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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) Chateaubriand ambassadeur a Londres. CHAPITRE PREMIER AMBASSADE DU COMTE DE LA CHASTRE (1814-1815) AMBASSADE DU MARQUIS D'OSMOND (1Fe PARTIE) (1815-1817)

Chateaubriand ambassadeur a Londres. CHAPITRE PREMIER AMBASSADE DU COMTE DE LA CHASTRE (1814-1815) AMBASSADE DU MARQUIS D'OSMOND (1Fe PARTIE) (1815-1817)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 23 min de lecture · p. 35–51 · chapitre 3 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Juin 1814-novembre 1815. - Reprise des relations officielles entre la France et l'Angleterre après le traité du 30 mai 1814. - Instructions du prince de Bénévent au comte de La Chastre ambassadeur de France en Angleterre, 29 juin 1814. - L'opinion anglaise. - Adoucissement des mesures vexatoires imposées aux Français séjournant en Angleterre. - Communication de la clause secrète du traité de 1808 (entre l'Angleterre et l'Espagne) relative à l'annulation du pacte de famille. - Dispositions du Cabinet anglais au sujet d'un traité de commerce anglo-français. - Conférences préliminaires au Congrès fixé en octobre. - Les puissances décident les concentrations militaires dans les provinces rhénanes et en Belgique. - Dépêches du prince de Bénévent aux ministres du Roi à l'étranger. - Dissentiments entre l'Autriche et la Russie. - Portée des entretiens de lord Castlereagh et du prince de Bénévent à Paris. - Agissements bonapartistes en Suisse. - Opposition de lord Liverpool à l'érection de l'ancien électorat de Hanovre en royaume. - Dispositions pointilleuses de l'Angleterre à l'égard de la France dans le règlement des affaires particulières. - La restitution de Saint-Domingue, les droits des sujets français aux Indes. - L'abolition de la traite des Nègres. - Attitude de l'Angleterre au début des Cent-Jours. Reprise des négociations à la seconde Restauration. - Relâchement des bâtiments marchands capturés. - Les dispositions anglaises deviennent hostiles. - Convention du 20 novembre 1815. - Rappel du comte de La Chastre. 1816-1817. - Le marquis d'Osmond, ambassadeur à Turin, nommé ambassadeur à Londres. - Instructions au marquis d'Osmond : nécessité de ramener l'Angleterre à une attitude de bienveillance, rapports de la France avec les divers Etats de l'Europe. - Appréciation de lord Castlereagh à l'égard de la situation intérieure de la France. - Affaire de l'arrestation du général sir Robert Wilson, de MM. Bruce et Hutchinson, prévenus

d'avoir concouru à l'évasion de M. de la Valette. - Incidents relatifs à la représentation diplomatique auprès de la diète fédérale de Francfort. - Le rétablissement de la dignité d'Empereur d'Allemagne. - Le duc de Richelieu et lord Castlereagh d'accord pour conseiller à l'Espagne l'abandon du régime prohibitif en matière de relations commerciales pour ses colonies américaines. - Règlements financiers relatifs aux secours distribués par l'Angleterre aux émigrés. -- Reprise de possession par la France de la Guadeloupe, de la Martinique, de Saint-Pierre et Miquelon, des établissements de l'Afrique et de l'Inde. - Le droit de pêche sur le grand banc de Terre-Neuve et dans le golfe de Saint-Laurent. - Convention pour faciliter les rapports civils et commerciaux entre l'ile Bourbon et l'île de France. - La traite des Nègres, proposition de lord Castlereagh pour une ligue contre la traite des Blancs dans la Méditerranée, objections du duc de Richelieu, insuccès des conférences sur cette proposition. - Emprunt français à Londres pour subvenir à l'entretien de l'armée d'occupation.

La reconstitution des ressources de la France. - L'Europe entière intéressée à son relèvement. - Contestations soulevées par l'Angleterre pour la remise du Sénégal, de nos établissements sur les côtes de Madagascar, de Terre-Neuve, de Surati. - Les limites entre les Guyanes françaises et portugaises. - Echec de la proposition de ligue maritime soutenue par l'Angleterre.

