Première partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Recevez de nouveau, je vous prie, Monsieur, mes remerciements les plus sincères. M. de Chateaubriand est plein de reconnaissance et trouve seulement que vous l'avez trop bien traité.
« Vicomtesse DE CHATEAUBRIAND. »
« Oserai-je vous prier de remercier M. de Genoude d'avoir bien voulu permettre que la Gazette de France prît sous sa protection l'asile des vieux prêtres et des victimes de nos malheurs ? »
Dans les papiers d'Alfred Nettement, que sa fille a bien voulu me communiquer, je trouve plusieurs lettres de Chateaubriand, écrites de 1831 à 1845.
Au début de la seconde Restauration, M. Philippe Nettement, père du futur rédacteur de la Gazette de France, avait été nommé, par le gouvernement de Louis XVIII, chancelier du Consulat de France à Londres. Lors de son ambassade en Angleterre, en 1822, Chateaubriand eut vite fait d'apprécier le caractère et le mérite de M. Philippe Nettement, et il ne tarda pas à lui confier le poste de Vice-Consul de France. Il allait souvent le voir au Consulat, et s'il lui arrivait de trouver tout le monde sorti, à l'exception de la plus jeune des filles, âgée de cinq ans seulement, il ne laissait pas d'entrer quelques instants. Il avait pour cette enfant une affection particulière et se plaisait à dire quelquefois : « Je n'ai jamais été mieux reçu que par cette petite, en l'absence de ses parents. »
Alfred Nettement ne devait pas oublier les témoignages d'estime et d'affection que le grand écrivain avait donnés à sa famille. Jusqu'à la fin, il restera l'un des plus fidèles admirateurs de l'auteur du Génie du Christianisme. Il ne négligera aucune occasion de louer ses écrits.
Dès l'apparition des Etudes historiques, au mois d'avril 1831, la Quotidienne leur consacra un article non signé, mais sur l'auteur duquel Chateaubriand ne se trompa pas. Le jour même, il écrivit à Alfred Nettement (1) pour le remercier :
« Paris, ce 18 avril 1831.
« Je crois vous devoir, Monsieur, l'article obligeant que je viens de lire dans la Quotidienne. Je vous en remer- (1) Alfred Nettement a reproduit cet article au tome 1, pages 108 à 128, de son Histoire fantastique de la Revolution de Juillet en soixante-dix articles, ou Recueil de Variétés insérées dans LA QUOTIDIENNE. Deux volumes in-8°. cie pour moi et je vous en félicite pour vous, non à cause des éloges que vous voulez bien me donner, et que je ne mérite guère, mais parce qu'il est bien conçu, bien pensé, écrit avec un rare talent.
« Recevez de nouveau, Monsieur, je vous prie, mes remerciements sincères et mes compliments les plus empressés. »
En 1834, aux mois de février et de mars, eurent lieu, à l'Abbaye-au-Bois, dans le salon de Mme Récamier, les lectures des Mémoires d'Outre-Tombe, Alfred Nettement n'y assista pas, mais il obtint de s'asseoir à la table même de l'auteur, dans son cabinet de travail, et de prendre connaissance du précieux manuscrit. Il lui fut donné de le feuilleter tout à son aise. La fête dura deux jours, d'autant plus complète que, lorsqu'il relevait les yeux, il apercevait Chateaubriand, assis en face de lui, le front incliné dans ses pensées, ou se promenant à pas lents dans son jardin, sous les arbres, qu'il avait plantés. Rentré chez lui, il écrivit, pour l'Echo de la Jeune France, deux articles,1 qui furent aussitôt reproduits par la Quotidienne, et qui furent recueillis, à quelque temps de là, dans le volume publié sous ce titre : Lectures des Mé-MOIRES de M. de Chateaubriand, ou Recueil des articles publiés sur ces Mémoires, avec des fragments originaux2.
