Chateaubriand (suite 2)
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« Sa Majesté Britannique s'est ensuite informée des nouvelles de Monsieur, de Monseigneur le duc d'Angoulême, de Madame et de S. A. R. Madame la duchesse de Berry. Elle a daigné ensuite ajouter quelques paroles très flatteuses pour moi et m'a témoigné sa satisfaction de ce que le Roi, mon maître, m'eût choisi pour son ambassadeur en Angleterre.
« Changeant ensuite de conversation, le Roi a parlé des élections prochaines. Je lui ai dit que j'étais persuadé qu'elles seraient bonnes ; mais, a-t-il repris, on nous assure que vous perdrez 24 voix (je crois qu'il a nommé sir Charles Stuart pour autorité, je n'ai pas bien entendu le nom). Je me suis récrié contre cette assertion, en ajoutant que si la brièveté du temps n'avait pas permis au ministère de prendre toutes les précautions désirables, il avait une telle majorité que, dans tous les cas, il n'y avait rien à craindre, et que la convocation d'une session d'été était une excellente opération. Le Roi m'a parlé, dans ce moment, du côté gauche de la Chambre et, à propos de M. de Lafayette1, il m'a fait, avec une excellente mémoire, l'histoire de toute la haute société de France. Il n'y a peut-être que Sa Majesté Très Chrétienne qui sache mieux T'histoire des familles de son royaume. L'audience a duré trois quarts d'heure, ce qui a été remarqué; et je crois que si le Roi n'eût pas été pressé par la nécessité de recevoir les personnes qui étaient venues lui faire leur cour, elle se serait encore prolongée.
1. Lafayette (général marquis de) 1757-1834; prit une part très importante à la guerre d'Amérique et aux événements de la Révolution; contraint de quitter la France (1792), prisonnier à Olmintz (1792-1797), il rentra dans la vie politique sous la Restauration et le gouvernement de juillet. ↩
« Rentré dans les appartements, j'ai pris mon rang d'arrivée après le comte de Lieven et le prince Esterhazy. Lorsque Sa Majesté a paru en public, Elle m'a parlé de nouveau avec bonté. Je lui ai présenté M. le comte de Caraman pour prendre congé; M. le vicomte de Marcellus, mon premier secrétaire d'ambassade et M. le comte de Gallifet (sic). Le Roi ayant dit au prince Esterhazy, auprès duquel il me voyait, que j'étais son nouveau collègue, le prince, avec une politesse qui va devenir matière de dépêches diplomatiques, a répondu qu'il était extrêmement flatté d'avoir un collègue tel que moi1. »
1. Chateaubriand à Montmorency, Londres 19 avril 1822, n° 13, ibid., f° 165, pièce 66. M. de Chateaubriand a cité dans les Mémoires quelques lignes se référant à un message dont Louis XVIII l'avait chargé pour Georges IV relativement au séjour du duc Decazes en Angleterre. Mém. d'outre-tombe, IV, p. 240 et 241. ↩
L'empressement que rencontrait M. de Chateaubriand causait à Paris une sincère satisfaction. En l'informant que ses dépêches avaient été placées sous les yeux du Roi, M. de Montmorency écrivait :
« Sa Majesté a lu avec beaucoup d'intérêt les détails de votre audience de réception et elle a été très touchée des sentiments que le Roi d'Angleterre vous a exprimés pour elle. s Du langage de lord Londonderry, c nous devons conclure que le Cabinet de Londres n'est point, dans ses dispositions, très bienveillant à l'égard de la Russie, et cependant la conduite de l'Autriche, avec laquelle il doit être d'accord sur les affaires d'Orient, est presque obséquieuse vis-à-vis de l'Empereur Alexandre. Vous avez jugé avec raison que nous pouvions, quant au rappel de notre ambassadeur, agir sans subordonner nos décisions à celles de l'Angleterre. Ainsi donc, comme je vous le mandais dans ma dernière lettre particulière1, nous nous sommes décidés de déférer au vœu de la Cour de