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L'Enchanteur 1768—1848

Talleyrand (suite 2)

Chateaubriand, ambassadeur à Londres (1822) · 22 min de lecture · p. 214–229 · chapitre 15 sur 44

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La politique française n'était pas demeurée inactive, elle s'était employée à ramener à Constantinople le calme et la prudence, à Saint-Pétersbourg la modération. Ces représentations assez pressantes avaient été faites de concert par la France, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, sans acheminer une détente. La Russie demandait « l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie, la reconstruction des églises grecques détruites par les Turcs, des garanties pour le libre exercice de la religion grecque et la distinction entre les rebelles et les Grecs qui sont restés soumis ». A ces propositions la Porte avait d'abord répliqué en réclamant « qu'on lui livr » t les Grecs réfugiés sur le territoire russe, refusant à la Russie tout droit de se mêler des affaires des provinces grecques » ; par une note remise en décembre 1821 à Saint-Pétersbourg, elle avait fait connaître « son intention de retirer une partie des troupes turques de ces deux provinces, de ne plus insister sur la remise des réfugiés et de faire quelques tentatives pour satisfaire la Cour de Pétersbourg sur ses autres demandes ». La Russie n'avait pas accueilli ces communications qui impliquaient la volonté de ne rien céder. Si la rupture devait suivre la longue période de tension, Louis XVIII était « décidé à rester neutre ». Dans la prévision des événements, il recommandait, comme « l'unique moyen de conjurer une partie des maux que doit entraîner une nouvelle guerre, l'union qui, depuis les transactions d'Aix-la-Chapelle, subsiste entre les cinq Cours. Il estimait que « chaque Etat, se trouvant livré à l'influence de son intérêt propre, abandonnerait nécessairement le soin de cette surveillance commune dont l'objet est de garantir partout le repos intérieur ». Il signalait chez les groupes révolutionnaires « l'ardeur des vœux pour une rupture » qui s'accordaient avec « leurs espérances ». Il dénonçait, au cas où la quintuple alliance viendrait à succomber, le danger d'une politique isolée où chaque puissance pourrait céder aux conseils, à l'ambition, à des intérêts particuliers, à la tentative même de prendre part aux hostilités, de voir renaître la guerre générale. Si ce fléau survenait « il faudrait regarder comme certaine la ruine de l'ordre social dans le vieux monde ».

La fidélité à ces vues sages et nécessaires était encore une préparation au rétablissement de la paix : « l sera possible aux puissances demeurées neutres d'intervenir avec succès pour faire cesser la guerre » de sauvegarder le « repos de l'Europe » et de limiter la rupture à des conséquences analogues à la lutte soutenue en 1787 entre la Russie et la Turquie.

Mais d'autres complications pouvaient surgir où l'empire ottoman perdrait son existence. Dans cette situation, « la France croit avoir le droit de réclamer les avantages qui compenseraient l'accroissement de puissance que de telles circonstances donneraient aux autres Etats ». Cette revendication devait être aussi juste que politique, parce qu'elle s'appuyait sur un système d'équilibre par l'état de possession, tel que les traités de 1815 l'avaient établi. La part reconnue alors à la France avait été notablement inférieure à celle qui lui appartenait avant les guerres de la Révolution, « et s'il fallait calculer ce que depuis trente ans l'Angleterre et la Russie ont acquis en territoires et en force réelle, on trouverait qu'il y a pour chacune d'elles un accroissement de plus d'un tiers ». En exprimant ces pensées, les instructions recommandaient, le moment venu de les faire entrevoir, « la plus grande circonspection, et de manière surtout à ce que la Cour de Londres ne prenne pas texte pour nous rendre de mauvais offices auprès de la Turquie ».

Russie. - Le Cabinet britannique devant assez naturellement s'efforcer de découvrir « quelle est la mesure de nos relations avec la Russie » l'ambassadeur devait « répondre avec assurance et en toute franchise que nous sommes en bonne intelligence avec elle comme avec toutes les puissances qui font partie de l'Alliance ; que nous avons de la reconnaissance pour la bienveillance avec laquelle elle est intervenue en notre faveur en diverses circonstances, mais que là se bornent nos rapports et que nous n'avons avec elle aucun arrangement particulier ».