(2) Un vol. in-8°, Paris. 1834. ↩
Après celui de Sainte-Beuve dans la Revue des Deux Mondes1, ces deux articles, faits de verve, sont les plus remarquables qui aient paru alors sur les Mémoires d'Outre-Tombe. On y rencontre, à chaque page, des traits heureux, des lignes éloquentes, celles-ci, par exemple, sur Mirabeau, à propos, des périls que, à la veille de sa mort, il essayait de conjurer et que vraisemblablement il n'aurait pu vaincre :
(1) L'Echo de la Jeune France, mai et juin 1834. - Nettenu au un dine a jet ser ce de réunir sur le terrain religieux les jeunes gens des Ecoles. « C'est la jeunesse, lui écrivait Chateaubriand en lui envoyant son adhésion, c'est la jeunesse religieuse et libre qui fera l'avenir de la France ; c'est elle qui retrouvera, dans l'anarchie des idées où nous sommes plongés, le principe de la société nouvelle. » ↩
(1) 15 avril 1834. ↩
Les grands hommes ont beau se coucher en travers d'une situation comme Attila en travers de la porte de son camp, les situations sont moins faciles à émouvoir que les armées. Il y eut un moment où Fouché fut plus puissant que Bonaparte, et où l'homme de la police put mettre insolemment aux arrêts, dans l'Elysée, l'honneur de la victoire. Il y eut au moment où l'épée du vainqueur d'Austerlitz resta scellée dans son fourreau par une parole sortie de ce Sénat d'une bassesse si lâche en face de cette grande fortune, d'un courage plus lâche encore contre cette grande adversité. Eh bien, il fût advenu à Mirabeau ce qu'il advint à Bonaparte. Les trente voix lui eussent répété cette loi du silence sous laquelle il les courbait naguère ; les trente voix eussent crié : « Silence à la grande voix! « Sa vie, disent admirablement les Mémoires, eût montré sa faiblesse dans le bien. Sa mort l'a laissé en possession de sa force dans le mal »
Chateaubriand lui écrivait, après avoir lu cet article :
« 21 mai 1834.
« Je viens de lire, Monsieur, dans la Quotidienne, l'article que j'avais lu dans l'Echo de la Jeune France. Louanges à part et le plaisir de mon amour-propre compté pour rien, votre article est admirable. Je prends un intérêt tout particulier à votre beau talent ; je vous regarde comme mon élève, et vous savez combien j'étais attaché à Monsieur votre père.
« Je vous remercie, mille fois, Monsieur, je vous félicite, en même temps, et suis entièrement à vos ordres. »
Si les Mémoires d'Outre-Tombe étaient l'œuvre de prédilection de Chateaubriand, il avait aussi un faible particulier pour sa tragédie de Moïse, composée pendant les derniers temps de l'Empire. La voir jouer par Talma avait été longtemps un de ses rêves. Talma mort, il se fût contenté de Lafon, mais les négociations avec la Comédie Française, n'aboutirent pas ; c'est pourquoi le jeudi 2 octobre 1834, par une belle journée d'automne, tout ce qu'il y avait de carrosses revenus des châteaux à Paris roulait sur la route de Versailles. La ville de Louis XIV donnait asile, ce jour-là, à la tragédie sacrée, bannie des scènes parisiennes ; le théâtre de Versailles jouait le Moïse de Chateaubriand. La pièce, certes, renfermait de beaux endroits, et l'on y trouvait çà et là, comme un écho, à demi voilé, des chœurs d'Esther ou d'Athalie. Malheureusement, si l'œuvre était remarquable au point de vue du style, si même la conception en était assez forte, elle ne laissait pas d'être très imparfaite au point de vue dramatique. Les décors étaient des décors de banlieue, les acteurs étaient des comédiens de troisième ordre. Dans ces conditions, la représentation ne pouvait être qu'un désastre. Si les loges firent bonne contenance, le parterre ne cacha pas son ennui. Tout le monde sortit triste, comme on sort d'une cérémonie funèbre. A la porte du théâtre, Mme Récamier, pressée et coudoyée par la foule, qui ne la reconnaissait pas sous son voile baissé, avait peine à retenir ses larmes, il lui fallut attendre longtemps, au milieu de cette cohue, la voiture de louage que M. Ballanche cherchait en vain dans la rue. Cette fois, c'en était bien fait de Moïse : il était écrit qu'il n'entrerait jamais dans la terre promise.