Russie sur ce point... J'ai annoncé à M. le général Pozzo que, dans le cas où la Turquie, persévérant dans le refus d'exécuter les traités, amènerait, par force obstination, les choses au point où une rupture serait inévitable et aurait lieu, le Roi qui ne se dissimule pas les dangers, pour ses projets au Levant, attachés au rappel de son ambassadeur, voulant cependant donner une preuve de déférence à ses alliés, ordonnerait ce rappel, si les autres Cours prenaient cette décision. J'ai chargé M. de La Ferronnays de faire verbalement cette communication au Cabinet de Saint-Pétersbourg. Comme nous savons que l'Autriche et la Russie ont pris la même résolution, nous n'avons vu aucun inconvénient à suivre leur exemple, et il était bon que nous ne nous laissions pas devancer par la Cour de Londres qui, malgré son hésitation, finira par agir de la même manière2. »
1. La correspondance particulière dont nous retrouvons ici la trace se révèle partiellement dans les Mémoires d'outre-tombe. Elle ne parait pas avoir été conservée aux Archives des Affaires Etrangères. ↩
2. Montmorency à Chateaubriand, 25 avril 1822, n° 4. A/f. Etr. Angleterre, V. 615, f° 177, pièce 77. ↩
Les chances paraissaient d'ailleurs s'ouvrir vers une détente. M. de Tatitscheff se préparait à quitter Vienne pour se rendre à Saint-Pétersbourg ; ses conférences avec M. de Metternich avaient abouti à adopter un point de vue de conciliation dont l'envoyé russe devait faire valoir auprès de l'Empereur Alexandre les motifs. Bien qu'à Constantinople l'internonce jugeât encore un rapprochement presque impossible, les ambassadeurs de France et d'Angleterre admettaient la probabilité d'un accord ; la Turquie s'abstenait en effet de tout préparatif nouveau sur le Danube, elle maintenait l'assurance de la prochaine évacuation de la Moldavie et de la Valachie1.
1. Montmorency à Chateaubriand, 22 avril 1822 n° 3, ibid., f° 167. ↩
Ces nouvelles avaient déjà causé quelque émoi à Londres. M. de Rothschild, ayant dîné chez M. de Chateaubriand le 21 avril, l'avait informé qu'un courrier, arrivé de Vienne la veille, lui avait apporté la nouvelle du départ de M. de Tatitscheff pour Pétersbourg. L'opinion y vit aussitôt la révélation d'une rupture, M. de Chateaubriand admettait la même signification : « Si toutes les espérances de paix reposent sur les paroles dont M. de Tatistcheff est porteur de la part de M. de Metternich, nos espérances pourraient bien s'évanouir... Si cette fatale guerre doit avoir lieu, notre gouvernement en a sans doute calculé toutes les chances. Une flotte et des bâtiments de transport, préparés sans bruit à Toulon, me sembleraient à tout événement une précaution sage »
Aux yeux de l'ambassadeur, les menaces semblaient s'étendre ; la France avait encore, selon lui, intérêt à une action directe en Italie : « Trouverez-vous mauvais qu'en forme de conversation, et en causant avec le prince Esterhazy sur cette dépêche de M. de Metternich1, je lui fasse entendre que, si l'Autriche avait besoin de retirer une partie de ses troupes, nous pourrions les remplacer dans le Piémont? Quelques bruits répandus ici sur un prétendu rassemblement de nos régiments dans le Dauphiné m'offriraient un texte favorable. J'avais proposé à l'ancien ministre2? de mettre garnison à Turin, lors de la révolte du mois de janvier à Turin; il rejeta cette mesure et je pense qu'il fit en cela une faute capitale. Je persiste à croire que la présence de quelques troupes françaises en Italie produirait un grand effet sur l'opinion et que le gouvernement du Roi en recueillerait beaucoup de gloire. Il n'y a toujours aucun mal à me laisser sonder le terrain3. »
1. Dépêche dont le prince Esterhazy avait donné communication à M. de Chateaubriand. Voir Chateaubriand à Montmorency, 18 avril 1822, p. 245. ↩