Italie. - La politique française avait longtemps cherché à dégager nettement « les dispositions de l'Angleterre relativement aux affaires d'Italie ». Son attitude à Troppau et à Laybach n'avait révélé que sa propre incertitude, mélangée « de désapprobation des mesures que les Cours de Russie, d'Autriche et de Prusse avaient concertées pour la pacification du royaume de Naples ». Préoccupé de ne pas ébranler l'union des Cours alliées par l'expression « d'un désir qui pouvait naître du sentiment de sa dignité », Louis XVIII s'était borné à formuler « quelques objections contre le système adopté à Saint-Pétersbourg, à Vienne et à Berlin, « en ne prenant aux Congrès de Laybach et de Troppau qu'une part réservée, sensiblement analogue à celle de l'Angleterre. L'opinion du Cabinet de Londres, partisan de la limitation de l'occupation du royaume de Naples au délai convenu, ou même de l'abréger, correspondait aux vues de la France sur le même objet1. Mais l'intimité des rapports entre la Grande-Bretagne et l'Autriche pouvait faire soupçonner quelque accord dont l'ambassadeur devait avec soin contrôler l'existence et les conditions.

1. C'était bien l'application de la politique de prévoyance dont M. de Talleyrand avait recommandé la formule en disant : « Contenir la Prusse en Allemagne et l'Autriche en Italie. » ↩

Espagne. - La question espagnole tenait une place prépondérante dans les préoccupations du Cabinet des Tuileries ; l'Angleterre s'était abstenue, avec une persévérance obstinée, de révéler ouvertement ses vues à l'égard de la péninsule. Des indices sérieux permettaient au moins le doute sur ses véritables intentions ; on ne regardait pas, à Paris, comme certain qu'elle se fût abstenue d'actes équivoques, de nature à autoriser les révolutionnaires à croire à quelque appui britannique. On avait d'ailleurs remarqué, chez l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid, une répugnance peu dissimulée à concourir aux démarches de son collègue de France en vue de venir en aide à la position dangereuse du Roi d'Espagne; lorsqu'elle avait souvent prodigué ses outrages aux ambassadeurs étrangers, la populace de Madrid s'était toujours abstenue de démonstrations analogues contre le représentant anglais. Quand surviendra l'explosion prochaine que faisait présager la situation si critique de Ferdinand VII, quelle sera la conduite de l'Angleterre, quels ordres ont pu être donnés à sir William A' Court pour « le cas où la sûreté personnelle du Roi et de la famille royale se trouverait menacée? »

Colonies espagnoles. - A l'égard des colonies espagnoles, l'Angleterre a pratiqué un système qui ne laisse pas de doute sur les sympathies qu'elle éprouve pour leur indépendance. Elle ne s'est pas fait faute de se prononcer en leur faveur, au moins sous le rapport commercial; par ses vaisseaux marchands, elle a fourni aux révoltés d'abondantes munitions; elle a importé chez elle les produits des provinces insurgées ; elle a favorisé en Hollande le recrutement de leurs partisans : « Sa conduite implique une reconnaissance tacite de l'indépendance ». Mais la reconnaissance sera-t-elle déclarée, ou ne se produira-t-elle qu'après l'exemple d'une autre puissance, peut-être les Etats-Unis? N'a-t-elle pas déjà des agents chargés d'établir les relations commerciales? Ces agents sont-ils déjà publiquement agréés par les autorités des provinces soulevées? Cette situation ne s'établirait-elle à leur profit qu'après une reconnaissance officielle de l'indépendance ?