Alfred Nettement rendit compte de la représentation dans la Quotidienne du 5 octobre, et il s'appliqua de son mieux à panser les blessures du poète ; il cita ses plus beaux vers ; il évoqua, pour consoler Chateaubriand, les grandes ombres de Louis XIV et de Racine. Chateaubriand lui écrivit :
« Paris, 6 octobre 1834.
« Il faut toujours, Monsieur, que je vous remercie, et je n'ose presque plus revenir sur le chapitre de ma reconnaissance, de peur d'être importun et ennuyeux. Vous aurez bien de la peine, Monsieur, à faire vivre mon pauvre Moyse six vingt ans1 ; le temps des longues séries est passé. Toujours dois-je vous dire combien je suis touché de votre bienveillance et vous félicite de votre talent. Mille compliments empressés, Monsieur, toutes mes amitiés à M. Brian2. »
(1) Moïse mourut à l'âge de cent vingt ans. ↩
(2) Le baron de Brian, directeur de la Quotidienne. ↩
Sous la Restauration, le Conservateur, rédigé par Chateaubriand, La Mennais, Fiévée, de Bonald, avait jeté, de 1818 à 1820, un incomparable éclat. Des royalistes voulurent, en 1835, sinon le faire revivre, du moins ressusciter son titre : ils fondèrent le Nouveau Conservateur3. Le Conservateur de 1818 avait pour devise : Le Roi, la Charte, et les Honnêtes Gens ; devise que le Nouveau Conservateur modifia ainsi : La liberté par l'ordre, l'ordre par la monarchie, la monarchie par les honnêtes gens. Au premier rang de ceux qui avaient créé la nouvelle Revue, se trouvait Alfred Nettement. Chateaubriand s'empressa de lui adresser la lettre suivante :
(3) Journal hebdomadaire. Ses bureaux étaient rue Caumartin, 7. ↩
« Paris, 2 juin 1835.
« Je viens de lire, Monsieur, votre belle Introduction au Nouveau Conservateur et je m'empresse de vous remercier de l'obligeance avec laquelle vous avez bien voulu parler de l'ancien. On m'a souvent proposé, depuis 1830, de rétablir en mon nom le Conservateur ; je m'y suis refusé : le passé seul m'occupe, le présent ne m'est rien, l'avenir ne m'appartient pas. Mes dernières paroles à la tribune des Pairs annonçaient au gouvernement de Juillet qu'il ne pourrait marcher avec la liberté de la presse : me suis-je trompé ? Tous les efforts du gouvernement tendent à tuer une liberté, aujourd'hui la vraie constitution de la France, et dans laquelle chaque opinion trouve un asile. C'est donc un devoir sacré de la défendre. Quand on se sert comme vous, Monsieur, avec un égal succès, du raisonnement et de la plaisanterie, on est doublement armé.
« Recevez de nouveau, Monsieur, je vous prie, avec mes félicitations et mes remerciements, l'assurance de ma considération la plus distinguée. »
En cette même année 1835, pressé par le besoin, Chateaubriand s'était vu forcé de s'atteler à d'ingrates besognes. Vieux et cassé par l'âge, il traduisit, pour la librairie Gosselin, le Paradis perdu comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, pour l'imprimeur Baylis, « des traductions du latin et de l'anglais ». Le chantre des Martyrs réduit, pour vivre, à traduire le poème de Milton, il y avait là, pour Alfred Nettement, le sujet d'un bel article. Celui qu'il publia dans la Quotidienne lui valut de recevoir la lettre qu'on va lire :
« Vous m'avez rendu un vrai service, Monsieur, en n'imprimant pas mon triste billet. Je n'écris que pour gagner mon pain ; en dehors de ce but, je regarde toutes mes paroles comme des paroles inutiles dont je rendrai compte à Dieu. Je ne regrette de mes douze lignes que ce que je disais de vous et de votre talent. Du reste, je ne suis pas le moins du monde découragé, mais je pense que j'ai payé mon tribut par quarante ans de combats qui ont fini vers le terme de mes jours par me mettre aux gages d'un libraire. C'est assez pour les rois ; si je les avais trahis, ils m'aimeraient beaucoup mieux et je ne serais pas obligé de traduire du Milton à l'aune. Je leur souhaite donc toutes les couronnes qu'ils portent à présent en Europe avec tant de gloire et d'honneur. Moi, je n'ai plus affaire qu'à ma tombe.