Au moment où M. de Chateaubriand se rendait à Londres pour y remplir les fonctions d'ambassadeur de Louis XVIII, près de huit années s'étaient déjà écoulées depuis le jour où les relations diplomatiques avaient été renouées avec l'Angleterre. Il partait plein d'espoir, dans la confiance des services qu'il allait rendre et de la fascination qu'exercerait bientôt, aux bords de la Tamise, une voix partout prestigieuse.

Quels étaient à cette date les rapports entre la France et l'Angleterre? Quelles étaient les affaires et à quel point se tenaient-elles ? Dans quelles conditions se présentait la partie confiée à l'ambassadeur?

C'est au passé écoulé, entre le début de la Restauration et l'année 1822, que nous devons remonter pour répondre à ces questions nécessaires à éclaircir.

Dès le lendemain de la reprise des relations officielles, après la signature du traité du 30 mai 1814, le prince de Bénévent1, ministre des Affaires Étrangères, en avait précisé les conditions par ses instructions du 29 juin 1814 au comte de La Chastre2, nommé ambassadeur de France en Angleterre.

1. Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, prince-duc de Talleyrand, duc de Dino, prince de Bénévent (1754-1838), ministre des Relations extérieures en 1797, 1799, 1800, 1807, 1814, 1815, vice-grand-électeur de l'Empire, pair, grand chambellan de France, chevalier des Ordres du Roi, membre de l'Institut, ambassadeur en Angleterre de 1830 à 1835 (Précis historique sur les comtes de Périgord par M. de SaintAllais. Paris, 1836). ↩

2. Claude Louis de La Chastre, né le 30 septembre 1745 au château de Meudon, mort le 13 septembre 1824 ; comte, puis duc de La Chastre, colonel des grenadiers de France, 1770 ; maréchal de camp, 9 mars 1788, lieutenant général, 14 septembre 1814; ambassadeur de France à Londres (1814-1815); duc héréditaire, 24 novembre 1815 ; duc pair héréditaire, 31 août 1817 ; chevalier du Saint-Esprit, 30 septembre 1820. ↩

S'inspirant de la véritable expérience historique, dans un langage plein de dignité, de sage fierté, de mesure prévoyante et de courtoise fermeté, il définit la situation, ses données exactes, les réserves qu'elle comporte, le but qu'elle prescrit :

« Les relations de paix et d'amitié entre la France et l'Angleterre ont été rétablies et l'ont été complètement par un traité du 30 mai3. Ce sont les seules qui, quant à présent, puissent exister entre les deux peuples ; il ne saurait y avoir entre eux cette communauté de dangers, ni cette communauté permanente d'intérêts qui font que deux Etats sont alliés naturels l'un de l'autre. Si la France et l'Angleterre unissaient leurs armes, ce ne serait que pour un but et un intérêt du moment. Un tel cas venant à s'offrir, l'ambassadeur du Roi recevrait des ordres et des directions appropriés à la circonstance. Quant à des relations de commerce, quelque désirable qu'il puisse être d'en établir entre les deux pays, comme pouvant contribuer puissamment au maintien de la paix, on n'en est pas au point de pouvoir en traiter actuellement. Il y a plus d'un préjugé à détruire, des lumières à acquérir, bien des considérations à peser, bien des calculs à faire.

3. Traité de Paris. Voir Aff. Etr., V. 673, minutes d'articles du traité du 30 mai 1814, la plupart modifiés, annotés et signés par le prince de Talleyrand, f° 183-248. (31 art. patents, 6 art. secrets, 3 art. séparés). Art. secrets avec l'Angleterre annotés et signés par le prince de Talleyrand, f° 257-260 ; art. séparés avec l'Angleterre, f° 249-256 ; art. secret avec la Prusse. f° 263- 261; art. séparé avec la Prusse, f° 261-262 ; art. séparé avec la Russie, f° 265- 266 ; minutes d'articles additionnels ou secrets non paragraphes par les plénipotentiaires, f° 267 ; articles séparés et secrets communs à toutes les puissances qui ont signé le traité, f° 291-292 ; minute anglaise du traité de paix, f° 293-319. ↩