Portugal. - Le retour de la Cour du Brésil à Lisbonne en 1820, accompli sur le conseil de l'Angleterre, avait suivi de près les changements établis en Portugal. Les Cortès avaient modifié, au détriment de la Grande-Bretagne, plusieurs articles importants des anciens traités commerciaux ; elles avaient rétabli le droit de 30 p. 100 sur l'importation des laines anglaises, précédemment abaissé depuis 1813 à 15 p. 100. Une aggravation si lourde n'avait cependant provoqué aucun changement dans les dispositions du Cabinet de Londres; il se dispose à accréditer à Lisbonne un ambassadeur, sans tenir compte de la résolution du Portugal de ne se faire représenter auprès d'elle, comme auprès des autres Cours, que par un chargé d'affaires. Une telle condescendance ne devait-elle pas « se rattacher à quelque plan relatif à la situation actuelle des colonies portugaises, dont l'émancipation commerciale doit entrer dans les vues de l'Angleterre? »

Etats-Unis. - « Quels sont les véritables rapports de l'Angleterre avec les États-Unis? » Longtemps on avait cru que la paix conclue en 1815 n'était qu'une interruption de l'état de guerre. « Si nos rapports sont exacts, la Cour de Londres se serait, dans ces derniers temps, beaucoup rapprochée des États-Unis. Il est assez important de découvrir les motifs de ce rapprochement. »

Saint-Domingue. - D'après des publications anglaises, il avait été question, entre Christophe1 et l'amiral Popham, « d'arrangements dont la base était l'exclusion du pavillon français des ports de Saint-Domingue » Une entente de cette nature n'aurait pu être conclue qu'en violation des traités, notamment de l'un des articles additionnels secrets du traité du 30 mai 1814, portant, de la part de l'Angleterre, l'engagement « de ne mettre aucun obstacle aux mesures que la France prendrait pour recouvrer Saint-Domingue ». Son caractère avait à l'avance découvert le secret de l'opposition britannique « aux démarches que nous pourrions faire pour rattacher cette colonie au système de la France, soit en reconnaissant son indépendance pour nous réserver les avantages qui semblent dus à la métropole, soit de toute autre manière » Quelles dispositions des tentatives de cette sorte rencontreraient-elles à Londres ?

1. Christophe (1767-1820). esclave noir qui joua un rôle important dans l'insurrection de 1790, fut nommé général par Toussaint Lonverture ; après les luttes et les compétitions qui ravagèrent l'île de Saint-Domingue (ou Haiti), fut proclamé président (1806), prit le titre de roi sous le nom de Henri Ior (1814), il régna neuf ans sur la partie septentrionale de l'île et se suicida en 1820 pour échapper à la révolte soulevée contre lui: ↩

Traite des Nègres. - L'abolition de la traite des Nègres était, depuis le début de la Restauration, l'objet de la faveur anglaise. On connaît déjà les phases antérieures des négociations sur cette question ; depuis 1814, le Cabinet des Tuileries n'avait pas cessé d'opposer une résistance irréductible aux efforts de l'Angleterre pour arriver à la reconnaissance du droit de visite, mais il s'était appliqué à poursuivre ce trafic odieux. A Aix-la-Chapelle, il avait proposé « de combattre la traite des Nègres, non seulement dans l'opération du transport, mais sur les heux mêmes où se consomment l'achat et la vente des esclaves ». Une loi de 1817 avait ordonné la confiscation de tout navire cherchant à introduire des Noirs dans les colonies françaises, et l'interdiction du capitaine. Ces pénalités avaient été peu après déclarées applicables à tout bâtiment « prenant part à la traite en quelque lieu et de quelque façon que ce soit ». Les Chambres devaient se prononcer sur un nouveau texte législatif établissant « des amendes pécuniaires, graduées depuis mille jusqu'à dix mille francs, contre toute personne quelconque intéressée au commerce des Noirs »