« Croyez, Monsieur, à mon sincère attachement et dévouement. « CHATEAUBRIAND.
« II juin 1835. »
Alfred Nettement fit paraître, en 1839, une traduction des Conférences du docteur Wiseman1 sur les doctrines et les pratiques les plus importantes de l'Eglise catholique, précédée d'un Essai sur les progrès et la situation du Catholicisme en Angleterre.
(1) Nicolas-Patrice-Etienne Wiseman, né à Séville, le 2 août 1802, mort le 16 février 1865. Son nom, illustré par ses se rit et semper de la hiérarchie rate quache Anglaise en Angleterre (1849). Le 30 septembre 1850, il fut élevé par le pape Pie I aux dignités de cardinal, d'archevêque de Westminster et de Primat de l'Eglise catholique d'Angleterre. ↩
Dans son Introduction, principalement consacrée à l'émigration ecclésiastique en Angleterre, Nettement rappelait le souvenir des pieuses cérémonies célébrées par les évêques et les prêtres français dans la chapelle de Little-George Street, à Londres. Il racontait comment cette chapelle avait été bâtie par un prêtre émigré, un sulpicien, M. Bouret. « ..... L'emplacement était humble comme l'édifice qui allait s'y élever. On avait choisi une de ces ruelles, si communes à Londres, où sont placées les écuries et les remises des hôtels situés dans les rues élégantes du voisinage..... Quand les fonds furent rassemblés, on se mit à l'œuvre. Pour édifier l'église qu'on allait consacrer au Très-Haut sur la terre étrangère, il fallut supprimer deux écuries : qu'importe ! Le Christ n'était-il pas né sur une crèche, et n'est-ce pas d'une étable qu'est sortie cette loi qui a sauvé le monde, et qui peut seule le conserver aujourd'hui ? La ruelle n'avait pas changé de destination en donnant asile à la chapelle française. Les écuries, les remises, les étables subsistaient autour de la maison de la prière... »
Chateaubriand était l'un des derniers témoins de ces années d'exil que faisait revivre le traducteur de Wiseman. Alfred Nettement, qui lui avait fait hommage de ses deux volumes, en reçut cette réponse :
«Un million de pardons, Monsieur ; une multitude de petites souffrances et d'ennuyeuses affaires m'ont empêché de vous remercier plus tôt de votre inestimable présent. Je n'ai pu même encore achever que votre Introduction, et suis à peine dans les Conférences. Votre Introduction m'a paru sérieuse, animée et pleine de faits. Vous sentez combien j'ai dû être touché, moi qui avais assisté, dans la petite chapelle, au milieu des écuries, au service funèbre célébré par mes compagnons d'exil, avec Monsieur votre père, pour la mort de Marie-Antoinette. Mon admiration pour vos talents, Monsieur, vous est connue, et j'aime à vous en réitérer l'expression. Le rhumatisme fatigant qui m'engage toujours la main droite m'oblige à recourir à la main de Pilorge1 ; je vous en fais toutes mes excuses, Monsieur, et je vous prie d'agréer de nouveau, avec tous mes remerciements, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
(1) M. Hyacinthe Pilorge, secrétaire de Chateaubriand. ↩
« Jeudi, 21 août 1839. »
Dans un de ses meilleurs ouvrages, l'Exposition royaliste, publiée au mois d'avril 1842, Alfred Nettement, à l'occasion de la guerre d'Espagne, avait rappelé, avec de justes éloges, les services rendus par Chateaubriand pendant son trop court passage au ministre des Affaires étrangères. Le 26 avril il recevait cette lettre :
« Vous m'avez fait trop d'honneur, Monsieur, en citant mon nom dans l'Exposition royaliste ; vous avez usé envers moi de votre indulgence ordinaire ; je vous en remercie mille fois. Les armes sont maintenant entre vos mains et vous les maniez avec un bras moins fatigué que celui du vieux serviteur des rois, désabusé sans être infidèle. Vous voyez, Monsieur, que le temps ne répare pas les maux qu'il m'a faits ; je ne puis toujours tenir la plume et je suis toujours obligé de dicter à Pilorge ; vous voudrez bien m'excuser. Si à mon âge, on ne se guérit plus de rien, on se console de tout.