« Un traité de commerce onéreux pour l'une des deux parties, loin d'être un lien de paix, deviendrait une cause de mésintelligence et de guerre. La question est de savoir quels articles chacune des deux nations peut recevoir l'une de l'autre, sans inconvénients pour elle-même; question compliquée et délicate, à la solution de laquelle l'ambassadeur du Roi aura à concourir en donnant au Cabinet tout ce qu'il aura pu recueillir de renseignements propres à l'éclairer. Du reste, si le ministre anglais lui parle d'un traité de commerce, il n'en ôtera pas l'espérance, il n'en repoussera pas l'idée, mais il fera valoir les considérations qui précèdent, il fera sentir la nécessité de ne rien précipiter, en disant qu'on ne fait bien que ce qu'on fait en connaissance de cause et que l'ouvrage de la raison est seul durable.

« Entre des pays longtemps regardés comme rivaux, ayant été longtemps en guerre et qu'aucun lien particulier n'unit, le maintien de la bonne intelligence et de la paix dépend principalement de leur situation respective; il dépend encore des vues de l'un et de l'autre, et souvent aussi de celles qu'ils se supposent mutuellement.

« La France est, comme puissance, dans une situation qui suffit à ses désirs, tenant sur le Continent le premier rang, pouvant aspirer à le partager sur les mers et pouvant se contenter sans peine d'y être au second rang. Si quelques-unes des conditions de la paix ont pu lui laisser quelques regrets, ils ne sont mêlés d'aucune sorte de ressentiment. Elle a en elle-même trop d'éléments de prospérité pour voir d'un œil d'envie celle de ses voisins. Elle ne la croit pas incompatible avec la sienne. Elle la verra avec joie. Les inquiétudes que manifestent en Angleterre les amis des Noirs ou ne sont pas sincères, ou sont injustes. La France a fait la paix de bonne foi et l'exécutera de bonne foi. Les délais dont on affecte de se plaindre étaient nécessaires. Ils sont courts, ils le sont même trop. La France ne les prolongera point; mais on ne saurait vouloir qu'elle les abrège. Tirer de l'état dans lequel la paix l'a placée tout le parti qu'elle en peut tirer pour son propre bonheur, pour se conserver Elle-même le repos et le conserver à l'Europe, tel sera désormais l'unique but de sa politique. Ce ne sera pas d'Elle que viendront les causes de mésalliance, s'il en survenait entre Elle et l'Angleterre. Voilà ce que l'ambassadeur du Roi aura soin de dire en toute occasion et de répéter sous toutes les formes.

« Il s'appliquera en même temps à pénétrer les vues et les intentions du gouvernement britannique. Il étudiera celles du peuple anglais et des divers partis entre lesquels il se divise, et embrassant dans ses observations la situation intérieure des trois royaumes et les relations de l'Angleterre au dehors, il recueillera et consignera dans sa correspondance autant de faits et de renseignements qu'il aura pu s'en procurer de certains pour bien faire connaître :

1° L'état militaire de l'Angleterre ; 2° Celui de la Marine; 3° La situation de ses finances ; 4° L'esprit et la force respective des divers partis ; 5° Les dispositions de l'Irlande ; 6° Tout ce qui a rapport au mariage de la princesse Charlotte, lequel paraît rompu ; l'influence que sa rupture peut avoir au dedans et sur les liaisons de l'Angleterre avec la Maison d'Orange ;

7° Les événements de la guerre dans laquelle l'Angleterre est encore engagée avec les États-Unis ; et, s'ils viennent à négocier, les progrès et l'issue de leurs négociations ;

g° La part que l'Angleterre se propose de prendre à l'affaire de Norvège ;

9° Les dispositions du Cabinet britannique à l'égard de chacun de ses principaux alliés; et s'il en est quelqu'un en faveur duquel il penche et dont il veuille favoriser les prétentions de préférence à celle des autres ;

10° Quelle sorte d'intérêt il prend à Murât et à Bernadotte. Si ce n'est qu'un intérêt de bienséance ou passager, ou si c'est un intérêt réel et fixe. Comment il pourrait être amené à les abandonner, et surtout le premier. L'ambassadeur du Roi doit employer tous les moyens d'insinuation et d'influence qu'il peut avoir pour l'y amener ;

11° L'état du commerce actif et passif de l'Angleterre et de ses possessions avec les États et pays étrangers. Le traité du 30 mars n'ayant rien réglé sur le rang entre les deux couronnes (ce qui, à cette époque, aurait pu être matière à difficultés), l'ambassadeur du Roi doit éviter de rien faire qui préjuge la question d'étiquette. C'est par un pêle-mêle adroit qu'il parviendra à la laisser indécise, jusqu'au moment où le Roi pourra établir, à cet égard, les choses comme elles doivent l'être.