Malgré une répression si rigoureusement établie, le gouvernement britannique persistait à imputer à la France tous les actes commis contre les lois interdisant la traite. S'il se trouvait encore des bâtiments français pour pratiquer ce déplorable commerce, il en était d'espagnols et même d'anglais; ceux-ci naviguaient sous pavillon français et se pourvoyaient de faux papiers de bord fabriqués dans l'île danoise de Saint-Thomas. L'opposition parlementaire anglaise harcelant le ministère de ses réclamations, l'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, ne manquait pas, aux approches de chaque session, de réitérer ses plaintes et de renouveler ses démarches. Tout récemment encore, il avait réclamé, sous forme d'une note remise au ministre des Affaires Étrangères, « que de nouvelles mesures soient prises séparément, ou de concert, entre les deux gouvernements pour atteindre le but proposé »

M. de Chateaubriand était chargé d'y répondre complètement. Il devait rappeler au ministre anglais que son gouvernement luttait avec rigueur pour détruire sur les territoires de sa domination, sans y être encore parvenu, le trafic flétrissant; que sept années seulement s'étaient écoulées depuis que la France s'était engagée à appliquer l'interdiction de la traite ; qu'elle y avait été contrainte par une « sorte de surprise », sous la forme d'une « ratification d'un décret des Cent-Jours qui l'avait abolie. Enfin, à Vienne, l'acte signé par l'ambassadeur du Roi, relatif à l'abolition de la traite, portait cette restriction : « tout en ménageant ses intérêts, les habitudes des préventions mêmes de ses sujets ». Le traité de 1814 avait précédemment établi un délai de cinq ans pour « l'exécution de cette mesure par la France ». On demandait aujourd'hui une action concertée en vue d'accélérer la destruction de la traite; déjà des conférences, auxquelles avaient pris part le marquis d'Osmond, avaient eu lien à Londres en 1816, 1817, 1818; veut-on les renouveler? L'ambassadeur y assistera encore. Poursuit-on « la commission mutuelle du droit de visite? » La France persistera à ne pas l'accepter. Ces explications positives devaient être accompagnées de toutes les indications propres à donner confiance dans les dispositions du gouvernement du Roi « à fournir au ministère britannique, sur cette question, tous les éléments qui pourront lui apporter quelque facilité dans ses débats avec l'opposition ».

Droit de pêche sur les côtes de Terre-Neuve1. - On a vu déjà dans les instructions des précédents ambassadeurs, notamment celles du duc Decazes, l'exposé et l'origine des droits de la France à la pêche sur une partie des côtes de Terre-Neuve, les traités par lesquels l'Angleterre les avait reconnus et les complications suscitées la suite de concessions accordées aux Etats-Unis par le Cabinet de Londres dans les mêmes parages. La question n'avait pas encore été réglée; il s'agissait donc de limiter, par une interprétation du traité du 20 octobre 1818 entre l'Angleterre et les Etats-Unis, le droit de pêche des Américains dans les parties de la côte où les Anglais l'exerçaient eux-mêmes, et de mettre un terme à « l'extension abusive que les Etats-Unis ont donné à la concession qui leur a été faite »

1. Le droit de pêche à Terre-Neuve rencontra souvent des empêchements ou des contestations de la part du gouvernement anglais. Un des exemples les plus récents se produisit en 1886. Une loi votée par le parlement de Terre-Neuve, sanctionnée par la Reine, avait décidé qu'à l'avenir les pêcheurs français ne pourraient plus s'approvisionner de bait (appât de pêche) auprès des Terre-Neuviens. C'était, pour nos compatriotes, la ruine de la prochaine campagne de pêche. Notre chargé d'affaires à Londres, le comte d'Aubigny, après la notification de lord Iddesleigh, ministre des Affaires Etrangères, lui présenta les observations les plus fermes à l'égard d'un procédé quelque peu inamical. Il recevait le lendemain la lettre suivante (traduction) : « Cher comte d'Aubigny, quand vous m'avez entretenu hier de votre réponse au sujet des pêches de Terre-Neuve, j'étais sous l'impression que la lettre avait été retenue pour des réflexions ultérieures. Nous pensons qu'elle pourrait être modifiée quant à un détail important, et nous serions très heureux si vous pouviez nous la faire rendre. Peut-être pourrais-je arranger une entrevue entre Votre Excellence et M. Stanhope (ministre des Colonies), et je m'efforcerai d'avoir aussi lord Salisbury, afin de voir s'il n'y a pas moyen d'arriver à un accommodement satisfaisant. Jeudi serait probablement un jour commode pour notre entrevue. Je reste, etc. etc. » a (Signé) Iddesleigh. s « Foreign-Office, 7 septembre 1886. » Dans une conférence à laquelle assistaient les ministres des Affaires Etrangères et des Colonies, ainsi que lord Salisbury, premier ministre, notre chargé d'affaires eut pleinement gain de cause. Nos armateurs eurent le temps d'organiser un service et de se pourvoir par leurs propres moyens de l'appât nécessaire, au grand détriment des Terre-Neuviens qui retiraient un gros bénéfice de la vente du bait. (Communication du comte d'Aubigny, chargé d'affaires de France à Londres en 1886.) ↩