« Je vous renouvelle, Monsieur, mes remerciements et mes félicitations sincères.
Chateaubriand
« 26 avril. »
L'année suivante, à la veille du voyage de Belgrave-Square et de la visite de Chateaubriand au comte de Chambord, Alfred Nettement tint à signaler une fois de plus les titres de l'auteur du Génie du Christianisme à l'estime et à l'admiration de tous les Français. Chateaubriand le remercia en ces termes :
« Paris, ce 16 novembre 1843.
« J'ai vu, avant-hier, votre frère1, Monsieur ; nous avons parlé de l'article beaucoup trop flatteur que vous aviez eu la bonté de faire sur moi. Je l'avais lu, non avec l'admiration d'un auteur qui s'enfle en s'entendant louer, mais avec la satisfaction d'un homme qui a quelque connaissance de la manière des grands écrivains.
(1) Francis Nettement, journaliste comme son frère, rédcteur de la Quotidienne et de l'Opinion publique. ↩
« Si je ne vous ai pas encore remercié, Monsieur, malgré toute l'envie que j'en avais, c'est que je suis souffrant d'une telle manière, que j'en suis à craindre d'être incapable de me rendre à Londres.
« Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de croire à la reconnaissance du vieil ami de Monsieur votre père et d'agréer, avec mes remerciements très sincères, la nouvelle expression de toute mon admiration. »
Dès l'apparition de la Vie de Rancé, le dernier livre du chantre des Martyrs, Alfred Nettement en rendit compte dans la Gazette de France, le 23 août 1844. Le même jour, Chateaubriand lui écrivait :
« Paris, 23 août 1844.
« Je n'ai pas eu besoin, Monsieur, pour vous reconnaître, de lire jusqu'au bout votre article ; dès la seconde ligne, vous vous étiez décelé. Quand on écrit comme vous, on ne peut se cacher. Vous m'avez vu avant-hier : vous aurez été apparemment touché de mes souffrances, de ma vieillesse, et puis vous vous serez souvenu des rapports d'amitié qui m'ont lié jadis à votre père. Je consens très volontiers à nourrir cette amitié qui a pris naissance pour vous dans un tombeau1. Les cendres paternelles m'auront protégé auprès de vous. Votre talent a fait le reste. »
(1) Le père d'Alfred Nettement était mort quelques mois auparavant, le 1er janvier 1844. ↩
En 1845, un nouvel article valait à Nettement cette dernière lettre :
« Mes vieux doigts se redressent pour vous remercier, Monsieur. Vous n'avez vu en moi qu'un ancien serviteur de la monarchie dont vous déplorez la perte avec tant de cœur et d'éloquence. J'ai bien peur que vous soyez le dernier à la pleurer, mais il y a de la gloire à se promener comme vous sur des ruines immortelles.
« Pardonnez à mon écriture. Les morts tiennent mal la plume.
« Vous connaissez, Monsieur, toute mon admiration et toute mon amitié.
Chateaubriand
« 20 septembre 1845. »
Je suis heureux, en insérant ici ces lettres, d'apporter une intéressante contribution à la Correspondance de Chateaubriand, qui ne tardera pas, je l'espère, à être publiée. Elles joignent à leurs autres mérites celui d'être d'être admirablement datées. L'illustre écrivain n'avait pas cette aversion du chiffre et du millésime, qui était commune à deux de ses amis, Mme de Staël et le duc de Laval. Ce dernier se plaisait souvent à dire avec un cer- ' taine moue : « Les dates ! C'est peu élégant ! »
23 décembre 1900.
De l'exactitude dans les « Mémoires d'outre-tombe ».
Au point de vue littéraire, les Mémoires de Chateaubriand sont un chef-d'œuvre, au-dessus duquel peuvent seuls être mis les prodigieux et incomparables Mémoires du duc de Saint-Simon. J'ai eu déjà plus d'une fois occasion d'en parler, et je ne promets pas de n'y point revenir encore, à l'occasion1. Aujourd'hui, je voudrais seulement examiner, en quelques mots, quelle est leur valeur au point de vue de l'exactitude des faits et de la véracité de l'auteur.