« L'ambassadeur trouvera ci-joint la liste des personnes qui composent la légation1.

1. Cette liste n'apparaît pas aux archives des Affaires Etrangères ; l'ambassade était ainsi composée : M. de Rayneval, 1er secrétaire; le baron de Montalembert, 2° secrétaire ; le comte Eugène de Castries, 3° secrétaire (Almanach royal 1814-1815, p. 35). ↩

« L'ambassadeur du Roi évitera, autant qu'il sera possible, de traiter dans une même dépêche des sujets différents qui n'auraient point entre eux une liaison nécessaire ou naturelle. Il écrira aussi fréquemment qu'il aura des instructions à donner; en chiffres, si la nature du sujet le demande; et si l'urgence ou la plus grande sûreté de la dépêche l'exige, par courrier extraordinaire. Mais, n'eût-il rien à mander, il doit écrire un mot chaque jour de courrier2. »

2. Instructions du prince de Bénévent au comte de La Chastre, ambassadeur de France à Londres. A//. Etr. Angleterre, supplément, vol. 31, f° 115 et vol. 22, f° 9. ↩

La correspondance du comte de La Chastre constate pendant plus d'un an, de la part de la nation et du gouvernement britanniques, les dispositions les plus favorables à la France.

La signature du traité de paix, dès longtemps déjà annoncée, impressionna favorablement l'opinion ; elle avait craint que la France ne consentît à signer que des préliminaires, en ajournant un acte définitif après les décisions du futur Congrès sur le sort des différentes branches de la Maison de Bourbon3. A l'égard des bases du traité, le public les estima « sages et justes1 ». La confiance dans la stabilité de la paix ne se prononçait cependant qu'avec réserve. « On attendait qu'une balance des pouvoirs et une sage répartition des pays disponibles eussent été établies ; on paraissait, en général, contraire au système de dédommagements et l'on eût voulu voir maintenir l'ancien état de choses contre toutes les prétentions exagérées, et surtout contre celles de la Russie. »

3. La Chastre à Talleyrand. Londres 8 juin 1814. Les volumes contenant les dépêches de l'ambassadeur de France à Londres et du ministre des Affaires Etrangères pendant les années 1814 et 1815 ne figurent pas aux archives du Ministère; les citations de dépêches qui suivent sont tirées, pour ces deux années, de résumés politiques sur les relations diplomatiques de la France et de l'Angleterre. Aff. Etr. Angleterre, supplément, vol. 31. ↩

1. Id. ↩

La lassitude était partout; les embarras financiers, les agitations répandues en entretenaient l'appréhension. Mais l'opinion ne s'était pas alarmée des doutes soulevés par quelques publicistes, sur la persistance de l'esprit « qui présida à la rédaction du traité d'Amiens » et sur la nécessité pour l'Angleterre « de terminer ses différends avec les Elats-Unis, sous peine de leur voir trouver dans les Français de nouveaux auxiliaires ; toutes ces allégations, - observait La Chastre, - qui pouvaient inquiéter en France, étaient sans nulle valeur dans une contrée façonnée à la liberté de la presse la plus illimitée2 ».

2. Id., 3 septembre 1814. ↩

Sur les instances de l'ambassadeur, le Cabinet anglais fit voter un bill « qui modifiait les mesures vexatoires auxquelles étaient précédemment assujettis les Français durant leur séjour en Angleterre3 ».

3. Id., 26 août 1814 ↩

Un témoignage de la sincérité des dispositions britanniques trouva une démonstration particulièrement significative dans la communication faite par le Cabinet, de concert avec l'Espagne, « d'un article secret additionnel à un traité conclu en 1808 entre Sa Majesté Britannique et la Régence, et depuis ratifié par Ferdinand VII1, qui annule le pacte de famille2, dans le seul but de permettre à l'Angleterre de ne conserver en temps de paix qu'un faible établissement maritime3 ».

