3. A la date du 25 mai, l'évacuation était déjà presque entièrement achevée ; les troupes asiatiques avaient toutes repassé le Danube et il ne restait plus dans les provinces que quelques corps de janissaires assez disciplinés pour qu'on pût les en retirer sans difficultés. ↩

1. Montmorency à Chateaubriand, 17 juin 1822, n° 17, ibid., f° 259, pièce 107. ↩

Le ministre mettait hâte à envoyer ces informations à Londres afin que M. de Chateaubriand fut en mesure d'en donner le premier la nouvelle à lord Londonderry, auprès duquel ses relations étaient établies sur le pied d'une cordialité marquée. « Je l'ai trouvé très gai, très affectueux pour moi, très disposé à m'écouter écrivait l'ambassadeur. Il ne négligeait ailleurs aucun moyen à saisir: « J'ai cru qu'il était utile au service du Roi mon maître que Mme la marquise de Conyngham me vit avec bienveillance ; j'ai, en conséquence, recherché la société de cette dame qui me traite avec toutes sortes de bontés. J'ai su par elle que l'idée du voyage de Sa Majesté Britannique sur le continent n'était pas tout à fait abandonnée. Les ministres et les hommes d'État ne croient point à ce voyage, mais dans les choses qui lui sont tout personnelles, le Roi Georges IV a une volonté sur laquelle les ministres n'ont souvent aucun pouvoir2. »

2. Chateaubriand à Montmorency, 11 juin 1822, n° 30, ibid., f° 249. ↩

Londres était dans toute l'animation de la season, l'ambassade prenait part brillante au mouvement; le 15 juin, M. de Chateaubriand avait ouvert ses salons: « Mes intérêts particuliers en souffriront et c'est ouvrir une maison beaucoup plus promptement que mes prédécesseurs ; mais, dans la crise où nous nous trouvons, cela me semble utile à nos intérêts politiques, d'autant plus qu'on montre un empressement extrême à venir à l'ambassade de France3. » Il préparait pour le 24 juin une fête au prince et à la princesse Christian de Danemarck1, le duc d'York2 s'y était lui-même invité ; le 12 et le 13 juin Drawing-room; le 14, bal à la cour. Le duc de Mouchy3, la vicomtesse Alfred de Noailles4 étaient parmi les Français de distinction venus à Londres. C'était le temps de la fréquentation entre la haute société française et celle d'Angleterre ; le duc de Talleyrand5 (Archambaud de Périgord), dont on disait qu'il avait toutes les élégances, désignait toujours sa maison de Paris sous le nom de Périgord House.

3. Id., n° 19, ibid., f° 289, pièce 100. ↩

1. Christian-Frédéric, prince de Danemark (1786-1848) : roi de Norwège (mai-octobre 1814) fit de 1819 à 1822 un voyage artistique en Allemagne, en France et en Angleterre; roi de Danemark en 1838; commandant l'armée anglaise aux Pays-Bas (1793-1798), en revint en 1799 à la tête d'une expédition qui aboutit à la capitulation d'Alkmaar, devenu héritier du trône à la mort de son père (1820) ; il avait épousé en secondes noces en 1815 Caroline-Augustine d'Augustabourg (1796-1861). ↩

2. Frédéric, duc d'York, second fils de Georges III (1763-1627), marié à la princesse Frédérique de Prusse, dont il n'eut pas d'enfants. ↩

3. Charles-Arthur-Jean-Tristan-Languedoc de Noailles, duc de Mouchy (1771-1834) marié en 1790 à Nathalie de Laborde. ↩

4. Antoinette-Charlotte-Rosalie-Léontine de Noailles (1791-1853), mariée à Alfred, vicomte de Noailles, mort le 28 novembre 1812 au passage de la Bérésina, fils de Louis-Marie de Noailles, chevalier d'Arpajon, puis vicomte de Noailles (1756-1804), second fils du maréchal de Mouchy. ↩

5. Archambaud Joseph de Talleyrand Périgord, duc de Talleyrand, lieutenant général (1762-1838) frère du prince de Talleyrand. ↩