Négociation éventuelle entre la France et l'Angleterre sur les relations commerciales entre les deux pays. - Déjà le traité du 30 mai 1814 avait indiqué la possibilité d'un traité de commerce à intervenir entre la France et l'Angleterre, sans qu'aucune ouverture ne fût venue encore amorcer la négociation. Au moment où M. de Chateaubriand venait d'être investi de la mission de représenter le Roi en Angleterre, sir Charles Stuart faisait connaître la disposition du Cabinet britannique à diminuer le tarif anglais, en échange de la modification du tarif français. « Il propose : 1° d'établir sur l'importation des produits respectifs, soit bruts, soit manufacturés, un nouveau tarif de droits ad valorem, c'est-à-dire d'après la valeur vénale de la marchandise, et non plus d'après la mesure et le poids ; 2° de permettre entre les sujets des deux pays (dans leurs possessions d'Europe) une parfaite et réciproque liberté de commerce et un échange illimité des produits de toute espèce, à l'exception des blés ; 3° de diminuer considérablement les droits sur les vins, si nous consentons à admettre ses cotons fabriqués et de fixer pour les autres marchandises le droit d'importation à 10 p. 100 ad valorem. »

Ces offres, d'apparence si avantageuse, avaient surtout pour objet de parvenir à l'introduction des cotons anglais ; mais, en France, pendant la dernière période de quinze ans, le nombre des fabriques de coton avait centuplé, leur industrie intéressait une population nombreuse, et il n'était pas à prévoir qu'une majorité pût se rencontrer dans les Chambres pour accepter des modifications douanières d'une si grande portée. L'ambassadeur avait « à faire entendre que les propositions dont il s'agit doivent donner lieu à un examen approfondi et que, du reste, il ne serait possible de rien préparer pour cette année, la session des Chambres étant trop avancée pour pouvoir leur présenter un nouveau projet, si le gouvernement se décidait à changer son tarif ».

Un texte de loi était déjà déposé aux Chambres, portant augmentation des droits d'importation sur les fers en barre traités à la houille ou au laminoir, et le gouvernement anglais avait « déjà fait réclamer contre cette proposition qu'il regarde comme ayant pour objet l'exclusion des fers de fabrication anglaise » Toute autre était la raison qui motivait cette modification : il ne s'était pas agi « de changer nos relations commerciales avec telle ou telle puissance, ni d'altérer un tarif dont les dispositions communes à tous les pays n'en peuvent blesser aucun. Le gouvernement du Roi, entraîné par la tendance générale de toute l'Europe vers un système qui protège l'industrie intérieure, a successivement réglé les taxes de douane dans l'unique vue de répondre aux besoins de l'agriculture et des fabriques... »