1. Ferdinand VII Roi d'Espagne (1784-1833) fils de Charles IV et de Marie-Louise de Parme, abolit en 1830 l'acte par lequel Philippe V avait établi en 1713 la loi salique en Espagne. ↩

2. Pacte de famille, traité du 15 août 1761, conclu par le duc de Choiseul; les Rois de France, d'Espagne et le duc de Parme, s'engageaient à unir leurs forces pour prévenir la supériorité de la marine anglaise. ↩

3. Id., 30 août 1814. ↩

Sur la question du traité de commerce4, La Chastre ne paraît pas avoir pu découvrir la véritable pensée du gouvernement, mais il ne le juge pas disposé à contracter des engagements commerciaux avec la France. Il incline à croire « qu'un traité d'honneur, offensif et défensif, serait plutôt désiré par les ministres britanniques »; il mentionne qu'en toutes occasions « la nation dans toutes les classes manifeste publiquement son attachement pour la France et la Maison de Bourbon », il observe que « le peuple vit même avec peine la manière rigoureuse dont furent exécutées les stipulations relatives au port d'Anvers et en témoigna son mécontentement5 ».

4. Id. ↩

5. Id., 8 juin 1814. ↩

Des conférences préliminaires au grand Congrès se tinrent à Londres en même temps qu'y séjournaient les souverains alliés ; les ministres de Russie, d'Autriche, d'Angleterre et de Prusse y participaient : l'ambassadeur de France, n'étant pas muni de pouvoirs à cet effet, n'y prit aucune part directe.

Dès les premières réunions, il fut décidé que l'ouverture du Congrès, fixée par le traité du 30 mai à un délai de deux mois, serait ajournée en octobre, que les puissances alliées ne désarmeraient pas et concentreraient des forces militaires imposantes dans les provinces rhénanes et en Belgique.

La malveillance s'empara de ces nouvelles pour alarmer l'opinion. Afin de la rassurer, le prince de Talleyrand adressa à tous les ministres du Roi à l'étranger une dépêche dont les explications devaient rétablir une plus exacte appréciation de la situation1. Si le Congrès subissait un retard, il n'avait d'autre cause que la nécessité pour l'Empereur Alexandre d'attendre l'automne avant de pouvoir se rendre à Vienne. Le ministre envisageait que la France ne pouvait que donner son assentiment à une disposition qui lui laissait plus de temps pour fortifier son régime intérieur et lui préparait des conditions d'influence plus active au Congrès. D'autre part, la concentration militaire sur le Rhin et aux Pays-Bas avait son explication logique dans l'engagement pris par les alliés de ne désarmer qu'après l'organisation d'un équilibre ayant pour base l'état général de possession.

1. Talleyrand à La Chastre, 25 juillet 1814. ↩

C'est en application de ce principe que furent ajournées les décisions relatives à Naples, à l'Italie et à la Pologne. Elles devaient appartenir au Congrès et elles devaient recevoir assez promptement leurs solutions, sa durée étant d'avance limitée à six semaines; à l'expiration de ce terme, les questions restées litigieuses seraient tranchées par des commissaires nommés à cet effet.

Pendant les conférences de Londres, les dissentiments s'étaient visiblement prononcés entre les ministres d'Autriche et de Russie. L'attitude et le langage de l'Empereur Alexandre1 avaient d'ailleurs préparé ces divergences en inspirant les plus sérieuses appréhensions sur sa tendance à s'inspirer des théories démocratiques de M. de Laharpe2, pour la réorganisation de la Pologne. Le gouvernement anglais avait cru d'autant plus devoir partager ces impressions que, durant son séjour en Angleterre, le souverain russe « contracta d'intimes liaisons avec les membres les plus influents de l'opposition et quitta la capitale à peu près brouillé avec le prince Régent »3.