2. Le baron Pasquier. ↩
3. Chateaubriand à Montmorency, le 23 avril 1822, n° 15, ibid., fo 174, pièce 69. Dans les Mém. d'Outre-tombe, IV, p. 241, M. de Chateaubriand cite cette dépêche en lui donnant inexactement la date du 13 avril 1822. — M. de Montmorency n'encouragea pas une ouverture sans doute périlleuse ; il prévint qu'elle « a fort attiré l'opinion du Roi », il écrit le 29 avril : « Le conseil a jugé que, si le gouvernement devait s'occuper d'une telle proposition, c'était directement qu'il serait convenable de le faire, ou au moins à Paris qu'il faudrait faire les démarches préliminaires. Mais cette question a paru beaucoup trop grave pour être traitée avant d'avoir été longtemps méditée et, quant à présent, l'intention du Roi est que vous ne l'abordiez pas avec le prince Esterhazy. Ibid., fº 185, pièce 74. ↩
La résolution de l'Angleterre, à l'égard du rappel de son ambassadeur à Constantinople, ne pouvait plus tarder à se révéler. Le marquis de Londonderry lui-même donnait, le 25 avril, à M. de Chateaubriand communication de la décision arrêtée.
« L'Angleterre ne retirera point son ambassadeur à Constantinople, » annonçait aussitôt l'ambassadeur. « Dans le cas où la Russie se renfermerait strictement dans les quatre propositions de son ultimatum1, et dans le cas où la Porte refuserait de satisfaire à ces quatre propositions, alors l'Angleterre ferait remettre au Divan, par les mains de lord Strangford, une protestation qu'elle rendrait publique, et dans laquelle elle déclarerait que la Russie fait une guerre juste et la Turquie une guerre injuste. Mais l'ambassadeur anglais n'en resterait pas moins à Constantinople. Lord Londonderry m'a lu une note verbale dans ce sens qu'il va remettre au comte de Lieven... Lord Londonderry m'a ajouté que la résolution du Cabinet anglais n'altérerait en rien la bonne intelligence qui doit régner entre les alliés et que l'Angleterre voulait garder une neutralité parfaite. »
1. Voir les quatre conditions de l'Ultimatum, pp. 183 et 213. ↩
Le ministre était naturellement amené à demander si la France avait donné sur la même question sa réponse ; tenu par une recommandation de secret, M. de Chateaubriand se borna à dire « que si notre réponse était faite, elle le serait dans un sens favorable à la plus grande union des puissances2 ».
2. Chateaubriand à Montmorency, 25 avril 1822 à 8 heures du soir. n° 16, f° 176, n° 16, pièce 70. La dépêche était immédiatement portée à Paris par M. Billing, en courrier extraordinaire. « M. Billing jeune homme laborieux et plein de zèle, n'ayant pas quitté Londres depuis cinq ansi écrivait M. de Chateaubriand, le 26 avril, au ministre. Ibid., f°180, n° 17, pièce 72. ↩
A cette communication, lord Londonderry joignit bientôt un commentaire particulièrement significatif :
« Le Drawing-Room, ou la grande réception royale », écrivait le 26 avril M. de Chateaubriand à M. de Montmorency, « qui a eu lieu mardi 23 fut magnifique. Le Roi me parla encore avec toute sorte de bonté et, le soir, je dînai chez le ministredes Affaires Etrangères avec le corps diplomatique pour célébrer l'anniversaire de la naissance de Sa Majesté. Lord Londonderry me porta une santé particulière et, en sortant de table, il me prit à l'écart pour causer un instant avec moi. - « Vous devez, me dit-il, être curieux de savoir quelle est notre opinion relativement à la proposition de la Russie. Nous n'avons encore rien décidé, mais venez jeudi à 4 heures et demie à l'hôtel des Affaires Étrangères, et je vous ferai connaître la résolution de notre Cabinet. - »
« Cette franchise m'étonna ; je remerciai lord Londonderry et, hier jeudi, je ne manquai pas de me trouver au rendez-vous.