(1) Depuis la publication de ce chapitre (octobre 1893), j'ai donné, à la librairie Garnier treres, une edition nouvelle des Mémoires d'Outre-Tombe, avec notes et appendices, et ou, pour la première fois, se trouve rétablie, conformément aux intentions de l'auteur, la division de l'ouvrage en quatre Parties, comprenant chacune plusieurs Livres. ↩
Un critique et un historien distingué, M. L. de Lanzac de Laborie, écrivait récemment, à propos du premier volume des Mémoires du chancelier Pasquier : « Pasquier, mille fois plus véridique et plus impartial que Chateaubriand, ne saurait entrer en lice avec lui pour l'éclat du style et le prestige de l'éloquence2 ». Si je comprends bien, cela veut dire que Chateaubriand, dans ses Mémoires, n'est pas véridique du tout, et que très fréquemment, sinon toujours, il en prend à son aise avec les faits et les accommode à sa guise. C'est là, je ne crains pas de le dire, une accusation sans fondement. Les Mémoires d'Outre-Tombe sont presque partout, dans les petites choses comme dans les grandes, d'une exactitude irréprochable. J'en veux donner ici quelques exemples.
(2) Le Correspondant du 10 juin 1893. ↩
Chateaubriand naquit à Saint-Malo le 4 septembre 1768 ; il dit, au début de ses Mémoires : « J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent conté ces détails, leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées. »
Quelques lecteurs soupçonneront peut-être le grand poète d'avoir imaginé, en vue de l'effet à produire, quelques-unes de ces circonstances et, en particulier, cette tempête romantique, qui éclate si à propos. Mais voici que M. Charles Cunat, le savant et consciencieux archiviste de Saint-Malo, confirme de la façon la plus précise, dans un écrit publié en 1850, la parfaite exactitude de tous les détails donnés par Chateaubriand :
« En effet, dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis près de deux mois ; plusieurs coups de vent qu'on avait éprouvés n'avaient pas changé l'état de l'atmosphère ; ce temps pluvieux jetait l'alarme dans le pays ; ce fut dans la nuit du samedi au dimanche, à l'approche du dernier quartier de la lune, qu'eut lieu la tempête horrible qui accompagna la naissance de Chateaubriand et dont les terribles effets se firent sentir dans le pays et notamment à la chaussée du Sillon. De la chambre de Mme de Chateaubriand, le bruit causé par la tempête devait parfaitement se faire entendre ; il est peu de maisons à Saint-Malo, même celles qui se trouvent le plus abritées contre la direction du vent, qui, dans une tempête, n'en ressentent les effets. L'hôtel de la Gicquelais, occupé par la famille de Chateaubriand, était en première ligne et n'avait rien à le préserver, depuis le faîtage jusqu'au second étage compris, qui étaient à découvert1. »
(1) Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, à la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand, par M. Charles CUNAT, Saint-Malo, 1850. ↩
La continuité et la violence des tempêtes, en ces premiers jours de septembre 1768, furent telles que l'évêque et le chapitre firent exposer pendant neuf jours, comme aux époques des plus grandes calamités, les reliques de saint Malo dans le chœur de la cathédrale ; les voûtes de l'antique basilique ne cessèrent de retentir des chants de la pénitence et des appels à la miséricorde divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le ciel reprit sa sérénité et, le dimanche 18 septembre, on porta processionnellement les précieux restes du saint à travers les rues de la ville et autour des remparts, au milieu d'uun concours immense de la population. Les reliques, précédées du clergé, étaient portées par deux chanoines et suivies par Mgr Jean-Joseph Fogasse de la Bastie, évêque du diocèse.