1. Alexandre Ier, Empereur de Russie (1778-1825), successeur de Paul 1er, régna de 1801 à 1825. ↩

2. Laharpe (colonel Frédéric-César) 1754-1838 ; avocat à Berne, devint en 1782 précepteur des grands-ducs Alexandre et Constantin auxquels il fit partager ses sentiments de philanthropie. ↩

3. La Chastre à Talleyrand, 8 et 25 juillet 1814. - Georges III, roi d'Angleterre (1738-1820) était tombé en démence en 1811. Son fils devint à ce moment régent et lui succéda en 1820 sous le nom de Georges IV. ↩

Cette situation inclinait naturellement les dispositions des ministres britanniques en faveur de la France. Elles se révélèrent particulièrement lorsque lord Castlereagh s'arrêta quelques jours à Paris, en se rendant à Vienne ; le prince de Talleyrand eut alors avec lui des entretiens à travers lesquels il discerna nettement « qu'il serait facile de le faire accéder à la plupart des vœux de la France4 ». C'est sur son concours qu'il fondait essentiellement la résistance qu'il comptait opposer « aux projets formés relativement à la Saxe et dans les mesures à prendre par rapport à la Suisse, sur l'organisation de laquelle les puissances étaient loin de s'entendre5 ». Le comte de La Chastre entretint lord Liverpool des mèmes inquiétudes que le ministre parut partager1.

4. Talleyrand à La Chastre, 3 septembre 1814. ↩

5. Le projet consistait à déposséder le roi de Saxe et à attribuer son royaume à la Prusse. L'Empereur Alexandre appuyait fortement cette combinaison et disait : « Le roi de Prusse sera ainsi roi de Saxe, comme je suis roi de Pologne. » ↩

1. La Chastre à Talleyrand, 31 août 1814. ↩

Notre ambassadeur avait déjà appelé l'attention de son gouvernement sur les agissements d'un comité bonapartiste établi dans les cantons de Vaud et d'Argovie par Joseph Bonaparte2, les agitations qu'il entretenait et les correspondances fréquentes qui s'échangeaient publiquement entre les agents de ce comité avec la France et l'île d'Elbe, où il estimait la surveillance très mollement exercée par les croisières anglaises dans la Méditerranée3.

2. Joseph Bonaparte, frère aîné de Napoléon (1768-1844); ambassadeur à Rome, 1797 ; signa la paix de Lunéville 1801, d'Amiens, 1802 ; prince impérial après le sacre de l'Empereur; roi de Naples, 1806 ; roi d'Espagne, 1808; rentré en France en 1813 après la défaite de Vittoria; lieutenant de l'Empereur en 1814 et 1815; porta ensuite le nom de comte de Survilliers, mort sans postérité masculine. ↩

3. La Chastre à Talleyrand, 24 août 1814. ↩

Au surplus, l'accord ne régnait pas sur tous les points au sein du Cabinet anglais. Lord Liverpool élevait l'opposition la plus décidée contre l'érection de l'ancien électorat de Hanovre en royaume. Il avait avec le prince Régent, sur ce point, « des altercations si fortes que Sa Seigneurie ne pouvait plus rester à la tête de l'administration4 ». On prévoyait que lord Castlereagh recueillerait sa succession et que M. Canning, envers lequel le prince Régent nourrissait une aversion peu dissimulée, deviendrait le chef du Foreign-Office.

4. La Chastre à Jaucourt, 4 novembre 1814. - Jaucourt, voir note p. 51. ↩

Les divergences du ministère britannique ne se manifestaient pas d'ailleurs dans sa conduite vis-à-vis du Cabinet des Tuileries; par le même motif d'intérêt, il restait unanime dans l'expression de ses sympathies à l'égard du gouvernement de Louis XVIII, en même temps qu'il témoignait une volonté volontiers pointilleuse dans le règlement des affaires particulières, et notamment à l'égard de l'application des stipulations du traité du 30 mai.