« Le prince Esterhazy y était avant moi. J'attendis quelque temps dans un salon particulier, où je vis arriver le ministre de Prusse, à qui lord Londonderry fit dire qu'il ne pourrait pas lui donner audience. A 5 heures, le prince Esterhazy s'étant retiré, je fus introduit auprès du ministre des Affaires Étrangères. - « Eh bien, me dit-il en venant à moi et en me prenant les mains, votre gouvernement est-il déterminé à quelque chose? - Mais, lui répondis-je en riant, je croyais venir apprendre ce que vous avez fait à Londres, et c'est vous qui voulez savoir ce que nous avons fait à Paris. Je ne le sais pas positivement, ajoutai-je, car moi, je ne suis pas ministre comme vous, et je n'assiste pas au Conseil, mais je puis vous assurer que mon gouvernement ne fera rien qui pourra tendre à rompre ou à refroidir l'union qui existe entre les cinq grandes puissances ». - Nous nous assîmes alors, et le marquis de Londonderry m'apprit ce que je vous ai mandé dans ma dépêche extraordinaire.
« Les raisons pour ne pas retirer l'ambassadeur anglais de Constantinople sont celles-ci : - Le ministre anglais né pourrait pas justifier aux yeux de la nation et du Parlement le rappel de l'ambassadeur. Ce rappel préjugerait la question en faveur de la Russie contre la Turquie ; il exposerait le commerce anglais dans la Méditerranée ; les bâtiments pourraient être saisis par les Turcs dans les échelles du Levant ; l'ambassadeur anglais lui-même pourrait être mis aux Sept-Tours ; enfin la retraite simultanée de tous les ambassadeurs chrétiens aurait l'air de proclamer une guerre de religion, redoublerait le fanatisme des Turcs et amènerait le massacre général des chrétiens.
«Si l'Angleterre rappelait son ambassadeur, il faudrait justifier ce rappel dans le Parlement et, pour le justifier, il faudrait rendre compte des négociations de la Russie à Vienne et à Constantinople. Qu'y verrait-on ? Des prétentions toujours croissantes et finissant par dépasser les clauses des traités. Le ministère anglais serait justifié d'avoir pris parti pour la Russie contre les Turcs, dont le bon droit serait alors patent et publiquement reconnu.
« Le gouvernement anglais a montré son vif désir de la paix en ordonnant à son ambassadeur à Constantinople d'employer tous ses efforts pour amener les parties à un arrangement ; mais, puisqu'elles ne veulent pas s'entendre, que reste-t-il à l'Angleterre à faire, sinon de se mettre à l'écart et de garder la plus parfaite neutralité? Cependant, elle ira plus loin. Si les torts sont du côté de la Turquie, si la Russie renferme loyalement ses prétentions dans les termes de son ultimatum, si elle reste strictement dans les limites des traités existants, alors l'ambassadeur anglais remettra au Divan une protestation contre la guerre, il y déclarera que tous les torts sont du côté de la Turquie et qu'elle seule est responsable des maux qui peuvent survenir en Europe. Cette protestation sera rendue publique, mais l'ambassadeur restera à Constantinople, et l'Angleterre satisfera ainsi à ce qu'elle doit à la Russie et à la Turquie, étant alliée de l'une, sans être ennemie de l'autre.
« A la suite de ce discours, lord Londonderry m'a lu le projet raturé d'une note verbale conçue dans ce sens et destinée au comte de Lieven, laquelle, m'a-t-il dit, nous serait aussi communiquée par sir Charles Stuart.