En 1814, on avait tenu principalement compte de la valeur des fers des pays alors producteurs aux plus bas prix, afin d'établir une balance favorable entre les prix des fers de France et de l'étranger. Il s'était produit, aussitôt la promulgation de la loi, de tous côtés, des plaintes sur son insuffisance, « des ventes de fers étrangers s'opéraient à des taux fort inférieurs à ceux qui avaient servi de base à la loi ». Il en résulta un abaissement considérable du rendement des forges en France. La cause directe était l'emploi de la houille et du laminoir pour la fabrication des fers; l'industrie y trouvait une économie des trois quarts de la dépense, une diminution de main-d'œuvre et de temps. Cet état de choses avait décidé l'ordonnance royale du 3 novembre 1821 « contre les fers laminés ou traités à la houille » l'industrie française n'étant pas outillée pour l'emploi de ces moyens nouveaux. La règle était égale pour tous les pays, mais cependant, en fait, elle portait sur l'Angleterre, « qui doit è la perfection de ses machines et à l'heureux rapprochement de ses gîtes de houille l'avantage de cette fabrication »

Le tarif anglais contenait d'ailleurs des dispositions très différentes sur les mêmes articles suivant leur origine : les vins de France notamment supportaient un droit de 380 francs l'hectolitre ; les vins d'Espagne et du Rhin, dont le prix commercial était fort supérieur, ne devaient acquitter que 118 et 119 francs l'hectolitre. Les tarifs français ne distinguaient aucune origine, mais seulement entre les vins « de boisson ordinaire et ceux qu'on appelle vins de liqueur ». Nos surtaxes de navigation étaient indistinctement égales pour tous les pavillons étrangers, quel que fût leur point de départ; en Angleterre au contraire, les droits étaient gradués suivant l'origine des articles : « de telle sorte qu'un navire étranger (et il est naturellement supposé français), qui traverse la Manche pour transporter du vin en Angleterre, paie 107 francs par tonneau de mer, tandis que le navire portugais ne subit qu'une taxe de 8 francs ».

De ces comparaisons M. de Chateaubriand devait tirer une démonstration dont l'évidence ferait admettre que « l'unique objet des projets de loi est de protéger nos forges contre une fabrication qui a sur elle une telle supériorité que la concurrence les anéantirait..., qu'il s'agit ici d'un produit qui ne doit subvenir qu'à la consommation intérieure et qui ne pourra jamais embarrasser les marchés des tierces puissances où l'Angleterre conserve tous ses avantages ».

Les instructions se terminent par la recommandation de suivre, pour les faire connaître, les mouvements variables de la situation intérieure de la Grande-Bretagne dont les intérêts commandent toujours la direction de sa politique extérieure1.

1. Avant son départ pour Londres, M. de Chateaubriand reçut du vicomte de Montmorency une lettre particulière, en date du 29 mars 1822 (Aff. Etr. Angleterre, V. 615, f° 136, pièce 51), pour lui signaler les prises faites par les corsaires insurgés des colonies espagnoles de l'Amérique et armés en course contre le pavillon et le commerce de la Métropole. « Quelques-unes des prises faites par les corsaires insurgés peuvent n'avoir pas été conduites dans les ports d'armement et des accidents de mer, ou d'autres circonstances, ont pu déterminer les capteurs à les amener dans quelques-uns des ports du pays ou vous résidez. Il nous serait utile, Monsieur l'ambassadeur, de connaître si ces prises y ont été admises ; si on les a regardées comme légales, quoique le gouvernement et le pavillon des capteurs n'eussent pas été reconnus ; ou si on a cru devoir les remettre à la disposition du gouvernement espagnol ou des capturés, lorsqu'elles ont été réclamées en leur nom. Je vous prie, Monsieur l'ambassadeur, de vouloir bien me donner tous les renseignements que vous aurez pu vous procurer sur les règles qui sont suivies en cette occasion par le gouvernement britannique et sur la conduite qu'il croit devoir observer, soit avec les capteurs, soit envers les capturés. Je pense qu'il vous sera facile de vous procurer confidentiellement ces informations. » Les instructions du Roi, les lettres de créances de M. de Chateaubriand, leur copie à remettre, suivant l'usage, au ministre des Affaires Etrangères, et les lettres de rappel du duc Decazes que l'ambassadeur devait présenter au Roi d'Angleterre, avec leur copie pour le marquis de Londonderry, dites copies d'usage, furent envoyées au nouvel ambassadeur par M. de Montmorency le 1er avril 1822. Ibid., f° 138. M. de Chateaubriand accusait réception de ces pièces par lettre à M. de Montmorency, Paris, 1er avril 1822, ibid., fo 139. ↩

