Troisième partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Sur bien des points encore, j'aurais des réserves et des critiques à faire, notamment en ce qui concerne les idées royalistes de Balzac. M. Le Breton ne s'y arrête pas et semble n'y voir qu'une « quantité négligeable ». J'estime, au contraire, qu'elles ont occupé, dans la vie et dans l'œuvre du puissant romancier, une place considérable, et qu'il est nécessaire d'en tenir grand compte.
C'est en tête de la Comédie humaine, dans sa Préface générale, que Balzac a fait sa profession de foi politique. On y lit ces lignes :
Le catholicisme et la royauté sont deux principes jumeaux. J'écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion et la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. Sans être l'ennemi de l'élection, principe excellent pour constituer la loi, je repousse l'élection prise comme unique moyen social... L'élection étendue à tout nous donne le gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable, et où la tyrannie est sans bornes car elle s'appelle la loi. Aussi regardé-je la famille et non l'individu comme le véritable élément social. Sous ce rapport, au risque d'être regardé comme un esprit rétrograde, je me range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller avec les novateurs modernes...
Jusqu'à la fin il est demeuré fidèle à ces principes. Un des hommes qui l'ont le plus fréquenté et qui l'ont le mieux connu, Théophile Gautier, lui a rendu ce témoignage : « Monarchique et catholique, il défend l'autorité, il exalte la religion1. »
(1) Portraits contemporains, p. 130. ↩
Monarchique, il l'était de naissance et d'éducation. Son père, sous la Restauration, était un ultra, qui, dès 1814, en commun avec un ancien ministre de Louis XVI, M. Bertrand de Moleville, rédigeait un Mémoire contre la Charte. C'est avec douleur que Balzac, en 1830, vit la chute des Bourbons de la branche aînée. Il déplorait en ces termes le départ du roi Charles X :
En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une idée, victime de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre : hélas ! il emporte avec lui la fortune de la France ; et, pour ce pas fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et d'argent, vous verrez plus de désolation qu'il n'y a eu de prospérités, de rires et d'or, depuis le commencement de son règne...
Son article, d'une éloquence amère, d'une intuition merveilleuse, se ferme sur ce mot : « Là-bas, sur ce vaisseau, est le droit et la logique ; hors de cet esquif sont les tempêtes1. »
(1) Euvres complètes de Balzac, t. XXIII. ↩
En 1831 et 1832, il se présente quatre fois à la députation, comme candidat royaliste, à Fougères, à Cambrai, à Angoulême et à Chinon. Il publie une brochure : Enquête sur la politique des deux ministères (avril 1831). Il collabore au Rénovateur, de M. Laurentie et à l'Echo de la Jeune France, d'Alfred Nettement.
En 1835, il se rend acquéreur de la Chronique de Paris, dont il veut faire un organe monarchique, et il prend pour secrétaires deux jeunes gens « qui épousent les espérances de sa vie politique, le comte (plus tard marquis) Auguste de Belloy, et le comte Ferdinand de Gramont. « Vous vous étonnerez, écrit-il à Mme Hanska, de savoir Sandeau exclu ; mais Sandeau n'est pas, comme ces messieurs, légitimiste ; il ne partage pas mes opinions. Tout est dit. »
Sous ce titre : Six rois de France : de Louis XIII à Louis XVIII, il fait paraître, en 1831, une Etude historique, qui atteste combien était sincère chez lui le sentiment royaliste. Sur les vertus et la mort de Louis XVI, sur les souffrances et le martyre de Louis XVII, il a des pages simples et pathétiques. En 1840, il fonde la Revue Parisienne, et il la rédige tout entière à lui tout seul. Les articles politiques de Balzac, dans la Revue Parisienne et dans la Chronique de Paris, sont une des parties les plus remarquables de son œuvre. Nul - non pas même le grand Joseph de Maistre - n'a eu des prévisions plus étonnantes, des vues plus prophétiques. Nul n'a mieux mérité - le mot est de Philarète Chasles - d'être appelé un voyant.
Dira-t-on que cela n'a rien à faire avec les romans de Balzac? On ne le saurait prétendre, puisque aussi bien les idées et les principes qui étaient, à ses yeux, la raison même et la sauvegarde de la société, se retrouvent dans ses principaux romans, et en particulier, pour ne citer que ceux-là, dans le Médecin de campagne, le Curé de village et les Paysans, trois de ses plus belles œuvres.
M. Le Breton a tout un chapitre sur Le Pessimisme de Balzac. D'après lui, tandis que la Divine Comédie de Dante renferme un Enfer, un Purgatoire et un Paradis, il n'y a, dans la Comédie humaine, ni Paradis, ni Purgatoire, mais seulement un Enfer. Les personnages vertueux y sont en si petit nombre, que ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Tout cela est singulièrement exagéré. Déjà, en 1835, dressant son bilan dans une de ses Préfaces, Balzac se trouvait riche de trente-huit femmes vertueuses et pauvre de vingt-deux femmes répréhensibles1. Quant aux hommes, longue serait la liste des bons et des vertueux que l'on rencontre dans la Comédie humaine. Bien des noms me reviennent ici, que je cite au hasard de la mémoire : le docteur Benassis, l'abbé de Marolles, le juge Popinot, le curé Bonnet, le marquis d'Espard, le fermier Michu, l'avoué Derville, l'abbé Loraux, le baron du Guénic, le comte de Fontaine, César Birotteau, l'abbé Brossette, et l'abbé Janvier, le marquis Carol d'Esgrignon, le notaire Chesnel, le curé Chaperon, Albert Savarus, le comte de Bauvan, Robert et Adrien d'Hauteserre, l'abbé de Vèze, le baron de Tresnes, le marquis de Montauran, le bonhomme Alain. Le grand romancier a tracé avec une visible prédilection le portrait de ces braves gens et il a tenu à nous apprendre que tous étaient royalistes.
(1) Lettres à l'Etrangère, p. 28g. ↩
Un dernier mot. Balzac avait l'habitude de jeter sur des petits papiers, séparés pour la plupart, les pensées et les formules qu'il se proposait de faire entrer plus tard dans ses ouvrages. Beaucoup de ces pensées sont restées inédites. En voici quelques-unes, que M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, avec une obligeance dont je ne saurais trop le remercier, a bien voulu me permettre de reproduire. On leur pourrait donner ce titre : Testament politique de Balzac.
Le souverain est la personnification constante de l'intérêt national.
Quand le pouvoir vient du peuple, il est vacillant ; quand il vient de Dieu, il est fixe. Il est contesté ou incontestable. Telle est la loi de l'histoire.
Comment obéir à un roi placé par la main des hommes à leur tête ?
TV
Les chartes qui n'entrent pas dans les mœurs ne sont que des feuilles de papier.
V
89 produit toujours 93.
VI
L'élection n'est possible que dans les sociétés où tous les individus sont égaux ou également éclairés.
VII
Il n'y a jamais avantage pour les rois dans ce qui est un inconvénient pour leurs sujets.