« J'ai écouté attentivement parler lord Londonderry, je le suivais dans les détours de cette politique habile, si l'habileté consiste à cacher une partie de sa pensée, au lieu de la montrer tout entière. - « Je ne vois à ce plan », lui ai-je dit, « qu'un inconvénient, mais il est immense, c'est de rompre l'harmonie qui a fait le salut de l'Europe. » — Lord Londonderry a prétendu que cela ne changerait rien aux relations diplomatiques ; que pour les affaires de Naples, par exemple, l'Angleterre n'avait pas été de l'avis des alliés et qu'elle n'en était pas moins demeurée amie. Je lui ai facilement prouvé la faiblesse de ce raisonnement. - « A Laybach, » lui ai-je dit, « la France partageait votre opinion. Les deux grandes monarchies constitutionnelles suivaient la même politique; cela résultait de la nature même de nos institutions; nous nous appuyions mutuellement et l'on ne pouvait nous savoir mauvais gré d'une conduite dont les motifs étaient sensibles. Mais aujourd'hui, si la France retire son ambassadeur de Constantinople et que vous y laissiez le vôtre, comment expliquerons-nous cette politique? Vous, dans vos chambres législatives, et nous dans les nôtres, ne serons-nous pas exposés à toutes les attaques que fera naître la divergence de nos conduites ? » - « La chose est bien différente », a répondu le marquis de Londonderry, « à Naples, il ne s'agissait que de doctrines, nous ne devions pas avancer des principes que nous n'aurions pas pu soutenir dans nos parlements ; mais, à Constantinople, il s'agit d'un fait, de la guerre ou de la paix avec la Turquie et, sur ce point, l'Angleterre peut n'avoir pas les mêmes intérêts que la France. »
« Je lui ai demandé alors s'il ne portait pas ses vues plus loin et s'il ne songeait pas aux résultats de la guerre, au cas où elle eût lieu. La chute de Constantinople ne pouvait-elle pas commencer une nouvelle ère pour l'Europe et amener des chances incalculables? - « Sans doute, » m'a-t-il dit, « il y a là un abîme, mais notre ambassadeur à Constantinople sera favorablement placé pour renouer des négociations. L'Empereur de Russie proteste d'ailleurs qu'il n'agira que de concert avec les alliés et qu'il ne prétend à aucune conquête ». - Lord Londonderry a ajouté quelques paroles peu obligeantes pour la politique du comte Capo d'Istria.
« Telle a été, Monsieur le vicomte, cette conversation importante, où l'on peut entrevoir une partie des destinées futures de l'Europe. Le gouvernement anglais veut très certainement rester neutre, mais il est évident aussi qu'il est inquiet de la Russie, qu'il n'agira qu'au dernier moment, mais que, s'il y est forcé, il agira. La guerre est donc possible entre les grandes puissances de l'Europe, c'est ladessus qu'il faut calculer et décider si la résolution du gouvernement anglais doit nous faire changer la nôtre. Vous penserez sans doute que toute politique tergiversante nous perdrait, soyons Anglais ou Russes franchement ; empêchons la chute de l'Empire ottoman, ou partageons ses dépouilles. »
Malgré les déclarations précises du chef du Foreign-Office M. de Chateaubriand tendait à soupçonner, entre l'Angleterre et l'Autriche matière à négociation particulière. L'ambassadeur venait de recevoir une demande de passeport pour M. Gordon, frère du chargé d'affaires britannique à Vienne : « il porte sans doute à Vienne, la résolution du Conseil d'hier, et je suis disposé à croire que c'est un émissaire secret et confidentiel du marquis de Londonderry auprès de M. de Metternich ;... Si le Cabinet de Saint-James laisse son ambassadeur à Constantinople et que celui de Vienne rappelle le sien, il n'y aurait donc pas, entre ces deux Cours, cette bonne entente ou même ces traités que nous supposions exister ?... Le Ministre de Prusse1 m'a dit avoir reçu des nouvelles très fraîches de Berlin par voie extraordinaire ; qu'on avait à Berlin des nouvelles de Pétersbourg du 3 ou du 4 ; qu'il courait à Pétersbourg déjà des bruits du rejet de l'Ultimatum par les Turcs et que l'opinion se prononçait avec violence pour la guerre ». El après cet exposé étendu, varié, d'une pénétrante sagacité, il terminait par une indication qui témoigne de sa ponctualité : « Toutes mes affaires particulières sont aussi à jour2. »
