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L'Enchanteur 1768—1848

Troisième partie

Jardies

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 5 min de lecture · p. 340–342 · chapitre 32 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La construction des Jardies fut longue, difficile et coûteuse, très mouvementée, ainsi que cela arrivait toujours avec Balzac. La pente du terrain était si roide que de temps en temps, des parties de mur s'écroulaient ou glissaient tout d'une pièce sur l'escarpement trop abrupt. Un humoriste, Pétrus Borel le Lycanthrope, écrivait à cette occasion dans un article de l'Ane d'or sur la Maison de M. Balzac : « L'édifice fut placé par mégarde sur un terrain végétal assis lui-même sur un lit d'argile et de glaise, si bien que le soir, après avoir resplendi des derniers feux du soleil couchant, il arrivait que la maison descendait doucement le long de la colline pendant le repos de la nuit et qu'au lever du jour elle se trouvait tout au bas de la pente dans le ravin, et chaque matin il fallait remonter le manoir à sa place au moyen d'un câble ou d'un cabestan1. » On parvint cependant, Balzac ne regardant pas à la dépense, à mettre un terme, à ces glissades fantastiques et, au mois de juillet 1838, la maison, moitié cottage, moitié chalet, parut assez avancée - et assez solide - pour que son propriétaire s'y installât. « Sachez que la « veuve Durand » n'existe plus, écrit-il à madame Hanska le 26 juillet 1838. La pauvre femme a été tuée par les petits journaux, qui ont poussé la liberté envers moi jusqu'à trahir un secret qui, pour tout homme d'honneur, devait être sacré. Sachez aussi que je suis établi pour toujours à Sèvres, et que mon bouge s'appelle les Jardies; ainsi, à M. de Balzac, aux Javdies à Sèvres, est et sera pour longtemps mon adresse. »

(1) Cet article, paru sous le titre : les Intérieurs célèbres ; Maison de M. Balzac, a été reproduit par M. Jules Claretie dans son curieux opuscule : Pétrus Borel le Lycanthrope. Sa vie - Ses écrits - Sa correspondance. - Poésies et documents inédits. - Paris, 1865. ↩

Rien de plus enthousiaste, d'ailleurs que la description qu'il fait dans cette même lettre, de sa nouvelle demeure:

Ma maison est située sur le revers de la montagne ou colline de Saint-Cloud, adossée au parc du Roi, à mi-côte, au midi. Au couchant, j'embrasse tout Ville-d'Avray ; au midi, je vois sur la route de Ville-d'Avray, qui passe au bas des collines où commencent les bois de Versailles, et, au levant, je passe au-dessus de Sèvres, et mes yeux s'étendent sur un immense horizon, au bas duquel git Paris, dont la fumeuse atmosphère estompe le bord des célèbres coteaux de Meudon, Bellevue, par-dessus lesquels je vois les plaines de Montrouge et la route d'Orléans, qui conduit à Tours. C'est d'une étrange magnificence et d'un ravissant contraste. Le fond de la vallée de Villed'Avray a toute la fraîcheur, l'ombre, les hauteurs, la verdure d'un fond de vallée suisse, orné des plus délicieuses fabriques. Le côté opposé brille par des lignes d'horizon qui, à l'extrémité, ont l'apparence de la pleine mer. Des bois et des forêts partout. Au nord, les arbres de l'habitation royale. Au bout de ma propriété est l'embarcadère du chemin de fer de Paris à Versailles, dont le remblai comble la vallée de Ville-d'Avray sans rien m'ôter de mes plans de vues.

Ainsi, pour dix sous et en dix minutes, je puis passer des Jardies à la Madeleine, en plein Paris ! Tandis qu'à la rue des Batailles, à Chaillot, et à la rue Cassini, il me fallait une heure, et quarante sous au moins. Ainsi, grâce à cette circonstance, les Jardies ne seront jamais une folie, et leur prix sera énorme. J'ai la valeur d'un arpent terminé au midi par une terrasse de cent cinquante pieds, et entouré de murs. Il n'y a encore rien de planté, mais cet automne nous ferons de ce petit coin de terre un Eden de plantes, de senteurs et d'arbustes...

La maison est un bâton de perroquet. Il y a une chambre à chaque étage, et il y a trois étages. Au rez-de-chaussée, une salle à manger et un salon ; au premier, un cabinet de toilette et une chambre à coucher ; au second, le cabinet de travail, où je vous écris, en ce moment au milieu de la nuit. Le tout est flanqué d'un escalier qui ressemble assez à une échelle. Il y a tout autour une galerie pour se promener à couvert, et qui règne aussi, par conséquent, au premier étage. Elle est soutenue par des pilastres en briques. Ce petit pavillon à l'italienne et peint en brique, avec des chaînes en pierre aux quatre coins, et l'appendice, où est la cage de l'escalier, est peint en coutil rouge. Il n'y a place que pour moi.

A soixante pieds en arrière, vers le parc de Saint-Cloud, sont les communs, composés, au rez-de-chaussée, d'une cuisine et d'un office, garde-manger, etc., d'une écurie, d'une remise et d'une sellerie, salle de bain, bûcher, etc. Au premier, un grand appartement, à louer si je veux, et au second des chambres de domestiques, et une d'ami. J'ai une source d'eau qui vaut la célèbre source de Villed'Avray, car c'est la même nappe, et mon promenoir environne carrément toute la propriété. Rien n'est encore meublé, mais tout ce que je possède à Paris va venir, petit à petit....

Comme les meubles tardaient à venir, Balzac, que rien n'embarrassait, suppléa à leur absence en écrivant lui-même au charbon sur les murs nus ou plaqués de papier gris :

Ici un revêtement en marbre de Paros ; Ici un stylobate en bois de cèdre ; Ici un plafond peint par Eugène Delacroix ; Ici une tapisserie d'Aubusson ; Ici une cheminée en marbre ripolin ; Ici des portes, façon de Trianon ; Ici un parquet-mosaïque formé de tous les bois rares des îles.

Il n'avait encore rien écrit dans sa chambre même, aussi vide que les autres chambres, lorsque son ami Léon Gozlan charbonna sur le mur, en caractères plus gros que les siens :