En résumé, l'ambassadeur avait à définir au plus près la forme, le degré, les buts de la politique anglaise au dehors, tenir sous sa constante observation les points où elle visait plus particulièrement à établir son action, ses développements et ses modes d'ingérence. Le rôle du négociateur direct était plus restreint, limité à quelques affaires en cours. Sa mission consistait principalement dans une fonction d'information et d'influence, à laquelle devait essentiellement s'appliquer la faculté de pénétrer, d'intervenir avec nuance ou autorité, d'exercer l'ascendant issu de la confiance et de l'art de plaire que Voltaire plaçait déjà au premier rang des moyens de l'ambassadeur.

CHAPITRE V LE CONFLIT RUSSO-TURC, DISPOSITIONS DES PUISSANCES. L'INDÉPENDANCE DES COLONIES ESPAGNOLES ET LA POLITIQUE ANGLAISE 1822.

Arrivée de M. de Chateaubriand à Londres, 5 avril 1822. - Sa lettre au marquis de Londonderry, 6 avril. - Sa première dépêche au vicomte de Montmorency, 9 avril. - Il lui rend compte de son premier entretien avec lord Londonderry, 12 avril; la situation du Cabinet français ; le conflit russo-turc ; l'indépendance des colonies espagnoles ; jugement sur lord Londonderry; nouvelles politiques anglaises, 12 avril. - M. de Montmorency prévoit la reconnaissance des colonies espagnoles par l'Angleterre, 18 avril. - La Russie demande quelle serait l'attitude des grandes puissances au cas d'une rupture russo-turque. - Réponse du Divan aux propositions russes, note du 28 février 1822. - Propositions du prince de Metternich communiquées à Londres. - Chateaubriand à Montmorency; la question du rappel des ambassadeurs à Constantinople, 16 avril. - Conversation avec M. Canning et le comte de Lieven. - Communication du prince Esterhazy à Chateaubriand, 18 avril. - Première audience royale, 19 avril. - Montmorency à Chateaubriand, 25 avril : en cas de rupture russo-turque le Roi rappellera son ambassadeur à Constantinople, si les autres Cours prennent cette décision. M. de Tatitscheff se rend à Saint-Pétersbourg pour faire valoir auprès de l'Empereur le point de vue de conciliation adopté de concert avec le chancelier autrichien. - Chateaubriand à Montmorency, 23 avril : l'ambassadeur croit à la rupture ; l'Angleterre maintiendra, au cas de la rupture, son ambassade à Constantinople, 25 avril; Drawing-room; lord Londonderry expose les raisons du maintien en toute éventualité de l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, sa note verbale au comte de Lieven, quelle doit être la résolution de la France, 26 avril. - Montmorency à Chateaubriand, 2 mai: doutes sur la sincérité et la neutralité anglaises en Orient. - Chateaubriand à Montmorency, 2 mai : indifférence apparente de lord Londonderry en apprenant la décision de Louis XVIII sur le rappel de son ambassadeur à Constantinople ; explication des contradictions du Cabinet anglais dans ses rapports avec la Russie et l'Autriche ; analyse de la situation politique anglaise.

