Chapitre IV
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M. de Chateaubriand et le gouvernement
IL est nommé ambassadeur a Londres (1822)
M. de Chateaubriand à Gand pendant les Cent-Jours. - Sa lettre au prince de Talleyrand, 6 mai 1815. - Ses offres de concours actif ne sont pas accueillies. - Lettre du prince de Talleyrand, 4 avril 1815. - M. de Chateaubriand, ministre d'Etat, 9 juillet ; pair de France, 17 août. - II est rayé de la liste des ministres d'Etat, 1816. Il quitte le parti libéral pour se joindre à la droite royaliste. - A la suite des succès de la droite aux élections de 1820, il est nommé ministre à Berlin, 30 novembre. - Ses prévisions sur l'unité politique en Allemagne et en Italie. - Il part pour Paris en congé, 26 avril 1821. - Sa réintégration comme ministre d'Etat, 30 avril. - MM. de Villèle et de Corbière menacent de quitter le ministère. - Incertitudes, négociations. - Retraite de MM. de Villèle et de Corbière, 27 juillet. - M. de Chateaubriand donne sa démission de ministre à Berlin, 30 juillet. - La crise ministérielle se renouvelle, décembre. - Chances de retour aux affaires, M. de Chateaubriand y aspire et y renonce alternativement. - Il est nommé ambassadeur à Londres, 9 janvier 1822. - La nature et les causes de son ambition.
Les instructions de M. de Chateaubriand : les relations entre la France et l'Angleterre ; conflit russo-turc ; Russie ; Italie; Espagne ; colonies espagnoles ; Portugal; Etats-Unis ; Saint-Domingue; traite des Nègres ; droit de pêche sur les côtes de Terre-Neuve; négociations éventuelles entre la France et l'Angleterre sur leurs relations commerciales, 27 mars 1822. But et caractère de la mission de M. de Chateaubriand à Londres.
Nous venons de voir comment se présentaient, en 1821, les affaires et la politique entre la France et l'Angleterre.
Dans quelles conditions, avec quel passé, sous l'empire de quels sentiments M. de Chateaubriand assumait-il la mission de les traiter?
Nous essayerons d'abord de le rechercher.
« La liberté sous l'Empire, la gloire sous la Restauration1 », à ces deux nobles passions René déclare avoir successivement voué son culte et ses efforts. Mais ce grand mot de gloire abritait encore sous sa plume de plus intimes pensées : par son dévouement, sa renommée, une action d'énergie habile telle qu'il la concevait, la France devait recevoir, avec un éclat digne d'elle, la direction et les forces capables d'assurer ses destinées et sa puissance.
1. Mémoires d'outre-tombe, V, p. 536. édition Biré. ↩
Pendant les Cent-Jours, M. de Chateaubriand s'était convaincu, qu'après le rétablissement de Louis XVIII, une politique d'union, capable de grouper de solides forces gouvernementales, devait être adoptée. Il en avait lui-même tracé le plan dans une lettre au prince de Talleyrand2? :
2. Le prince de Talleyrand, président du Conseil et ministre des Affaires Étrangères, était à ce moment plénipotentiaire de France au Congrès de Vienne. ↩
Gand, le 6 mai 1815.
Au prince de Talleyrand.
Mon Prince, M. le comte de Noailles3 vous dira combien votre présence est nécessaire. Elle l'est au point, qu'avant l'arrivée de M. de Noailles, j'étais au moment de vous envoyer un courrier. Je n'entrerai dans aucun détail. Vous savez par le voyageur toutes nos mesures ; je vous dirai seulement, mon Prince, que j'ai remis une note qu'on m'avait demandée. Dans cette note, je propose deux choses : de mettre M. le duc d'Orléans à la tête de l'armée, et vous, mon Prince, à la tête d'un ministère solidaire. Ce ministère serait choisi par vous parmi les hommes éclatants qui présentent un nom à l'Europe et des garanties à toutes les opinions. Une douzaine d'articles contiennent le développement de ce projet. Je sais ce qu'il y a à dire contre la nomination d'un chef principal ou d'un généralissime des armées ; mais, aux grands maux les grands remèdes, et nous ne sommes plus au temps des demi-partis : nous jouons une couronne, et cela vaut la peine d'être bien joué.