Cette tendance s'accusa presque constamment au cours des négociations poursuivies par l'ambassadeur sur des objets où il importait de maintenir nos droits. Un article secret du traité du 30 mai avait stipulé que « Sa Majesté Britannique s'engageait, quelque voie que prit Sa Majesté Très Chrétienne pour récupérer Saint-Domingue, à ne point y mettre ou permettre qu'il y fût mis obstacle par ses sujets, directement ou indirectement » Cette disposition avait été, lorsqu'il la connut, l'objet des critiques les plus fermes de la part du baron Malouët, ministre de la Marine; il la jugea en opposition flagrante avec l'article 8 du traité. Occupé de faire rentrer cette colonie sous la domination française, il envisageait qu'un des moyens les plus efficaces était, avant de songer aux mesures de rigueur, d'intercepter tout secours et tout commerce à la colonie. Quelle serait la valeur de cet isolement « si les bâtiments anglais en étaient exceptés? La France n'entretiendrait alors une croisière sur les côtes de l'île que pour le plus grand avantage de la Grande-Bretagne qui, sans frais de protection, ni de souveraineté, jouirait du privilège exclusif de commerce avec la colonie »

Le prince de Talleyrand rappela au ministre de la Marine « qu'une pareille stipulation n'avait été admise qu'après avoir été longtemps débattue et discutée, et qu'il n'y avait consenti qu'après avoir tout fait pour l'écarter ». Dans le but d'en atténuer l'application, il prescrivit au comte de La Chastre de demander au Cabinet anglais des explications « sur la latitude qu'il entendait donner à cette clause ». Il observait que « de la lettre même de l'engagement d'empêcher que les sujets anglais ne missent obstacle aux tentatives faites pour recouvrer Saint-Domingue, il ressortait que la faculté de faire le commerce, laissée aux sujets de la Grande-Bretagne, ne s'étendait pas aux importations d'armes et de munitions, ni d'aucun objet que l'usage ou les traités qualifient de contrebande de guerre, car il ne pouvait être mis, de la part des particuliers, de plus grand obstacle aux entreprises de la nature de celles que le Roi pourrait vouloir faire sur Saint-Domingue que de fournir des armes et des moyens de résistance à ceux contre qui elles seraient dirigées. »

1. Talleyrand à Malouet, 19 juillet 181%. - Malouet (Victor) 1740-1814 était intendant du port de Toulon en 1789 ; député aux Etats Généraux, fit partie du conseil intime de Louis XVI; commissaire général de la Marine 1803 ; conseiller d'Etat, 1810 ; disgracié en 1812, ministre de la Marine, 1814.

En l'absence de lord Castelreagh1, l'ambassadeur fit connaître ces observations à M. Hamilton2, sous-secrétaire d'État aux Affaires Étrangères. Elles parurent accueillies avec embarras, une sorte d'ambiguïté s'établit aussitôt sur le mode à adopter pour traiter la question. L'ambassadeur crut apercevoir qu'en réalité « le gouvernement anglais entretenait la lutte entre les deux compétiteurs »; à plusieurs reprises, il revint dans ses dépêches sur la même impression. M. Hamilton se contenta de répondre que l'affaire serait soumise à l'examen des ministres compétents et promit à l'ambassadeur une prompte communication. Le comte de La Chastre se fit d'ailleurs peu illusion sur l'efficacité de la promesse qui n'avait reçu, au terme de l'année 1814, aucune réalisation.

1. Castlereagh (Robert Stewart, vicomte) 1769-1822, prit le titre de marquis de Londonderry à la mort de son père en 1822, voir note p. 21. ↩

2. Hamilton (William-Richard) 1777-1859 ; sous-secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères (1809-1822), ministre à Naples (1822-1825) D. of N. B. 97). ↩

La sauvegarde de nos intérêts coloniaux donna lieu à d'autres réclamations, basées sur les clauses mêmes du traité du 30 mai. Elles se référaient au droit reconnu aux sujets français, depuis l'établissement de la domination anglaise aux Indes, d'apporter chaque année au Bengale 200.000 mesures de sel et de les livrer, à un prix fixé, dans les magasins de la Compagnie des Indes, à Calcutta. La Compagnie remettait aux Français, chaque année, 300 caisses d'opium. Cette redevance avait été régulièrement acquittée avant la guerre d'Amérique, puis continuée en 1783 et après la paix d'Amiens1.