Chateaubriand fut mis en nourrice à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. Au bout de trois ans on le ramena à Saint-Malo. « Nous n'habitions plus, dit-il, la maison où j'étais né ; ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent, presque en face de la porte qui communique au Sillon » - Ceci concorde encore avec les renseignements fournis par M. Ch. Cunat : « Lorsque Chateaubriand revint de nourrice, écrit-il, sa famille avait quitté depuis peu de temps l'hôtel de la Gicquelais et habitait le premier étage de la belle maison de M. White de Boisglé, qui est presque en face de la porte Saint-Vincent ; c'est celle qu'on voit à droite quand on entre dans la ville1. »
(1) Ch. CUNAT. ↩
Après avoir parlé de ses jeux d'enfant sur la grève avec son ami Gesril, Chateaubriand ajoute : « Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte d'Artois vint à Saint-Malo ; on lui donna le spectacle d'un combat naval. Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la foule au bord de la mer ; dans son éclat et dans mon obscurité, que de destinées inconnues ! » — En effet, dit M. Cunat, le comte d'Artois, frère du roi, arriva à Saint-Malo le II mai 1777 et n'en repartit que le I3.
Sous l'ancien régime, on entrait jeune dans toutes les carrières. Dès qu'il eut dix-sept ans, il parut à Chateaubriand et à ses parents que l'heure était venue pour lui de se prononcer.
« Je dis à ma mère, écrit-il, que je n'étais pas assez fortement appelé à l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes projets ; je n'avais pas voulu me faire marin, je ne voulais plus être prêtre. Restait la carrière militaire ; je l'aimais : mais comment supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la discipline européenne ? Je m'avisai d'une chose saugrenue : je déclarai que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du service dans les armées des princes de ce pays. Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux. I! gronda ma mère de mes tergiversations, mais il se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo ; on y préparait un armement pour Pondichéry.i- C'était au mois d'avril 1786. M. Cunat confirme en ces termes le récit du grand écrivain : « Chateaubriand alla à Saint-Malo pour s'embarquer à bord de l'Indien, capitaine Jean Bazin, armé par M. Blaize-Maisonneuve. «
Il ne fut pas donné suite à ce projet d'embarquement, et, à peu de temps de là, le jeune Chateaubriand partait pour Cambrai avec un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre que lui avait fait obtenir son frère aîné, récemment marié à la petite-fille de Malesherbes, Mule de Rosambo. En traversant Paris pour se rendre à sa garnison, il vit plusieurs Bretons, entre autres son cousin Moreau, dont il nous trace ce portrait :
« ..... Entrent mon frère et un de mes cousins, fils d'une sœur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage. Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les antichambres et les salons... » - Cette fois, c'est un livre paru cette année même - La Chalotais et le duc d'Aiguillon, par M. Henri Carré (1) — qui va nous fournir la preuve de l'exactitude de ce passage. Dans ce livre, il est souvent parlé de Mme Moreau et de son fils, et, en un endroit, M. Carré leur consacre une note, où je relève les détails suivants :
« Julie-Angélique-Hyacinthe de Bédée de la Bouëtardaye, fille d'Ange-Annibal de Bédée, seigneur de la Bouëtardaye, et de Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, était l'une des sœurs de la mère de Chateaubriand, Appoline-Jeanne-Suzanne de Bédée. Julie-Angélique épousa, en la paroisse de Bourseul, le 14 avril 1744, Jean-François Moreau, procureur au Parlement et échevin de Rennes. On peut, dit M. Carré, s'étonner de ce mariage, qui était une véritable mésalliance, rachetée probablement par des avantages pécuniaires considérables. Le fils Moreau, qui reçut, comme son grand-père de Bédée, le prénom d'Annibal, s'engagea comme volontaire au régiment d'Autichamp, où il ne laissa point d'avoir des aventures de toutes sortes. » Aussi M. Carré, ajoute-t-il, après avoir reproduit, d'après les Mémoires d'Outre-Tombe, le portrait du cousin Moreau : « Tel pouvait être, en effet, l'ancien soldat du régiment d'Autichamp, qui avait dû garder des habitudes de caserne et d'estaminet2. »
(2) Henri CARRÉ, p. 487. ↩
Chateaubriand était depuis peu de mois au régiment lorsqu'il lui arriva, toujours grâce à son frère, d'être présenté à la Cour et de monter dans les carrosses du roi. On sait que cet épisode lui a fourni quelques-unes des plus jolies pages de ses Mémoires ; il le place à la date du 19 février 1787. Il faut bien croire qu'ici encore, il a été véridique, puisqu'on lit ce qui suit dans la Gazette de France du mardi 27 février 1787 :