3. Alexis, comte de Noailles (1783-1835). ↩
Quant à la seconde base du projet, elle est trop naturelle pour n'être pas adoptée. Mais, si vous ne vous hâtez d'arriver pour déterminer les choix et commander les mesures, il est à craindre qu'on fasse encore quelque chose d'incomplet.
Venez donc vite, mon Prince, et croyez que je suis, avec reconnaissance, dévouement et respect, de Votre Altesse,
Le très humble et obéissant serviteur.
Le Vicomte de CHATEAUBRIAND.
« J'ai eu l'honneur de vous écrire précédemment que le Roi m'avait appelé à son conseil et qu'il m'avait chargé de lui faire des rapports sur l'intérieur. J'aurais, d'après cela, quelques droits à ce ministère : mais, mon Prince, mes prétentions sont subordonnées aux intérêts du Roi et de la patrie, ainsi qu'à vos vues et à vos projets1. »
1. Aff. Etr., Congres de Vienne, 1814-1815. Corresp. du prince de Talleyrand. Vol. 309-681, piece 176, f° 276 (inédite). ↩
Le prince de Talleyrand ne paraît pas s'être laissé persuader de l'opportunité, à cet instant, de sa présence et de son action à Gand2. Entre lui et M. de Chateaubriand la conception politique, l'identité de l'art et des tempéraments, la méthode d'aborder les problèmes et de les résoudre ne préparaient pas la collaboration. M. de Talleyrand avait pénétré à Vienne le jeu présent des grandes tractations européennes dans leur action ; il en avait mesuré le secret, pénétré les vues et il n'avait pas douté que des résolutions décisives devaient attendre l'issue de la lutte engagée par les puissances contre l'Empereur. En M. de Chateaubriand, il discernait l'écrivain, le publiciste, le champion, le défenseur ardent : il ne rencontrait pas la force patiente aux aguets du moment. Un échange de correspondance avait sans doute précédé la lettre que nous venons de citer1. M. de Chateaubriand nous en donne lui-même une indication précise dans ses Mémoires en reproduisant ces lignes que le Prince lui avait adressées de Vienne :
2. M. de Talleyrand arriva à Bruxelles le 19 juin 1815 et le 22 juin à Mons, où il rencontra le Roi. La première dépêche qu'il signa en rentrant en France est datée de Cambray le 28 juin 1815, pour informer le prince de Metternich de la désignation du duc de Dalberg pour représenter Louis XVIII auprès des Empereurs de Russie et d'Autriche et du Roi de Prusse. - All. Etr. V. 693, f° 3. Talleyrand à Dalberg à Munich, Cambray. 28 juin 1815, ibid., f° 4. - Talleyrand à Dalberg, pour le presser de quitter Munich et de se rendre à Paris, ibid., f° 7. Talleyrand à Metternich, confirmation de la désignation du duc de Dalberg, Paris, 9 juillet 1815, ibid., ↩
1. Voir Appendice, p. 427. ↩
Vienne, le 4 avril.
J'ai appris avec grand plaisir, Monsieur, que vous étiez à Gand, car les circonstances exigent que le Roi soit entouré d'hommes forts et indépendants:
Vous aurez sûrement pensé qu'il était utile de réfuter par des publications fortement raisonnées toute la nouvelle doctrine que l'on veut établir dans les pièces officielles qui paraissent en France.
Il y aurait de l'utilité à ce qu'il parût quelque chose dont l'objet serait d'établir que la déclaration du 31 mars, faite à Paris par les alliés, que la déchéance, que l'abdication, que le traité du 11 avril qui en a été la conséquence, sont autant de conditions préliminaires, indispensables, absolues du traité du 30 mai, c'est-à-dire que, sans ces conditions préalables, le traité n'eût pas été fait. Cela posé, celui qui viole lesdites conditions, ou qui en seconde la violation, rompt la paix que ce traité a établie. C'est donc lui et ses complices qui déclarent la guerre à l'Europe.
Pour le dehors comme pour le dedans, une discussion prise dans ce sens ferait du bien ; il faut seulement qu'elle soit bien faite, ainsi chargez-vous-en.
Agréez, monsieur, l'assurance de mon sincère attachement et de ma haute considération.