1. Voici l'origine de ce droit : lorsque les Nababs gouvernaient l'Inde, ils s'étaient réservé le privilège exclusif de la vente de l'opium, du salpêtre et du sel. Les compagnies européennes obtinrent par faveur une petite portion de ces denrées. Quand les Anglais devinrent les souverains du pays, ils trouvèrent juste de laisser les Français et les Hollandais jouir du droit qui leur avait été concédé. Le commerce étant, depuis lors, devenu libre, la France ne réclama que ses droits sur la vente du sel et de l'opium. Ministre de la Marine et des Colonies à S. A. le prince de Talleyrand secrétaire d'Etat, ministre des Affaires Etrangères, Paris, 24 juin 1814. Aff. Etr. Angleterre supplément, v. 22, f S. Voir ibid fo 15: lord Castlereagh au comte de La Chastre, Londres, 2 août 1814. Ministre de la Marine et des Colonies au prince de Talleyrand, Paris, 24 août 1814. f° 17. - Le prince de Talleyrand et le Cabinet anglais ayant, d'un commun accord, jugé que la convention qui termina la négociation devait être signée par l'ambassadeur du Roi et par les ministres de S. M. B., lord Bathurst, secrétaire d'Etat et lord Buckinghamshire, ministre dirigeant les affaires de l'Inde, furent munis de pleins pouvoirs à cet effet. La Chastre au ministre de la Marine, Londres, 8 janvier 1815. A/f. Etr. Angleterre supplément, v. 31, f° 162. L'échange des ratifications, retardé par les événements et par les ajournements successivement provoqués de la part du Cabinet anglais, n'eut lieu que le 8 août 1815 à Londres. La Chastre à Jaucourt 8 août 1815. ↩

Les articles 8 et 12 du traité de paix du 30 mai, assurant à la France la possession de ses comptoirs de l'Inde aux conditions, avantages et prérogatives dont elle jouissait en 1792, les livraisons d'opium devaient donc être maintenues ; celles-ci formaient d'ailleurs la presque totalité des revenus du comptoir de Chandernagor.

L'ambassadeur chargé de présenter de pressantes réclamations se heurta, dès ses premières ouvertures, à une opposition mal dissimulée, sous le prétexte de la nécessité pour le gouvernement anglais de se conformer à des « transactions particulières »'. M. Desbassyns de Richemont2, administrateur des établissements français de l'Inde, fut chargé d'entrer en conférence avec M. Sullivan, délégué par le ministère britannique ; il aboutit, après des phases difficultueuses, à une entente dont les éléments essentiels répondaient au moins en partie aux intérêts français. M. Sullivan avait multiplié les objections, il était allé jusqu'à prétendre que le roi Louis XVIII ayant formellement promis à l'ambassadeur d'Angleterre l'abolition de la traite des Nègres, il était tout indiqué que ces questions fussent traitées ensemble. Il y avait, d'après des informations jugées très fondées, lieu de prévoir, qu'en compensation de l'acquiescement aux demandes françaises, le gouvernement britannique avait l'arrière-pensée de nous demander un dédommagement qui comprendrait le retour de Ille de France ou de Sainte-Lucie au domaine colonial anglais. Mais il n'était pas difficile de discerner que l'abolition de la traite des Noirs servait directement les intérêts britanniques. Sa prolongation stipulée pour cinq ans par le traité de paix était regardée « comme un des coups les plus adroits que l'on ait pu porter à l'Angleterre. On attribuait, dans le public, l'insertion de cette clause à l'habile fermeté du prince de Talleyrand et l'on doutait que la durée en fût réellement bornée au terme de cinq ans1 ». Dans l'opinion de l'ambassadeur, « le gouvernement anglais visait à l'annihilement de toutes les colonies par le manque de bras, dût-il même sacrifier la Jamaïque, certain que les Indes Orientales et la Chine produiraient plus de sucre et de café que l'Europe ne pouvait en consommer »2.

1. La Chastre à Talleyrand, 21 octobre, 26 octobre, 29 novembre 1814. ↩

2. Desbassyns de Richemont (Ph.) 1774-1840, chargé sous le Consulat et l'Empire de négociations avec l'Angleterre qu'il réussit à conclure favorablement; obtint en 1811 la délivrance des prisonniers français retenus sur les pontons, contribua à la restitution de plusieurs colonies au moment de la paix ; administrateur de nos établissements dans l'Inde. intendant de l'Ile Bourbon, membre du Conseil de l'amirauté, député. ↩

1. La Chastre à Talleyrand, 8 juin 1814.

2. La négociation relative aux affaires de l'Inde ne fut terminée qu'en janvier 1815. ↩