1. Le baron de Werther, note p. 288. ↩
2. Chateaubriand à Montmorency, 26 avril 1822. ibid., fº 180, n° 17, pièce 72. ↩
M. de Montmorency, jugeant que la décision de l'Angleterre relative au rappel de lord Strangford était de nature à provoquer à Saint-Pétersbourg des impressions peu satisfaisantes, observait à M. de Chateaubriand : « ... La détermination elle-même de laisser l'ambassadeur d'Angleterre peut faire pressentir que la neutralité de cette puissance ne serait peut-être point observée bien rigoureusement. Il est difficile que cette idée ne frappe pas vivement l'Empereur de Russie au milieu des mécontentements que lui donne la réponse anglaise... On peut supposer, d'après ceci, que les liens entre les deux Cours ne sont pas si étroits qu'on l'avait jugé depuis les conférences de Hanovre. Au reste, elles ont pu s'étendre sur l'ensemble de la question et se réserver la faculté de suivre dans les détails la marche que peuvent rendre nécessaire les circonstances particulières à chacune d'elles. Dans tous les cas, la promesse d'une protestation de l'ambassadeur d'Angleterre, en cas de guerre et sous la condition annoncée, doit être regardée comme une simple précaution pour ne point choquer trop ouvertement la Russie. Elle ne serait certainement pas mise à exécution, car elle exposerait, bien autrement qu'un rappel de l'ambassadeur, les projets de l'Angleterre dans le Levant1. i
1. Montmorency à Chateaubriand, 2 mai 1822, n° 6, ibid., f° 131, pièce 76 ↩
Malgré la discordance des points de vue anglais et français, lord Londonderry ne témoigna à M. de Chateaubriand aucune surprise lorsqu'il l'informa de la décision du Cabinet de Paris à l'égard de l'éventualité du rappel des ambassadeurs. « Il n'en a paru ni étonné, ni mécontent », écrivit l'ambassadeur2?. Faut-il attribuer cette apparente indifférence aux prévisions pacifiques dès ce moment envisagées à Londres ? Le Cabinet anglais plaçait-il seulement au second plan l'importance de l'action de la France en Orient? Le rôle de l'Autriche devait-il, dans ses calculs, provoquer des conséquences prépondérantes ?
2. Chateaubriand à Montmorency, 3 mai 1822, ibid., f° 193. n° 20, pièce 77. ↩
Il semble que cette interprétation répondait assez probablement au point de vue de M. de Chateaubriand lorsqu'il insistait sur l'utilité « de pouvoir démêler pourquoi l'Angleterre se montre d'un côté hostile envers la Russie, tandis que, de l'autre, elle soumet sa politique à celle de l'Autriche, qui est toute russe1? » Et il expliquait cette contradiction : « Dans un État dont le commerce est le principal soutien, il y a toujours lieu de croire que les intérêts particuliers l'emportent sur les intérêts généraux. D'après cette règle; il est probable que la bienveillance du Cabinet de Saint-James pour le Cabinet de Pétersbourg n'est pas le sentiment véritable. Il y a de plus une antipathie secrète entre Georges IV et Alexandre. Le nouveau tarif de la Russie, qui attaque les produits des manufactures anglaises (ainsi que nos étoffes de Lyon, nos modes et notre bijouterie), ne contribue pas, dans ce moment, à maintenir la bonne intelligence entre les deux pays. » Néanmoins les chances demeuraient favorables à la paix: « On ne remarque ici, aucuns préparatifs hostiles ; dix à douze mille hommes gardent l'Angleterre ; il n'y a à Porthsmouth que trois vaisseaux de guerre en armement et quelques bâtiments légers destinés pour les Antilles. Une petite escadre est partie ces jours derniers pour l'Inde2? ».