Montmorency à Chateaubriand, 6 mai : l'admission des vaisseaux des colonies espagnoles dans ses ports est pour l'Angleterre la question principale ; elle est fortement liée avec l'Autriche ; sir Charles Stuart affirme que la Grande-Bretagne obéit à ses intérêts commerciaux dans le Levant. - Chateaubriand à Montmorency, 7 mai : lord Londonderry croit à la paix; il propose au Cabinet de Paris une négociation sur la question des colonies espagnoles ; l'ambassadeur conseille une réponse amicale sur la base de la nécessité d'admettre la liberté du commerce avec les colonies espagnoles. - Montmorency à Chateaubriand, 13 mai : le Roi a fait connaître les motifs qui l'éloignent d'une réponse positive, il charge l'ambassadeur d'encourager lord Londonderry à préciser ses ouvertures. - Chateaubriand à Montmorency, 21 mai : lord Londonderry accueille sans déplaisir la réponse française, son langage au ministre d'Espagne à Londres, la mort du duc de Richelieu. - Effets favorables de l'action autrichienne à Saint-Pétersbourg ; confiance du prince de Metternich. - Montmorency à Chateaubriand, 18 mai : satisfaction de l'Empereur Alexandre. 23 mai : les dispositions conciliantes de la Turquie. - Chateaubriand à Montmorency, 24 mai : les dépêches du comte de Lieven comme les informations venues de Saint-Pétersbourg à MM. de Rothschild sont à la paix. - Montmorency à Chateaubriand, 27 mai : les nouvelles de Berlin confirment les chances de la paix. - Chateaubriand à Montmorency, 28 mai : il demeure inquiet sur le maintien de la paix ; but nécessaire de la politique ; 31 mai, négociations commerciales de l'Angleterre avec la Columbia, le Mexique et le Pérou ; le Congrès des Etats-Unis a reconnu l'indépendance des colonies espagnoles. - Chateaubriand à Montmorency, 7 juin : l'ambassadeur invité à Windsor par Georges IV. - Montmorency à Chateaubriand, 10 juin : satisfaction de Louis XVIII en apprenant les témoignages de la bienveillance royale à l'égard de son ambassadeur. - Montmorency à Chateaubriand, 10 juin : l'Empereur Alexandre désire l'ouverture entre les ministres des Cours alliées à Vienne de conférences pour la discussion des affaires générales de l'Europe, lord Strangford a informé l'Empereur Alexandre de l'évacuation des principautés ; 13 juin, le comte de la Ferronnays et le général Pozzo di Borgo confirment ces nouvelles ; 17 juin, M. de Tatitscheff envoyé à Vienne, la conférence, l'évacuation des principautés, mesures pour la pacification des provinces insurgées, l'Empereur Alexandre demande que l'ambassadeur de France à Vienne reçoive des instructions en conséquence. - Chateaubriand à Montmorency, 11 juin : communication des précédentes informations à lord Londonderry, la marquise de Conyngham, le voyage du Roi sur le continent; la season, la première réception de l'ambassadeur ; 14 juin, Drawing-room, bal à la cour, présentation des Français de distinction, l'ambassadeur annonce à George IV la nouvelle de la paix.

Montmorency à Chateaubriand, 13 juin : attente de la première impression de lord Londonderry à la nouvelle de la paix, le Cabinet ne juge pas possible de traiter au sujet des modifications de tarifs douaniers proposées par l'Angleterre. - Chateaubriand à Montmorency, 13 juin : dispositions projetées du ministère britannique à l'égard des affaires espagnoles ; 18 juin, communications de lord Londonderry sur ce sujet au prince Esterhazy, ses idées touchant les Conférences de Vienne, le prince de Metternich a prescrit à l'internonce autrichien de se joindre aux démarches de lord Strangford auprès du Divan, Georges IV annonce le Congrès et son intention de se rendre à Vienne, les vues de l'ambassadeur sur le rôle de la France aux conférences de Vienne. - Montmorency à Chateaubriand, 1er juillet : les conférences préliminaires de Vienne, l'exposé du prince de Metternich rédigé sur les bases du Memorandum de M. de Tatitscheff; 4 juillet, entente étroite entre le chancelier autrichien et M. de Tatitscheff, lettre du prince de Metternich à lord Strangford en vue de la conformité de la marche de l'ambassadeur anglais avec les données de M. de Tatitscheff sur les intentions de l'Empereur Alexandre.