1. Le prince de Metternich avait fait remettre à Vienne au comte de Golowkin et à M. de Tatitscheff, au moment du départ de ce dernier pour Pétersbourg, une note par laquelle l'Autriche s'engageait, en cas de guerre, à retirer son ambassadeur à Constantinople ; en cas de paix, elle offrait d'ouvrir de nouvelles négociations. ↩
2. Chateaubriand à Montmorency, 3 mai 1822, ibid., fo 193. ↩
Avec une égale justesse M. de Chateaubriand analysait la situation politique intérieure de l'Angleterre : «'Trois choses occupent en ce moment le public anglais : 1° le plan proposé par M. le marquis de Londonderry pour le soulagement des fermiers ; 2° la proposition de M. Canning relativement aux Pairs catholiques; 3° l'admission des bâtiments de l'Amérique espagnole dans les ports de T'Empire Britannique.
« Par le plan de lord Londonderry, le gouvernement anglais rétablit par le fait le papier monnayé et revient au système créé par M. Pitt1, en 1797. L'opération du chancelier actuel de l'Echiquier avait quelque chose de gigantesque et d'éclatant, mais en convertissant en or le papier monnaie, M. Vansittart2 avait fait tomber le prix des denrées et ruiné les propriétaires.
1. William Pitt (1759-1806), 2° fils de William Pitt, lord Chatham, l'un des plus grands ministres anglais, adversaire acharné de la France. ↩
2. Vansittart (Nicolas, baron Bexcley), 1766-1831 ; chancelier de l'Echiquier de 1812 à 1822. (Dict. of N. Biog.) ↩
« La motion de M. Canning, relativement aux Pairs catholiques, a passe à une majorité de cinq voix. Il est probable qu'elle aura le même succès à la seconde lecture. J'ai assisté à la séance. M. Canning et son adversaire politique, ministre de l'Intérieur, M. Peel, ont supérieurement parlé. On craint que la proposition n'échoue à la Chambre des Pairs, à cause de l'opposition du banc des Evêques ; mais l'opinion favorable aux catholiques de la Grande-Bretagne fait tous les jours des progrès. Ils ne tarderont guère à recouvrer leurs droits politiques, et ce sera une grande révolution dans ce pays.
« Vous ayant déjà parlé, Monsieur le vicomte, de l'admission des vaisseaux des colonies espagnoles dans les ports de l'Empire Britannique, je n'ai plus rien de nouveau à vous dire à ce sujet.
« Hier, les ministres ont été battus à une majorité de 15 voix pour la suppression d'une des deux places de directeur des Postes. C'était une forte sinécure. Le parti du Country-Gentlemen a fait triompher l'opposition. Ce parti qui se réunit au ministère dans les questions politiques est toujours contre lui dans les questions d'économie. Une défaite de cette nature aurait autrefois obligé l'administration à se retirer ; aujourd'hui, cela n'ébranle pas la puissance du ministère, ce qui prouve qu'il y a quelque chose d'altéré dans l'esprit de la Constitution. En conséquence de cette décision de la Chambre des Communes, le marquis de Salisbury1 cessera ses fonctions et lord Chichester sera seul maintenu.
1. Salisbury (James Cecil, 7° comte, créé (1789) premier marquis de) 1748-1823. Burke, Dist. of the Peerage. ↩
« J'ai pris de nouvelles informations relativement à l'infâme chanson du Morning Chronicle ; il n'y a qu'une opinion sur ce point : la victoire resterait à nos ennemis. C'est déjà une chose loin de nous et complètement oubliée. »
Le ministre avait demandé des renseignements sur M. d'Oliveira ' envoyé du gouvernement portugais, dont le Cabinet anglais aurait demandé le rappel : « C'est un médecin qui s'intitule aujourd'hui Commandeur, parce qu'il porte la décoration du Christ. On le dit en effet de très mauvaise opinion. Je doute pourtant que l'Angleterre ait demandé son rappel pour cette cause, ce n'est guère l'usage dans ce pays. J'ai dîné avec lui et tout le corps diplomatique chez lord Londonderry, le jour de l'anniversaire de la naissance du Roi. »
A côté des explorations politiques, l'ambassadeur ne négligeait pas de placer les nouvelles particulières : « Un duel qui a eu lieu hier matin entre le duc de Bedford1 et ledu c de Buckingham2 a beaucoup occupé la haute société. Les deux nobles adversaires ont tiré, se sont manqués et l'affaire a été arrangée. Le Roi apprendra avec plaisir sans doute que son ancien hôte s'est conduit avec honneur et que le bon droit était de son côté. »
1. Bedford (John Russell, duc de), 1766-1839 ; il était le père de lord John Russell. (D. of N. Biog.) ↩
2. Buckingham et Chandos (Richard Temple Nugent Brydges, créé en 1822 duc de), 1776-1839 ; l'un des plus anciens amis du roi Goorges IV. (D. of N. Biog.). ↩
Les appréciations de M. de Chateaubriand rencontraient auprès de M. de Montmorency un plein assentiment. Au sujet de l'indépendance des colonies espagnoles il répondait : « L'admission de leurs vaisseaux dans les ports est pour elle (l'Angleterre) la question principale. C'est une reconnaissance de droit, la forme viendra ensuite ». Comme le représentant du Roi, le ministre jugeait que « l'intérêt de son commerce la dirige en tout et avant tout. Sa prédilection est pour l'Autriche et nous inclinons toujours à croire qu'elle est fortement liée avec elle, mais que, dans son accord, elle a conservé, pour sa marche particulière, une latitude que l'Autriche lui aura facilement donnée pour obtenir le principal, son appui dans les grandes questions. » Cette interprétation se trouvait justifiée par les commentaires dont sir Charles Stuart avait accompagné, le 5 mai, la communication à M. de Montmorency de la note verbale du marquis de Londonderry, relativement au rappel de lord Strangford. Après avoir appuyé sur la volonté du Cabinet britannique de n'influer en aucune façon par sa décision sur celle de la France et des autres Cours, il avait déclaré que l'Angleterre « se conduisait dans cette occasion d'après les considérations particulières de ses intérêts commerciaux dans le Levant, que cette conduite, au surplus, ne la séparait pas de ses alliés qui la trouveraient toujours dans les mêmes voies qu'eux, pour tout ce qui touche l'intérêt général et politique de l'alliance » M. de Montmorency résumait d'un mot sa prévision, après un entretien avec le général Pozzo di Borgo : « C'est du voyage de M. de Tatistcheff à Pétersbourg que paraît dépendre la question...1 »
3. Chateaubriand à Montmorency, ibid.
1. Montmorency à Chateaubriand, 6 mai 1822, n° 7, ibid., fº 200, pièce 81. ↩
En réalité le Cabinet anglais avait mis la négociation entre les mains du prince de Metternich, afin de peser moins personnellement, mais plus directement sur la Russie, par l'intermédiaire de son allié. Le moyen était habile, il laissait à l'Angleterre la faculté de ne pas abandonner ses intérêts particuliers, d'affirmer du même coup sa fidélité aux liens qui l'unissaient aux puissances et de faire écouter des conseils auxquels elle n'était peut-être pas en mesure d'assurer un accueil suffisamment bienveillant.
Lord Londonderry se croyait fondé à prévoir le succès de sa tactique. Après un dîner à l'Académie Royale, où M. de Chateaubriand, placé entre le duc de Wellington et lord Liverpool, les avait entendus exprimer leurs sympathies envers la France et son gouvernement, le chef du Foreign-Office avait proposé à l'ambassadeur un rendez-vous pour le lendemain ö mars, à midi. La conversation se prolongea durant deux heures.